jeudi 17 octobre 2019

Plus vieux, plus heureux ?




« Le plaisir peut s’appuyer sur l’illusion, mais le bonheur repose sur la vérité. » C’est de Chamfort – le moraliste, pas le chanteur - et ça s’applique parfaitement à notre sujet du jour. « Plus vieux, plus heureux » : ça réjouit tout le monde d’entendre ça, mais… est-ce la vérité ?

Eh bien, oui, apparemment, d’après la plupart des données chiffrées dont nous disposons, c’est plutôt vrai ; en tout cas en Occident, et dans la tranche des personnes de 50 à 70 ans. Dans cette période-là, une majorité d’entre nous vit ses années les plus heureuses, les plus épanouies, les plus apaisées.

Paradoxal, tout de même ! Alors que le corps vieillit, que les rides apparaissent, que les cheveux blanchissent ou s’éclaircissent, qu’on a de plus en plus souvent mal quelque part, comment fait-on pour se sentir tout de même plus heureux à 60 ans qu’à 20 ou 40 ? 

Peut-être justement à cause de cela, – ou plutôt grâce à cela, grâce à toutes ces adversités et ces rappels à l’ordre : à partir de 50 ans, on finit par comprendre… Comprendre que notre vie et notre corps ne seront pas éternels. Par comprendre que le bonheur, ce n’est pas pour demain, mais pour aujourd’hui, que c’est maintenant ou jamais. On le savait avant, bien sûr, quand on était plus jeune ; mais on le savait seulement dans sa tête. Là on le sait dans son corps : premières limitations physiques, premières maladies chroniques, premiers amis de notre génération qui meurent... 

Impossible alors de continuer à fermer les yeux et de se croire immortel, on le sent bien, que le compte à rebours a commencé. 

À ce moment, on utilise enfin son expérience de la vie : on comprend qu’il faut éviter les souffrances inutiles et se contenter d’affronter celle que le destin nous envoie, sans en rajouter ; on comprend qu’il faut savourer tous les bonheurs, même les tout petits, même les imparfaits, même les incomplets, même quand on a mal dormi, même quand il fait gris…

On se rapproche aussi ce qui compte vraiment dans la vie : ce n’est pas le statut social ni l’apparence physique. Les chemins du bonheur ne passent pas par la chirurgie esthétique ou l’épaississement du compte en banque. Ce qui compte, c’est l’amour ! Les amoureux vivent plus heureux, qu’il s’agisse d’amour de la vie ou d’amour des humains, d’amour des copains ou d’amour du conjoint. Écoutez ce qu’en dit le vieux sage du Sud-Ouest, Marcel-Jean-Pierre-Balthazar Miramon

La vérité, sincèrement, c’est que vieillir, ce n’est pas une chance. Qui signerait pour prendre tout de suite 10 ans de plus ? Mais vous connaissez le bon mot de Woody Allen : « vieillir reste à ce jour le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne pas mourir. » C’est le principal avantage qu’on peut reconnaître au passage des années : préfère-t-on être vieux ou mort ?

Vieillir, ce n’est pas une chance, donc, mais avoir vécu, oui, et continuer de vivre, oui encore ! Et ce simple constat nous montre la direction à donner à nos efforts : inutile de vouloir à tout prix rester jeune !C’est mauvais signe ! Vous connaissez le bon mot de Jules Renard, dans son Journal : « La vieillesse, c’est quand on commence à se dire : “Je ne me suis jamais senti aussi jeune“ ».

Mais souhaiter bien vieillir, oui ! Cultiver son amour de la vie, oui ! Aimer la vie, malgré tous les soucis du corps, malgré les deuils, malgré les soucis, oui ! 

Regardons tout autour de nous les modèles inspirants de vieillissement heureux : ne pas se plaindre, ne pas comparer, ne pas glorifier le passé, ne pas donner de conseils non demandés. Rire, aller vers les plus jeunes, les écouter sans s’incruster. Etre gai et léger. Se réjouir chaque matin d’être toujours là, et se réjouir chaque soir de s’y trouver encore ! 

Voilà le programme, le seul et l’unique, pour rendre vraie la maxime « plus vieux, plus heureux ». 

Au fait, et vous, vous le sentez comment votre vieillissement ?


Illustration : de vieux objets, beaux et heureux d'avoir eu une belle vie utile.

PS : ce texte reprend ma chronique du 1er octobre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 



lundi 7 octobre 2019

Jungle, guerre et paix



Ça se passe très exactement le matin du 13 juillet. Je suis en train d’écrire à mon bureau, et je me suis levé pour me détendre quelques minutes, me dégourdir les jambes et m’aérer l’esprit. J’en profite pour regarder par la fenêtre le beau ciel bleu, les immeubles, les jardins... C’est là que je vois la bête.

Un chat roux et blanc, que je croise souvent dans notre quartier, est juché sur un petit auvent qui surplombe la porte d’entrée de la maison des voisins. Il est tapi comme un fauve à l’affut. Quasi-immobile, juste parcouru de petits frétillements de plaisir et de concentration, qui agitent doucement les muscles de ses épaules et de sa queue. Il observe le voisin qui sort de chez lui, et qui s’est retourné pour parler à sa femme. Bien sûr, il n’a pas vu le chat, il ne sait pas qu’un petit fauve le guette. 

J’ai une vision : je me dis que si nous étions quelque part en Inde ou en Orient, si le chat était un tigre, il aurait exactement la même gestuelle, la même prudence, la même patiente excitation ; mais qu’au meilleur moment, il bondirait sur le voisin pour le dévorer. Là, le chat se contente d’observer, de réfléchir peut-être. Se demande-t-il si cette grosse proie est à sa portée ? 

Puis le voisin s’éloigne, sans savoir à quoi il a échappé, et le chat se redresse, relève la tête et s’apprête à repartir vers d’autres aventures.

