lundi 1 février 2021

Interdépendance




« Tout seul, on va plus vite ; mais ensemble, on va plus loin. » Cette formule pourrait être le slogan de l’interdépendance. Mais qu’est-ce au juste que l’interdépendance ?

Pour la comprendre, il faut partir de la dépendance, cette condition dans laquelle on doit faire appel à autrui pour la satisfaction de nos besoins et l’atteinte de nos objectifs. La dépendance est inévitable et inhérente à la condition humaine. 

Nous sommes tous, de fait, dépendants les uns des autres. L’enfant dépend de ses parents, pour sa survie, mais les parents dépendent de leurs enfants, pour leur bonheur ; les âgés dépendent des plus jeunes, pour leur dignité, mais les plus jeunes dépendent des âgés pour leurs apprentissages, etc. 

L’interdépendance est une réalité, mais c’est notre regard sur elle qui change tout. Les personnes qui se sentent mutuellement dépendantes les unes des autres, mais le vivent comme une faiblesse, qui se focalisent sur leurs manques, qui se disent : « je suis trop fragile pour ne pas m’accrocher à autrui… » ne sont pas dans l’interdépendance mais dans la codépendance. C’est parce qu’elles voient l’indépendance comme un idéal et un absolu que la dépendance, même mutuelle, leur semble un problème. 

Mais si on modifie son regard sur les situations de codépendance, en se réjouissant de ce qu’on y reçoit, et de ce qu’on y donne, on peut évoluer vers l’interdépendance ! Les personnes se sentent alors mutuellement dépendantes les unes des autres, mais le vivent comme une richesse. Elles sont conscientes de leurs manques et limites (qui n’en a pas ?) mais aussi de l’extension de leurs bonheurs et capacités grâce aux autres. Elles ressentent de la gratitude lorsqu’on les aide, plutôt qu’une inquiétude d’être en dette. 

Mais alors, pourquoi rappeler ce qui ressemble à une évidence, pourquoi insister sur l’interdépendance ? 

Parce que la dépendance est aujourd’hui associée à une forme de déchéance : on pense à la dépendance des personnes âgées en fin de vie, dans une société où l’indépendance est devenue un idéal. La psychologie de la fin du XXème siècle, à partir des années 1960, a beaucoup insisté, à juste titre, sur les droits de l’individu par rapport à ses groupes d’appartenance : droits de la femme dans le couple, droits de l’enfant dans la famille, droits du citoyen dans la nation, droits des minorités dans une majorité, etc. 

C’était une excellente chose, et nécessaire. Mais peut-être sommes-nous allés trop loin dans l’affirmation des droits de l’individu et de son indépendance, jusqu’à un individualisme forcené, jusqu’à une forme d’égoïsme et de narcissisme destructeurs des liens sociaux ?

Tout être humain ne peut vivre que dans un écosystème relationnel étroit et nourrissant, dans lequel l’interdépendance est la règle. Et l’interdépendance ne concerne pas que la communauté humaine : elle est aussi importante dans nos rapports avec le monde animal (nous dépendons par exemple grandement des insectes pollinisateurs, pour ne parler que d’un exemple connu de tous) et avec le monde végétal, qui nous offre nourriture et matières premières renouvelables, à condition que nous le respections au lieu de le maltraiter.

Dès le XIXème siècle, dans son Journal d'un poète Alfred de Vigny écrivait : « L'indépendance fut toujours mon désir et la dépendance ma destinée. » L’interdépendance est un fait, à nous de le transformer en valeur, pour aujourd’hui et pour demain !


Illustration : dessin de l'excellent Néjib pour l'excellent Théâtre de la Tempête.

PS : cette chronique a été initialement publiée en 2020 dans le n°51 de l'excellente revue KAIZEN

PPS : pour en savoir plus, notre (excellent) livre écrit avec Rébecca Shankland : Ces liens qui nous font vivre. Éloge de l'interdépendance. Éditions Odile Jacob. 

vendredi 22 janvier 2021

Le vieux grincheux qui n'aimait pas les jeux




 

Je suis en visite chez des amis gagas des chats : chez eux, il y en a partout. Je m’amuse à les observer, j’aime surtout regarder les jeunes chats jouer : explorant, accélérant, se figeant, s’amusant à mimer des scènes de combat, de chasse. En jouant, ils s’entraînent pour la vraie vie, comme des acteurs en répétition avant une pièce.

 

Cela m’intéresse d’autant plus de les observer que je n’aime guère jouer. En tout cas, je n’aime pas le jeu en tant que tel. Par exemple, gagner ou perdre m’a toujours été indifférent. 

