jeudi 5 décembre 2019

Notre inépuisable besoin de bienveillance



Attention, attention : ceci est une chronique sur la bienveillance envers soi-même ! Je préviens, parce que sais que la bienveillance, il y a plein de gens que ça énerve. Je m’en fiche, c’est trop important pour ne pas en parler. Alors, si vous en avez marre de la psychologie positive, faites-vous du bien : changez de page, allez lire des choses plus méchantes, ça ne manque pas sur le Web…

Comment définir la bienveillance ? On pourrait dire que c’est essayer à chaque fois que possible d’adopter un regard, un discours ou une manière d’être qui font du bien aux autres : se montrer gentil et compréhensif, faire preuve d’écoute et de douceur, s’attacher à voir les bons côtés des gens plutôt que les mauvais, etc.

Pourquoi se montrer bienveillant ? « Marre de la dictature du bonheur, de la moraline et des bons sentiments ! » crient souvent les grincheuses et les grincheux.

Eh bien moi, je n’en ai pas marre de la bienveillance, jamais : quand je vois combien la vie n’est pas facile, quand je vois toutes les adversités, les souffrances et les maladies que chaque humain doit affronter, je sais que la bienveillance a encore de beaux jours devant elle, car elle est un besoin universel. 

Qui se réveille le matin en se disant « pourvu qu’on soit malveillant et méchant avec moi aujourd‘hui » ? Nos attentes, c’est plutôt d’espérer rencontrer des gens sympathiques et bienveillants. Nos attentes, c’est recevoir de l’amour plutôt que de la haine, de l’attention plutôt que de l’inattention, de la bienveillance plutôt que de l’indifférence.. Surtout quand on est seul, fragile, amoindri, malade…

Car quiconque a fait l’expérience de la maladie grave sait qu’il est fou de critiquer la bienveillance et la gentillesse : car en recevoir de la part de ses proches, des soignants, des inconnus que l’on croise, devient alors indispensable. La bienveillance ne nous guérit peut-être pas, à elle toute seule, mais elle rend l’expérience de la maladie moins destructrice et moins démoralisante.

Ça, c’est la bienveillance que les autres nous offrent, mais il y a aussi celle que nous nous devons à nous-même, celle que nous devons à notre corps, même malade, même défaillant, même décevant.

Souvent, lorsqu’on est malade, on ressent de l’agacement, de la colère contre soi, contre ce corps qui nous trahit, nous handicape, nous empêche d’agir, nous fait mal. Mais ces émotions négatives aggravent encore la situation, et amplifient la douleur. 

D’où des travaux de recherche sur les bienfaits de la bienveillance envers soi et son corps : accepter la souffrance, chercher à se faire du bien plutôt que des reproches, lâcher prise par rapport à tout ce que la maladie nous empêche de faire, et tourner au contraire son énergie vers la douceur et l’espérance du soulagement, ou de la guérison. 

Ce qu’on ferait en gros pour un proche ou un enfant, à qui on dirait : « ce n’est pas drôle d’être malade, mais c’est encore moins drôle d’être en colère contre la maladie, ou anxieux, ou désespéré ; ne t’en veux pas, prends soin de toi, accepte la maladie, accepte le repos, accepte les soins, et une part de tes souffrances reculera… »

C’est compliqué d’être malade dans nos modes de vie contemporains, où toutes nos activités sont planifiées, enchaînées, organisées, dans nos sociétés où il n’y a plus de place pour l’imprévu, et où la maladie est considérée comme une anomalie, parfois même comme un échec… 

La maladie, comme toute souffrance, est une malchance ; et, sauf pour les très grands veinards, elle est inévitable dans toute vie humaine. Alors autant ne pas s’infliger une double peine : à la peine de la maladie, ajouter la peine de la colère ou du désespoir, et celle du ressentiment contre soi.


Illustration : un petit être humain qui a besoin de bienveillance.

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 novembre 2019 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien vous Fasse.


jeudi 28 novembre 2019

Science et santé



« Désolé, docteur, mais je ne suis pas très motivé(e) pour prendre des corticoïdes (ou des antidépresseurs, ou des antibiotiques) ni pour me faire vacciner… ». Autrefois, les médecins rédigeaient des ordonnances (eh oui, c’est la même racine étymologique que donner des ordres), et les patients leur obéissaient. 

C’est de moins en moins le cas aujourd’hui.  

Cela agace certains soignants, qui s’insurgent parfois contre ces nouvelles générations de « consommateurs de soins ». 