Tout à coup, tonnerre et fracas résonnent dans le ciel : des vagues d’avions militaires passent au-dessus de chez nous, en escadrille, préparant la parade du 14 juillet prévue le lendemain. Le bruit est assourdissant, effrayant. Alors que nous sommes en paix, qu’il s’agit de notre armée, qu’il n’y a pas de bombardement, ces sons stridents et violents, porteurs de menaces, font presque peur. 

J’ai une autre vision : je pense à la vraie guerre, en Syrie, en Lybie, au Yémen, partout ailleurs. A la vraie peur que doivent déclencher, à cet instant, les mêmes bruits pour d’autres humains, qui savent que des bombardements vont suivre.

Les avions tournent encore dans le ciel, puis s’éloignent. Le fracas de leurs réacteurs disparaît, le silence revient, les oiseaux osent se remettre à chanter. Je ne sais pas où s’est enfui le chat. Il a du avoir une sacrée trouille lui aussi.

En quelques minutes, des images de violence – jungle, guerre – ont fait irruption à mon esprit. Elles m’ont rappelé qu’à chaque instant la peur et la mort planent sur cette Terre. Je ne sais pas quoi faire de ces pensées, de ces émotions. Je me dis platement : « n’oublie jamais tes chances, n’abandonne jamais tes frères humains moins bien lotis ». 

Je respire l’air tiède de l’été, je me demande quel geste concret accomplir. Respire encore, frangin, respire, tu vas bien trouver que faire et que donner… 


Illustration : Fauve à l'affût...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2019.

jeudi 26 septembre 2019

S’éveiller en chantant ?




Il y a toutes sortes d’inégalités qui frappent les humains : richesse, beauté, intelligence et bien d’autres. Mais les plus cruelles, à mes yeux de médecin, sont les inégalités en matière de santé : certains peuvent fumer jusqu’à 100 ans car ils ont les bons gênes, tandis que d’autres, malgré une vie plus que saine, meurent à 30 ans. 

Et c’est la même chose en terme de santé mentale : parmi les humains il y a des résilients absolus, que rien en peut abattre, mais aussi des ultra-fragiles, brisés par toutes les adversités. 

Certains (dont je suis) doivent souvent faire des efforts pour activer leur logiciel de bonne humeur, dès le matin et tout au long de la journée ; et d’autres n’en ont aucun besoin, comme Montesquieu par exemple, dont voici un extrait de l’autoportrait : « Je m’éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m’éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engourdissement m’empêche de faire des réflexions. » 

Quel veinard, ce Montesquieu ! Et il n’est pas le seul

Bon, et quand on ne fait pas partie de ces chanceux, chez qui le logiciel de joie de vivre a été livré de série dès la naissance ? Quand on en arrive à souffrir de maladie dépressive, et à tomber au fond du trou ? 

Dans ces cas-là, les antidépresseurs sont une bénédiction : lorsqu’ils marchent (seulement dans 2/3 des cas, hélas) ils sont à même de considérablement alléger les souffrances dépressives, et de permettre aux patients de refaire des efforts au quotidien. 

Mais les antidépresseurs, aussi précieux qu’ils soient parfois, ne représentent pas une solution parfaite : ils peuvent entraîner des effets secondaires gênants, et ne sont pas satisfaisants pour l’image que les patients ont alors d’eux-mêmes : ce n’est pas valorisant de s’appuyer sur une béquille chimique. Et même lorsqu’ils marchent bien et sont bien supportés, tôt ou tard va se poser la question de leur arrêt. Par quoi les remplacer alors ?

C’est pour cela qu’il est recommandé d’associer dès le début les antidépresseurs à une psychothérapie, et d’éviter les « prescriptions orphelines », sans accompagnement psychologique, ni remise en question de ses habitudes de pensée.

Mais les soignants sont en train d’acquérir la conviction qu’il faut modifier non seulement ses habitudes de pensée, mais aussi ses habitudes de vie, concrètement, au quotidien. De plus en plus d’études montrent ainsi le rôle protecteur de la méditation, de l’exercice physique, du soutien social, des émotions positives… pour prendre le relais des antidépresseurs (et peut-être même pour les éviter dans les cas les moins sévères).

Et l’attitude la plus recommandable pourrait bien être alors non pas de les arrêter comme ça d’un coup, ce qui est déconseillé, mais de les diminuer peu à peu, une fois qu’on a changé durablement son mode de vie selon les directions que je viens d’évoquer…

Voilà, vous l’aurez compris, en tant que médecin, je suis favorable au bon usage des antidépresseurs : ils sont comme la bouée qu’on jette à une personne en train de noyer ; ce n’est pas le moment alors de lui apprendre à nager, mais de sauver sa peau. Ce n’est qu’une fois remontée à bord, qu’on peut l’aider ensuite à modifier ses façons de vivre et de pensée, pour qu’elle puisse un jour se rejeter à l’eau sans bouée, et affronter les inévitables douleurs et adversités survenant dans toute vie humaine.

C’est alors, et alors seulement, une fois qu’ils sont guéris, que les patients peuvent éventuellement tirer les enseignements de leur dépression, sans embellir l’histoire, comme le font souvent les personnes qui n’ont jamais été déprimées, avec des phrases du genre « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». 

Tu parles ! ce qui ne nous tue pas peut aussi nous rendre éclopé à vie… Je préfère ce que disait Cioran :« Sur le plan spirituel, toute douleur est une chance ; sur le plan spirituel seulement… »

Et vous, vous les surmontez comment vos moments de déprime ? Jogging ou Prozac ?


Illustration : si votre ciel mental ressemble à ça, le matin, c'est bon signe ! (Le Croisic, automne 2019, merci Dominique !).

PS : ce texte reprend ma chronique du 10 septembre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 






jeudi 12 septembre 2019

Chien de moi-même




« Marcher dans une forêt entre deux haies de fougères transfigurées par l’automne, c’est cela un triomphe. Que sont à côté suffrages et ovations ? » Cioran, penseur réputé pour son nihilisme, n’aimait rien plus que de longues marches dans la nature, qu’il s’agisse de campagnes ou de forêts, où il puisait vraisemblablement inspiration et réconfort. 

