lundi 19 octobre 2020

Les orteils de la mort




Dans son dernier roman, Emmanuel Carrère rapporte ces mots, extraits d’une lettre d’un petit garçon de 8 ans à sa grand-mère : « Je ne suis pas encore mort...  Je continue à ne pas mourir. » Il ne dit pas : « je continue de vivre, je suis toujours en vie... » mais : « je continue à ne pas mourir... »

 

Le petit garçon sait pourquoi il écrit cela : lui et sa famille sont pris dans les grandes purges soviétiques de 1936, durant lesquelles Staline, tout à son délire paranoïaque, envoya des millions de ses concitoyens à la mort et au goulag. Le danger de mort était présent chaque jour. La mort était partout et il n’y avait plus de place pour la vie, juste pour la survie.

 

Mais cela est aussi vrai à tout instant de toute vie : la mort est toujours proche, toujours possible. Elle est comme un invité indésirable, qui se cache derrière les rideaux du salon pendant que nous sommes occupés à nos petites allées et venues : si on regardait mieux, on verrait toujours le bout de ses pieds qui dépassent.

 

Mais vivre en songeant à la mort, à chaque instant, c’est trop difficile, trop angoissant. Alors nous absorbons des philtres d’oubli, nous nous lançons dans tout un tas d’actions utiles ou de distractions futiles, pour tenir ces pensées à distance.

 

Jusqu’au jour où la mort nous rattrape, nous prend dans ses mâchoires, nous secoue... et parfois nous relâche, au lieu de nous avaler : un accident dont on réchappe, une maladie dont on guérit... Ou bien, c’est un proche qui meurt, que la mort garde entre ses crocs et emporte au loin...


La mort est entrée pour toujours dans ma vie quand j’ai perdu mon meilleur ami, alors que j’étais étudiant. Depuis, je sais qu’elle est là, fidèle, tranquille, à mes côtés. Sa présence me rend service. 

 

Lorsque je monte sur mon scooter, elle s’installe derrière moi, sur la selle, et pose ses mains sur mes épaules. Alors, je sais que je peux mourir à chaque trajet. Je sais que lorsque je roule sur le périphérique parisien, je suis comme une antilope qui galope entre des éléphants et des rhinocéros : s’ils font un écart, je suis mort. C’est comme ça. 

 

Mais je crois aussi que me rappeler cela avant de partir m’aide à ne pas oublier ma fragilité : et mon boulot va consister alors à rester hypervigilant en conduisant, mais sans me crisper. Puis, en descendant de mon scooter, je débranche mon logiciel « conscience de la mort », et je me tourne vers la vie. 

 

Année après année, ce système s’est perfectionné. Il ne s’est sans doute pas passé une journée sans que je ne pense à la mort. Et pas une journée sans que je ne m’efforce de me rappeler que j’étais encore en vie. 

 

Comme le dit Jon Kabat-Zinn, mon maître de méditation : « Tant que vous continuez de respirer, c’est qu’il y a dans votre vie plus de choses qui vont bien que de choses qui vont mal. »

 

C’est cette troisième voie, et elle seule, entre déni et obsession de la mort, qui peut rendre notre vie heureuse et lucide. Allez, je vous souhaite une belle journée. Continuez de respirer. Continuez, s’il vous plait, de ne pas mourir. Et n’oubliez pas : de votre mieux, aimez la vie tant qu’elle est là.



Illustration : ce qu'on voit quand on baisse la tête, lors d'un enterrement, pour cacher nos larmes...

PS : cet article est inspiré de ma chronique 
du 6 octobre 2020dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.



 

 

vendredi 9 octobre 2020

Méditation : un art de la sensibilité



De l’extérieur, méditer cela ressemble à réfléchir les yeux fermés. De l’intérieur, c’est tout autre chose : c’est faire un grand usage du corps, de la sensorialité, de la sensibilité.

 

Lorsqu’on médite, on arrête actions et distractions, pour se rendre présent, à soi et au monde, pour prendre pleinement conscience de ce qui se passe, en nous et autour de nous. On laisse filer les réflexions pour se tourner vers les sensations : souffle, corps, sons, odeurs, lumières... On ouvre grands les portes de la sensibilité, que l’on dépouille de ses défenses : les pensées, les explications, les rationalisations... On laisse parler la sensibilité nue.

