lundi 19 décembre 2011

Un beau nuage


Une internaute (merci Marie-Alice) m'a envoyé ce nuage de mots, composé avec un petit logiciel qui permet de produire, à partir d'un texte donné, les mots y revenant le plus souvent.

Les mots de l'illustration sont ceux du blog durant le mois de décembre. En grossissant l'image (il suffit de cliquer dessus), nous pouvons y retrouver les occurences les plus fréquentes dans PsychoActif. Il me semble que c'est une peinture assez ressemblante de l'ambiance qui règne dans les billets.

Je vous laisse regarder cela de plus près (du moins si ça vous intéresse !) et je vous souhaite de belles fêtes de fin d'année : PsychoActif part en vacances, et nous nous retrouverons, je l'espère, en janvier 2012.

Portez-vous bien.

vendredi 16 décembre 2011

Hier, ça m’est arrivé


Ça faisait un moment que je m’y attendais, je me demandais quand ça allait m’arriver en vrai, pendant une consultation. Voilà, ça y est ! C'est arrivé !

Un de mes patients a répondu à un appel sur son téléphone portable, pendant un premier entretien dans mon bureau de Sainte-Anne.

Depuis quelques années, j’avais bien repéré que les étudiants, pendant les cours, ne se sentaient plus du tout gênés de recevoir ou d’envoyer des SMS, s’étonnant sincèrement que je m’arrête de parler et reste debout face à eux en silence pour montrer ma désapprobation lorsqu’ils le faisaient.

J’avais bien noté aussi que lors de conférences, un certain nombre de personnes n’hésitaient pas à décrocher et à répondre pendant que je parlais, en se penchant et à voix basse, certes, mais quand même, assez tranquilles.

Et là, voilà que ce patient, très sympa au demeurant, et ayant fait preuve jusque là de « bonnes manières », comme on disait autrefois, entend son portable sonner, me dit « excusez-moi », décroche calmement et explique à son interlocuteur que non, là il ne peut pas, parce qu’il est chez un médecin, mais que oui, tout à l’heure ce sera OK, non, pas avant midi car il a d’autres trucs, oui, voilà, vers 13 heures, ce sera parfait, oui, oui, 13 heures, c’est ça, comment ? non, non, tout va bien, rien de grave, non, non, la santé est bonne, ne t’inquiète pas, OK, allez, ciao, la bise, à tout à l’heure…

Je suis fasciné par le spectacle de son calme et son absence totale de gêne : il ne me regarde plus, je n’existe plus, la consultation est suspendue pour quelques instants. Pas bien longtemps, effectivement, moins d’une minute, pas grand-chose. Mais ça fait drôle. Comme toutes les premières fois qu'un truc vraiment inhabituel nous arrive.

Quand il raccroche, il me dit : « excusez-moi ; j’en étais où ? » et reprend tranquillement.

Je lui demande tout de même : « vous faites souvent ça, de décrocher pendant un entretien avec quelqu’un d’autre ? »

Et à ce moment, je vois à son regard qu’il réalise que ça m’a plutôt étonné et dérangé. Il s’excuse à nouveau, et même, en signe de respect et de contrition, me dit : « vous avez raison, je vais le mettre en silencieux. » Apparemment, il n’attendait pas d’appel urgent, mais fonctionne ainsi de manière habituelle ; pour lui, une consultation médicale n’a rien d’exceptionnel, alors on peut y téléphoner tranquillement.

Nous passons à autre chose, mais c’est pour moi un grand moment : je fonctionne sur un mode exactement inverse. Je suis convaincu qu’il y a des moments dans la vie où on ne sacrifie pas les vrais échanges avec de vrais humains aux communications téléphoniques : pendant les repas avec famille ou amis, quand on joue avec ses enfants, quand on marche dans la nature, quand on est chez le médecin…

Mais ce sont apparemment des codes dépassés, et sans doute liés à mon âge. Je vais continuer de mon mieux à entraver ces comportements autour de moi, mais à mon avis, c’est déjà perdu.

Ces dépendances digitales ne me mettent même pas en colère, ni ne me scandalisent. Je ressens juste de la perplexité et un peu d’inquiétude.

À quoi ressembleront les consultations médicales dans 10 ans ?