L’autre jour, en bavardant avec une amie, je lui expliquais que j’avais besoin d’aller marcher tous les jours dans le vert, de me balader une heure, comme ça, sans but, pour faire du bien à mon corps et nettoyer mon esprit. Et que je ne refusais jamais une proposition de promenade avec des amis. Mon amie en riait, en me racontait qu’elle était obligée de faire la même chose plusieurs fois par jour, mais pour balader son chien. 

Et je songeais alors que ce qu’elle faisait pour son chien, ça me faisait du bien le faire pour moi : que j‘étais dans l’histoire à la fois le maître et le chien. Le chien de moi-même : une moitié infatigable et toujours prête à sortir faire un tour ; une moitié parfois plus paresseuse et rapide à trouver des arguments pour rester dedans (trop froid, trop chaud, trop nuit, un peu grippé, fatigué, trop de choses à faire…).

Mais c’est toujours le chien en moi qui gagne : ni la pluie ni le mauvais temps ne me dissuadent jamais ; simplement, je m’équipe en conséquence. Et les promenades, dans les bois ou sur les plages, lorsqu’elles ont lieu sous la pluie, ont ceci de savoureux qu’on y est seul, que les odeurs y prennent une note particulière et différente de ce que l’on renifle par temps sec : un plaisir supplémentaire !

Depuis quelques années, lors de mes marches dans les bois, je croise de plus en plus de grands troupeaux de chiens, accompagnés d’un ou deux dog-sitters, souvent des femmes. Ces bandes sont sympathiques et amusantes : les chiens ont de bonnes têtes, appartiennent à des races incroyablement variées, ont des comportements sociaux très différents, entre les leaders et les suiveurs, les autonomes et les dépendants ; leur joie d’être ensemble à galoper et renifler dans la nature fait plaisir à voir.  

Mais par ailleurs, les croiser ne me réjouit pas pleinement : leurs accompagnatrices hurlent et braillent régulièrement pour les rappeler à l’ordre, c’est moins agréable à entendre que les chants d’oiseaux. Et puis leur présence est un symptôme : leurs maîtres les ont achetés pour un prix élevé (ce sont des chiens de race) et n’ont pas le temps de s’en occuper (puisqu’ils les mettent en pension). 

Cela aboutit à des cacas en plus sur les trottoirs ou au milieu des chemins, de l’argent gaspillé et des animaux tués pour leur nourriture, et des chiens chargés de mission (soutien affectif aux propriétaires ou signe de statut et de distinction sociale). Drôle d’époque… 

Je croise aussi parfois, même dans les bois, des humains juchés sur ces engins urbains destinés à nous épargner des efforts de déambulation, comme les  trottinettes électriques et autres gyropodes motorisés : sous prétexte d’économiser nos forces et nos articulations, ils risquent de nous priver – entre autres bienfaits - de cette source gratuite et écologique d’émotions positives que représente la marche. Absurde, tout de même, quand on sait la grande fréquence des symptômes de stress et de dépression ! 

D’ailleurs, psychiatres, psychologues et autres soignants ne devraient-ils pas proposer plus souvent à leurs patients des consultations marchées, où les échanges psychothérapiques auraient lieu dans les jardins publics du quartier ? Ils rejoindraient ainsi la prestigieuse filiation des philosophes péripatéticiens (du grec peripatetikos : « qui aime se promener »), dont Aristote fut le chef de file, et qui appréciaient de réfléchir en déambulant et en discutant entre eux. 

Car la marche, de nombreuses études l’ont prouvé, a aussi d’autres vertus que celles de nous remonter le moral, facilitant la créativité, la concentration, la neurogenèse, freinant le déclin cognitif, etc. 

Mais ceci est une autre histoire, et d’ailleurs, il est maintenant temps pour vous d’aller vous dégourdir les jambes ! 



Illustration : "Alors, on la fait cette balade ? "(Eliott Erwitt, à Neuilly).

PS : cet article a été initialement publié dans Kaizen en juillet-août 2019.

mercredi 4 septembre 2019

Sans amour, on n’est rien du tout…




Plus jeune, je jouais de l’accordéon dans un groupe de rock alternatif. Bon, je vous précise tout de suite que ce n’était pas un groupe connu, et que je jouais très mal. Tellement mal que je me suis fais virer par les copains d’ailleurs, gentiment mais fermement. Heureusement que j’ai été ensuite un peu moins mauvais comme médecin que comme musicien !

En tout cas, un de nos tubes en concert, c’était l’adaptation d’une vieille chanson des années 50, La Goualante du Pauvre Jean, dont nous reprenions, beuglant tous en chœur, le refrain à haute portée métaphysique. Écoutez plutôt…

« Sans amour, on n’est rien du tout – Aimez-vous ! » Qui oserait contester ce rappel à l’ordre de l’Amour si est nécessaire à une vie humaine ? Sans amour, les petits enfants ne peuvent grandir correctement, ni corps ni âme. Sans amour, les grands enfants que restent toute leur vie les adultes, ne peuvent vivre et mourir pleinement heureux. 

Alors, chanter « Sans amour, on n’est rien du tout – Aimez-vous ! », ce n’est pas seulement de la  philosophie à la petite semaine. Cela fait partie de ce que les philosophes appellent les « grandes platitudes », ces sentences de sagesse de tous temps et de tous lieux, qui nous expliquent en quoi consistent l’amour, le bonheur, la sérénité, le sens de la vie… où les chercher, comment s’en rapprocher... Cela semble toujours évident, bien sûr – d’où le terme de « platitude » - mais ce qui est moins évident c’est de les appliquer.

Écoutez ce qu’en disait Schopenhauer : « D’une manière générale, il est vrai que les sages de tous les temps ont toujours dit la même chose, et les sots, c’est-à-dire l’immense majorité de tous les temps, ont toujours fait la même chose, à savoir le contraire, et il en sera toujours ainsi. » Alors, quand les sages nous répètent « aimez-vous ! » qu’entendons-nous ? Et qu’en faisons-nous chaque jour ?

