vendredi 1 mai 2020

La méditation par temps de confinement




Comme beaucoup de psys, je n’ai jamais eu autant de demandes d’interviews sur l’équilibre intérieur et la méditation qu’au printemps 2020, durant le temps du Grand Confinement (c’est comme ça que vous en parlerez, j’espère, à vos petits-enfants !).

Alors, méditer confiné : bonne ou mauvaise idée ?

Au premier coup d’œil, cela peut ressembler à une bonne idée : si la méditation est réputée (à juste titre) être un outil de gestion du stress, et un bon moyen de comprendre le fonctionnement de son esprit, alors, oui, c’est le moment d’apprendre à méditer, ou d’intensifier sa pratique. 

Mais pour certains, cela ressemblerait plutôt à une mauvaise idée : nous sommes déjà, pour beaucoup d’entre nous, confinés dans nos appartements, ou amenés à restreindre nos sorties autres que professionnelles, alors en plus, nous confiner en nous-mêmes... Alors qu’on est enfermé chez soi, doubler la dose en s’enfermant encore plus dans l’immobilité, le silence, les yeux fermés : quelle idée !

Comme vous l’imaginez, de mon point de vue, celui d’un médecin méditant et enseignant de méditation, c’est malgré tout une bonne idée. Vu de l’extérieur, méditer, ça ressemble certes à un sur-confinement en soi-même. Mais de l’intérieur, ça s’apparente plus à un voyage, à une déambulation en soi, et une exploration d’espaces intérieurs méconnus. Le méditant est un peu comme une personne qui aurait enfilé un casque de réalité virtuelle : il vit au-dedans des choses qui échappent forcément au spectateur du dehors.

La méditation comme un voyage intérieur, donc ; pas un voyage touristique et exotique, balisé et prévisible, plutôt une balade dans un coin de nature qu’on connait déjà, mais dont beaucoup de détails nous sont inconnus, dont on redécouvre un aspect à chaque visite, parce que ce n’est pas la même heure du jour, la même saison, parce qu’on n’est pas dans le même état de corps ou d’esprit, parce qu’on n’a pas les mêmes besoins...

Ainsi, ce n’est pas un hasard si les expériences conduites sur la méditation en prison s’avèrent presque toujours concluantes, en termes d’adhésion aux programmes et de bénéfices ressentis : ce n’est pas seulement parce que les prisonniers s’ennuient et sont preneurs de toute forme d’occupation et de distraction. Mais aussi parce pour eux, les vertus de la méditation sont tangibles et salvatrices : apaisement et discernement. 

Apaisement du stress et des émotions douloureuses – angoisses, désespoirs, colères -, apaisement des pensées qui tournent en rond toute la journée... Discernement quant au fonctionnement de son esprit, ses erreurs de jugement et de perspective, les risques qu’il y a à suivre ses impulsions, ses ruminations... Il semble par ailleurs que plus la peine de prison soit longue, plus l’implication des prisonniers et les bénéfices obtenus soient grands. Et que d’autres confinés, volontaires ceux-là, comme les astronautes, en bénéficient également.

Nous qui avons la chance de n’être contraints qu’à un emprisonnement léger et temporaire, nous pouvons aussi bénéficier de la méditation, car le confinement nous prive de beaucoup de ce qui nous aide habituellement à aller bien : les actions et les échanges sociaux, les sorties et les rencontres. 

Vous n’avez jamais médité ? Ce n’est guère un problème. D’abord parce qu’il existe en ce moment d’innombrables initiations disponibles sur Internet. Ensuite, parce que c’est aussi simple que la marche à pied : essayez donc, maintenant... 

Ouvrez votre fenêtre, asseyez-vous sur une chaise, pieds à plat, dos droit, épaules ouvertes, mains sur les cuisses ; il n’y a rien à faire d’autre que respirer, écouter, ressentir. Rien d’autre à faire qu’être là, pleinement conscient de votre souffle, de votre corps, des sons, et de laisser filer les pensées (sans les empêcher d’être là, elles aussi, mais sans leur consacrer toute votre attention). C’est tout. 

On fait ça juste une ou deux minutes au début, plusieurs fois par jour. Puis, si on sent que quelque chose d’intéressant ou d’apaisant se passe, on augmente la dose et on part découvrir des exercices plus élaborés et plus approfondis. Permettre ces moments de lâcher-prise à notre cerveau semble de nature à nous offrir un apaisement émotionnel simple et puissant. Une bonne règle d’hygiène de vie serait d’ailleurs de pratiquer de telles parenthèses après chaque exposition aux écrans et au déferlement des informations négatives et contradictoires inévitablement liées aux temps de pandémie...