Cela en réjouit d’autres, dont je suis, qui estiment que, même si ça nous complique un peu la vie (nous avons parfois vraiment besoin de prendre des corticoïdes, des antidépresseurs, des antibiotiques ou de nous faire vacciner) mieux vaut des patients informés et motivés que des patients passifs, non impliqués et simplement obéissants. La santé ne doit plus être seulement l’affaire des soignants, mais aussi celle des patients. Tout comme la démocratie ne doit plus être seulement l’affaire des politiques, mais aussi celle des citoyens.

Les patients ne sont pas devenus des « consommateurs de soins » seulement à cause de l’influence des médias, et des fake news du Web à propos de la santé. Un certain nombre de causes entremêlées ont transformé peu à peu leurs raisonnements et leurs comportements à propos de leur santé. J’en ai recensé au moins six…

Premièrement : la santé est devenue un sujet de plus en plus important à nos yeux. On s’en remettait autrefois à la fatalité ; ce n’est plus le cas. De plus en plus de personnes sont convaincues qu’elles peuvent faire quelque chose pour améliorer leur santé, et donc leur longévité et leur qualité de vie. Et elles ont raison : ce que nous faisons, mangeons, ressentons, ce que nous disons et nous répétons, tout cela joue un rôle et influence notre santé.

Deuxièmement : même si une forte tendance à déléguer existe dans nos sociétés, du moins quand on en a les moyens (payer une femme de ménage, une baby-sitter, un coach scolaire, un jardinier…), ce n’est pas le cas pour notre santé : nul ne peut s’en occuper à notre place ! La pratique de « comportements de santé » auto-produits (marcher, méditer, cuisiner…) va donc prendre une place croissante dans nos vies (et tant mieux si cela prend la place du temps passé devant les écrans !).

Troisièmement : les conceptions longtemps défendues par la médecine occidentale contemporaine (attendre que la maladie survienne et s’en occuper alors très vigoureusement) sont aujourd’hui considérées comme insuffisantes. Prévenir vaut mieux que guérir. Et en tout cas, il faut savoir prévenir ET guérir. La prévention, c’est plus souvent le rôle des patients, la guérison plus souvent celui des médecins.

Quatrièmement : de nombreuses, et très fréquentes, pathologies chroniques (hypertension artérielle, diabète de type II, maladies auto-immunes, etc.) sont sensibles aux modifications favorables de mode de vie (exercice physique, alimentation équilibrée, diminution du stress), qui dans de nombreux cas permettraient d’éviter le recours aux médicaments. 

Cinquièmement : nous disposons aujourd’hui d’une meilleure connaissance des limites des médicaments : les antidépresseurs ne guérissent que deux tiers des patients, et hélas de nombreux effets secondaires existent à peu près pour toutes les molécules ; certains de ces effets indésirables sont parfois supérieurs aux bénéfices attendus. D’où une plus grande prudence dans les prescriptions médicales, et une plus grande attention prêtée aux solutions « naturelles », pour remplacer les médicaments ou pour en prendre moins.

Sixièmement : des études scientifiques en nombre croissant sont justement en train de valider l’intérêt de formes de soins jadis considérées comme folkloriques ou peu efficaces. La méditation, le rôle de l’alimentation, la marche, le contact avec la nature, la phytothérapie, les émotions, le lien social : tous ces domaines sont l’objet de recherches convaincantes, montrant qu’il s’agit de démarches très bénéfiques pour notre santé, notre immunité, etc. 

Ce dernier point est décisif, légitimement. Il est celui qui fait peu à peu basculer les médecins et les soignants du côté du recours à ce qu’ils nomment désormais médecines complémentaires. Non pas « alternatives », car il ne s’agit pas de renoncer à la médecine occidentale moderne, qui garde tout son intérêt dans la plupart des pathologies aigues ou menaçantes, mais « complémentaires » : s’ajoutant à ce qui existe en matière de soins officiellement recommandés.

Cette validation scientifique reste importante. Car il y a tout de même, dans le champ des médecines traditionnelles et alternatives, nombre de zones d’ombre, et de démarches inefficaces ou ne reposant sur aucune donnée sérieuse. Ce n’est pas forcément une raison pour les interdire (les preuves viendront peut-être un jour) mais c’en est une pour prévenir les patients, par une mention telle que : « à ce jour, aucune étude scientifique rigoureuse n’a montré l’efficacité de ce produit / cette méthode ». À chacun(e) ensuite de faire son choix ! 