Et puis, quand on dit : « Sans amour, on n’est rien du tout », de quel amour parle-t-on ? De celui qu’on reçoit ou de celui qu’on donne ? De celui qui aliène ou de celui qui libère ? De celui qui rend malade ou de celui qui rend léger ? 

Autre souci, comme à chaque fois qu’on parle d’amour ou de bonheur : est-ce qu’on ne prend pas le risque de peiner les personnes qui en manquent, à cet instant. Parler d’amour, c’est rendre plus douloureuse encore son absence. Et parler du Grand Amour, avec des majuscules, c’est aussi angoisser celles et ceux qui ne l’ont pas trouvé, comme dans ces vers de Guillaume Apollinaire : « L’angoisse de l’amour te serre le gosier / Comme si tu ne devais jamais plus être aimé… »

Desserrez vos gosiers, les inquiètes et les inquiets ! Car cet amour indispensable aux humains, ce n’est pas seulement l’Amour romantique, qui est une forme d’idéal, compliqué à rencontrer et plus encore à faire durer, mais c’est l’amour sous tous ses visages et tous ses noms : affection, bienveillance, sympathie, générosité, appartenance, solidarité, amitié, camaraderie, fraternité, tendresse…

Tous ces moments et tous ces liens où l’on donne autant ou plus qu’on ne reçoit. C’est cet amour-là, avec un petit « a », c’est sa petite musique au quotidien qui nous est indispensable et qui nous aide à vivre joyeusement, dans l’attente éventuelle de l’autre Amour, celui avec son grand « A » et ses fracas symphoniques…

Aimons-nous donc, mais de toutes les façons, et dans toutes les positions, je veux dire dans toutes les situations du quotidien…

Et vous, quelle forme d’amour cultivez-vous le plus jour après jour ?


Illustration : l'amour sur le mur, par Toqué Frères.

PS : ce texte reprend ma chronique du 25 juin 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 








jeudi 29 août 2019

Silence, on vit !




Il y a toutes sortes de retraites de méditation, mais celles que je préfère, ce sont les retraites en silence : imaginez un peu, une semaine entière sans parler ; et bien sûr sans téléphone, ni musique. Rien ! Juste vivre et méditer, sans paroles à prononcer ou à écouter. Et vous savez quoi ? On s’aperçoit alors très vite que ce silence n’est pas une privation, mais une révélation. 

Exactement comme la nuit et le ciel étoilé. En plein jour, alors que le soleil brille et que le ciel est bleu, l’idée que tout cela puisse disparaître peut sembler attristante. Et pourtant, quand le soleil se couche, quand le ciel s’assombrit, et que la lune et les étoiles apparaissent, on comprend qu’on n’a pas forcément perdu au change. Eh bien le silence, c’est pareil, ce n’est pas juste un manque de bruit ou de parole, c’est un autre univers qui se révèle.

Il y a bien sûr tous les bouleversements intérieurs que nous apporte le silence, mais je n’en parlerai pas ici, je veux juste raconter la beauté du silence habité. Car le silence absolun’existe pas à l’état naturel, il serait angoissant et ennuyeux ; non, ce qu’on découvre, c’est ce dont parle Paul Valéry dans Tel Quel« Écoute ce bruit que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre… Plus rien. Ce rien est immense aux oreilles. » Ce rien, ou plutôt ce presque rien, c’est la rumeur tranquille de la nature : le vent dans les arbres, les chants d’oiseaux ou cris d’animaux... 

Ce silence habité nous offre un bain sonore apaisé, sans sons intenses, agressants ou continus. Et il y a aussiles bruits et chuchotements des environnements humains lorsqu’ils se font discrets : c’est par exemple le silence des monastères et des lieux de retraites méditatives : l’écho de nos pas, le son des objets que l’on utilise, le chuintement des paroles prononcées à voix basse… Comme le dit un autre écrivain, Christian Bobin, c’est «  le bruit que fait le monde lorsque je n’y suis pas ». 

D’ailleurs, si l’on cherche bien, on découvre vite que tous les poètes du monde l’ont chanté, ce silence… Ah, la voix du silence ! On le sent, tout au fond de nous, que c’est bon, que ça nous fait du bien, d’écouter le silence. Aujourd’hui, les recherches scientifiques démontrent les bénéfices sur notre cerveau, notre santé, de ces temps de calme offerts à nos oreilles et donc à tout notre corps.

Mais, alors même que l’on redécouvre ses immenses vertus, le silence est aujourd’hui en danger, plus que jamais. Tels des hordes de pucerons s’attaquant aux rosiers, la technologie et le mercantilisme semblent avoir décidé de dévorer et d’éradiquer le silence de notre quotidien.

En automne, les jardiniers des parcs publics ne balaient plus les feuilles mortes, ils les rabattent à grands coups de souffleuses ; en hiver, ce sont les tronçonneuses pour élaguer les arbres et les buissons ; au printemps, ce sont les tondeuses à gazon. Et en été, nous avons les couillons à moteur, qui ravagent le calme des lieux naturels à l’aide de leurs quads (en forêt), de leurs ULM (en montagne) et de leurs jet-skis (à la mer). 

Et puis, en tout temps et en tout lieu,  les couillons à sono ; c’est terrible, ces engins destinés à produire de la musique sans fatigue et sans talent : jadis, si un voisin décidait de chanter à tue-tête ou de jouer de la trompette, on pouvait patienter car on savait qu’il finirait par s’épuiser et s’arrêter de lui-même ; mais s’il décide aujourd’hui d’écouter sa musique très fort, rien ne l’épuisera que sa lassitude, votre intervention ou celle de la maréchaussée.

Résultat, le silence est devenu si rare, qu’il est aussi devenu chic et cher : entre autres luxes, c’est lui que font payer les hôtels haut de gamme de la chaîne Relais du Silence, et les salles d’attente de Classe Affairesdans les grands aéroports. C’est un triste destin pour un bienfait au départ gratuit et naturel. Mais je suis confiant, et je suis sûr que le droit au silence, si nécessaire à notre santé et notre créativité, va bientôt redevenir accessible à tous…

Et vous, vous allez les chercher où vos temps de silence régénérateurs et salvateurs ?