Illustration : la publicité "Aujourd'hui je l'ai fait", qui m'avait bien fait rire à l'époque...

PS : du coup, je me suis bien sûr posé la question pour moi-même ; globalement, je ne réponds jamais ou rarissimement à mon portable pendant un entretien ; par contre, je répond à la ligne qui me relie aux infirmières, en cas de problème urgent : mais je n'aime pas, et si un patient a "subi" 2 coups de fils, je décroche la ligne (en cas de vraie urgence, je sais que les infirmières viendront toquer à ma porte).

mercredi 14 décembre 2011

Divorce médical


Une de mes collègues, médecin généraliste, me racontait l’autre jour cette petite histoire.

C’était avec un de ses patients au caractère difficile, rouspétant souvent, n’écoutant pas assez ses recommandations d’hygiène de vie.

Un jour, agacée ou même exaspérée, elle lui propose (en s'efforçant de le dire aussi calmement que possible) une séparation : «Écoutez, nous avons souvent du mal à nous entendre, si vous voulez, vous pouvez essayer un autre médecin…»

Le patient s’arrête de râler, interloqué. Il garde le silence un instant. Puis, calmé par l’imminence d’une séparation, il répond : «Non docteur, je ne veux pas divorcer !»

Et ils éclatent de rire tous les deux.

Elle me disait que, depuis ce jour, il s'était mis à faire davantage d’efforts au sein de son «couple» médical. Étrange, ce besoin que nous avons parfois besoin de nous faire remonter les bretelles pour procéder à de petits ajustements dans nos vies...

Illustration : un médecin de jadis se rendant au chevet d'un patient malade de la peste (avec la baguette pour le palper sans le toucher, et le masque pour ne pas respirer ce qu'on nommait ses "miasmes"). C'était déjà mieux que ne pas y aller du tout...

lundi 12 décembre 2011

Mantras pour le soin de soi


Un dimanche matin où je m'étais réveillé un peu trop tôt, le cerveau inquiet souffrant sous l’assaut des pensées autour de toutes les « choses à faire » dans mon travail et à la maison, je me suis mis à respirer doucement, dans un double mouvement de lâcher prise et d'auto-compassion.

Deux ou trois phrases simples me servaient de bouées de sauvetage pour éviter la noyade dans les ruminations. Deux ou trois petits mantras pour le soin de soi.

Il y avait : "Commence par respirer, puis tu verras après", pour me soulager dans l'immédiat.

Ensuite : "Fais de ton mieux, et n’oublie pas d’être heureux" pour me rappeler les priorités existentielles.

Simple. Et sans garantie d'efficacité. Mais toujours mieux que lâcher la bride à l'anxiété.

Ce matin-là, ça a plutôt marché.

Je me suis rendormi un moment. Lorsque je me suis réveillé, le pic d'anxiété était passé. J'arrivais à contempler la masse des choses à faire (toujours là bien sûr, pas du tout balayées par ma respiration !) avec une inquiétude bien atténuée. Je me suis levé doucement avant tout le monde, pour méditer en pleine conscience.

Puis ma journée a commencé au calme, sans que personne autour de moi ne réalise un instant tout le boulot de nettoyage de mon cerveau auquel j'avais procédé. Enfin, il me semble...

PS 1 : le terme mantra, qui désigne une phrase mentale protectrice, vient du sanscrit manas qui signifie « esprit », et de tra, qui veut dire « protection » : un mantra est ainsi une formule destinée à la protection de notre esprit.

PS 2 : bien sûr, ces mantras marchent mieux s'ils ont été précédés d’un entraînement, dans un cadre de pleine conscience ou de psychologie positive. Ils nous servent alors d'amorce pour rappeler tous les bons réflexes travaillés et éprouvés auparavant, dans des moments plus favorables.

Illustration : le Bouddha d'Odilon Redon.

mercredi 7 décembre 2011

Perdre connaissance


« Il ne faut pas comprendre, il faut perdre connaissance. »

Paul Claudel, dans Partage de midi.