 

Certains hypersensibles ont parfois du mal avec cela : ils craignent d’ouvrir une boîte de Pandore, ils ont peur - les anxieux et les paniqueurs surtout - que le flot de leurs émotions et de leurs sensations ne les submerge. Puis ils comprennent, ils apprivoisent ce voyage intérieur, ils découvrent le mode d’emploi de cette visite à soi-même et à ses ressentis que représente chaque séance de méditation. Ils éprouvent surtout ce que cela peut leur apporter : rester sensibles, mais mieux sensibles.

 

Les études de neuro-imagerie montrent ceci : méditer ne rend pas insensible et impassible, ne fournit pas une zénitude blindée, à l’épreuve de toute adversité. Dans le cerveau des méditants, la perception de la douleur est toujours là, les émotions sont toujours là, la tristesse, s’il y a lieu d’être triste, est toujours là. 


Mais il n’y a pas d’embrasement, pas d’affolement, pas d’anticipations avant, pas de ruminations ensuite : la méditation diminue la « réactivité cognitive », elle atténue les réactions mentales aux émotions, mais pas les émotions elles-mêmes. Car le problème, ce sont les pensées, pas la sensibilité. La méditation permet de vivre pleinement sa sensibilité, mais sans ses excès, sans la fragilité, en quelque sorte.

 

On ne médite pas pour se couper du monde, mais pour mieux se relier à lui. On ne médite pas pour se blinder mais pour s’ouvrir. C’est pour cela que la méditation est un merveilleux outil pour les hypersensibles : sans rien renier de leur sensibilité, ils y apprennent à en alléger la part douloureuse et parfois handicapante.

 

L’hypersensibilité, c’est la capacité de se relier au monde si fortement qu’on peut en souffrir. C’est l’incapacité à pouvoir filtrer ou écarter. Ou bien, formulé autrement, c’est la capacité de ne rien pouvoir filtrer ni écarter. Mieux encore : le don de ne rien pouvoir filtrer ni écarter : odeurs, sons, lumières, paroles, gestes, tout nous touche alors, tout entre, tout bouscule. Et tout nous nourrit, nous grandit et nous inspire.

 

Les hyposensibles évoluent dans un monde pauvre et sans subtilité, où ce qui les touche et les alerte est forcément visible, bruyant et agité : c’est la vie à coups de marteau. 


Les hypersensibles sont réceptifs aux signaux faibles du monde : sensibles à tout ce qui annonce que la pluie va bientôt tomber, et sensibles à tout ce qui reste de son passage une fois le soleil revenu. 


Dans quel monde préférons-nous vivre ?



Illustration : un hypersensible coincé dans une conversation qui l'oppresse (Types parisiens, par Daumier).


PS : cet article est paru dans la revue Chemins en avril 2020.


mardi 29 septembre 2020

Nos enfants nous font grandir


 

Nous ne restons jamais les mêmes : l’humain que nous étions il y a 5 ou 10 ans n’est plus tout à fait celui que nous sommes aujourd’hui. La vie nous façonne. Les événements heureux nous donnent joie et énergie pour nous lancer dans de nouveaux projets, qui vont nous transformer. Les événements douloureux nous contraignent à nous arrêter pour comprendre, réfléchir, et voir comment changer. De notre mieux, nous nous nourrissons ainsi des coups et des caresses de la vie.

 

Mais, à mieux y regarder, on découvre que la plupart des événements qui dessinent notre existence sont à la fois agréables et contraignants : les études, le travail, la vie de couple. Et la parentalité...

 

Être parent, c’est à la fois agréable parce qu’émouvant, intéressant, réjouissant. Et à la fois pénible parce que fatigant, déstabilisant, contraignant. Certes, on regrette rarement d’avoir été parent : avec le recul, c’est toujours une belle aventure. Mais la parentalité au jour le jour, c’est une autre histoire, qui nous arrache souvent des soupirs et parfois des larmes. C’est peut-être pour cela que certains futurs papas se font un peu forcer la main par les futures mamans...