Illustration : le silence d'une ville, derrière un double vitrage (Genève, 2018).

PS : ce texte reprend ma chronique du 4 juin 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 




mercredi 12 juin 2019

Au marché


Ça se passe au marché, chez « ma » marchande de fruits et légumes.

Devant moi, une dame prend vraiment tout son temps : pour choisir, changer d’avis, interroger la vendeuse. Ignorant superbement la longue file d’attente qui se forme derrière elle. Ou savourant peut-être son pouvoir, comme me le suggéra plus tard un ami psychanalyste… 

En tout cas, la dame prend son temps jusqu’au dernier moment : elle insiste pour donner l’appoint, cherchant une à une ses petites pièces de monnaie dans le fond de son sac.

Pendant ce temps, dans la file, une autre dame s’agace, et s’en prend du coup aux tomates de l’étalage, dans lesquelles elle enfonce méthodiquement son index rageur, pour voir, je suppose, si elles sont mûres à sa guise.

Et moi aussi je commence à m’agacer un peu de tout ça, mais ma petite alarme intérieure s’allume alors, heureusement : « Bip ! L’option stress est-elle indispensable dans cette situation ? »

Non, évidemment. Je perçois que j’ai le choix. Pas le choix de la situation matérielle : je suis dans la file d’attente, et je n’ai pas l’intention de passer devant les deux dames en leur expliquant qu’elles sont stupides et que je n’ai pas de temps à perdre avec leurs névroses (en leur avouant que ma névrose à moi, c’est de ne pas aimer attendre). 

Mais j’ai le choix de mon attitude intérieure : je peux continuer de les surveiller et de m’agacer en ressassant des critiques à leur égard ; je peux aussi généraliser ces critiques au genre humains (« mon Dieu, que les gens sont chiants ! ») ; ou je peux décider qu’il y a vraiment, vraiment plus grave, choisir de respirer, de sourire, et de m’amuser de leurs manies, ou de m’en foutre et de regarder ailleurs, vers les fruits, les légumes, le marché, la vie, le ciel…

Je comprends à cet instant plein de choses. 

Que ce petit effort de ma part n’est pas seulement un exercice de gestion du stress mais de vision du monde. 

Que si je traverse cette histoire avec sourire et bienveillance, je renforcerai alors en moi une vision juste du monde : « il y a des choses graves et de choses pas graves, ne consacre pas une once d’énergie à ces dernières, et garde-la pour ce qui importe vraiment. » 

Que dans nos vies, tout compte, et que si je me sors intelligemment de cet instant, j’aurais mis en marche un logiciel qui m’aidera pour le reste de la journée, j’aurais fait fonctionner les bonnes voies neurales à dédier à la petite adversité, celles du recul et de l’humour.

Ça y est, la première dame s’en va en souriant, contente de ses choix. En voilà une au moins qui ne stresse pas à l’idée de provoquer une longue file derrière elle ; sans doute est-ce une force, et tant mieux pour elle ! La seconde va très vite : elle sait exactement quelles sont les tomates qu’elle désire, pour les avoir toutes palpées. 

C’est à mon tour, et je ne peux m’empêcher de rire intérieurement : que vais-je bien pouvoir faire, sans le vouloir,  pour agacer les autres clients qui attendent après moi ? 


Illustration : des radis du marché, pas du tout décidés à se laisser croquer, par Sabine Timm

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mai 2019.

mardi 11 juin 2019

Les linceuls n’ont pas de poches...



Je bavardais l’autre jour finances avec une de mes filles, la plus insouciante des trois, celle pour laquelle je me fais parfois du souci tant l’argent ne l’intéresse guère. Je m’efforçais de lui expliquer que c’était utile, parfois, de faire des économies, pour pouvoir financer des projets, partir en vacances, s’acheter un équipement de sport, ou juste faire face aux imprévus.

Elle m’écouta poliment, et me répondit : « Tu as sans doute raison, mais ça ne m’intéresse pas trop ces histoires… » Puis, histoire de me décourager définitivement de lui délivrer des cours d’économie domestique, elle m’asséna avec un grand sourire : « Et puis tu sais papa, les linceuls n’ont pas de poches ! »

Ça m’a coupé le sifflet ! Et au lieu de me désoler ou de m’agacer, cette réplique me bouscula comme une épiphanie, une révélation. Au lieu d’y entendre une expression d’inconséquence et d’insouciance, j’y entendais une forme de sagesse : « les linceuls n’ont pas de poches »… Mince alors ! C’est vrai, après tout…

Du coup, non seulement, je renonçai dans l’immédiat à poursuivre la discussion sur ce thème, mais surtout, dans les jours qui suivirent, je me mis à réfléchir sur mon propre rapport à l’argent, en comprenant que ma prudence et le souci d’avoir quelques économies - au cas où - était liée à monpassé et à monanxiété, et que, comme ma fille n’avait ni mon passé ni mon anxiété, il était donc logique qu’elle n’ait pas envie d’économiser. 

Mais mes réflexions ne s’arrêtèrent pas là. Je me remis à songer aussi, allez savoir pourquoi, à la période de ma vie de psychothérapeute où je faisais des thérapies de couple. Et au rôle que l’argent y jouait alors…

Tant que le couple s’aime, l’argent n’est le plus souvent qu’une source de frictions et de frottements bénins, le porte-monnaie est comme le tube de dentifrice. On se chamaille pour des trucs bêtes, parce que le conjoint ne referme jamais le tube de dentifrice après s’être brossé les dents, ou parce qu’il ne note jamais sur le talon du chéquier à quoi correspondait le chèque détaché. À ce détail d’ailleurs, vous voyez que mes dernières thérapies de couple datent d’il y a longtemps, du temps où l’on faisait des chèques en papier ! 