Dans cette optique, il est important que le monde de la science ne soit pas rejetant, mais accueillant, et plutôt dans la démarche que je nomme « scepticisme bienveillant » : ne rien rejeter a priori, mais ne rien gober sans données… Ne pas forcément exiger des preuves irréfutables, mais demander au moins un faisceau d’indices encourageants. Comme ceux qui existaient au tout début en faveur de la méditation, et qui peu à peu se sont considérablement enrichis, jusqu’à la reconnaissance officielle dont elle bénéficie aujourd’hui.

Les pratiques de santé de demain s’appuieront forcément sur des évaluations scientifiques. Mais elles relèveront, tout aussi forcément, d’une démarche écologique. Elles s’appuieront sur les ressources de l’esprit et du corps : les pouvoirs d’auto-guérison et d’autoréparation. Elles s’appuieront aussi sur les ressources de la nature : mieux utiliser les plantes, notamment pour les soins du quotidien. Elles s’appuieront enfin sur les aptitudes léguées par l’évolution de notre espèce au travers des millénaires : nous sommes équipés pour jeûner, marcher, aimer ; et nous livrer à ces activités fait du bien à toute notre personne, corps et esprit. 

Tradition et intuition nous le chuchotaient, la science nous le confirme. Qu’attendons-nous de plus ?


Illustration : il n'est pas sûr que nos lointains ancêtres aient bénéficié d'une meilleure santé que nous, la médecine préhistorique n'était pas ultra-performante. Mais leur style de vie (exercice physique, peu de viande, pas de sucres, lien permanent avec la nature...) était sans doute plus sain que le nôtre.

PS : cet article a été publié dans la revue (disparue, hélas) Sens & Santé, en été 2018.




jeudi 21 novembre 2019

Personnalités toxiques




Le monde est divers et varié, comment pourrait-on s’y ennuyer ? Prenez les humains, par exemple, et parmi eux les casse-pieds… 

Il y a les les auto-centrés, qui vous racontent tout d’eux mais ne vous posent jamais la moindre question sur vous. 

Il y a les narcissiques, qui vous font à chaque rencontre l’étalage de leurs compétences et de leurs succès, et qui commencent toutes leurs phrases par « eh bien moi je… ». 

Il y a les négativistes qui commencent les leurs, de phrases, par « oui, mais… non ! » 

Les plaintifs qui vous considèrent comme un réceptacle à jérémiades. 

Les gros lourds qui insistent, les raconteurs inlassables de blagues et d’histoires, qui embolisent et neutralisent toute forme de conversation intéressante…

Le monde des casse-pieds est comme celui des insectes : d’une diversité infinie ! Et comme les insectes, les observer et les étudier est quelque chose de très intéressant ; et de très utile. Ne serait-ce que pour savoir s’en défendre, lorsque ces casse-pieds deviennent des personnalités toxiques, susceptibles de nous faire souffrir ou parfois même de nous détruire.

Mais ce qui est aussi très intéressant et très utile, c’est de nous observer nous-même, face à eux. Par exemple, observer nos manières de nous comporter avec eux, qui oscillent selon les moments, selon qu’on soit en forme ou non.

Dans nos bons jours, quand on a bien dormi et qu’on est de bonne humeur, nous avons l’envie de les comprendre, et la capacité d’avoir de la compassion pour eux. Nous pouvons nous  rappeler cette belle phrase de Christian Bobin : « Quelle que soit la personne que tu regardes, sache qu’elle a déjà plusieurs fois traversé l’enfer. » Nous pouvons nous souvenir du mot de Socrate, disant « nul n’est méchant volontairement », et nous convaindre que cela s’applique aussi, sans doute, aux casse-pieds.

Mais dans nos mauvais jours, quand on a déjà notre lot de soucis et d’ennuis, ce n’est plus l’envie de les comprendre qui nous habite, mais celle de les fuir ou de leur remonter les bretelles. Parfois même, l’envie de les voir disparaître à jamais de notre univers…

Alors, face aux gens toxiques, avant d’être exaspérés ou épuisés, avant d'en arriver au pire et de nous dire « J's'rai content quand il s'ra mort » , songeons à nous poser les bonnes questions.

Certes, le « pourquoi ? » compte. Pourquoi les personnalités toxiques sont-elles toxiques ? Que s’est-il passé dans leur passé ? Le casse-pieds nous fait du mal parce qu’il va mal, c’est clair. C’est toujours bien de le comprendre et d’en tenir compte. Mais c’est aussi risqué si on en reste là : pourquoi supporter un pervers comme conjoint, au prétexte qu’il a eu une enfance malheureuse ?