Pour ma part - et il me semble que c’est vrai aussi pour beaucoup de papas - la paternité est l’événement de ma vie qui m’a le plus transformé, le plus contraint à progresser, et le plus enrichi.

 

Lorsqu’on est parent, on traverse, entre autres, deux grands moments : le premier est celui où l’on sent que nos enfants, en grandissant, commencent à nous juger. Le moment où, nous observant, ils découvrent nos limites et nos défauts. Nous souhaitons bien sûr ne jamais les décevoir ; et bien sûr, nous les décevrons. Au moins une fois. Au moins de temps en temps. L’essentiel est de ne pas les décevoir constamment. Premier aiguillon pour la transformation...

 

Et puis, autre moment clé : celui où nous comprenons que nos enfants nous sont supérieurs, dans différents domaines et parfois dans tous les domaines ! Le moment où nous découvrons que nous pouvons apprendre d’eux, de leur intelligence, de leur générosité, de leur enthousiasme. Le moment où leur supériorité nous réjouit, et où nous avons l’humilité de nous mettre à leur école. Deuxième aiguillon de transformation parentale...

 

Finalement, c’est souvent comme ça, dans la vie : nous croyons donner, et nous recevons. Nous pensons éduquer, et nous sommes éduqués. Nous n’avons qu’à faire l’effort de suivre ce mouvement, décrit par le philosophe André Comte-Sponville : « Les enfants veulent grandir. Notre devoir est de les y aider, et pour cela, de grandir nous-même, au moins par l’esprit... »

 

Moralité : ne vous demandez pas seulement comment vous allez éduquer vos enfants, demandez-vous aussi comment eux vont vous éduquer... 


 Illustration : "Hey, papa et maman, vous avez vu comme je sais tourner ma tête à l'envers !"


 PS : En écrivant cette chronique, je pense aussi à celles et ceux qui n’ont pas eu d’enfants. Qui n’ont pas pu, ou pas voulu devenir parents. Pour elles et pour eux, changer, se transformer sera peut-être plus confortable, car ils pourront décider de leur voie, de leur rythme. Mais le risque de ne pas changer sera aussi plus grand, car ils n’y seront pas contraints par la présence constante, dérangeante et stimulante des enfants. Efforts contraints ou efforts choisis, dans tous les cas, nous avons à travailler pour progresser !



vendredi 18 septembre 2020

N'applaudissez pas (trop) les conférenciers !




Je me trouvais l’autre jour au concert d’un ami pianiste. Comme d’habitude, à la fin, j’assiste à l’étrange rituel des rappels : lorsque tout est terminé, il est d’usage d’applaudir de manière à faire revenir l’artiste saluer le public, et ce, plusieurs fois ; c’est la même chose au théâtre. Je comprends bien le côté sympathique qu’il y a à marquer son contentement : les rappels sont alors comme la preuve que les spectateurs ont apprécié la performance offerte. 

Mais outre le côté systématique (je n’ai jamais vu un public ne pas rappeler) qui démonétise la sincérité du rappel, outre le côté « on veut du rab, on veut un petit morceau de musique supplémentaire en guise de bonus », c’est oublier aussi qu’à ce moment, l’artiste est épuisé, et n’a qu’une envie : partir se reposer !

Je me suis toujours demandé ce qui le retenait de ne revenir qu’une seule fois sur scène et de dire : « Merci beaucoup, je suis très touché par votre gentillesse, et très heureux que le concert vous ait plu. Mais maintenant, je suis crevé et je n’ai qu’une envie : aller me coucher ! Je vous souhaite maintenant une belle soirée ! ». Et hop ! Le rideau retombe, les lumières se rallument, et c’est terminé.

Bon, enfin, je ne suis pas artiste, ni musicien ni acteur ! Juste conférencier, et c’est nettement moins stressant : j’ai le droit de bafouiller,  d’avoir un trou de mémoire, de dire un mot à la place de l’autre, ce que ne peuvent en théorie pas faire les interprètes en musique ou au théâtre. Mais - vous allez me trouver bien grincheux - j’ai aussi un souci avec les applaudissements excessifs ! 