Mais ce qui m’impressionnait le plus, c’était le rôle de l’argent dans les divorces et les séparations ! C’est comme les infections en chirurgie : c’est de là que viennent toujours les ennuis, les complications, les surinfections de la plaie, ouverte par la séparation. Chacun se met alors à compter et recompter tout ce qu’il a donné et que l’autre n’a pas rendu ; tout ce qui se chiffre est soupesé, évalué ; et chacun réclame sèchement sa monnaie…

Une fois que le voile de l’amour s’est déchiré, tous les petits défauts, tous les petits détails que l’on tolérait chez l’autre, parce qu’on l’aimait, deviennent insupportables. Quand l’affection, et tout ce qui va avec elle – compréhension et pardon – se retire, alors les petits travers du conjoint deviennent de grandes névroses, et on se demande comment on a pu partager si longtemps la vie d’une personne aussi mesquine !

C’est l’horreur bien sûr pour ceux qui se séparent ; surtout pour eux... Mais aussi, un peu, pour le thérapeute, qui réalise que les carottes sont cuites depuis longtemps. Car souvent, on vient trop tard en thérapie, à minuit moins cinq avant l’explosion. Et les plaies d’argent sont alors devenues mortelles. 

On devrait sans doute proposer un conseil psychologico-budgétaire à chaque jeune couple ; mais ce ne serait pas très romantique, je le reconnais… 

Ou alors, offrir aux jeunes mariés ou pacsés, lors du passage à la mairie, un recueil d’aphorismes sur l’argent, où ils pourraient méditer ensemble, chaque soir, sur telle ou telle sentence, comme cette remarque d’Oscar Wilde : « Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie l’argent était la chose la plus importante ; maintenant que je suis vieux, je ne le crois plus, je le sais… »

Et vous, ces histoires d’argent dans vos relations sentimentales ou amicales, vous en tenez compte ? 


Illustration : un couple qui boude après un conflit de porte-monnaie ? (Mr and Mrs Andrews, par Thomas Gainsborough)

PS : ce texte reprend ma chronique du 7 mai 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 



jeudi 6 juin 2019

Garder ou jeter ?



C’est compliqué de jeter des objets qui ont compté pour nous, ou qui pourraient encore servir. C’est compliqué parce que, dans l’évolution de notre espèce, nous avons très longtemps été des nomades, très longtemps vécu dans des environnements où les objets étaient rares et précieux, utiles à notre survie, et où l’on ne jetait rien. C’est pour cela que notre vieux cerveau freine volontiers, instinctivement, au moment de jeter. 

Cela s’est encore aggravé lorsque les humains sont devenus sédentaires et que leurs nouvelles conditions de vie, dans des huttes et des maisons, leur ont permis de tout garder : d’abord les objets pratiques, pour la survie ; puis les objets esthétiques, pour le plaisir ; enfin, les objets ludiques, pour se distraire… 

Et puis, troisième étape, tout est amplifié et chamboulé aujourd’hui, à notre époque ultra matérialiste et ultra consumériste, qui sur-fabrique, bien au-delà de nos besoins, des objets qu’elle nous incite à acheter, puis jeter, puis racheter encore, pour jeter encore, etc. Ça peut nous rendre fous, entre achats compulsifs et accumulations maladives.

En psychiatrie, certains de nos patients souffrent ainsi de syllogomanie : ils sont dans l’impossibilité de jeter les objets, notamment dans le trouble obsessionnel-compulsif, le TOC. Ces patients accumulateurs ont du mal à se débarrasser de tout : vieilles revues, vieux vêtements, mais aussi bocaux et bouteilles vides, etc. C’est-à-dire pas seulement des objets chargés de souvenirs personnels, mais tout ce qui ne s’auto-détruit pas ! J’avais même un jour rencontré un patient qui avait les moyens, et envisageait d’acheter un château, afin de disposer de suffisamment de pièces pour tout garder et ne rien jeter !

Sans en arriver là, on peut retrouver chez pas mal d’entre nous (dont je fais partie) des formes atténuées de cette syllogomanie : ah ! la difficulté à jeter tous les dessins que nous ont offerts nos enfants, année après année, la peine à se débarrasser de vêtements démodés qu’on aime bien, de la collection de disques qu’on n’écoute plus, des cadeaux qu’on nous a offert avec amour, etc.

En général, on stocke ça dans un placard, jusqu’au jour où la réalité nous rattrape et nous contraint. Par exemple, quand on doit déménager, et décider alors ce qui va dans les cartons et ce qui part à la poubelle ! Ou quand on doit voyager, et choisir de mettre dans sa valise seulement ce qui est essentiel. Ses souliers par exemple ; en voyage, ça peut servir…

Oui, lorsqu’on voyage souvent, on se pose régulièrement cette question : de quoi ai-je vraiment besoin, à part de mes chaussures ? Car le but n’est pas seulement d’enlever l’inutile (tout peut être utile) mais de ne garder que l’essentiel.

Hélas, lorsqu’on reste chez soi, la tentation est grande de ne pas réfléchir, et de tout garder, restant ainsi prisonnier du passé ou du futur. 

Du passé, parce que ce n’est pas facile de se débarrasser d’objets qui racontent notre histoire, notre vie ; avant d’être un allègement, matériel et psychologique, jeter, c’est d’abord un déchirement. 

Mais ne pas jeter a aussi à voir avec le futur : quel cerveau humain, au moment fatidique, n’a jamais eu cette pensée : « ça pourrait servir un jour… » Mais notre vie, bien sûr, se déroule au présent, et les souvenirs, tout comme les prévisions, doivent l’enrichir sans l’alourdir.

Il y a d’ailleurs, heureusement, tout un tas de solutions, lorsqu’on a du mal à se débarrasser des objets du passé : l’une s’appelle le don, pour les objets pouvant servir à d’autres ; l’autre s’appelle la dématérialisation. Je ne parle pas la dématérialisation numérique, mais de la psychologique : on jette les objets, on garde les souvenirs. 