 

J’ai longtemps joué au rugby : mais ce que j’y aimais, ce n’était pas le jeu pour la victoire, comme certains de mes partenaires ; j’aimais la fraternité, l’effort du corps, le dépassement de ses craintes et de ses limites ; j’aimais les fêtes qui suivent toujours les matches, ces fameuses troisièmes mi-temps festives, propres au rugby, au terme desquelles on comprend que la victoire ou la défaite importent peu. 

 

Je participe parfois, avec ma famille ou mes amis, à des jeux de société : le résultat ne m’intéresse pas. Ce que j’aime, c’est observer le comportement des autres joueurs, discussions, négociations, mauvaise foi, engueulades et réconciliations ; observer mes propres emballements lorsque je perds ou que je gagne ; rire de moi, de mes inquiétudes ou de mes fiertés dérisoires ; faire le clown, dire des bêtises. J’aime que le jeu nous donne de la joie, des rires.

 

Je suis attentif, aussi, aux dérives du jeu. Je me souviens d’une visite à Las Vegas, des immenses salons remplis de machines à sous, et sans fenêtres : les joueuses et joueurs, sous un éclairage artificiel permanent, oublient le temps ; des buffets proposent nourriture et boissons à bon marché, pour qu’on reste des heures à jouer, boire et manger ; dès qu’un joueur gagne, les machines clignotent et couinent, attirant l’attention de tout le monde ; mais elles ne font rien, ni son ni flash, lorsqu’on perd. 

 

Je me souviens de la seule fois où j’ai joué, il y a longtemps, à un jeu vidéo, Civilization : je ne pouvais plus m’en décrocher tant ma mission (conduire ma tribu de la préhistoire à l’époque moderne) était à la fois passionnante et plutôt facile au début ; le premier soir, j’ai lâché le jeu à 1h du matin ; le deuxième, à 3h ; le jour suivant, j’ai décidé de ne plus m’approcher de l’ordinateur. Le plaisir du jeu était suivi d’un sentiment désagréable de vide : pas dormi, rien appris...

 

Je vois qu’aujourd’hui, des jeux se proposent d’aider les enfants ou les adultes à apprendre et à progresser, dans tout un tas de domaines. C’est très bien, après tout, si ça marche. Cet été, une jeune cousine a voulu nous initier à l’écologie à l’aide d’un jeu pédagogique. Dans mon cas, ce fut le bide : s’il s’agit d’apprendre, je préfère lire ou écouter un cours ; s’il s’agit de s’amuser, je préfère bavarder avec des amis, danser, jouer de la musique ; s’il s’agit de se changer les idées, je préfère un roman, un film, une balade. Bref, je reste un indécrottable non-joueur. 

 

C’est en lisant l’écrivain Roger Caillois, théoricien des activités ludiques dans son livre Les Jeux et les hommes, que j’ai compris mon problème : « Le jeu est une activité réglée, qui a sa fin en elle-même et ne vise pas une modification utile du réel. » 

 

Finalement, je préfère le réel, la vie : l’observer, l’admirer, la comprendre, la transformer. Le jeu nous rend joyeux, mais seule la vraie vie nous rend heureux...

 

 

Illustration : un chat qui n'aime pas les jeux, lui non plus...


PS : cet article est paru dans la revue Kaizen de novembre-décembre 2020.


mardi 19 janvier 2021

Nostalgie




Comme je parle souvent de méditation, et de l’intérêt de savoir vivre l’instant présent, on me remonte parfois les bretelles en me disant « l’instant présent, l’instant présent... et l’instant d’après, alors ? et l’instant d’avant ? ça compte pour du beurre, notre passé et notre futur ? 

Non, c’est important aussi ! Tout est important : le présent, le passé, le futur ! Mais ce qui est précieux, c’est la liberté de mouvement, c’est de pouvoir naviguer librement dans ces trois temps psychologiques, et de ne rester durablement prisonnier d’aucun. 

Vivre au présent est capital, mais c’est bon, aussi, de faire des projets et d’avoir des espérances. Et c’est bon, enfin, d’avoir des regrets et même de la nostalgie !

La nostalgie est le mélange en nous de la douceur et de la douleur des souvenirs, elle mêle l’agréable - on se souvient des beaux instants - et le désagréable - on est triste que ces moments soient passés. 

La nostalgie n’est pas une simple émotion, elle est un état d’âme subtil, mêlant les sensations, les images, les pensées, liées à l’évocation de notre passé, où bonheur et malheur se trouvent harmonieusement mêlés, comme dans la vraie vie. 


L’état d’âme de nostalgie est un phénomène très intime et très personnel, c’est pourquoi aucune nostalgie ne ressemble à une autre. Il y a par exemple des personnes, dont je fais partie, qui sont capables de ressentir de la nostalgie même pour des époques qu’elles n’ont jamais vécues, des lieux où elles ne se sont jamais rendues, des personnes qu’elles n’ont jamais rencontrées, des musiques qui existaient avant même qu’elles ne soient nées...


Pendant longtemps, on a considéré que la nostalgie était à éviter, qu’elle représentait une forme de tristesse et de mélancolie pouvant s’avérer problématique. 


Mais les travaux récents en psychologie des émotions tendent à la réhabiliter : chez la plupart des personnes, elle entraîne des ressentis plutôt agréables, elle aide à se sentir moins seul, elle joue un rôle important dans le sentiment d’identité personnelle, en établissant une continuité entre passé et présent. 


Il est précieux de laisser régulièrement naître en nous la nostalgie, et sans doute précieux aussi d’apprendre à la fréquenter et à la savourer : elle est délicieuse si elle est transitoire, mais dangereuse si on s’y éternise, surtout si on a un tempérament mélancolique, voire dépressif. 


La question, finalement, c’est : vers quoi nous pousse la nostalgie ? 


Saint-Exupéry la définit comme « le désir d'on ne sait quoi ». Ce flou est son charme et son péril. 


Si la nostalgie nous pousse aux regrets répétés, attention, danger ! Mais si nous comprenons son message : « ce qui compte dans ta vie, c’est le bonheur » et si nous sommes attentifs à son visage lumineux, et pas seulement douloureux, alors nous pourrons, grâce à elle, revenir vers le présent : « ma vie, c’est aussi ici et maintenant », et vers l’action : « je veux vivre de nouveaux instants heureux ». 


Car nos bons souvenirs de demain, c’est aujourd’hui que nous les vivons…


Illustration : une collection de porte-clés (merci à Carlotta).


PS : cet article reprend ma chronique du 3 mars 2020 dans l'émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.

 

mardi 5 janvier 2021

Maîtresses et maîtres de sagesse



On vit vraiment une drôle de période, une période un peu folle, qui nous pousse à des réactions qui le sont tout autant : énervements et abattements, frustrations et incompréhensions, rouspétances et incohérences.... Bref, nous aurions bien besoin d’un peu de sagesse !

 

Quand on parle de sagesse, on cède souvent à deux stéréotypes. 

 

Le premier est de penser tout de suite à un vieux monsieur barbu, figure traditionnelle du sage. Mais nous devrions moderniser un peu nos clichés sur la sagesse : car il y a aussi, bien évidemment, des femmes sages, même si l’on parle moins d’elles ! 

  

Et puis, il y a un autre stéréotype : la sagesse comme une tradition orientale. Mais inutile de prendre l’avion pour chercher au loin : les figures de sagesse se retrouvent en tous lieux, et notamment en Occident !

 

Prenez Montaigne, par exemple, qui fut, en Dordogne et en son temps, un homme sage et prudent, dont les propos peuvent nous aider aujourd’hui encore. 


Car un humain qui écrit (Essais III, 8, De l’art de converser) : « Quand on me contredit, on éveille mon attention et non pas ma colère » a beaucoup à apprendre à ses semblables ! 


Je répète, parce que les phrases de sagesse, il faut les répéter : « Quand on me contredit, on éveille mon attention et non pas ma colère ».

 

Mon beau-père, lui aussi, était pour moi un modèle de sagesse au quotidien, avec une incroyable capacité à extraire du bonheur de tous les moments de sa vie, même des instants peu réjouissants à première vue. 

 

Ainsi, ayant fait un jour, dans sa maison reculée du Pays Basque, une grave chute sur le crâne, suivie d’une hémorragie, il avait dû être évacué par hélicoptère vers l’hôpital de Bayonne, où examens et soins lui furent prodigués. Lorsqu’il nous téléphona le soir venu, pour nous raconter ses aventures, il ne parla pas un instant de ses peurs ni de ses vingt points de suture ! 

 

Mais de la compétence et de la bienveillance des soignants, et des pompiers ; de son incroyable voyage en hélicoptère, qui l’avait enchanté ; et de la chance qui avait été la sienne. Il donnait toujours la priorité à tout ce qui pouvait aider à mieux vivre, à rendre l’existence plus belle. C’était sa sagesse à lui.

 

Le philosophe André Comte-Sponville a un jour défini la sagesse ainsi : « Le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité ». 


Mon beau-père, qui aimait le genre humain, aurait parlé du « maximum de bonheur dans le maximum de générosité ». 


Alors, additionnons les deux, et nous aurons la formule de sagesse idéale : « le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité et de générosité » !

 

Je suis sûr qu’elle aurait plu à Montaigne !



Illustration : même les escaliers ne s'y retrouvent plus...


PS : cet article est inspiré de ma chronique du 17 novembre 2020, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.