Récemment, je participais à une grande journée de conférences. À la fin de l’après-midi, tous les intervenants de la journée sont réunis pour une table ronde, et pour faire une sorte de bilan. 

Et là, un truc agaçant survient : le public se met à applaudir à presque chaque phrase des premiers intervenants (qui en font peut-être un peu trop dans le registre des bonnes paroles que tout le monde a envie d’entendre, ou des bonnes blagues qui détendent après une dure journée). 

Comme je suis sans doute un peu fatigué, ça m’agace plus que d’habitude, et lorsque mon tour de parler arrive, je demande à ce qu’on n’applaudisse pas tout le temps comme ça. Du coup, ça jette un petit froid dans la salle !

Mais je ne regrette pas ma sortie : ces applaudissements trop systématiques rendent les conférenciers cabotins ; je pense que ça nous pousse, même inconsciemment, à trouver de bons mots, à délivrer de bonnes paroles, celles que le public attend, et pas celles qui pourraient le déranger ou le réveiller. 

Ça fait ressembler les conférences à des plateaux télévisés, où le public est sollicité pour applaudir sans arrêt ; ou à des réseaux sociaux où on ne retrouve que des gens qui pensent la même chose.

La psychologie mérite mieux que ça, non ?


Illustration : applaudissements à l'Opéra...

PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en février 2020

PPS : et c'était donc avant le Covid, et avant le touchant rituel des applaudissements aux soignants tous les soirs à 20h ; à propos de ce dernier, rien à critiquer, évidemment...


vendredi 11 septembre 2020

Calmologie





Ça se passe au début de l’épidémie de coronavirus du printemps 2020. Comme nombre de mes consœurs et confrères, on me sollicite beaucoup pour recueillir mon avis de psy : comment réagir à la peur du virus, au confinement, etc.

Un soir, je suis donc invité au Journal Télévisé de 20h sur France 2, à la grand-messe de l’info. Je suis chez moi, confinement oblige, en chaussettes, à mon bureau, devant l’écran de mon ordinateur. Nous avons fait des tests dans l’après-midi, et je suis en ligne un peu avant le début du journal. J’assiste donc à tout son déroulement, ce que je ne fais pas d’habitude : en bon anxieux qui se soigne, je préfère lire les infos, à mon rythme, à mon moment et à ma dose, ou les écouter à la radio, pour être moins influencé par l’émotion et la manipulation des images. Bref, c’est une expérience inhabituelle.

Je n’interviens qu’à la fin du journal : normal, on parle d’abord des nouvelles vitales et importantes. Du coup, j’assiste à 35 mn angoissantes, avant mon intervention de 5 mn à la fin. Je fais de mon mieux pour expliquer qu’il ne faut pas éteindre la peur mais l’écouter sans s’y soumettre, que nous avons à la transformer en prudence (continuer d’avancer) et non en panique (tout bloquer, tout arrêter). Avec l’impression de répéter toujours les mêmes bons conseils, évidents ; mais je me dis que là, je parle à des personnes qui ne lisent pas de livres ou de magazines de psychologie.

Une fois le JT terminé, je réfléchis à la logique de ce type d'information : après 38 mn à inoculer des inquiétudes, on s’efforce de calmer l’incendie émotionnel. Les paroles qui apaisent après les images qui effraient. Le calmologue après les virologues...

Du coup, je me pose des questions sur mon rôle dans ces moments, sur celui de la psychologie positive. Qui n’est pas de tout positiver, mais d’équilibrer le négatif avec du positif. 

Exemple : quand je croise des gens dans la rue, je m’écarte d’eux, c’est un geste barrière, mais négatif ; alors, en même temps, je les regarde, je leur souris, je leur dis bonjour, c’est un geste fraternel, positif. Pas question non plus que la psychologie positive nous pousse à vouloir minimiser ou oublier le danger. Mais elle peut nous aider à trouver les ressources pour l’affronter : faire vivre en nous la conscience que la vie est belle, et y puiser de la motivation pour tenir, de l’énergie pour agir, car on sait que ça vaut la peine ! 

J’ai faite mienne cette phrase de Paul Claudel : « Le bonheur n’est pas le but mais le moyen de la vie ». Le moyen, c’est-à-dire que sans le bonheur, on n’a plus les moyens de vivre, on n’a plus l’énergie pour affronter les difficultés de toute vie humaine, et encore moins celle des moments de crise. 