Et on se rappelle qu’un souvenir restera d’autant plus fort et vivant à notre esprit qu’on l’aura vécu en pleine conscience : en le savourant au lieu de le sur-photographier, par exemple. Et puis, on pense écologie : les souvenirs ont sur les objets de nombreux avantages : ils sont biodégradables, et embellissent avec le temps…

Et vous, vous jetez le cœur léger ?


Illustration : Moi, jeter un livre ? Jamais de la vie  !

PS : ce texte reprend ma chronique du 7 mai 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 



jeudi 23 mai 2019

La main dans le sac et le nez sur le portable




C’est une petite leçon de vie qui m’est arrivée il y a quelques temps, alors que je sortais d’une émission sur France Inter, un mardi matin. J’étais en train de marcher sur le parvis de la Maison de la Radio, et de me diriger vers mon scooter pour me rendre à Sainte-Anne.

Tout en marchant, je rallume mon portable et regarde mes messages. Ce n’est pas une bonne idée. Je ferais mieux de ne faire que marcher, respirer, regarder le ciel et le mouvement de la vie autour de moi, laisser reposer l’excitation de l’émission, etc. 

Mais bien sûr, ce jour-là, je me convainc que j’ai de bonnes raisons de le faire : voir si mon premier RV à l’hôpital ne s’est pas annulé, si j’ai reçu des réponses à quelques appels urgents, et autres justifications habituelles. Mais mon ange gardien veille sur moi et à décidé de m’adresser un rappel à l’ordre souriant.

Comme je marche penché sur mon portable, mais en relevant la tête de temps en temps pour ne heurter personne, je vois une dame, qui me regarde venir de loin, en rigolant et en me regardant bien droit dans les yeux. En me croisant, elle m’interpelle : « Alors monsieur André ! Ce n’est pas bien de faire ça ! » Elle est morte de rire... 

Je ne la connais pas mais je comprends que c’est une de mes lectrices. Elle m’a reconnu, et elle doit connaître aussi mes recommandations, généreusement dispensées dans mes livres, conférences et interventions dans les médias : « le téléphone portable est un engin merveilleux et diabolique, dont nous devons faire un usage contrôlé et modéré » ; « notre cerveau n’est pas conçu pour faire deux choses en même temps, on marche ou on regarde ses messages », etc.

En général, j’applique ces recommandations. Par souci de cohérence, et aussi parce que je me sens mieux en vivant ainsi. Mais de temps en temps, ma vigilance se relâche, comme ce matin, où je suis pris la main dans le sac !

La dame rit, et je rigole moi aussi. Je sens une petite envie réflexe de me justifier, d’expliquer que c’est exceptionnel, que je ne le fais jamais, que d’habitude… Mais non, je bloque mes mots juste avant qu’il ne sortent de ma bouche. Inutile, mieux vaut accepter la leçon de bon cœur. Je reconnais que j’ai tort, et je lui dis juste : « Je sais ! Merci, vous avez raison ! » 

Et je range mon téléphone dans ma besace. Tout ça pourra attendre. Le ciel est bleu, le soleil d’hiver brille de son mieux, la dame m’a fait sourire. Je ne me suis pas senti mal à l’aise avec sa remarque, juste gentiment rappelé à l’ordre. Elle a raison : durant ces quelques minutes de transition entre deux activités, je ferais mieux de simplement marcher, respirer, savourer, laisser tout ce que j’ai vécu durant l’émission se déposer doucement en moi, nourrir mon cœur et mon esprit.

Je continue vers mon scooter, avec un sentiment de gratitude pour cette lectrice anonyme, qui m’a gentiment poussé vers un peu plus d’intelligence et de cohérence. J’aime qu’on m’aide à progresser…

Illustration : scène de rue...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en février 2019.

mercredi 15 mai 2019

Sexe et bonheur



Vous connaissez le test de Rorschach ? Vous savez, on vous montre des feuilles avec des taches de formes variées mais ne représentant rien de précis, et on vous demande à chaque fois ce que ça vous inspire. 

Bon, alors justement, c’est l’histoire d’un psy qui fait passer un test de Rorschach à un de ses patients. À la première planche, le patient lui dit : « Ah ! Là, je vois une femme avec des gros seins ». À la seconde : « Ah ! Là, je vois un sexe en érection ». À la troisième : « C’est un homme et une femme en train de s’accoupler sauvagement ». À la quatrième : « Évident, c’est un clitoris de profil ».

Le psy n’en peut plus, range ses planches et lui dit : « Cher Monsieur, inutile de continuer ; le diagnostic est clair : vous êtes obsédé sexuel. » Et le patient, furieux, de répondre : « Moi, obsédé sexuel ? C’est vous qui avez un problème avec le sexe ! Vous n’arrêtez pas de me montrer des images pornographiques depuis tout à l’heure ! »

Sincèrement, parler de sexe ça n'est pas mon truc ! C’est peut-être une question d’âge ? Il ne faut pas oublier que je fais partie des personnes qui ont grandi dans une société où parler de ça, ça ne se faisait pas ; d’une génération qui a accompli une grande part de son éducation sentimentale et sexuelle au son des slows, ces morceaux de musique sentimentaux et langoureux qui permettaient de danser étroitement collés l’un à l’autre. Ça n’existe plus ces trucs là, non ? Quel dommage ! C’était fou, les slows, ça faisait quand même bien bouger les cœurs et tout le reste. 

Bref, le sexe, m’en occuper : oui, en parler : non. Je vais plutôt vous parler de bonheur, tiens, ou même de sexe et de bonheur. Voilà : que peut-on dire des rapports entre sexe et bonheur ?

D’abord, que certaines personnes n’ont pas besoin de sexe pour être heureuses, voire très heureuses : on en rencontre beaucoup par exemple dans les communautés religieuses, mais pas seulement. Que cela soit chez elles du refoulement, du renoncement, de la sublimation, ou tout simplement la priorité donnée à d’autres bonheurs qu’elles jugent plus importants, comme ceux de l’engagement social, artistique, religieux, elles peuvent être heureuses sans vie sexuelle. 