Alors, après le « pourquoi est-il comme ça ? » vient le temps du « comment ? ». Comment se fait-il que rien ne change ? Comment raisonnent les personnalités toxiques ? Comment les transformer ou comment s’en protéger ? Comment faire, tout simplement…

Il y a de nombreuses options, que l’on peut résumer en 4 grandes directions : 

On peut entreprendre de les aider à changer leur personnalité. De l’avis général, mieux vaut laisser ce travail difficile aux thérapeutes.

On peut, ce qui est plus réaliste, s’occuper de changer leurs comportements problèmes avec nous. Leur signaler que ces comportements nous dérangent et ouvrir le dialogue à ce propos. C’est déjà un chantier ambitieux, qui requiert beaucoup de ténacité et d’affirmation de soi.

On peut aussi préférer la protection de soi, et s’attacher à les tenir à distance et à s’en écarter, chaque fois que c’est possible.

 Enfin, il y a ce à quoi on pense moins souvent : on peut s’inspirer des casse-pieds ! 

Oui, s’en inspirer ! Les personnalités toxiques sont de très bons contre-modèles. Si quelqu’un nous agace, une bonne idée est de bien l’observer pour chercher à lui ressembler… le moins possible ! Et donc commencer par chercher en quoi, sans nous en rendre compte, nous lui ressemblons – peut-être - un peu ! 

Comme l’écrit cruellement La Rochefoucauld : « Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer chez autrui. » Voilà au moins un service que ceux qui nous dérangent peuvent nous rendre…

Et vous, ils vous inspirent et vous aident à progresser, les casse-pieds et autres personnalités toxiques de votre quotidien ?


Illustration : tirée de notre manuel de survie "Je résiste aux personnalités toxiques".

PS : ce texte reprend ma chronique du 5 novembre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi.

lundi 28 octobre 2019

Douleur et souffrance




Parmi les grands enjeux de toute vie humaine, il y a la traversée de la souffrance. Au fond, vivre n’est pas toujours un truc très gai :  vivre, c’est naître, souffrir et puis mourir. « Ici-bas, la douleur à la douleur s’enchaîne / Le jour succède au jour, et la peine à la peine » nous explique joyeusement Lamartine dans ses Méditations.

Bon, heureusement qu’entre les moments de souffrance il y a aussi les moments de bonheur et de bien-être, qui rendent l’ensemble supportable ! Mais savoir affronter et traverser les inévitables souffrances de toute vie humaine reste un enjeu important. Dans ce domaine, notre marge de manœuvre est limitée, mais bien réelle. Pour cela, on fait souvent, par exemple, une distinction pédagogique entre douleur et souffrance. 

La douleur, c’est l’ensemble des phénomènes physiques ou matériels à l’origine de nos maux, c’est le réel qui nous fait mal : une blessure ou un dysfonctionnement de notre corps, une maladie, un deuil, un divorce, une adversité concrète ; nous n’inventons alors rien, les sources de la douleur sont bien là, en nous ou autour de nous. Souvent, nous ne pouvons pas grand-chose sur la douleur. En tout cas, nous pouvons rarement la supprimer comme ça, d’un coup.

La souffrance, c’est l’impact sur nous de la douleur, c’est la place qu’elle prend dans notre tête, dans notre vie.  La souffrance, finalement, c’est ce que notre esprit fait de la douleur.

Avant de continuer sur mon discours psychologique, je voudrais rappeler une vérité médicale simple : quand la douleur est violente, douleur physique ou douleur morale, les médicaments sont les bienvenus ! Que l’on soit migraineux ou cancéreux, rhumatisant ou agonisant, il est toujours légitime de soulager la douleur ainsi. Mais les médicaments ne sont pas la seule et unique réponse possible. 

C’est pourquoi la réflexion sur l’art et la manière d’affronter la douleur en limitant nos souffrances a toujours préoccupé les humains. Choisir la bonne attitude pour traverser les souffrances est ainsi un des fondements du bouddhisme ; savoir leur trouver un sens, est un de ceux du christianisme. Et la psychologie s’attache elle aussi, de son mieux, à aider les patients à ne pas se laisser dominer et asservir par leurs souffrances. 

Dans la méditation, par exemple, de nombreux exercices sont destinés à nous entraîner à ne pas laisser toute notre attention se focaliser et se rétrécir sur la seule douleur, et à entraîner notre esprit à ne pas se laisser embarquer par des pensées et des émotions à propos de la douleur.