Illustration : la gare de New York en 1940.

lundi 5 décembre 2011

Amour et pleine conscience


L’autre jour, une de mes patientes méditantes arrive à sa consultation, et me dit : « Nous allons prendre quelques minutes de pleine conscience avant que je ne vous raconte ce qui m’est arrivé cette semaine ! »

Je me demande bien ce qui lui est arrivé ; à voir son visage et sa manière de me parler, je suppose qu’il s’agit plutôt de bonnes choses. Mais en tout cas, je suis ravi de cette manière de bousculer nos habitudes, et de l’occasion de savourer l’instant présent avant de nous mettre à réfléchir et travailler ensemble.

Nous sommes donc là, tous deux face-à-face et silencieux, les yeux clos, à nous centrer sur notre souffle, notre corps, à accueillir les sons, à observer ce qui va et vient en nous. Intéressant et troublant, comme toujours.

Après quelques minutes, elle interrompt notre petite séquence, et m’annonce : « Voilà, je suis heureuse. Et amoureuse. »

Et la séance se passe autour de cela. La rencontre avec son nouvel ami, comment elle l’a vécu, ses craintes (ne pas être à la hauteur, se révéler, commencer à s’engager, mais jusqu’où, etc.).
Double saveur : travailler avec elle sur un moment de vie heureux (mais déstabilisant chez elle, pour des tas de raisons propres à son histoire, car elle revient de très loin) et le faire après ce petit amorçage de pleine conscience, qui a affuté et intensifié mon écoute.

Et après son départ, je remets ça, puisque je suis lancé : avant le patient suivant, je prends quelques minutes à savourer et me réjouir pour elle.

Il y a des jours où notre boulot de psychothérapeute est ainsi, simple et agréable…

Illustration : une photo d'Henri Zerdoun, qui parle à la fois de l'état amoureux et de la pleine conscience.

vendredi 2 décembre 2011

Une pause, une vraie



C’est important de faire des pauses lorsqu’on travaille. Notre esprit a besoin de repos, tout comme notre corps.

Donc, après avoir rédigé un rapport, participé à une réunion, fait un exposé, vu un patient, il est important de s’accorder quelques minutes de pause avant de passer à la tâche suivante.

Mais il y a pause et pause.

Si dans ces instants de respiration de notre esprit, nous sautons sur notre téléphone, nous surfons sur Internet, nous regardons notre page Facebook, nous envoyons un SMS ou même nous lisons quelques pages d’une revue, nous n’avons pas fait de pause.

Nous sommes juste passés d’une activité à une autre.
D’une activité obligatoire, qu’on nomme « travailler », à une activité choisie, qu’on nomme « se détendre ».
Mais on ne se détend pas, en surfant sur Internet ou en téléphonant. On fatigue juste son cerveau autrement.

Faire une pause, une vraie pause, pour récupérer, savourer, ne plus «faire» mais «être», ce n’est pas du tout ça.

C’est s’étirer doucement, sentir son corps. C’est prendre quelques minutes pour aller marcher, dehors ou dans un couloir, en respirant doucement, en sentant sa marche se dérouler d’elle-même. C’est regarder le ciel et les nuages sans parler.

Cela, c’est vraiment se reposer, et se faire du bien.

Tout le reste, c’est juste une autre façon de s’activer…

Illustration : rapace prenant une pause, par Frédéric Richet.

mercredi 30 novembre 2011

L'instant d'après


C'est un monsieur qui médite sur le tapis du salon.
Sa femme, l'air pas du tout contente, s'approche de lui et lui dit, ou plutôt lui crie : "L'instant présent, l'instant présent..! Tu ne pourrais pas passer un peu à l'instant d'après, maintenant !?!"
(traduction libre)

Illustration extraite de la revue New Yorker.

lundi 28 novembre 2011

Une belle jeune femme de vingt-deux ans


« Il s’agit d’être une belle jeune femme de vingt-deux ans. Tout concourt en ce monde à faire de cet état un idéal. Notre bonheur varie en fonction de la distance qui nous en sépare. Pour moi, homme âgé de quarante-six ans, j’en suis fort éloigné, certes, mais je vis avec une femme de trente-six ans qui en est plus proche que bien d’autres, je suis père de deux fillettes qui auront un jour vingt-deux ans et ma vie sera réchauffée par leur présence alors même que, vieilli encore, je serai pour mon compte apparemment plus distant que jamais de l’objectif. Paramètres fluctuants, donc, autour de cette vérité intangible : il s’agit d’être une belle jeune femme de vingt-deux ans en ce monde pour jouir pleinement de celui-ci, sans arrangements, aménagements ni accommodements – ou, à défaut, de graviter autour de l’une de ces trop rares élues.