Puis, que ces rapports entre sexe et bonheur relèvent de multiples mécanismes. 

Bien sûr, le sexe offre du plaisir, un plaisir inné et nécessaire, que nous sommes biologiquement programmés pour ressentir, car il est indispensable à la survie de notre espèce. Si le sexe ne nous faisait pas plaisir, notre espèce disparaîtrait vite ! Pourquoi, en effet, se fatiguer à chercher un ou une partenaire ? Pourquoi faire des efforts pour le ou la convaincre de faire crac-crac ? Pourquoi se dépenser physiquement pendant l’accouplement, en gigotant dans tous les sens ? Quel intérêt à cette débauche d’énergie, s’il n’y a pas la récompense du plaisir ? Mieux vaut rester tranquille dans son coin, à regarder passer les nuages…

Mais comme tous les plaisirs, le sexe ne suffit pas à nous rendre heureux, il faut pour cela qu’il ait du sens. Du sens parce que nous avons avec notre partenaire d’autres liens que ceux du seul sexe ; du sens parce que nous savons savourer notre plaisir et en être ému, nous abandonner et ainsi amplifier ce plaisir animal et le voir se transformer en un sentiment de plénitude qui nous échappe et nous dépasse.

Un autre mécanisme important reliant sexe et bonheur est que l’activité sexuelle nous absorbe et mobilise en général toute notre attention. Dans une très intéressante et importante étude sur les liens entre attention et bien-être, une équipe de chercheurs avait montré que la sexualité était la seule activité humaine durant laquelle la plupart des personnes restaient totalement concentrées (au lieu de penser à autre chose ou de regarder l’écran de leur portable). Et que plus notre attention est stable, plus nous avons de chance de nous sentir heureux. C’est pourquoi, le sexe nous offre beaucoup plus de bonheur que nos smartphones. Je suppose que vous l’aviez remarqué. Mais avez-vous calculé votre ratio hebdomadaire entre temps de sexe et temps d’écran ? Allez, au boulot !

Au fait, et vous, vous parlez facilement de sexe avec vos proches ?


Illustration : Tristan et Iseut (Edmund Blair Leighton, 1902).

PS : ce texte reprend ma chronique du 23 avril 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 


jeudi 2 mai 2019

Ne vous laissez plus emmerder !




Il y a quelques années, nous avions écrit avec mon copain Muzo, dessinateur, un petit livre illustré sur les casse-pieds, leur psychologie et leurs comportements. Nous avions trouvé le titre parfait : « Ne vous laissez plus emmerder ! ». Hélas, notre éditeur de l’époque l’a refusé, le trouvant trop osé. Comme nous sommes de bons petits auteurs bien élevés, nous n’avions pas insisté ; dommage…

Mais avant de parler aujourd’hui des emmerdeurs, j’aimerais bien parler des bienveilleurs : vous savez, toutes les personnes bienveillantes, polies, respectueuses des règles : les propriétaires de chiens qui ramassent leurs crottes ou leur font faire dans le caniveau, les personnes qui tiennent la porte derrière elles, les automobilistes qui freinent pour laisser traverser en souriant les piétons dans les clous, les voyageurs qui passent leurs coup de téléphone depuis les plateformes des trains… Bref les humains sympas qui font tout pour ne pas casser les pieds aux autres, voire même pensent à les aider !

Ils sont majoritaires, heureusement. C’est grâce à eux que nos sociétés, que tous les groupes humains sont vivables et agréables. Mais on ne les repère pas, ils œuvrent  dans le silence et n’attirent pas notre attention. Comme dit le proverbe, « l’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse ». Et nous sommes plus choqués par un seul comportement incivique que par 10 attitudes de discret respect d’autrui. Ouvrons donc un peu mieux les yeux.

Bon, pour autant, les sagouins, et les comportements crétins, ça existe bel et bien. Les personnes qui mettent leur sono à fond sur la plage, les fumeurs qui cancérisent les poumons des non-fumeurs sur les terrasses de café au printemps, les conducteurs qui grillent la priorité ou ceux qui garent leur grosse voiture en double file devant la boulangerie… Ou pire encore, les agressifs, les irascibles qui vocifèrent et insultent quand on se trouve en travers de leur chemin, et si on rouspète. Alors, là on fait quoi ? On répond quoi par exemple à quelqu’un qui vient de nous crier : « Ta gueule ! » ?

Je l’avoue, je ne suis pas très doué pour rectifier les incivilités sur le vif, comme ça, dans la rue, sur les trottoirs, dans le train… J’ai toujours un peu tendance à laisser faire, à me dire que ce n’est pas très grave, que chacun est libre, et sera jugé tôt ou tard pour tout ça, ici-bas ou dans l’au-delà. Mais je sais que j’ai tort, et aussi que ma tolérance, c’est plutôt de la paresse.

Et je sais aussi que tout groupe humain a besoin de s’auto-réguler. Quand un de ses membres casse les pieds des autres ou enfreint une règle importante de savoir-vivre, il est logique qu’il soit remis en place, sans agressivité mais avec fermeté. Et il est important que tout le monde le fasse.

Les chrétiens ont pour cette démarche une belle expression : ils parlent de « correction fraternelle », pour désigner l’attitude que l’on doit avoir envers un de ses semblables qui vient à pécher. L’idéal de correction fraternelle laïque me plait beaucoup : aller tranquillement vers ceux qui transgressent en leur demandant de cesser. Sans les agresser : après tout, ça peut arriver à chacun d’être casse-pieds, ou de commettre une incivilité. Mais sans laisser passer : car si nous procédions tous, régulièrement, à de telles corrections fraternelles, nos quotidiens changeraient peut-être en bien. 

Et vous, vous faites quoi quand vous voyez quelqu’un doubler tout le monde dans la file d’attente de votre boulangerie après avoir garé son 4x4 en double file ?


Illustration : un poney mal garé dans la rue, merde alors ! (photo PRA)

PS : ce texte reprend ma chronique du 9 avril 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi.