samedi 25 avril 2020

Trois petites notes de musique




Comme je parle souvent de méditation, et de l’intérêt de savoir vivre l’instant présent, on me remonte parfois les bretelles en me disant « l’instant présent, l’instant présent... et l’instant d’après, alors ? et l’instant d’avant ? ça compte pour du beurre, notre passé et notre futur ? »

Non, c’est important aussi ! Tout est important, le présent, le passé, le futur ! Mais ce qui est précieux, c’est la liberté de mouvement, c’est de pouvoir naviguer librement dans ces trois temps psychologiques, et de ne rester durablement prisonnier d’aucun. Vivre au présent est capital, mais c’est bon, aussi, de faire des projets et d’avoir des espérances. Et c’est bon, enfin, d’avoir des regrets et même de la nostalgie !

La nostalgie est le mélange en nous de la douceur et de la douleur des souvenirs, elle mêle l’agréable - on se souvient des beaux instants - et le désagréable - on est triste que ces moments soient passés. La nostalgie n’est pas une simple émotion, elle est un état d’âme subtil, mêlant les sensations, les images, les pensées, liées à l’évocation de notre passé, où bonheur et malheur se trouvent harmonieusement mêlés, comme dans la vraie vie. L’état d’âme de nostalgie est un phénomène très intime et très personnel, c’est pourquoi aucune nostalgie ne ressemble à une autre.

Il y a par exemple des personnes, dont je fais partie, qui sont capables de ressentir de la nostalgie même pour des époques qu’elles n’ont jamais vécues, des lieux où elles ne se sont jamais rendues, des personnes qu’elles n’ont jamais rencontrées, des musiques qui existaient avant même qu’elles ne soient nées...

Par exemple, si les Trois petites notes de musique, fredonnnées par Yves Montand, vous rendent nostalgique alors que vous n'étiez même pas né(e) lorsqu'il les chantait, alors c'est que vous êtes doué(e) pour la nostalgie !

Pendant longtemps, on a considéré que la nostalgie était à éviter, qu’elle représentait une forme de tristesse et de mélancolie pouvant s’avérer problématique. 

Mais les travaux récents en psychologie des émotions tendent à la réhabiliter : chez la plupart des personnes, elle entraîne des ressentis plutôt agréables, elle aide à se sentir moins seul, elle joue un rôle important dans le sentiment d’identité personnelle, en établissant une continuité entre passé et présent. 

Il est précieux de laisser régulièrement naître en nous la nostalgie, et sans doute précieux aussi d’apprendre à la fréquenter et à la savourer : elle est délicieuse si elle est transitoire, mais dangereuse si on s’y éternise, surtout si on a un tempérament mélancolique, voire dépressif. 

La question, finalement, c’est : vers quoi nous pousse la nostalgie ? 

Saint-Exupéry la définit comme « le désir d'on ne sait quoi ». Ce flou est son charme et son péril. 

Si la nostalgie nous pousse aux regrets répétés, attention, danger ! Mais si nous comprenons son message : « ce qui compte dans ta vie, c’est le bonheur » et si nous sommes attentifs à son visage lumineux, et pas seulement douloureux, alors nous pourrons, grâce à elle, revenir vers le présent : « ma vie, c’est aussi ici et maintenant », et vers l’action : « je veux vivre de nouveaux instants heureux ». 

Car nos bons souvenirs de demain, c’est aujourd’hui que nous les vivons…

Et vous, sur quoi portaient vos derniers moments de nostalgie ?


Illustration : je me demande bien ce que sont devenus cette petite fille et son cow-boy de frère ?

PS : ce texte est inspiré de ma chronique de l'émission "Grand Bien Vous Fasse" du mardi 3 mars 2020, sur France Inter.




samedi 11 avril 2020

C’est magnifique !



Est-ce que les animaux, je veux dire les animaux non humains, admirent ? Est-ce que les aigles admirent les montagnes, ou est-ce qu’ils se contentent d’y chercher leurs proies ? Est-ce que les chiens admirent leurs maîtres ou est-ce qu’ils les aiment, simplement ? Difficile à dire. Alors je me contenterai de parler des humains. Car l’admiration me semble tout de même une émotion très humaine. 

C’est quoi, exactement, admirer ?

C’est d’abord être surpris ou touché. C’est ensuite reconnaître des qualités, à un lieu, un objet, une personne. Et c’est enfin, s’en réjouir, s’en trouver mieux, grandi, inspiré, plus heureux. 

Admirer, c’est facile pour des lieux ou des choses : admirer un paysage, un bel objet ou une œuvre d’art, cela ne nous remet pas en question. 

Mais c’est parfois plus difficile entre humains. D’un côté, admirer quelqu’un, ça peut nous réjouir sincèrement, sans arrière-pensée : quoi de plus agréable qu’admirer une personne disparue, ou un de ses enfants, ou un de ses amis ? 

Mais parfois aussi, admirer peut nous mettre à mal : car admirer, c’est faire le constat que l’autre a des qualités que l’on n’a pas, en tout cas, pas autant que lui, ou pas pour le moment. Dans ces cas-là, l’admiration devient douloureuse, elle est le constat d’un manque en nous, et s’avère alors une occasion de souffrance, au lieu d’être une source de réjouissance et d’inspiration. C’est un premier mésusage possible de l’admiration.