La belle jeune femme de vingt-deux ans n’a besoin de rien d’autre. Elle suffit. Elle se suffit. Elle peut se passer des soins, des crèmes, des traitements, des pilules nécessaires à tous les autres humains pour créer l’illusion qu’ils n’en sont pas si loin.

C’est aussi pourquoi nous écrivons, pourquoi nous bâtissons des empires, pourquoi nous battons des records, pourquoi nous touchons du clavecin : pour être aussi désirables et aussi suffisants que les belles jeunes femmes de vingt-deux ans. Peine perdue. Il eût été juste pourtant que chacun soit pourvu en naissant des mêmes chances de se parfaire en travaillant son art jusqu’à cet accomplissement : devenir une belle jeune femme de vingt-deux ans, et le rester, plutôt que de décrocher de vaines médailles, des prix Nobel et autres distinctions qui ne font que confirmer le pronostic affligeant de notre rhumatologue : c’est la fin. »


En quelques lignes de son blog, l’écrivain Éric Chevillard décrit comment notre société de consommation a manipulé et instrumentalisé les idéaux de jeunesse et de beauté, les a amplifiés, déformés, implantés et greffés dans nos esprits au point que nous ne sommes plus conscients des pressions qu'ils exercent sur nous. À moins d’un effort (ou d’une aide extérieure) de dévoilement. Tout en étant constamment hantés et influencés par eux.

Leçon de psychologie et de sociologie indirecte, ironique et déstabilisante.

Voilà pourquoi et comment Chevillard est grand. Et pourquoi il faut le lire et le soutenir en achetant ses livres (pas seulement en parcourant son blog). Si on aime, bien sûr. Pour ma part, j’adore…

Illustration : un troublant tableau de François Clouet, La Lettre d'amour, à voir à Madrid.

jeudi 24 novembre 2011

Intelligence


"Intelligence : faculté de reconnaître sa sottise."
Paul Valéry

Illustration : vu dans une vitrine à Paris (merci à Pauline).

mercredi 23 novembre 2011

Forêt et panneaux indicateurs (suite)


Pour compléter notre discussion de lundi sur le besoin de panneaux indicateurs même dans les bois...
À la fin, c'est toujours la nature qui l'emporte sur les panneaux, toujours les brins d'herbe qui arrivent à repousser au milieu du béton.
C'et étrange comme ça me fait du bien de penser ça, moi qui ne suis ni un arbre ni un brin d'herbe.
Du moins pas encore.

Illustration : photo envoyée par mon ami Frédéric, à consulter sur son blog à la rubrique "Insolites".

lundi 21 novembre 2011

Visite guidée


Ça s'est passé un dimanche d'automne, dans une forêt près de Paris (je ne m'imaginais pas, en venant habiter à Paris, qu'il y en avait autant en Ile-de-France).

Une famille avec un papa très en colère passe non loin de moi. Il rouspète : "Ils font chier ! Non, mais ils font chier ! Ils n'ont même pas mis de panneaux indicateurs !"
Il est scandalisé de ne pas trouver à chaque bifurcation un panneau pour l'aider à retrouver son chemin. Derrière lui, femme et enfants suivent, avec l'air agacé et résigné de ceux qui ont l'habitude de telles crises.

Le temps que je réalise que je peux peut-être les aider à retrouver leur direction, ils se sont engagés sur un sentier, même sans panneau. Je ne leur cours pas après, en me disant qu'ils ne risquent pas de se perdre, qu'ils vont bientôt retrouver un gros chemin ; et un peu agacé aussi par les rouspétances du papa.

Davantage de panneaux indicateurs dans la forêt ?
Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Mais je vois bien que nous avons tous de plus en plus souvent ce genre d'attentes. Nous détestons nous perdre. C'est vrai que c'est casse-pied parfois : je me souviens de quelques randonnées dans les Pyrénées où je pestais comme le monsieur, complètement perdu entre deux vallées ; à ce moment, j'en aurais bien voulu, des panneaux de direction, ou au moins un petit marquage de GR !

Mais la vie sera devenue très étrange le jour où ne nous perdrons plus du tout, nulle part, parce que tout sera balisé, sur le terrain ou sur nos GPS de poche.
Nos existences se dérouleront sur le rythme des visites guidées : pas de surprises et pas de lenteurs.
Il ne me tarde pas...

Illustration : Pyrénées (le col du Chioula) par Frédéric Richet.

vendredi 18 novembre 2011

Pleine conscience spontanée


C’est drôle la vie.

Beaucoup d’entre nous aspirons à mettre notre esprit un peu plus au repos, notre cerveau un peu plus au calme. Ceux qui méditent s’efforcent par exemple de préserver ou de créer dans leurs journées des espaces de pleine conscience. Beaucoup d’autres aiment se consacrer à un sport ou un loisir dans ce but.

Et puis certaines personnes n’aiment pas ça, voire en ont peur.

L’autre jour, une de mes patientes, grande anxieuse, me racontait qu’elle avait eu plusieurs moments d’inquiétude parce qu’elle n’avait plus eu de pensées pendant de longues minutes :

« Par exemple dans les trajets en métro, je me suis aperçue que je pouvais passer plusieurs stations sans penser à rien du tout ! Alors que ça ne m’arrivait jamais avant ! Ça m’a fait drôlement peur ! Est-ce que ce n’est pas mon cerveau qui vieillit ? Ça ne peut pas être un signe d’Alzheimer ? »

Effectivement, son état psychique de base est plutôt le tumulte habituel des cerveaux anxieux : anticipations, ruminations, planifications, observation et lecture mentale de tous les panneaux publicitaires rencontrés, etc…

Je lui ai expliqué que ça me paraissait plutôt une bonne chose, cette survenue d’espaces de simple présence au monde, dégagés de toute mentalisation. Que ça n'avait rien à voir avec un Alzheimer, au contraire, et c’était un bon signe chez elle, qui a toujours eu du mal à accepter de se poser, de ne rien faire. Par peur évidemment de passer à côté de sa vie.

Alors que c’est tout le contraire : la vie c’est aussi – et peut-être surtout - intensément ressentir et habiter l’instant présent…

Illustration : "Le pont sous la pluie", une photo d'Henri Zerdoun. S'arrêter pour observer et ressentir le temps qui passe...

mercredi 16 novembre 2011

Anonymat



La semaine dernière, j’ai été confronté à deux reprises à des gestes de gentillesse anonymes.

Le premier était une grande carte postale, reproduisant le Jardin de Vétheuil de Claude Monet ; une lectrice qui signait Georgette, suivi de son nom et du nom de sa ville (en Suisse) me remerciait avec beaucoup de gentillesse de l’aide que lui avait apporté mon livre sur Les États d’âme. Mais elle ne me laissait pas son adresse.

Le second était une enveloppe posée sur la table où je venais de dédicacer mes livres, lors de la soirée de discussion avec Matthieu Ricard, le 8 novembre dernier. Je ne me suis aperçu de sa présence qu’une fois tout le monde reparti : elle était là, avec mon nom, toute prête à être oubliée. Elle contenait un CD et deux cartes postales de remerciements pour mes livres ; le CD était une compilation des morceaux de musique qui avaient accompagné depuis des années les états d’âme de cette lectrice discrète jusqu’à l’invisibilité. Là aussi, pas d’adresse, juste un prénom, Sandrine.

J’ai été à chaque fois touché par ces mots et ces gestes. Et ému par leur anonymat. Jusqu’à me sentir un peu mal à l’aise de ne pouvoir les remercier.

Je me suis demandé quelles étaient les sources de cet effacement : était-ce une sorte d’habitude de l’anonymat, un renoncement douloureux, un réflexe pris de ne pas déranger autrui ? Anonymes pour ne pas m’obliger à répondre et remercier ?

Ou une démarche de pleine humilité : juste remercier, sans attendre de retour. Une démarche de sagesse, dans la logique de l’oubli et de l’allègement de soi ? J’ai toujours été fasciné par cette démarche d’effacement de soi (dont je suis encore bien loin).

Alors je suis allé relire dans Imparfaits, libres et heureux le passage que j’avais consacré à ce vertige de l’abolition de soi (chapitre 44) :

“Lors d’une retraite que j’effectuais chez les bénédictins, je tombai un jour, dans la bibliothèque du monastère sur un drôle de livre. J’ai oublié son titre, cela devait être quelque chose comme « Cheminer vers Dieu » mais je n’en suis pas tout à fait sûr. Par contre, je n’ai pas oublié son auteur : « Un moine chartreux ».
Pas de nom d’auteur ? Je tourne le livre dans tous les sens en me disant que je finirai bien par trouver quelques informations sur cet auteur si discret. Mais non, rien de plus. Alors, un petit vertige me saisit. Tout le monde se dit modeste, mais finalement personne ne l’est véritablement, ni jusqu’au bout. Même être et se montrer modeste peut nous flatter, comme le note avec ironie Jules Renard dans son Journal : « Je m’enorgueillis de ma modestie… » Personne, ou pas grand monde, n’est véritablement prêt à renoncer à toutes ces petites miettes d’estime de soi. Le moine qui avait écrit ce livre avait réussi, lui, à mettre à distance cette gratification sociale : avoir son nom sur une couverture de livre. Moi qui ais le sentiment peut-être erroné d’être plutôt modeste, j’avoue qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit de publier un livre portant sur la couverture la seule mention : « un psychiatre », en lieu et place de nom d’auteur.
Je me suis alors assis dans la bibliothèque déserte et silencieuse, avec le livre entre les mains, et je me suis mis à rêver sur le geste du moine chartreux (sans doute l’ordre religieux chrétien qui a poussé le plus loin les règles de solitude et de silence). À imaginer qu’il n’y avait derrière ce geste aucun souci de mortification ou de punition d’un acte d’orgueil passé, mais plutôt une intention joyeuse. Un acte facile et simple, sans doute, pour quelqu’un qui avait atteint un stade inhabituel de sagesse et de renoncement. Et derrière cet acte, j’en étais sûr, l’attente malicieuse que le petit trouble provoqué sur le lecteur serait utile à ce dernier. Les meilleures leçons sont celles de l’exemple...“

Merci à Georgette et Sandrine pour la leçon.

lundi 14 novembre 2011

Suicide




J’ai lu un jour, je ne me souviens plus où, cette définition :
« Suicide : la solution définitive à des problèmes transitoires. »

Elle est malheureusement souvent vraie. Il faut toujours commencer par résister à ses tentations suicidaires, le plus longtemps possible. Alors on arrive souvent à ce stade que Cioran décrivait avec talent et laconisme dans son Journal : « J’ai vaincu l’appétit, non l’idée du suicide. »

Belle manière de dire l’essentiel : le drame n’est pas d’avoir des idées suicidaires, mais d’y adhérer et de les écouter. Laisser passer les vagues, juste s'efforcer de surnager. Un jour, bientôt peut-être, tout sera bien...

Illustration : vagues basques (merci à Louis-Marie).

vendredi 11 novembre 2011

Donne à maman

Pas très drôles, les étiquettes d'instructions de lavage pour nos vêtements ? Sauf celle-ci...


Traduction, au cas où :

"Sinon, donnez ça à votre mère : elle sait comment faire."

mercredi 9 novembre 2011

Redevenir un bébé


C’était un jour où je portais dans mes bras, pour l’emmener se coucher, une de mes filles déjà grande, 9-10 ans :

« - Mmm, j’adorerais redevenir un bébé, qu’on me porte tout le temps, qu’on s’occupe tout le temps de moi...»
- Tu aimerais vraiment être un bébé ?
- Oh oui ! Surtout que quand tu es un bébé, tu comprends, tu n’en profites pas vraiment, parce que tu ne te rends pas compte de la chance que tu as ! »

C’est vrai que vu sous cet angle, c’est exactement la définition que je donne du bonheur : du bien-être dont on prend conscience. Sans la prise de conscience, cela reste du bien-être (ce qui n’est déjà pas mal). Avec la prise de conscience, le «simple» bien-être est transcendé en bonheur, un sentiment bien plus puissant.

Mais ne pas se rendre compte de la chance que l’on a, ce n’est pas seulement lorsqu’on est un bébé : c’est tout au long de notre vie !

Allez, au boulot les enfants !

Illustration : une belle photo de Frédéric Richet, qui me fait penser à un voyage dans le temps...

lundi 7 novembre 2011

Marc-Aurèle et la noosphère


« Si toutes les âmes demeurent après la mort, comment l’air peut-il les contenir depuis tant de siècles ? Mais je te réponds : Comment la terre peut-elle contenir tous les corps qui y sont enterrés ? Comme les corps, après avoir été quelque temps dans le sein de la terre, se changent et se dissolvent pour faire place à d’autres ; de même les âmes qui se sont retirées dans l’air, après y avoir été un certain terme, se changent, s’écoulent, s’enflamment, et sont reçues dans la raison universelle, et de cette manière elles font place à celles qui leur succèdent. Voilà ce qu’on peut répondre, en supposant que les âmes subsistent après la mort.»

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IV, 22.

Pressentiment de la noosphère, et proximité intuitive avec le bouddhisme. Cet auteur me ravira et me bouleversera toujours...

vendredi 4 novembre 2011

Pas de quoi



J'ai entendu l’autre jour dans la rue, alors que j’attendais un ami, et que je m’offrais un petit moment de pleine conscience, yeux et oreilles grand ouverts, cette petite séquence :

«- Merci beaucoup.
- Mais de rien !
- Si, si, merci, quand même !
- Non, vraiment il n’y a pas de quoi…»

À ce moment, j'ai réalisé soudain que je ne dis presque jamais : «il n’y a pas de quoi» ou "de rien" mais plutôt : «avec plaisir».

Mon épouse me dit que c’est parce que je viens du Sud, et que dans le Sud on dit plus volontiers «avec plaisir» que «de rien».

Mais c’est peut-être aussi parce que ça correspond mieux à ce que je pense : ça me fait plaisir d’avoir rendu un service, même minime. Et qu’on m’en remercie me fait également plaisir .

Donc le «pas de quoi» ne me convient pas. Il y a de quoi, au contraire ! Que deux personnes soient contentes, celle qui a donné et celle qui a reçu, il me semble qu'il y a de quoi ressentir un peu de plaisir…

Illustration : "This way ? Thank you very much..." (c'est une photo de Robert Cappa, prise en Sicile en 1943)

jeudi 3 novembre 2011

Papa, il va pleuvoir à quelle heure ?


La vie moderne, c’est un drôle de truc...

L’autre jour, une de mes filles me demande : «Papa, tu as regardé la météo sur Internet ?» (je fais souvent ça pour les prévenir afin qu’elles ne partent pas habillées en dépit du temps qu’il fait ou qu’il va faire).

Je réponds : «Oui, méfie-toi, ils annoncent de la pluie dans l’après-midi, prend un imper ou un parapluie !»

Et elle : « Dans l’après-midi ? OK, mais à quelle heure exactement ?»

Et là, je comprends son problème : à force d’être bercés de bulletins météo de plus en plus précis, nous en sommes maintenant à attendre l’heure exacte de la pluie ou de l’arc-en-ciel. Et à ce moment précis, ma fille veut juste savoir si elle aura le temps d’être revenue du lycée avant la pluie, pour ne pas avoir à prendre d’imperméable (les jeunes détestent les imperméables et les manteaux, et rêvent de toujours aller dans la vie en T-shirt). Elle veut simplement savoir s'il va pleuvoir entre 17h et 18h. Et elle pense que la météo peut lui rendre ce service à la demi-heure près.

C'est drôle cette irrésistible tendance qui nous habite à toujours chercher à réduire toute part d'incertitude dans nos vies...

lllustration : Jour de pluie, par Henri Zerdoun.

lundi 31 octobre 2011

Vitesse et lenteur




Je me sens fort dans la vitesse et heureux dans la lenteur.
C'est pourquoi je préfère la lenteur…

Illustration : la couverture d'un disque mexicain : Aires de nuestros fieles defuntos. Force et bonheur comme antidotes à la peur de la mort ?