En allant plus loin dans la pratique méditative, on élargit les bénéfices non plus seulement à l’apaisement émotionnel, mais aussi à l’exploration du fonctionnement de notre esprit, et au discernement ; là encore, de nombreuses études confirment que la méditation aide par exemple à y voir plus clair dans ce qui importe pour nous, et à donner plus de sens à notre vie.

Plus largement, la méditation pose la question de notre vie intérieure : souvent, nous avons bien peu de temps à lui consacrer, tant nous sommes pris dans le flot des actions et des distractions. La méditation est une occasion de nous fréquenter un peu, en face à face, et sans masque. Dans méditation, on ne se ment pas, si on joue le jeu : on ne peut rien écarter des tensions de nos corps, des résurgences de nos pensées. 

Ce n’est pas facile de regarder tout ça en face. Mais qui a dit que c’était facile, l’équilibre intérieur ? Comme le rappelle un maître tibétain « Au final, la méditation revient à choisir entre l’inconfort de prendre conscience de nos souffrances mentales et l’inconfort d’être gouverné par elles. » Le premier inconfort est choisi, et diminuera peu à peu. Le second est subi, et tendra à persister. Que choisirez-vous ?

Et puis, méditer est une occasion de prendre conscience de ce qui faisait que notre vie d’avant était belle : conscience de ce que nous avons perdu dans le confinement (liberté de mouvements, de liens, d’activités), conscience de ce dont nous nous sommes passés sans difficultés, conscience de ce qui nous a vraiment manqué. Pour mieux nous préparer à vivre, dans l’après, de manière plus ajustée à nos idéaux.

Un guerrier lettré et mondain du XVIIIème siècle, le Prince de Ligne notait : « On peint mieux la liberté quand on est enfermé, et le printemps en hiver. » Et, peut-être, finalement, comprend-on mieux ce qui fait vraiment notre bonheur, par temps de confinement ?


PS : cet article a été publié sur le site de la revue Cerveau & Psycho le 30 avril 2020.






samedi 25 avril 2020

Trois petites notes de musique




Comme je parle souvent de méditation, et de l’intérêt de savoir vivre l’instant présent, on me remonte parfois les bretelles en me disant « l’instant présent, l’instant présent... et l’instant d’après, alors ? et l’instant d’avant ? ça compte pour du beurre, notre passé et notre futur ? »

Non, c’est important aussi ! Tout est important, le présent, le passé, le futur ! Mais ce qui est précieux, c’est la liberté de mouvement, c’est de pouvoir naviguer librement dans ces trois temps psychologiques, et de ne rester durablement prisonnier d’aucun. Vivre au présent est capital, mais c’est bon, aussi, de faire des projets et d’avoir des espérances. Et c’est bon, enfin, d’avoir des regrets et même de la nostalgie !

La nostalgie est le mélange en nous de la douceur et de la douleur des souvenirs, elle mêle l’agréable - on se souvient des beaux instants - et le désagréable - on est triste que ces moments soient passés. La nostalgie n’est pas une simple émotion, elle est un état d’âme subtil, mêlant les sensations, les images, les pensées, liées à l’évocation de notre passé, où bonheur et malheur se trouvent harmonieusement mêlés, comme dans la vraie vie. L’état d’âme de nostalgie est un phénomène très intime et très personnel, c’est pourquoi aucune nostalgie ne ressemble à une autre.

Il y a par exemple des personnes, dont je fais partie, qui sont capables de ressentir de la nostalgie même pour des époques qu’elles n’ont jamais vécues, des lieux où elles ne se sont jamais rendues, des personnes qu’elles n’ont jamais rencontrées, des musiques qui existaient avant même qu’elles ne soient nées...

Par exemple, si les Trois petites notes de musique, fredonnnées par Yves Montand, vous rendent nostalgique alors que vous n'étiez même pas né(e) lorsqu'il les chantait, alors c'est que vous êtes doué(e) pour la nostalgie !

Pendant longtemps, on a considéré que la nostalgie était à éviter, qu’elle représentait une forme de tristesse et de mélancolie pouvant s’avérer problématique. 

Mais les travaux récents en psychologie des émotions tendent à la réhabiliter : chez la plupart des personnes, elle entraîne des ressentis plutôt agréables, elle aide à se sentir moins seul, elle joue un rôle important dans le sentiment d’identité personnelle, en établissant une continuité entre passé et présent. 

Il est précieux de laisser régulièrement naître en nous la nostalgie, et sans doute précieux aussi d’apprendre à la fréquenter et à la savourer : elle est délicieuse si elle est transitoire, mais dangereuse si on s’y éternise, surtout si on a un tempérament mélancolique, voire dépressif. 

La question, finalement, c’est : vers quoi nous pousse la nostalgie ? 

Saint-Exupéry la définit comme « le désir d'on ne sait quoi ». Ce flou est son charme et son péril. 

Si la nostalgie nous pousse aux regrets répétés, attention, danger ! Mais si nous comprenons son message : « ce qui compte dans ta vie, c’est le bonheur » et si nous sommes attentifs à son visage lumineux, et pas seulement douloureux, alors nous pourrons, grâce à elle, revenir vers le présent : « ma vie, c’est aussi ici et maintenant », et vers l’action : « je veux vivre de nouveaux instants heureux ». 

Car nos bons souvenirs de demain, c’est aujourd’hui que nous les vivons…

Et vous, sur quoi portaient vos derniers moments de nostalgie ?


Illustration : je me demande bien ce que sont devenus cette petite fille et son cow-boy de frère ?

PS : ce texte est inspiré de ma chronique de l'émission "Grand Bien Vous Fasse" du mardi 3 mars 2020, sur France Inter.




samedi 11 avril 2020

C’est magnifique !



Est-ce que les animaux, je veux dire les animaux non humains, admirent ? Est-ce que les aigles admirent les montagnes, ou est-ce qu’ils se contentent d’y chercher leurs proies ? Est-ce que les chiens admirent leurs maîtres ou est-ce qu’ils les aiment, simplement ? Difficile à dire. Alors je me contenterai de parler des humains. Car l’admiration me semble tout de même une émotion très humaine. 

C’est quoi, exactement, admirer ?

C’est d’abord être surpris ou touché. C’est ensuite reconnaître des qualités, à un lieu, un objet, une personne. Et c’est enfin, s’en réjouir, s’en trouver mieux, grandi, inspiré, plus heureux. 

Admirer, c’est facile pour des lieux ou des choses : admirer un paysage, un bel objet ou une œuvre d’art, cela ne nous remet pas en question. 

Mais c’est parfois plus difficile entre humains. D’un côté, admirer quelqu’un, ça peut nous réjouir sincèrement, sans arrière-pensée : quoi de plus agréable qu’admirer une personne disparue, ou un de ses enfants, ou un de ses amis ? 

Mais parfois aussi, admirer peut nous mettre à mal : car admirer, c’est faire le constat que l’autre a des qualités que l’on n’a pas, en tout cas, pas autant que lui, ou pas pour le moment. Dans ces cas-là, l’admiration devient douloureuse, elle est le constat d’un manque en nous, et s’avère alors une occasion de souffrance, au lieu d’être une source de réjouissance et d’inspiration. C’est un premier mésusage possible de l’admiration.

Une autre erreur consisterait à n’admirer que le rare et l’exceptionnel, alors que les sources d’admiration quotidiennes sont multiples, tout autour de nous...

A propos de ce que nous choisissons d’admirer, Montesquieu parlait de la « décadence de l’admiration », de son dévoiement, consistant à admirer des actes ou des personnes qui, au fond, ne mériteraient pas de l’être. Disons qu’il s’agit plutôt d’une erreur, d’une facilité, d’une docilité consistant à n’admirer que le clinquant, le bruyant, le « à la mode ». À n’admirer que ce qu’on nous dit d’admirer. À n’admirer que le grandiose et non le discret, que les vedettes du sport, du cinéma ou de la télé, et non les humains anonymes qui font le bien dans leur coin.

Peut-être nous faut-il alors apprendre à admirer même ce qu’on ne nous présente pas comme socialement admirable ? Et pour cela, nous attacher à bien regarder. À voir ce qui beau et bon, autour de nous. Voir les comportements, paroles, et attitudes admirables au quotidien. Peu d’humains sont admirable dans tous leurs gestes, et tout le temps. Mais presque tous peuvent être admirés à un moment donné.

Les études scientifiques montrent largement les bénéfices de l’admiration. Admirer, ça fait du bien, comme toutes les émotions agréables ; ensuite, ça nous décentre de nous-même et ça nous rapproche des autres humains, et ça augmente ce qu’on appelle les comportements pro-sociaux ; et enfin, ça nous motive et ça nous inspire.

Alors, plusieurs fois par jour, ou le soir en s’endormant et en songeant à sa journée, nous pouvons nous livrer à des exercices d’admiration : qu’ai-je vu d’admirable aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça m’a fait ? Qu’est-ce que ça m’a montré ? Et qu’est-ce que ça m’a appris ? 

Nous nous apercevrons alors, peut-être, qu’admirer transforme peu à peu notre vision du monde. L’admiration, c’est la volonté de porter aussi son regard sur ce qui rend la vie meilleure. Toutes les fois où nous admirons, nous percevons que nous sommes face à quelque chose ou à quelqu’un qui ajoute à la beauté, à la douceur, et à l’intelligence du monde. Et c’est aussi cette inspiration-là, qui peut nous aider à changer tout ce qui ne va pas...

Et vous, qu’avez-vous admiré récemment ?


Illustration : à certains moments de nos vies, c'est difficile de trouver des choses à admirer... (scène du film La Mort aux trousses).

PS : cet article est inspiré de ma chronique du 25 février 2020, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.

PPS : cette chronique a été écrite avant l'épidémie de coronavirus et avant le temps du confinement ; elle aurait sinon abordé l'admiration pour les soignantes et les soignants.



samedi 4 avril 2020

Balzac et le recueillement


Je ne sais pas si ça vient de mon métier de psychiatre, mais j’aime bien visiter les maisons des personnes que je connais : voir où elles dorment, se reposent, cuisinent ; quels livres elles lisent, quels objets elles aiment, etc. 

Et, plus que tout, j’aime visiter les maisons des écrivains. Voir sur quel genre de bureau ils travaillaient découvrir la fenêtre par laquelle ils cherchaient l’inspiration quand elle ne venait pas, m’immerger dans les détails de leur quotidien, leurs goûts et leurs habitudes. Tout ça me les rend plus proches, plus touchants. 

Ainsi, j’ai récemment visité la maison de Balzac. Une de ses maisons en tout cas, car il a beaucoup déménagé, le pauvre Honoré, poursuivi toute sa vie par des huissiers, à cause de ses dettes galopantes. Cette petite maison, dans laquelle il a vécu de 1840 à 1847, se trouve dans un quartier de Paris nommé Passy, qui était encore un bout de campagne du vivant de Balzac. Comme dans toutes ses demeures, il y avait une porte dérobée pour fuir les créanciers qui venaient bien souvent sonner à sa porte. 

Honoré, du coup, écrivait la nuit, pour avoir la paix, en s’abreuvant de café, et en s’immergeant dans ses romans pour fuir sa vie réelle ou écrire sa vie rêvée...

J’espère qu’il était content, Balzac, lorsqu’il écrivait. Je me souviens, dans son petit bureau, tout seul, tranquille, avoir pris un moment pour me laisser embarquer par l’esprit des lieux, observant sa célèbre cafetière, déchiffrant les feuilles de ses manuscrits, 1000 fois corrigées. Me sentant profondément touché par cet homme qui avait vécu là, voilà près de deux siècles. Me recueillant sur ce qu’il avait dû ressentir, les joies qu’il avait éprouvées, les peines qu’il avait traversées. 

Ce n’est pas facile, le recueillement : ça suppose de cesser d’agir, de ralentir le cours de nos pensées et de nos émotions, et d’approfondir notre expérience de l’instant ; pas facile, à une époque où tout nous pousse à accélérer, où tout nous incite à nous superficialiser. 

Nous avons souvent du mal à amener notre esprit vers le recueillement. Par exemple, lors des visites au cimetière : que faisons-nous lorsque nous nous recueillons sur une tombe ? S’agit-il de juste laisser venir les souvenirs ? De songer aux beaux moments partagés avec la personne disparue ? De la remercier ? De l’engueuler peut-être ? De prier pour elle ?

Lors de mon recueillement dans le bureau de Balzac, j’observe ce qui se passe en moi. Je ressens une sympathie immense pour ce frère humain, pour ce petit bonhomme rondouillard, peu gâté par la nature en ce qui concerne son physique, mais doté d’une énergie et d’un génie littéraire immenses. 

Je suis touché par sa psychologie étonnante, son optimisme maladif, sa naïveté parfois confondante, sa mauvaise foi, son goût du luxe, des fringues, de l’ostentation. Je ressens de la compassion, aussi, pour tous ses moments de détresse, de souffrance, de découragement : lui qui rêvait d’être riche et célèbre, n’est arrivé à obtenir « que » la célébrité ; la richesse, elle lui a toujours filé entre les doigts, malgré les droits d’auteur qui affluaient, mais qui étaient aussitôt dépensés et surdépensés...

Dans sa petite maison, je pense à cette phrase de Rousseau, dans sa 10ème Promenade : « J’ai besoin de me recueillir pour aimer. » Et à cet instant, j’aime Balzac ; j’admire toujours un Hercule des Lettres, mais j’aime un petit bonhomme talentueux et affectueux. 

Ève Hanska, une des femmes de sa vie, qu’il réussit à épouser peu avant sa mort, à 51 ans, écrivait de lui : « Je le connais depuis 17 ans, et tous les jours je m’aperçois qu’il a une qualité nouvelle que je ne lui connaissais pas. » 

N’est-ce pas le plus beau des compliments ? Que quelqu’un puisse ainsi dire de nous : plus on te connaît et plus on t’aime ?


Illustration : le bureau de Balzac.

PS : cet article est inspiré de ma chronique du 28 janvier 2020, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.




vendredi 27 mars 2020

Les Quatre Incommensurables



Je reçois ce matin un article scientifique de la part d’un ami psychologue. Le titre attire mon attention : « L’effet des Quatre Incommensurables Méditations sur les symptômes dépressifs ». 

Les « Quatre Incommensurables Méditations » : c’est très poétique. Et très oriental, aussi : je jette un œil sur les noms et universités des auteurs, ils sont effectivement d’origine chinoise ; d’où le clin d’œil pour présenter leur travail. De quoi s’agit-il ? En fait, de 4 méditations bouddhistes très classiques (sur la compassion, l’équanimité, la bienveillance et le bonheur altruiste) qui ont été reprises et adaptées par le monde de la psychologie et de la pleine conscience laïque, afin d’en faire des exercices thérapeutiques.

L'article, une méta-analyse reprenant une quarantaine d'études, souligne que pour les personnes déprimées mais aussi pour les non-déprimées, ces 4 familles de méditation sont bénéfiques pour le moral.

Effectivement, ça fait du bien de penser à bien, pour la santé du corps et de l'esprit.

Ça fait du bien à la personne qui accomplit les exercices et ça fait du bien à celles qui l’entourent et qui vont bénéficier de ses aptitudes accrues à la bienveillance, la compassion, à l’équanimité (ne pas s’irriter face à l’adversité qui survient dans nos vies) et au bonheur altruiste (se réjouir du bien qui advient aux autres).

Si vous voulez travailler ces domaines, vous trouverez beaucoup de méditations guidées sur internet. 

Et vous retrouverez aussi, sur la page Facebook de l’éditeur L’Iconoclaste, une remise régulière en circulation des vidéos tirées des chapitres de mes livres, « La Vie intérieure », et « Trois minutes à méditer ». En vous abonnant à la page, vous pouvez découvrir ou redécouvrir ces petits enregistrements, dont j'espère qu'ils pourront vous aider à traverser le confinement.


Illustration : une fructueuse séance de méditation sur la bienveillance.


jeudi 5 mars 2020

Faire du bien en silence














Attention, aujourd'hui nous allons parler de choses grises et ternes, ringardes, suspectes même : nous allons parler de bienveillance et d’urbanité, de discrétion et d’humilité. Ça va être affreux... 

Depuis toujours, notre monde est dirigé par les humains dotés des plus gros égos. Se mettre en avant, ne penser qu’à soi, passer devant tout le monde, n’être obsédé que par ses intérêts et sa réussite, parler plus et plus fort que les autres... voilà les clés du pouvoir, à défaut d’être celles du bonheur.

C’est comme ça depuis la nuit des temps, et le progrès aujourd’hui, c’est que tout le monde peut s’y mettre, ce n’est plus réservé aux puissants. 

Nos sociétés modernes et démocratiques proposent maintenant à tous les citoyens de devenir eux aussi narcissiques, comme les grands de ce monde : parce que cela fait vendre et consommer davantage, les pubs et les big data nous incitent à promouvoir notre image et notre singularité, elles nous encouragent à boursoufler nos egos - parce que nous le valons bien -, elles nous poussent à nous mettre en scène, pour être admirés et même enviés, de la façon plus visible et bruyante possible...

Zim boum boum ! Le tapage du « moi, moi, je, je, » a été démultiplié par les réseaux sociaux, qui prospèrent sur la promotion des égos. Mais heureusement, nous commençons à prendre la mesure des dégâts. 

Nous découvrons, selon la formule de Paul Valéry, que « le monde ne vaut que par les extrêmes, mais ne tient que par les moyens ». Nous réalisons que le bal des égos est pittoresque 5 minutes, mais qu’au bout d’un moment, on n’en peut plus des égoïsmes et des particularismes revendiqués, on n’en peut plus du « moi, je » et du « moi d’abord » : on veut de la fraternité, de la douceur, de la légèreté, du respect mutuel !

Alors entrent en scène les bienveilleuses et les bienveilleurs : ces personnes qui ne font pas de bruit mais qui font du bien, ces humains qui pratiquent dans l’ombre - au sein des familles, des entreprises, des associations -, ces vertus communes dont nous parlons aujourd’hui : la discrétion, la prévenance, la loyauté, la gratitude, la mesure, la constance. 

Comme tout ça ne fait pas de bruit, on l’oublie. Mais si tout ça n’existait pas, ce serait la cata ! Et la vie en société deviendrait impossible, invivable, l’air humain deviendrait irrespirable.

Il faut rendre hommage à ces personnes et à leurs vertus discrètes, même si elles ne cherchent pas la lumière mais le bien commun. Leur rendre hommage de persévérer dans leur rébellion contre un des crédos de notre société : l’obsession de la compétition et de l’autopromotion. Leur rendre hommage de promouvoir au contraire l’entraide et la collaboration. 

Si quelqu’un a du mal à suivre, on s’arrête pour l’aider au lieu de l’abandonner. Si quelqu’un fait ou dit des bêtises, on cherche à voir comment le lui montrer sans l’humilier. Quand on est au-dessus, on fait tout pour ne pas faire remarquer ses supériorités. On cultive l’humilité, cette humilité qui ne consiste pas à se rabaisser, mais à ne plus vouloir dominer ou briller.

On parle beaucoup aujourd’hui de désobéissance civile, de désobéir aux lois qui nous semblent injustes. Eh bien, les bienveilleuses et les bienveilleurs désobéissent aux injonctions modernes d’égoïsme et de narcissisme, et s’obstinent à diffuser dans notre grand corps social malade, toutes ces molécules anti-égotiques, toutes ces petites vertus, ces vertus communes et parfois dénigrées, que sont la gentillesse et le souci du bien d’autrui. Plus nous serons nombreux à leur ressembler, plus nos vies seront belles...


Illustration : "moins de bruit et plus de bonnes actions, s'il vous plaît !" (enluminure médiévale d'un loup évêque d'oiseaux).

Ce texte reprend ma chronique du 4 février 2020 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.





jeudi 27 février 2020

Une vie réussie



C’est une question que je ne me pose jamais, de me demander si ma vie est réussie.. 

Et c'est une question que je n’aime pas voir les autres se poser de cette façon, avec ce genre de mots pollués : « réussite, challenge, performance, rendement, compétition… », ça me fait penser à « Rolex, 4x4, pub, frime, marketing, esclavage, pognon, fric, matérialisme... »

Et puis quand on me parle de vie réussie, ça me fait penser à la mort. Il n’y a pas de mort réussie, c’est toujours raté, de mourir, par définition. Mais notre mort, ou l’approche de notre mort, est le révélateur de cette question d’une vie réussie. Par les regrets que nous pourrons avoir à ce moment crucial.

Je me souviens d’une conversation que j’avais eue un soir avec des amis sur ce thème : chacun autour de la table faisait l’effort d’imaginer ce qu’on pourrait regretter si on devait mourir demain. Pour moi, et pour beaucoup d’autres, c’aurait été de ne pas avoir fait assez d’efforts pour me rendre heureux et rendre les autres heureux, de ne pas avoir passé assez de temps avec mes proches, mes amis…

Mais un de mes copains, à ma grande surprise, avait surtout peur de regretter de ne pas avoir réussi sa vie professionnelle, pas réussi à atteindre ses objectifs de statut, de notoriété et de richesse, pas réussi à laisser quelque chose derrière lui, une image, un héritage, une carrière...

Dans ma vie de psy, j’ai vu pleins de patientes et de patients qui avaient l’impression de ne pas avoir réussi leur vie. Des poètes qui n’avaient jamais connu le succès et toujours vécu dans la précarité, des mères au foyer qui avaient le sentiment de n’avoir rien fait d’autre qu’aimer et éduquer leurs enfants, des chômeurs qui n’avaient pas trouvé leur place dans le monde du travail…

Mais la plupart étaient des humains gentils, bienveillants, généreux, qui ne faisaient pas fait de mal autour d’eux. Leurs vies me semblaient beaucoup plus réussies que celles des grands prédateurs de la banque, du marketing, de la Bourse et des affaires, qui s'efforcent de ne pas partager et de ne pas payer leurs impôts, et qui  dévastent, par leur orgueil et leur avidité, notre planète et nos sociétés. Elle est réussie leur vie, à ces grands bandits ? Si oui, alors je préfère rater ma vie, plutôt que la réussir comme eux !

En fait, une vie réussie, c’est simple, c’est une vie tournée vers le bonheur, le sien et celui des autres : ai-je été heureux, aussi souvent que possible ? ai-je rendu heureux ? Ou du moins, ai-je aidé d’autres humains à être moins malheureux ? Ai-je fait du bien autour de moi ?

Si au moment de notre mort, nous pouvons nous dire : « oui, j’ai fait de mon mieux pour vivre heureux et rendre heureux » alors c’est qu’on a eu une vie réussie.

C’est Pierre Rahbi qui rappelle souvent ceci : « Je me fiche de la question de savoir s’il existe une vie après la mort. Ce qui est important, c’est la vie avant la mort ! »

Il a raison !

C’est pour ça qu’elle est importante cette question d’une vie réussie, et qu’il faut se la poser maintenant, tant que nous sommes vivants. Pour nous demander si on veut réussir ou être heureux ? Nous demander si on met autant d’énergie à réussir notre vie professionnelle qu’à épanouir notre vie personnelle ? Nous demander ce qu’on regrettera au moment de mourir ?

Trouvez les regrets de demain, et vous trouverez les efforts d’aujourd’hui, le chemin de ce qu’il vous faut faire maintenant pour que votre vie soit « réussie » !

Et vous, si vous deviez mourir demain, ce serait quoi votre plus grand regret ? Ou votre plus grand souvenir de réussite ?


Illustration : toutes voiles dehors vers une vie réussie ! (Frégates en mer, par Étienne Blandin).

PS : ce texte est inspiré de ma chronique diffusée lors de l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse, sur France Inter, le 20 mars 2018.



mercredi 19 février 2020

Nature et méditation

















Voilà presque une heure que nous sommes assis en silence dans cette grande salle baignée de lumière, dédiée à la méditation. Les uns sur des chaises, beaucoup sur un gros coussin, le zafu. Je suis, pour ma part, installé sur un petit banc japonais incurvé, le shoggi. Mais quel que soit l’endroit sur lequel nous avons posé nos fesses, les sensations inconfortables arrivent doucement. Crampes, envies de bouger, retour de vieilles douleurs que les occupations et distractions de notre vie active nous font habituellement oublier.  L’expérience méditative nous amène à la rencontre de notre corps, et ce n’est pas toujours agréable. Au moins dans un premier temps…

Alors, quand l’instructeur de méditation sonne le signal de la pause pour aller effectuer une  « marche en pleine conscience », c’est le soulagement ! Il s’agit d’une marche très lente, durant laquelle on s’efforce de se relier à toutes les sensations enclenchées par le fait même de marcher. Un peu étrange au début, car on est surtout occupé à se freiner, freiner l’automatisme de marcher vite, et de marcher pour aller quelque part. Là, on marche lentement, et on ne va nulle part. Mais en pleine conscience, le cerveau attentif et ouvert…

Et comme la semaine de retraite se déroule en été à la campagne, au grand bonheur de bouger son corps s’ajoute celui, encore plus grand, de marcher ainsi, quotidiennement, pieds nus dans l’herbe. Le premier jour, c’est délicieux. Prenant tout mon temps pour chaque pas, tout mon temps avant d’enchaîner le suivant, je contemple longuement les humbles fleurs des champs, chaque sorte de brin d’herbe, tout le petit peuple des insectes affairés. Parfois, j’oublie totalement de marcher, je relève la tête, et je contemple les arbres alentour, le ciel, les nuages qui passent tout là-haut. Et peu à peu, jour après jour, ces temps de marche pieds nus dans la nature deviennent plus que délicieux : addictifs, bouleversants, étranges.

Dans ces instants, émergent ces sentiments que les méditants (mais aussi tous les humains qui prennent leur temps) connaissent bien : des ressentis de communion profonde avec la nature, puis de dissolution de soi. Les frontières entre nous et l’environnement s’estompent : au début, c’est de la présence, puis de l’appartenance. 

Phénomène classique dans la méditation : on passe des choses que l’on savait (nous savons tous que nous appartenons à la nature, et que tous les atomes de notre corps en viennent et y retourneront) à des choses que l’on vit, que l’on expérimente au plus profond de soi, sans que les mots soient alors nécessaires (on éprouve des instants de bouleversement calme). Ce passage de la connaissance à l’expérience n’est pas anodin pour notre lien à la nature. Il nous rappelle avec force plusieurs données capitales... 

La première, c’est que ce ressenti profond et ineffable de bien-être et d’apaisement que nous offre la nature est une réalité et non de l’autosuggestion ; et c’est une réalité globale, mentale et corporelle. Les anciens avaient depuis longtemps l’intuition que nature et santé entretiennent des liens étroits, depuis le « sequi naturam » (« suis la nature ») d’Aristote jusqu’à l’œuvre de Thoreau, et de nombreux passages de son Journal : « Aucun homme n’a jamais imaginé à quel point le dialogue avec la nature environnante affectait sa santé ou ses maux. » 

Et une avalanche de travaux contemporains le confirme : amélioration durable de notre immunité après deux jours de marche en forêt, modifications cérébrales mesurables (baisse de l’activité des zones cérébrales dédiées à la rumination et aux émotions négatives, comme le cortex préfrontal ventromédian et l’amygdale cérébrale), etc. 

Les données s’accumulent au point que certains soignants n’hésitent plus à parler de vitamine V (V comme Verte) pour souligner que le contact régulier avec la nature est plus qu’un plaisir : une nécessité ! Enjeux de santé médicale donc, mais aussi sans doute de santé sociale : il est de plus en plus clair que la pollution et les environnements de béton aggravent les comportements agressifs et délinquants, et qu’à l’inverse, la présence d’espaces verts en milieu urbain diminue stress et incivilités.

La deuxième donnée, c’est que le contact avec la nature, régulier et sincère (sans utilitarisme), est une source de spiritualité. La spiritualité, c’est la vie de notre esprit lorsqu’il se confronte à l’infini, à l’absolu, au mystère, bref au plus grand que nous. 

Nous avons besoin de spiritualité, qu’elle soit laïque ou religieuse (la religion est une forme de spiritualité codifiée, dotée de dogmes et de rites) pour être pleinement des humains, et non des robots ou des consommateurs. Passer du temps dans la nature, contempler le ciel étoilé, admirer l’infinie diversité du vivants sur cette planète, se demander comment toute cette complexité et cette beauté ont pu émerger et exister, c’est cela, être humain. 

Et c’est aussi l’occasion de redécouvrir les vertus d’une attitude disparue : la contemplation, c’est-à-dire, selon les mots du philosophe André Comte-Sponville, « l’attitude de la conscience quand elle se contente de connaître ce qui est, sans vouloir le posséder, l’utiliser ou le juger ». Bref, une attitude calme, intelligente et désintéressée, totalement à l’encontre de la philosophie de vie consumériste…

La troisième donnée (mais il y en a bien d’autres encore) est  que la nature est source d’humilité. Et que l’humilité est une bonne chose dans notre monde contemporain, affolé par la promotion et l’inflation des égos, titillés par le mercantilisme et les réseaux sociaux. L’humilité, ce n’est pas se rabaisser ou s’inférioriser, mais renoncer à vouloir dominer ou mettre à son service, qu’il s’agisse des autres humains ou de la nature. 

L’immersion régulière dans la nature, et sa contemplation non moins régulière, font naître en nous des sentiments d’appartenance et de communauté de destin, mais parfois aussi d’admiration et même de cette forme d’admiration mêlée de respect et d’un peu de crainte, que les anglo-saxons nomment « awe », et que l’on ressent face à certains spectacles naturels (hauts sommets, océans, désert, très vieilles forêts, etc.).

Bref, nous avons tout à gagner à comprendre que la nature n’est pas à notre service, mais qu’elle est notre matrice. Elle n’est pas là que pour nous nourrir ou nous réjouir, mais pour nous apprendre l’essentiel : nous ne sommes en ce monde que de passage, ce que nous bâtissons et possédons nous est prêté, et tout sera à rendre et à transmettre. Alors, au-delà de l’amour et du respect que nous lui devons, demandons-nous aussi comment lui redonner une toute petite partie de ce qu’elle nous offre. 

En songeant par exemple à la phrase célèbre de John Kennedy, lors de son discours d’investiture en 1961 : « Ne vous demandez pas seulement ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Puissions-nous avoir nous aussi ces paroles en tête : « Ne vous demandez pas seulement ce que la nature peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour la nature » !



Illustration : une séance de marche en pleine conscience dans les Pyrénées, près de Loudenvielle (photographie Fred Richet).

PS : cet article a été publié dans la revue Sens & Santé en 2019.