Une autre erreur consisterait à n’admirer que le rare et l’exceptionnel, alors que les sources d’admiration quotidiennes sont multiples, tout autour de nous...

A propos de ce que nous choisissons d’admirer, Montesquieu parlait de la « décadence de l’admiration », de son dévoiement, consistant à admirer des actes ou des personnes qui, au fond, ne mériteraient pas de l’être. Disons qu’il s’agit plutôt d’une erreur, d’une facilité, d’une docilité consistant à n’admirer que le clinquant, le bruyant, le « à la mode ». À n’admirer que ce qu’on nous dit d’admirer. À n’admirer que le grandiose et non le discret, que les vedettes du sport, du cinéma ou de la télé, et non les humains anonymes qui font le bien dans leur coin.

Peut-être nous faut-il alors apprendre à admirer même ce qu’on ne nous présente pas comme socialement admirable ? Et pour cela, nous attacher à bien regarder. À voir ce qui beau et bon, autour de nous. Voir les comportements, paroles, et attitudes admirables au quotidien. Peu d’humains sont admirable dans tous leurs gestes, et tout le temps. Mais presque tous peuvent être admirés à un moment donné.

Les études scientifiques montrent largement les bénéfices de l’admiration. Admirer, ça fait du bien, comme toutes les émotions agréables ; ensuite, ça nous décentre de nous-même et ça nous rapproche des autres humains, et ça augmente ce qu’on appelle les comportements pro-sociaux ; et enfin, ça nous motive et ça nous inspire.

Alors, plusieurs fois par jour, ou le soir en s’endormant et en songeant à sa journée, nous pouvons nous livrer à des exercices d’admiration : qu’ai-je vu d’admirable aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça m’a fait ? Qu’est-ce que ça m’a montré ? Et qu’est-ce que ça m’a appris ? 

Nous nous apercevrons alors, peut-être, qu’admirer transforme peu à peu notre vision du monde. L’admiration, c’est la volonté de porter aussi son regard sur ce qui rend la vie meilleure. Toutes les fois où nous admirons, nous percevons que nous sommes face à quelque chose ou à quelqu’un qui ajoute à la beauté, à la douceur, et à l’intelligence du monde. Et c’est aussi cette inspiration-là, qui peut nous aider à changer tout ce qui ne va pas...

Et vous, qu’avez-vous admiré récemment ?


Illustration : à certains moments de nos vies, c'est difficile de trouver des choses à admirer... (scène du film La Mort aux trousses).

PS : cet article est inspiré de ma chronique du 25 février 2020, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.

PPS : cette chronique a été écrite avant l'épidémie de coronavirus et avant le temps du confinement ; elle aurait sinon abordé l'admiration pour les soignantes et les soignants.



samedi 4 avril 2020

Balzac et le recueillement


Je ne sais pas si ça vient de mon métier de psychiatre, mais j’aime bien visiter les maisons des personnes que je connais : voir où elles dorment, se reposent, cuisinent ; quels livres elles lisent, quels objets elles aiment, etc. 

Et, plus que tout, j’aime visiter les maisons des écrivains. Voir sur quel genre de bureau ils travaillaient découvrir la fenêtre par laquelle ils cherchaient l’inspiration quand elle ne venait pas, m’immerger dans les détails de leur quotidien, leurs goûts et leurs habitudes. Tout ça me les rend plus proches, plus touchants. 

Ainsi, j’ai récemment visité la maison de Balzac. Une de ses maisons en tout cas, car il a beaucoup déménagé, le pauvre Honoré, poursuivi toute sa vie par des huissiers, à cause de ses dettes galopantes. Cette petite maison, dans laquelle il a vécu de 1840 à 1847, se trouve dans un quartier de Paris nommé Passy, qui était encore un bout de campagne du vivant de Balzac. Comme dans toutes ses demeures, il y avait une porte dérobée pour fuir les créanciers qui venaient bien souvent sonner à sa porte. 

Honoré, du coup, écrivait la nuit, pour avoir la paix, en s’abreuvant de café, et en s’immergeant dans ses romans pour fuir sa vie réelle ou écrire sa vie rêvée...

J’espère qu’il était content, Balzac, lorsqu’il écrivait. Je me souviens, dans son petit bureau, tout seul, tranquille, avoir pris un moment pour me laisser embarquer par l’esprit des lieux, observant sa célèbre cafetière, déchiffrant les feuilles de ses manuscrits, 1000 fois corrigées. Me sentant profondément touché par cet homme qui avait vécu là, voilà près de deux siècles. Me recueillant sur ce qu’il avait dû ressentir, les joies qu’il avait éprouvées, les peines qu’il avait traversées. 

Ce n’est pas facile, le recueillement : ça suppose de cesser d’agir, de ralentir le cours de nos pensées et de nos émotions, et d’approfondir notre expérience de l’instant ; pas facile, à une époque où tout nous pousse à accélérer, où tout nous incite à nous superficialiser. 

Nous avons souvent du mal à amener notre esprit vers le recueillement. Par exemple, lors des visites au cimetière : que faisons-nous lorsque nous nous recueillons sur une tombe ? S’agit-il de juste laisser venir les souvenirs ? De songer aux beaux moments partagés avec la personne disparue ? De la remercier ? De l’engueuler peut-être ? De prier pour elle ?

Lors de mon recueillement dans le bureau de Balzac, j’observe ce qui se passe en moi. Je ressens une sympathie immense pour ce frère humain, pour ce petit bonhomme rondouillard, peu gâté par la nature en ce qui concerne son physique, mais doté d’une énergie et d’un génie littéraire immenses. 

Je suis touché par sa psychologie étonnante, son optimisme maladif, sa naïveté parfois confondante, sa mauvaise foi, son goût du luxe, des fringues, de l’ostentation. Je ressens de la compassion, aussi, pour tous ses moments de détresse, de souffrance, de découragement : lui qui rêvait d’être riche et célèbre, n’est arrivé à obtenir « que » la célébrité ; la richesse, elle lui a toujours filé entre les doigts, malgré les droits d’auteur qui affluaient, mais qui étaient aussitôt dépensés et surdépensés...

Dans sa petite maison, je pense à cette phrase de Rousseau, dans sa 10ème Promenade : « J’ai besoin de me recueillir pour aimer. » Et à cet instant, j’aime Balzac ; j’admire toujours un Hercule des Lettres, mais j’aime un petit bonhomme talentueux et affectueux. 

Ève Hanska, une des femmes de sa vie, qu’il réussit à épouser peu avant sa mort, à 51 ans, écrivait de lui : « Je le connais depuis 17 ans, et tous les jours je m’aperçois qu’il a une qualité nouvelle que je ne lui connaissais pas. » 

N’est-ce pas le plus beau des compliments ? Que quelqu’un puisse ainsi dire de nous : plus on te connaît et plus on t’aime ?


Illustration : le bureau de Balzac.

PS : cet article est inspiré de ma chronique du 28 janvier 2020, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.




vendredi 27 mars 2020

Les Quatre Incommensurables



Je reçois ce matin un article scientifique de la part d’un ami psychologue. Le titre attire mon attention : « L’effet des Quatre Incommensurables Méditations sur les symptômes dépressifs ». 

Les « Quatre Incommensurables Méditations » : c’est très poétique. Et très oriental, aussi : je jette un œil sur les noms et universités des auteurs, ils sont effectivement d’origine chinoise ; d’où le clin d’œil pour présenter leur travail. De quoi s’agit-il ? En fait, de 4 méditations bouddhistes très classiques (sur la compassion, l’équanimité, la bienveillance et le bonheur altruiste) qui ont été reprises et adaptées par le monde de la psychologie et de la pleine conscience laïque, afin d’en faire des exercices thérapeutiques.

L'article, une méta-analyse reprenant une quarantaine d'études, souligne que pour les personnes déprimées mais aussi pour les non-déprimées, ces 4 familles de méditation sont bénéfiques pour le moral.

Effectivement, ça fait du bien de penser à bien, pour la santé du corps et de l'esprit.

Ça fait du bien à la personne qui accomplit les exercices et ça fait du bien à celles qui l’entourent et qui vont bénéficier de ses aptitudes accrues à la bienveillance, la compassion, à l’équanimité (ne pas s’irriter face à l’adversité qui survient dans nos vies) et au bonheur altruiste (se réjouir du bien qui advient aux autres).

Si vous voulez travailler ces domaines, vous trouverez beaucoup de méditations guidées sur internet. 

Et vous retrouverez aussi, sur la page Facebook de l’éditeur L’Iconoclaste, une remise régulière en circulation des vidéos tirées des chapitres de mes livres, « La Vie intérieure », et « Trois minutes à méditer ». En vous abonnant à la page, vous pouvez découvrir ou redécouvrir ces petits enregistrements, dont j'espère qu'ils pourront vous aider à traverser le confinement.


Illustration : une fructueuse séance de méditation sur la bienveillance.


jeudi 5 mars 2020

Faire du bien en silence














Attention, aujourd'hui nous allons parler de choses grises et ternes, ringardes, suspectes même : nous allons parler de bienveillance et d’urbanité, de discrétion et d’humilité. Ça va être affreux... 

Depuis toujours, notre monde est dirigé par les humains dotés des plus gros égos. Se mettre en avant, ne penser qu’à soi, passer devant tout le monde, n’être obsédé que par ses intérêts et sa réussite, parler plus et plus fort que les autres... voilà les clés du pouvoir, à défaut d’être celles du bonheur.

C’est comme ça depuis la nuit des temps, et le progrès aujourd’hui, c’est que tout le monde peut s’y mettre, ce n’est plus réservé aux puissants. 

Nos sociétés modernes et démocratiques proposent maintenant à tous les citoyens de devenir eux aussi narcissiques, comme les grands de ce monde : parce que cela fait vendre et consommer davantage, les pubs et les big data nous incitent à promouvoir notre image et notre singularité, elles nous encouragent à boursoufler nos egos - parce que nous le valons bien -, elles nous poussent à nous mettre en scène, pour être admirés et même enviés, de la façon plus visible et bruyante possible...

Zim boum boum ! Le tapage du « moi, moi, je, je, » a été démultiplié par les réseaux sociaux, qui prospèrent sur la promotion des égos. Mais heureusement, nous commençons à prendre la mesure des dégâts. 

Nous découvrons, selon la formule de Paul Valéry, que « le monde ne vaut que par les extrêmes, mais ne tient que par les moyens ». Nous réalisons que le bal des égos est pittoresque 5 minutes, mais qu’au bout d’un moment, on n’en peut plus des égoïsmes et des particularismes revendiqués, on n’en peut plus du « moi, je » et du « moi d’abord » : on veut de la fraternité, de la douceur, de la légèreté, du respect mutuel !

Alors entrent en scène les bienveilleuses et les bienveilleurs : ces personnes qui ne font pas de bruit mais qui font du bien, ces humains qui pratiquent dans l’ombre - au sein des familles, des entreprises, des associations -, ces vertus communes dont nous parlons aujourd’hui : la discrétion, la prévenance, la loyauté, la gratitude, la mesure, la constance. 

Comme tout ça ne fait pas de bruit, on l’oublie. Mais si tout ça n’existait pas, ce serait la cata ! Et la vie en société deviendrait impossible, invivable, l’air humain deviendrait irrespirable.

Il faut rendre hommage à ces personnes et à leurs vertus discrètes, même si elles ne cherchent pas la lumière mais le bien commun. Leur rendre hommage de persévérer dans leur rébellion contre un des crédos de notre société : l’obsession de la compétition et de l’autopromotion. Leur rendre hommage de promouvoir au contraire l’entraide et la collaboration. 

Si quelqu’un a du mal à suivre, on s’arrête pour l’aider au lieu de l’abandonner. Si quelqu’un fait ou dit des bêtises, on cherche à voir comment le lui montrer sans l’humilier. Quand on est au-dessus, on fait tout pour ne pas faire remarquer ses supériorités. On cultive l’humilité, cette humilité qui ne consiste pas à se rabaisser, mais à ne plus vouloir dominer ou briller.

On parle beaucoup aujourd’hui de désobéissance civile, de désobéir aux lois qui nous semblent injustes. Eh bien, les bienveilleuses et les bienveilleurs désobéissent aux injonctions modernes d’égoïsme et de narcissisme, et s’obstinent à diffuser dans notre grand corps social malade, toutes ces molécules anti-égotiques, toutes ces petites vertus, ces vertus communes et parfois dénigrées, que sont la gentillesse et le souci du bien d’autrui. Plus nous serons nombreux à leur ressembler, plus nos vies seront belles...


Illustration : "moins de bruit et plus de bonnes actions, s'il vous plaît !" (enluminure médiévale d'un loup évêque d'oiseaux).

Ce texte reprend ma chronique du 4 février 2020 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.





jeudi 27 février 2020

Une vie réussie



C’est une question que je ne me pose jamais, de me demander si ma vie est réussie.. 

Et c'est une question que je n’aime pas voir les autres se poser de cette façon, avec ce genre de mots pollués : « réussite, challenge, performance, rendement, compétition… », ça me fait penser à « Rolex, 4x4, pub, frime, marketing, esclavage, pognon, fric, matérialisme... »

Et puis quand on me parle de vie réussie, ça me fait penser à la mort. Il n’y a pas de mort réussie, c’est toujours raté, de mourir, par définition. Mais notre mort, ou l’approche de notre mort, est le révélateur de cette question d’une vie réussie. Par les regrets que nous pourrons avoir à ce moment crucial.

Je me souviens d’une conversation que j’avais eue un soir avec des amis sur ce thème : chacun autour de la table faisait l’effort d’imaginer ce qu’on pourrait regretter si on devait mourir demain. Pour moi, et pour beaucoup d’autres, c’aurait été de ne pas avoir fait assez d’efforts pour me rendre heureux et rendre les autres heureux, de ne pas avoir passé assez de temps avec mes proches, mes amis…

Mais un de mes copains, à ma grande surprise, avait surtout peur de regretter de ne pas avoir réussi sa vie professionnelle, pas réussi à atteindre ses objectifs de statut, de notoriété et de richesse, pas réussi à laisser quelque chose derrière lui, une image, un héritage, une carrière...

Dans ma vie de psy, j’ai vu pleins de patientes et de patients qui avaient l’impression de ne pas avoir réussi leur vie. Des poètes qui n’avaient jamais connu le succès et toujours vécu dans la précarité, des mères au foyer qui avaient le sentiment de n’avoir rien fait d’autre qu’aimer et éduquer leurs enfants, des chômeurs qui n’avaient pas trouvé leur place dans le monde du travail…

Mais la plupart étaient des humains gentils, bienveillants, généreux, qui ne faisaient pas fait de mal autour d’eux. Leurs vies me semblaient beaucoup plus réussies que celles des grands prédateurs de la banque, du marketing, de la Bourse et des affaires, qui s'efforcent de ne pas partager et de ne pas payer leurs impôts, et qui  dévastent, par leur orgueil et leur avidité, notre planète et nos sociétés. Elle est réussie leur vie, à ces grands bandits ? Si oui, alors je préfère rater ma vie, plutôt que la réussir comme eux !

En fait, une vie réussie, c’est simple, c’est une vie tournée vers le bonheur, le sien et celui des autres : ai-je été heureux, aussi souvent que possible ? ai-je rendu heureux ? Ou du moins, ai-je aidé d’autres humains à être moins malheureux ? Ai-je fait du bien autour de moi ?

Si au moment de notre mort, nous pouvons nous dire : « oui, j’ai fait de mon mieux pour vivre heureux et rendre heureux » alors c’est qu’on a eu une vie réussie.

C’est Pierre Rahbi qui rappelle souvent ceci : « Je me fiche de la question de savoir s’il existe une vie après la mort. Ce qui est important, c’est la vie avant la mort ! »

Il a raison !

C’est pour ça qu’elle est importante cette question d’une vie réussie, et qu’il faut se la poser maintenant, tant que nous sommes vivants. Pour nous demander si on veut réussir ou être heureux ? Nous demander si on met autant d’énergie à réussir notre vie professionnelle qu’à épanouir notre vie personnelle ? Nous demander ce qu’on regrettera au moment de mourir ?

Trouvez les regrets de demain, et vous trouverez les efforts d’aujourd’hui, le chemin de ce qu’il vous faut faire maintenant pour que votre vie soit « réussie » !

Et vous, si vous deviez mourir demain, ce serait quoi votre plus grand regret ? Ou votre plus grand souvenir de réussite ?


Illustration : toutes voiles dehors vers une vie réussie ! (Frégates en mer, par Étienne Blandin).

PS : ce texte est inspiré de ma chronique diffusée lors de l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse, sur France Inter, le 20 mars 2018.



mercredi 19 février 2020

Nature et méditation

















Voilà presque une heure que nous sommes assis en silence dans cette grande salle baignée de lumière, dédiée à la méditation. Les uns sur des chaises, beaucoup sur un gros coussin, le zafu. Je suis, pour ma part, installé sur un petit banc japonais incurvé, le shoggi. Mais quel que soit l’endroit sur lequel nous avons posé nos fesses, les sensations inconfortables arrivent doucement. Crampes, envies de bouger, retour de vieilles douleurs que les occupations et distractions de notre vie active nous font habituellement oublier.  L’expérience méditative nous amène à la rencontre de notre corps, et ce n’est pas toujours agréable. Au moins dans un premier temps…

Alors, quand l’instructeur de méditation sonne le signal de la pause pour aller effectuer une  « marche en pleine conscience », c’est le soulagement ! Il s’agit d’une marche très lente, durant laquelle on s’efforce de se relier à toutes les sensations enclenchées par le fait même de marcher. Un peu étrange au début, car on est surtout occupé à se freiner, freiner l’automatisme de marcher vite, et de marcher pour aller quelque part. Là, on marche lentement, et on ne va nulle part. Mais en pleine conscience, le cerveau attentif et ouvert…

Et comme la semaine de retraite se déroule en été à la campagne, au grand bonheur de bouger son corps s’ajoute celui, encore plus grand, de marcher ainsi, quotidiennement, pieds nus dans l’herbe. Le premier jour, c’est délicieux. Prenant tout mon temps pour chaque pas, tout mon temps avant d’enchaîner le suivant, je contemple longuement les humbles fleurs des champs, chaque sorte de brin d’herbe, tout le petit peuple des insectes affairés. Parfois, j’oublie totalement de marcher, je relève la tête, et je contemple les arbres alentour, le ciel, les nuages qui passent tout là-haut. Et peu à peu, jour après jour, ces temps de marche pieds nus dans la nature deviennent plus que délicieux : addictifs, bouleversants, étranges.

Dans ces instants, émergent ces sentiments que les méditants (mais aussi tous les humains qui prennent leur temps) connaissent bien : des ressentis de communion profonde avec la nature, puis de dissolution de soi. Les frontières entre nous et l’environnement s’estompent : au début, c’est de la présence, puis de l’appartenance. 

Phénomène classique dans la méditation : on passe des choses que l’on savait (nous savons tous que nous appartenons à la nature, et que tous les atomes de notre corps en viennent et y retourneront) à des choses que l’on vit, que l’on expérimente au plus profond de soi, sans que les mots soient alors nécessaires (on éprouve des instants de bouleversement calme). Ce passage de la connaissance à l’expérience n’est pas anodin pour notre lien à la nature. Il nous rappelle avec force plusieurs données capitales... 

La première, c’est que ce ressenti profond et ineffable de bien-être et d’apaisement que nous offre la nature est une réalité et non de l’autosuggestion ; et c’est une réalité globale, mentale et corporelle. Les anciens avaient depuis longtemps l’intuition que nature et santé entretiennent des liens étroits, depuis le « sequi naturam » (« suis la nature ») d’Aristote jusqu’à l’œuvre de Thoreau, et de nombreux passages de son Journal : « Aucun homme n’a jamais imaginé à quel point le dialogue avec la nature environnante affectait sa santé ou ses maux. » 

Et une avalanche de travaux contemporains le confirme : amélioration durable de notre immunité après deux jours de marche en forêt, modifications cérébrales mesurables (baisse de l’activité des zones cérébrales dédiées à la rumination et aux émotions négatives, comme le cortex préfrontal ventromédian et l’amygdale cérébrale), etc. 

Les données s’accumulent au point que certains soignants n’hésitent plus à parler de vitamine V (V comme Verte) pour souligner que le contact régulier avec la nature est plus qu’un plaisir : une nécessité ! Enjeux de santé médicale donc, mais aussi sans doute de santé sociale : il est de plus en plus clair que la pollution et les environnements de béton aggravent les comportements agressifs et délinquants, et qu’à l’inverse, la présence d’espaces verts en milieu urbain diminue stress et incivilités.

La deuxième donnée, c’est que le contact avec la nature, régulier et sincère (sans utilitarisme), est une source de spiritualité. La spiritualité, c’est la vie de notre esprit lorsqu’il se confronte à l’infini, à l’absolu, au mystère, bref au plus grand que nous. 

Nous avons besoin de spiritualité, qu’elle soit laïque ou religieuse (la religion est une forme de spiritualité codifiée, dotée de dogmes et de rites) pour être pleinement des humains, et non des robots ou des consommateurs. Passer du temps dans la nature, contempler le ciel étoilé, admirer l’infinie diversité du vivants sur cette planète, se demander comment toute cette complexité et cette beauté ont pu émerger et exister, c’est cela, être humain. 

Et c’est aussi l’occasion de redécouvrir les vertus d’une attitude disparue : la contemplation, c’est-à-dire, selon les mots du philosophe André Comte-Sponville, « l’attitude de la conscience quand elle se contente de connaître ce qui est, sans vouloir le posséder, l’utiliser ou le juger ». Bref, une attitude calme, intelligente et désintéressée, totalement à l’encontre de la philosophie de vie consumériste…

La troisième donnée (mais il y en a bien d’autres encore) est  que la nature est source d’humilité. Et que l’humilité est une bonne chose dans notre monde contemporain, affolé par la promotion et l’inflation des égos, titillés par le mercantilisme et les réseaux sociaux. L’humilité, ce n’est pas se rabaisser ou s’inférioriser, mais renoncer à vouloir dominer ou mettre à son service, qu’il s’agisse des autres humains ou de la nature. 

L’immersion régulière dans la nature, et sa contemplation non moins régulière, font naître en nous des sentiments d’appartenance et de communauté de destin, mais parfois aussi d’admiration et même de cette forme d’admiration mêlée de respect et d’un peu de crainte, que les anglo-saxons nomment « awe », et que l’on ressent face à certains spectacles naturels (hauts sommets, océans, désert, très vieilles forêts, etc.).

Bref, nous avons tout à gagner à comprendre que la nature n’est pas à notre service, mais qu’elle est notre matrice. Elle n’est pas là que pour nous nourrir ou nous réjouir, mais pour nous apprendre l’essentiel : nous ne sommes en ce monde que de passage, ce que nous bâtissons et possédons nous est prêté, et tout sera à rendre et à transmettre. Alors, au-delà de l’amour et du respect que nous lui devons, demandons-nous aussi comment lui redonner une toute petite partie de ce qu’elle nous offre. 

En songeant par exemple à la phrase célèbre de John Kennedy, lors de son discours d’investiture en 1961 : « Ne vous demandez pas seulement ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Puissions-nous avoir nous aussi ces paroles en tête : « Ne vous demandez pas seulement ce que la nature peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour la nature » !



Illustration : une séance de marche en pleine conscience dans les Pyrénées, près de Loudenvielle (photographie Fred Richet).

PS : cet article a été publié dans la revue Sens & Santé en 2019.



vendredi 14 février 2020

Éco-anxiété : ayez peur !




Ça se passe à la fin d’une conférence sur l’éco-anxiété, cette crainte des catastrophes écologiques et climatiques à venir. Une jeune fille vient me remercier pour mon exposé, et me questionne : « Je fais de mon mieux en matière de protection d’environnement, mais je me demande si ça va suffire. Par exemple, vous pensez  que je peux continuer de rester habiter en ville, ou qu’il vaut mieux partir vivre à la campagne ? » 

Je comprends que pour elle, les problèmes écologiques, ce ne doit pas seulement être de la spéculation, mais de l’action, que c’est un sujet qu’elle prend vraiment au sérieux. Je m’empresse de lui dire que je ne suis pas un spécialiste de l’environnement et de la prédiction climatique, juste un médecin qui étudie les émotions associées à ces changements. 

Mais en tant que soignant, justement, je ne peux pas m’empêcher de la rassurer : « Vous savez, si les villes continuent de se transformer, et accélèrent encore le mouvement, si tout le monde ou presque prend son vélo ou les transports en commun, si on cesse de bétonner pour végétaliser à tour de bras, si on interdit les éclairages de vitrines inutiles et la climatisation à tour de bras, les 4x4 et les SUV, et tout ça, alors les milieux urbains resteront vivables ! Nous devons juste tous pousser en ce sens. » J’ai l’impression que je la rassure un peu. Mais ai-je bien fait de la rassurer ?

Car finalement, ce que je viens de dire en conférence, c’est que l’anxiété n’est pas forcément une maladie. Ce n’est vrai que pour ses formes extrêmes, sur lesquelles on a perdu le contrôle, dans lesquelles on ne peut plus arrêter le petit vélo à angoisses, surtout la nuit... Sinon, l’anxiété, c’est une fonction cérébrale normale, c’est simplement l’anticipation des problèmes à venir, dans l’idée de pouvoir les éviter ou mieux s’y préparer.  C’est un signal d’alarme qui peut avoir de la valeur. 

Les personnes anxieuses ne délirent pas, elles ne se focalisent pas sur des dangers imaginaires, mais des problèmes réels qui risquent de survenir. L’anxiété appartient à la famille de la peur, qui est son émotion-mère : et la peur, c’est notre réaction face à un danger bien réel, bien concret, à une menace présente, actuelle. Si un molosse court vers vous toutes dents dehors, les oreilles rabattues vers l’arrière, vous avez intérêt à avoir peur, pour courir vous mettre à l’abri. Le risque de morsure n’est alors pas seulement une question d’imagination ! 

Bien sûr, il y a des personnes plus anxieuses que d’autres, qui réagissent plus vite, plus fort, plus souvent aux situations de danger éventuel, non encore survenu. Mais il arrive que les anxieux aient raison. Que leur anxiété soit une forme de lucidité, là où la tranquillité ou l’indifférence ressemblent à de l’aveuglement. C’est le cas de l’éco-anxiété : elle ne doit pas être supprimée, sauf dans ses formes excessives et maladives, mais écoutée.

Le problème, c’est que l’anxiété est une émotion douloureuse et inconfortable. Et que la tentation est grande de la faire taire par tous les moyens, même mauvais. C’est ce qu’on appelle en psychologie les « mécanismes de défense » : c’est-à-dire les petits réflexes inconscients que nous adoptons inconsciemment pour acheter notre paix intérieure. En voici quelques exemples, appliqués à l’éco-anxiété... Le déni : « ce n’est pas un si gros problème ». Le refoulement : « un problème ? quel problème ? ». Le déplacement : « le problème est ailleurs ». La projection : « c’est vous qui avez un problème » 

Ça vous rappelle les réactions de certains pour le réchauffement climatique ? Normal, c’est leur façon de se défendre de l’éco-anxiété. Ils feraient mieux d’assumer leurs émotions inconfortables. C’est ce que cherchait à leur dire vigoureusement la jeune militante Greta Thunberg : «Les adultes répètent qu'ils doivent donner de l’espoir aux jeunes générations. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que soyez rassurants. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et ensuite, j’attends de vous que vous agissiez ; je veux que vous agissiez comme si nous étions en crise, comme si la maison était en feu. Parce que c’est le cas. »

Tiens, il y a aussi une autre éco-émotion qu’il vaut mieux accepter de ressentir, plutôt que de la refouler : l’éco-culpabilité ! Ce serait bien que tous les humains qui en ont les moyens renoncent désormais à prendre l’avion pour un oui ou pour un non, pour leur seul bon plaisir d’un week-end à Rome ou d’une semaine en Thaïlande !

Vraiment, les temps changent : c’est la première fois de ma vie, en tant que psychiatre, que je souhaite voir davantage de gens anxieux et culpabilisés ! Quelle drôle d’époque…


Illustration : Greta Thunberg au Parlement Européen en 2019.

PS : cet article a été initialement publié dans le n° 49 de la revue Kaizen, en 2019.





lundi 10 février 2020

Êtes-vous météo-sensible ?




Ah, la météo ! le temps qu’il fait, qu’il a fait ou qu’il va faire ! Hors actualité brûlante, c’est le sujet de conversation numéro 1 entre les humains !

Et sans doute depuis longtemps : c’était très important à l’époque où nous vivions dans des abris rocheux ou des cabanes peu étanches et peu chauffées, à l’époque où l’essentiel de nos activités se déroulaient en plein air. Le temps qu’il faisait pesait alors totalement sur nos activités quotidiennes.

Mais ça reste aussi le cas aujourd’hui, alors que nos maisons - quand on a la chance de ne pas dormir à la rue- , nos maisons sont confortables et nous protègent des aléas du climat, alors que nous avons toute une garde-robe de vêtements nombreux et adaptés, et surtout alors que les bulletins météo font partie des programmes parmi les plus écoutés tous médias confondus et que nous savons tout sur la météo du jour avant même d’avoir mis le nez dehors.

Pourquoi revenons-nous alors inlassablement sur le thème du temps qu’il fait ?

D’abord parce que, tout simplement, nous vivons sous le même ciel et au même endroit que les gens que nous croisons. Ensuite, parce que c’est un sujet simple, et assez consensuel, accessible à tous sans distinction de diplôme ou de milieu social…

Et peut-être aussi, enfin, parce que, tout de même, nous avons l’impression que c’est important, que cela joue grandement sur nous : le beau temps nous permet un beau moral, le sale temps nous met le moral en berne et nous rappelle parfois des moments douloureux, comme dans la chanson de Barbara, "Nantes"…

Mais est-elle fondée cette relation entre le climat et le moral ? Subjectivement oui, pour la plupart d’entre nous ; mais notre subjectivité nous dit aussi que la Terre est plate, que si elle était ronde, nous tomberions, alors… En réalité, les études scientifiques ont plutôt du mal à mettre ces effets en évidence, et montent qu’ils sont réels chez certaines personnes, mais globalement, plutôt faibles.

Ainsi, selon une étude néerlandaise, conduite pendant 1 mois auprès d’environ 500 adolescents, il semble exister 4 grandes familles de personnes : les plus nombreux, environ 50%, sont globalement peu sensibles au temps qu’il fait et peu influencés par lui ; et puis 3 autres familles y sont par contre plus sensibles : les summer-lovers (qui se sentent mieux quand il fait chaud et sec) ; les summer-haters (qui sont mal quand il fait chaud et sec) ; et les rain-haters (mal quand il pleut, humide et gris).

Sans doute est-ce comme cela qu’il faut étudier l’impact de la météo, sur des échantillons de populations spécifiques. Par exemple, chez personnes fragiles : on retrouve plus de décompensations de maladies bipolaires quand il fait chaud (mais est-ce l’effet direct des températures ou une simple conséquence du fait que quand il fait chaud, on dort moins bien ? et que le manque de sommeil est un facteur de rechute chez ces patients).

On retrouve aussi plus de tentatives de suicide au début des périodes ensoleillées (les 3-4 premiers jours), ce qui est contre-intuitif ; alors qu’ensuite l’effet s’inverse (et l’ensoleillement prolongé protège alors sur la durée). C’est un peu ce qui se passe pour les antidépresseurs : un risque suicidaire augmenté lors des tout premiers jours de prescription, puis un effet protecteur ; on peut donc supposer là un possible effet biologique direct du soleil sur nos neurotransmetteurs.

Dossier passionnant, mais complexe, donc !

Mais… nous avons aussi, fort heureusement d’autres sources d’équilibre intérieur disponibles, et qui pèsent sans doute plus lourd encore que le temps : ainsi, une bonne nouvelle me rendra la pluie indifférente voire plaisante. Et un échec me fera insensible au soleil.

Allez, mieux vaut construire nous-même au mieux notre bien-être intérieur, et sa météo mentale. Quitte à savourer ensuite, librement, celle qui nous tombe du ciel. Et puis finalement, mieux vaut tout aimer. Pour la nature, il n’y a pas de « beau » et de « mauvais « temps, tous sont utiles et tous sont admirable. C’est ce que nous suggèrent les poètes, comme Christian Bobin : « Moi, je ne maudis jamais la pluie, cette petite sœur déshéritée du soleil. » 

Et vous, êtes-vous météo-sensible ou météo-impassible ?


Illustration : un paysage qui fait en général du bien au moral (photo Passou).

PS : ce texte reprend ma chronique du mardi 3 décembre 2019 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.








mercredi 29 janvier 2020

Dans le secret des âmes





Nous croyons connaître nos proches, nos amis, nos voisins. Et puis un jour, sur un geste ou une phrase, nous réalisons que toute âme humaine est un mystère.

Cela se passe avec une amie : nous animons un jour une conférence sur la méditation pour des dirigeants d’entreprise. À un moment, l’un d’eux nous demande comment nous faisons pour convaincre les patients stressés et pressés de ralentir et de méditer régulièrement. J’explique alors toutes nos stratégies : exercices courts, pédagogie sur les avantages en terme de santé, etc. Mais le dirigeant insiste (il doit parler de son cas personnel) : « oui, mais si les gens continuent à ne pas vous écouter ? » Alors mon amie de répondre, avec un grand sourire : « eh bien, quand on fait n’importe quoi de sa vie, au pire, ce n’est pas grave, on meurt et puis voilà ! » Têtes médusées des auditeurs... et de votre serviteur !

Cela se passe lors d’une visite dans un monastère bouddhiste en Inde, où j’accompagne Matthieu Ricard, rendant visite à un de ses maîtres. Mon étonnement de le voir tout à coup se prosterner au sol devant le très vieux sage. Puis de le revoir faire cela à d’autres moments, et d’autres endroits, parfois devant de simples photographies de ses maîtres disposés sur un autel. Mon ami Matthieu ! Un des esprits les plus rigoureux et scientifiques que je connaisse, en train d’accomplir de mystérieuses dévotions ! Je connais bien sûr sa foi bouddhiste, mais la voir ainsi en action… Bien plus tard, un jour que je lui reparlais de cet épisode, Matthieu me dit d’un air taquin : « Mieux vaut se prosterner devant l’Éveil et la sagesse que devant ceux qui vous font dilapider votre vie en futilités ! » Pour sûr !

Cela se passe au cours de ma première lecture de l’introduction du livre de Simone Weil, « La Pesanteur et la grâce », quand je tombe sur ce passage, raconté par son ami le philosophe Gustave Thibon, qui fit connaître son œuvre : « Je la vis pour la dernière fois au début de mai 1942. Elle m’apporta à la gare une serviette bourrée de papiers en me priant de les lire et d’en prendre soin pendant son exil. En la quittant, je lui dis en plaisantant et pour masquer mon émotion : “Au-revoir, en ce monde ou dans l’autre !“ Elle devint subitement grave et me répondit : “Dans l’autre, on ne se revoit plus.“ Je la regardais s’éloigner dans la rue. Nous ne devions plus nous revoir… » Thibon voulait la faire sourire, Weil le reprend sèchement : pour elle, les mots ne sont pas faits pour faire semblant mais pour dire le vrai. Je n’arrive pas à continuer ma lecture, et je reste accroché à ces lignes, retenant mon souffle pour ne rien perdre de leur portée…

J’aime ces instants, où un autre univers se révèle à nous, surgi des tréfonds de l’âme de nos interlocuteurs, du plus vrai de leur cœur et de leur vision du monde. Ces instants où l’habituel et le prévisible de nos existences se font bousculer. Ces instants où, d’un coup, les apparences se déchirent. Comme un unique coup de griffe, venu d’on ne sait où, et qui nous marque à jamais…


Illustration : Buste d'un garçonnet, au Musée Bourdelle à Paris.

PS : ce texte a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2019.