Le bonheur – sa présence, son souvenir, son espérance - n’est pas un luxe mais une nécessité. Surtout dans l’adversité.


Illustration : beaucoup de tempêtes à affronter en ce moment, tout autour de nous mais aussi dans nos têtes...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies en juin 2020.

PPS : et malheureusement, il reste d'actualité en cette rentrée.




mercredi 1 juillet 2020

Bel été






Jules Renard, dans son Journal le 22 avril 1899 : 

" Sors, va ! Promène-toi ! Le beau temps perdu ne se retrouve jamais. "

Je vous souhaite de pouvoir vous promener beaucoup cet été, de  renifler, savourer, admirer, vous réjouir chaque jour du plaisir simple d'être en vie, et d'habiter de toutes vos forces chaque instant de votre vie.

Merci pour votre fidélité, on se retrouve à la rentrée...




vendredi 26 juin 2020

Mal regardés et mal aimés...




C’est un souvenir d’enfance. Je dois avoir 6 ans, un petit cirque s’est arrêté dans notre village, alors toute la classe s’y retrouve, un après-midi après l’école. Un des numéros est animé par un monsieur vaguement déguisé en clown : il marche en jouant de la trompette, et un petit chien trottine entre ses jambes, zigzaguant entre chaque pas pour l’éviter.

À un moment, l’un des deux fait une mauvaise manœuvre, et le gros soulier du clown écrase la patte du petit chien, qui pousse un cri de douleur et s’arrête net, comme s’il s’apprêtait à être battu. J’ai tout oublié du spectacle, sauf la douleur et la peur du petit chien.

Autre souvenir, de ma vie étudiante cette fois. Je suis dans l’épicerie en bas de chez moi, à Toulouse. Je cherche un truc à manger pas trop cher pour mon sandwich. Et je découvre, à côté du pâté Hénaff que je viens de choisir, que certaines boîtes de nourriture chic pour chat (la marque s’appellait Sheba, je m’en souviens), que certaines de ces boîtes de pâté pour chat, donc, valent plus cher que celles de pâté pour hommes...

C’est comme ça, la vie. Certains y reçoivent beaucoup d’amour, peut-être trop, comme le chat de luxe toulousain. Et d’autres, pas assez, comme le petit chien du cirque ; ou comme certains humains...

Avec les humains, c’est compliqué ces histoires d’amour. Les animaux, finalement, on peut se contenter de leur foutre la paix, de les laisser vivre leur vie ; les animaux sauvages, du moins ; laissons-les tranquilles et ils seront heureux. Les animaux domestiques, c’est simple, aussi : ne pas les maltraiter, leur donner tous les jours nourriture, attention, affection, et ça roule. 

Les humains, c’est plus complexe : ils peuvent ne pas avoir été assez aimés, ou l’avoir trop été, ils peuvent ne pas savoir accueillir l’amour qu’on leur offre, ou ne pas savoir en donner...

Ce qui est sûr, qu’ils soient avec l’amour chanceux ou malchanceux, adroits ou maladroits, c’est que sans l’amour, les humains souffrent et s’asphyxient. Je parle de l’amour au sens large : reconnaissance, accueil, écoute, bienveillance, estime, tendresse, confiance, etc.

Tous ces sentiments qui nous font sentir qu’on a une place dans le cœur des autres. Nous devons recevoir chaque jour notre portion d’amour : chaque bonjour, chaque sourire, chaque confidence, chaque compliment, chaque geste tendre ou amical... représente un nutriment d’affection. 

Mais certains d’entre nous n’ont pas leur dose, certains ne reçoivent pas ce minimum vital et quotidien de signes fraternels de la part de leurs semblables. Il y a plein d’humains mal aimés : ceux qu’on oublie, qu’on néglige, qu’on ignore ; ceux qu’on ne comprend pas, qu’on n’écoute pas ; ceux qu’on maltraite, qu’on rejette...

Chaque rencontre avec un humain, surtout avec ces humains-là, peut être un acte d’amour. Et un acte d’amour, même sous sa forme la plus légère, sous la forme d’une attention sincère prêtée un instant à autrui, c’est une journée, ou une vie, de sauvée. C’est Christian Bobin qui écrivait : « La certitude d’avoir été, un jour, une fois, aimé – et c’est l’envol définitif du cœur dans la lumière. »

N’ayez pas peur : je ne vous demande pas de sauter au cou de tout le monde. Je ne vous demande pas de vous aimer les uns les autres ; d’autres l’ont fait avant moi, et mieux. Mais juste de vous regarder les uns les autres.

De relever la tête de vos écrans, dans les lieux publics, de regarder vos semblables, de regarder celles et ceux qui ont l’air tristes, et de leur sourire, vite fait, sans insister. 

Vous venez peut-être de leur sauver la vie ; et vous venez sûrement, de sauver leur journée...


Illustration : "OK, on vous aime et vous nous aimez, mais franchement, vous n'en avez pas marre de nous faire jouer aux clowns pour faire rire vos amis ?"

PS : cet article est inspiré de ma chronique 
du 23 juin 2020dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.






lundi 22 juin 2020

Solstice







Bonheur animal des longues journées du mois de juin, un bonheur à son apogée maintenant, lors du solstice d’été, ce moment où nous sommes imprégnés de lumière. 

Puis, au moins dans le cerveau des anxieux, des tristes, des inquiets, une petite ombre qui se lève : à partir de maintenant, les jours vont raccourcir. Tout doucement, imperceptiblement. Inexorablement.

On ne va pas se plaindre, on ne va pas gémir. Personne ne comprendrait. Et puis, ce serait du gâchis : les journées vont demeurer longues et belles. Mais une petite nuance de gris est là, désormais, dans toute cette clarté de l’été qui vient.

On raconte que Tchouang-Tseu, le grand penseur taoïste, éclata en sanglots lorsqu’il lui vint un fils. Interrogé par ses amis interloqués, il leur répondit : « Je souffre, parce que dans sa naissance, j’ai vu sa mort. »

La mort de l’été est annoncée dès sa naissance. Mais cela ne doit pas nous empêcher de l’aimer, comme Tchouang-Tseu dut aussi aimer son fils.

Alors, rien d’autre à faire que retourner vers la vie et la lumière. 

Et les voir plus belles encore, parce qu’on les a vues plus fragiles...


Illustration : la lumière de l'été qui transperce la voute des arbres et donne naissance à une cathédrale de verdure...


jeudi 18 juin 2020

C’est bien moi que tu préfères ?





Quand mes trois filles étaient petites, elles adoraient me mettre dans le pétrin avec des histoires d'amour paternel.

Ainsi, un de leurs jeux préférés à ce propos consistait, lorsque toute la famille était réunie à table, à me demander l’une après l’autre : « Papa, c’est bien vrai que c’est moi ta préférée, n’est-ce pas ? » Évidemment, cela n’avait de saveur que si les deux autres sœurs étaient là !

Au début, j’essayais de répondre de manière impartiale, des trucs du genre : « Je vous aime autant l’une que l’autre… » Mais évidemment, elles ne me lâchaient pas : « Ce n’est pas possible, on n’est pas pareilles, alors tu ne peux pas nous aimer pareil ! » Du coup, j’essayais de dire : « Euh, oui, je vous aime autant mais chacune différemment. » C’était le bide.

Alors au bout d’un moment, j’ai compris qu’il n’était pas possible de répondre correctement à ce genre de question, et j’ai  blagué moi aussi. J’ai décidé de rétorquer : « Oui, bien sûr, c’est toi ma préférée, ma chérie, de loin ! » devant les sœurs indignées, qui se mettaient alors à me poser elles aussi la même question : « Comment, ce n’est pas moi ta préférée ? » et à qui je répondais aussitôt : « Si, si, en vrai de vrai, c’est toi ma préférée, évidemment ! » 

Tout le monde rigolait, et le message était passé : en tant que père, j’aimais tout le monde et surtout, je préférais tout le monde.

C’est Gide qui écrivait : « Je ne veux pas être aimé, je veux être préféré ». Eh oui, l’être humain marche souvent comme ça. Nous voulons tous être préférés ; au moins par certaines personnes, au moins à certains moments...



Illustration : Une fillette pas sûre d'être la préférée... (Marie Bashkirtseff, Le parapluie, 1883, Musée de Saint-Pétersbourg).


mercredi 10 juin 2020

Le souffle, la vie, la mort...



Lorsqu’ils viennent au monde, les nouveau-nés entament leur vie par une grande inspiration. Et lorsque vient le moment de quitter l’existence, les humains rendent leur dernier souffle par une ultime expiration ; dans de nombreuses langues, le terme « expirer » est un équivalent de « mourir ». Voilà pourquoi, depuis toujours, le souffle est associé à la vie. 

Il est aussi au cœur du dialogue harmonieux entre le corps et l’esprit. Car il suffit de prendre tranquillement conscience de son souffle, d’arrêter de se disperser pour se sentir respirer, de suivre chacun de ses mouvements, chaque inspiration, chaque expiration, pour s’apaiser peu à peu. Suivre le souffle, c’est la base de toutes les méthodes de relaxation.

Mais cela peut aller encore plus loin : se rendre présent à son souffle, poser et maintenir son attention sur lui, observer comment il est associé à la vie de nos pensées et de nos émotions, c’est la base de toutes les approches méditatives, qui nous enseignent que le souffle nous apporte non seulement l’apaisement mais aussi le discernement.

Le poète persan Omar Khayyam le rappelait ainsi : 
« Entre la foi et l’incrédulité, un souffle,
Entre la certitude et le doute, un souffle,
Sois joyeux dans ce souffle où tu vis,
Car toute ta vie est là, dans ce souffle qui passe. »

Le souffle est toujours là, toujours à nos côtés, pour enrichir et approfondir les moments forts de notre vie : nous aider à mieux traverser nos douleurs, et à mieux savourer nos bonheurs. Le souffle est un phénomène simple et humble ; mais sans lui, pas de vie. C’est peut-être pour cela que je suis ému par le son modeste de l’accordéon, l’instrument le plus proche de la respiration humaine, qui s’ouvre et se ferme, doucement, comme un poumon chantant...

Il y a le bonheur et les bienfaits du souffle, et il y a aussi ses drames. 

« Je ne peux plus respirer... »
Les parents qui ont eu un enfant souffrant de crises d’asthme savent parfaitement à quoi ressemble l’angoisse de ne plus pouvoir respirer, et ce qu’est l’effroi de voir un humain s’étouffer. 

« Je ne peux plus respirer... »
La récente, et encore présente, épidémie de coronavirus a fait basculer de nombreuses personnes malades dans une détresse respiratoire parfois mortelle et toujours éprouvante, dont les survivants gardent longtemps le souvenir traumatique. 

« Je ne peux plus respirer... »
Ces mots sont désormais associés au meurtre de George Floyd, mort asphyxié sous le genou d’un policier américain.

Captées par plusieurs vidéos amateurs, ses supplications répétées – « je ne peux plus respirer, s’il vous plaît, ne me tuez pas, je ne peux plus respirer... » - ont suscité une émotion universelle. Émotion d’être témoin impuissant sz l’assassinat d’un être humain. Émotion de constater le calme et l’indifférence de ses assassins. Émotion de s’imaginer, soi-même, en train d’asphyxier, la gorge écrasée au sol sous le genou d’un psychopathe.

Immense tristesse, immense effroi, immense colère. Immense besoin de réagir, avec l’énergie violente de nos émotions. Et puis d’agir, avec l’énergie calme de nos idéaux.

Se rappeler alors le mouvement du souffle, l’inspiration et l’expiration. 

L’indignation, la lutte pour la justice d’un côté ; l’obstination pour la fraternité de l’autre. S’ils sont dissociés, aucun de ces deux mouvements n’aboutira. Mais s’ils sont conjugués, ils pourront tout changer.

Allez, on respire, tous ensemble, un grand coup. Et on se met au boulot. Faire reculer et disparaître le racisme, faire avancer et triompher la fraternité, le travail ne va pas manquer...



Illustration : bouts de vie qui s'envolent...

PS : cet article est inspiré de ma chronique du 9 juin 2020dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.