Toutes les études le confirment : l’apprentissage de la méditation aide à « mieux souffrir » lorsque les douleurs arrivent : « mieux souffrir », c’est-à-dire limiter l’envahissement, l’omniprésence et la dictature de la souffrance. C’est ce que rappelle la philosophe Simone Weil : « Ne pas chercher à ne pas souffrir, mais à ne pas être altéré par la souffrance. » 

Je sais, ce n’est pas facile, et rien de plus irritant que les professeurs de douleur qui nous invitent à relativiser, parce que c’est comme ça, parce qu’on n’est pas le seul dans ce cas, etc. Vous connaissez la formule assassine de La Rochefoucauld : « On a toujours assez de force pour supporter les maux d’autrui. » On aimerait bien les voir alors, ces bons conseilleurs, prendre notre place et notre souffrance, et nous faire une petite démonstration de leur savoir-faire ! 

Face à la douleur, chacune et chacun fait qu’il peut, comme il peut ! Mais chacun fait aussi ce qu’il a appris à faire, d’où l’importance de proposer des approches psychologiques de nature à aider nos patients à moins souffrir. En les laissant libres de se tourner ou non vers ces dernières…

Et vous, quand vous avez très mal à la tête, c’est médicament ou méditation ?

Illustration : " je te dis que j'ai mal, tu es bouché ou quoi ?! " 

PS : ce texte reprend ma chronique du 15 octobre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous fasse d'Ali Rebeihi.








vendredi 25 octobre 2019

Inégalité et Santé




C’est un souvenir ancien, tenace, de mes études de médecine. J’étais externe dans un service de pédiatrie et j’avais sympathisé avec une petite patiente atteinte de leucémie, avec qui je bavardais chaque matin. Un jour, découragée par la maladie, fatiguée des examens répétés, des complications des traitements, elle me confia : « j’en ai marre d’être toujours malade ! pourquoi je n’ai pas de chance, moi ? ». 

Je me souviens d’avoir marqué un temps d’arrêt avant de lui répondre, et de l’encourager de mon mieux. Avec, à cet instant, le sentiment d’une injustice poignante : effectivement, pourquoi elle ? Pourquoi d’autres enfants profitaient-ils de leur enfance, au même instant, avec insouciance ? Et d’autres adultes, de leur vie ?

Cette question des inégalités me tourmente depuis toujours, comme humain (à propos des inégalités dans la société) et comme médecin (à propos des inégalités dans la santé). Tous les humains sont différents : grands ou petits, blonds ou bruns, peaux sombres ou peaux claires, musclés ou maigrichons, etc. Mais certaines différences sont des inégalités, lorsqu’elles concernent des domaines où il existe clairement un mieux et un moins bien : le bonheur et la santé en sont deux exemples majeurs.

D’où vient la bonne santé ? Elle relève en partie de facteurs génétiques, expliquant par exemple la longévité : l’autre jour, mon dentiste m’annonçait fièrement que sa mère âgée de 93 ans voyageait encore dans toute l’Europe, et que son père était mort à 100 ans, « plutôt en forme ». Cette chance génétique explique que certains humains bénéficient d’une santé qui apparaît parfois « imméritée » : il existe ainsi des personnes qui fument depuis toujours sans être touchées par le cancer (alors qu’il existe des cancers pulmonaires chez des non-fumeurs), etc.

 La santé relève aussi des événements et modes de vie de l’enfance : avoir eu des parents prenant soin de nous est un facteur protecteur important pour la santé d’un adulte. S’ils vérifiaient que nos dents étaient bien brossées et ne nous gavaient pas de sucreries, ils protégeaient notre santé dentaire, etc. De même un environnement affectif sécurisant est un facteur protecteur démontré pour la bonne santé du futur adulte.

Donc, si j’hérite des bons gênes et de la bonne famille, mes chances d’être en meilleure santé sont nettement augmentées, sans que j’aie à produire le moindre effort. On peut alors, si on n’a pas eu la chance de recevoir ces bonnes cartes, éprouver un sentiment d’injustice. De découragement aussi ? Pas forcément, car fort heureusement, nous disposons d’une relative marge de manœuvre, même devenus adultes. 

Depuis plusieurs années, les études scientifiques se sont multipliées pour mettre en évidence comment certaines attitudes quotidiennes et certains styles de vie exercent un rôle protecteur sur notre santé. On dispose aujourd’hui de travaux convaincants montrant les bienfaits d’une activité physique régulière (pas forcément un sport intensif), d’une alimentation équilibrée (privilégiant les fruits et les légumes), de liens sociaux épanouissants (famille, amis, connaissances), de la pratique de la méditation ou de disciplines proches (yoga, sophrologie, etc.). 

Et il ne s’agit pas seulement du bien que ces activités nous offrent moralement, en nous procurant des émotions agréables. Mais d’un effet biologique ! L’activité physique diminue le niveau d’inflammation présent dans notre corps ; les émotions agréables et la méditation freinent le vieillissement cellulaire en stimulant la sécrétion de télomérase, une petite enzyme réparatrice de nos chromosomes ; les fruits et légumes sont très riches – entre autres - en antioxydants, bénéfiques à la santé de nos cellules, etc.

Les recherches actuelles montrent aussi un possible effet « épigénétique » favorable de ces mêmes habitudes de vie : elles permettent de rendre inactifs de nombreux gênes induisant stress ou inflammation, elles ralentissent ce qu’on appelle l’« horloge épigénétique » (une sélection de marqueurs biologiques de vieillissement de l’ADN). Ces données sont très réconfortantes, quant à la possibilité offerte à chaque adulte de réparer une partie des inégalités liées à la génétique familiale et à l’enfance. 

On ne sait pas clairement jusqu’où peut aller cette réparation : rattrapage partiel ou effacement complet ? Ni si les effets en sont transitoires (seulement tant qu’on fait les efforts) ou s’il existe un « effet cliquet » possible (maintien définitif ou durable des bénéfices après un temps prolongé d’efforts) ? 

En tout cas, on sait aujourd’hui ce qui va dans le sens d’une bonne santé. Ces modifications de style de vie sont bénéfiques pour tout le monde. Mais elles sont indispensables pour les personnes fragiles ou malades ! Du moins celles d’entre elles qui veulent ou peuvent s’impliquer personnellement dans leur santé.

Il semble important aussi de cultiver une vision lucide de la santé : pas de perfectionnisme ! On est le plus souvent contraint de renoncer à une santé parfaite et idéale (celle dont jouissent certaines personnes chanceuses), mais on peut toujours s’attacher à cultiver et savourer la meilleure santé possible dans son propre cas. Autrement dit, ne pas se comparer aux autres, ou pas trop, ou pas trop souvent ; et seulement, alors, pour s’inspirer de leurs bonnes habitudes. L’envie, le découragement, le ressentiment sont des émotions néfastes pour la santé, en plus d’être des états d’âme douloureux !

Et puis, il y a les devoirs des personnes en bonne santé. En tant que médecin, je suis souvent agacé lorsque ceux qui vont bien se permettent de juger ceux qui sont malades : « c’est dans la tête ; il se plaint tout de même beaucoup ; elle doit aimer aller chez les médecins… » C’est aussi révoltant que lorsque les riches critiquent les pauvres. Or, il existe des devoirs liés à la richesse, qu’elle concerne la fortune ou la santé : ces devoirs sont d’une part l’humilité et la discrétion (ne pas offenser les autres, et surtout les « pauvres », par l’étalage de ses chances) ; et d’autre part, le partage, la générosité, la redistribution. 

On voit bien ce que cela signifie pour de l’argent. Mais redistribuer sa santé ? C’est très simple : si on est en bonne santé (ou durant les périodes où cela nous est offert par la vie), donner du soutien, de l’affection, du respect à celles et ceux qui sont malades ; le cas échéant, leur offrir des conseils  de santé prudents et bien dosés, sans rien imposer, ni se mettre en avant. La République Française a pour devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Pour corriger les inégalités, la fraternité est un pas précieux et important…


Illustration : se reposer pour résister les vents contraires et violents de l'adversité... (
photo de Pieter Hugo).

PS : cet article a été précédemment publié dans la revue Sens & Santé en mai 2018.



jeudi 17 octobre 2019

Plus vieux, plus heureux ?




« Le plaisir peut s’appuyer sur l’illusion, mais le bonheur repose sur la vérité. » C’est de Chamfort – le moraliste, pas le chanteur - et ça s’applique parfaitement à notre sujet du jour. « Plus vieux, plus heureux » : ça réjouit tout le monde d’entendre ça, mais… est-ce la vérité ?

Eh bien, oui, apparemment, d’après la plupart des données chiffrées dont nous disposons, c’est plutôt vrai ; en tout cas en Occident, et dans la tranche des personnes de 50 à 70 ans. Dans cette période-là, une majorité d’entre nous vit ses années les plus heureuses, les plus épanouies, les plus apaisées.

Paradoxal, tout de même ! Alors que le corps vieillit, que les rides apparaissent, que les cheveux blanchissent ou s’éclaircissent, qu’on a de plus en plus souvent mal quelque part, comment fait-on pour se sentir tout de même plus heureux à 60 ans qu’à 20 ou 40 ? 

Peut-être justement à cause de cela, – ou plutôt grâce à cela, grâce à toutes ces adversités et ces rappels à l’ordre : à partir de 50 ans, on finit par comprendre… Comprendre que notre vie et notre corps ne seront pas éternels. Par comprendre que le bonheur, ce n’est pas pour demain, mais pour aujourd’hui, que c’est maintenant ou jamais. On le savait avant, bien sûr, quand on était plus jeune ; mais on le savait seulement dans sa tête. Là on le sait dans son corps : premières limitations physiques, premières maladies chroniques, premiers amis de notre génération qui meurent... 

Impossible alors de continuer à fermer les yeux et de se croire immortel, on le sent bien, que le compte à rebours a commencé. 

À ce moment, on utilise enfin son expérience de la vie : on comprend qu’il faut éviter les souffrances inutiles et se contenter d’affronter celle que le destin nous envoie, sans en rajouter ; on comprend qu’il faut savourer tous les bonheurs, même les tout petits, même les imparfaits, même les incomplets, même quand on a mal dormi, même quand il fait gris…

On se rapproche aussi ce qui compte vraiment dans la vie : ce n’est pas le statut social ni l’apparence physique. Les chemins du bonheur ne passent pas par la chirurgie esthétique ou l’épaississement du compte en banque. Ce qui compte, c’est l’amour ! Les amoureux vivent plus heureux, qu’il s’agisse d’amour de la vie ou d’amour des humains, d’amour des copains ou d’amour du conjoint. Écoutez ce qu’en dit le vieux sage du Sud-Ouest, Marcel-Jean-Pierre-Balthazar Miramon

La vérité, sincèrement, c’est que vieillir, ce n’est pas une chance. Qui signerait pour prendre tout de suite 10 ans de plus ? Mais vous connaissez le bon mot de Woody Allen : « vieillir reste à ce jour le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne pas mourir. » C’est le principal avantage qu’on peut reconnaître au passage des années : préfère-t-on être vieux ou mort ?

Vieillir, ce n’est pas une chance, donc, mais avoir vécu, oui, et continuer de vivre, oui encore ! Et ce simple constat nous montre la direction à donner à nos efforts : inutile de vouloir à tout prix rester jeune !C’est mauvais signe ! Vous connaissez le bon mot de Jules Renard, dans son Journal : « La vieillesse, c’est quand on commence à se dire : “Je ne me suis jamais senti aussi jeune“ ».

Mais souhaiter bien vieillir, oui ! Cultiver son amour de la vie, oui ! Aimer la vie, malgré tous les soucis du corps, malgré les deuils, malgré les soucis, oui ! 

Regardons tout autour de nous les modèles inspirants de vieillissement heureux : ne pas se plaindre, ne pas comparer, ne pas glorifier le passé, ne pas donner de conseils non demandés. Rire, aller vers les plus jeunes, les écouter sans s’incruster. Etre gai et léger. Se réjouir chaque matin d’être toujours là, et se réjouir chaque soir de s’y trouver encore ! 

Voilà le programme, le seul et l’unique, pour rendre vraie la maxime « plus vieux, plus heureux ». 

Au fait, et vous, vous le sentez comment votre vieillissement ?


Illustration : de vieux objets, beaux et heureux d'avoir eu une belle vie utile.

PS : ce texte reprend ma chronique du 1er octobre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 



lundi 7 octobre 2019

Jungle, guerre et paix



Ça se passe très exactement le matin du 13 juillet. Je suis en train d’écrire à mon bureau, et je me suis levé pour me détendre quelques minutes, me dégourdir les jambes et m’aérer l’esprit. J’en profite pour regarder par la fenêtre le beau ciel bleu, les immeubles, les jardins... C’est là que je vois la bête.

Un chat roux et blanc, que je croise souvent dans notre quartier, est juché sur un petit auvent qui surplombe la porte d’entrée de la maison des voisins. Il est tapi comme un fauve à l’affut. Quasi-immobile, juste parcouru de petits frétillements de plaisir et de concentration, qui agitent doucement les muscles de ses épaules et de sa queue. Il observe le voisin qui sort de chez lui, et qui s’est retourné pour parler à sa femme. Bien sûr, il n’a pas vu le chat, il ne sait pas qu’un petit fauve le guette. 

J’ai une vision : je me dis que si nous étions quelque part en Inde ou en Orient, si le chat était un tigre, il aurait exactement la même gestuelle, la même prudence, la même patiente excitation ; mais qu’au meilleur moment, il bondirait sur le voisin pour le dévorer. Là, le chat se contente d’observer, de réfléchir peut-être. Se demande-t-il si cette grosse proie est à sa portée ? 

Puis le voisin s’éloigne, sans savoir à quoi il a échappé, et le chat se redresse, relève la tête et s’apprête à repartir vers d’autres aventures.

Tout à coup, tonnerre et fracas résonnent dans le ciel : des vagues d’avions militaires passent au-dessus de chez nous, en escadrille, préparant la parade du 14 juillet prévue le lendemain. Le bruit est assourdissant, effrayant. Alors que nous sommes en paix, qu’il s’agit de notre armée, qu’il n’y a pas de bombardement, ces sons stridents et violents, porteurs de menaces, font presque peur. 

J’ai une autre vision : je pense à la vraie guerre, en Syrie, en Lybie, au Yémen, partout ailleurs. A la vraie peur que doivent déclencher, à cet instant, les mêmes bruits pour d’autres humains, qui savent que des bombardements vont suivre.

Les avions tournent encore dans le ciel, puis s’éloignent. Le fracas de leurs réacteurs disparaît, le silence revient, les oiseaux osent se remettre à chanter. Je ne sais pas où s’est enfui le chat. Il a du avoir une sacrée trouille lui aussi.

En quelques minutes, des images de violence – jungle, guerre – ont fait irruption à mon esprit. Elles m’ont rappelé qu’à chaque instant la peur et la mort planent sur cette Terre. Je ne sais pas quoi faire de ces pensées, de ces émotions. Je me dis platement : « n’oublie jamais tes chances, n’abandonne jamais tes frères humains moins bien lotis ». 

Je respire l’air tiède de l’été, je me demande quel geste concret accomplir. Respire encore, frangin, respire, tu vas bien trouver que faire et que donner… 


Illustration : Fauve à l'affût...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2019.

jeudi 26 septembre 2019

S’éveiller en chantant ?




Il y a toutes sortes d’inégalités qui frappent les humains : richesse, beauté, intelligence et bien d’autres. Mais les plus cruelles, à mes yeux de médecin, sont les inégalités en matière de santé : certains peuvent fumer jusqu’à 100 ans car ils ont les bons gênes, tandis que d’autres, malgré une vie plus que saine, meurent à 30 ans. 

Et c’est la même chose en terme de santé mentale : parmi les humains il y a des résilients absolus, que rien en peut abattre, mais aussi des ultra-fragiles, brisés par toutes les adversités. 

Certains (dont je suis) doivent souvent faire des efforts pour activer leur logiciel de bonne humeur, dès le matin et tout au long de la journée ; et d’autres n’en ont aucun besoin, comme Montesquieu par exemple, dont voici un extrait de l’autoportrait : « Je m’éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m’éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engourdissement m’empêche de faire des réflexions. » 

Quel veinard, ce Montesquieu ! Et il n’est pas le seul

Bon, et quand on ne fait pas partie de ces chanceux, chez qui le logiciel de joie de vivre a été livré de série dès la naissance ? Quand on en arrive à souffrir de maladie dépressive, et à tomber au fond du trou ? 

Dans ces cas-là, les antidépresseurs sont une bénédiction : lorsqu’ils marchent (seulement dans 2/3 des cas, hélas) ils sont à même de considérablement alléger les souffrances dépressives, et de permettre aux patients de refaire des efforts au quotidien. 

Mais les antidépresseurs, aussi précieux qu’ils soient parfois, ne représentent pas une solution parfaite : ils peuvent entraîner des effets secondaires gênants, et ne sont pas satisfaisants pour l’image que les patients ont alors d’eux-mêmes : ce n’est pas valorisant de s’appuyer sur une béquille chimique. Et même lorsqu’ils marchent bien et sont bien supportés, tôt ou tard va se poser la question de leur arrêt. Par quoi les remplacer alors ?

C’est pour cela qu’il est recommandé d’associer dès le début les antidépresseurs à une psychothérapie, et d’éviter les « prescriptions orphelines », sans accompagnement psychologique, ni remise en question de ses habitudes de pensée.

Mais les soignants sont en train d’acquérir la conviction qu’il faut modifier non seulement ses habitudes de pensée, mais aussi ses habitudes de vie, concrètement, au quotidien. De plus en plus d’études montrent ainsi le rôle protecteur de la méditation, de l’exercice physique, du soutien social, des émotions positives… pour prendre le relais des antidépresseurs (et peut-être même pour les éviter dans les cas les moins sévères).

Et l’attitude la plus recommandable pourrait bien être alors non pas de les arrêter comme ça d’un coup, ce qui est déconseillé, mais de les diminuer peu à peu, une fois qu’on a changé durablement son mode de vie selon les directions que je viens d’évoquer…

Voilà, vous l’aurez compris, en tant que médecin, je suis favorable au bon usage des antidépresseurs : ils sont comme la bouée qu’on jette à une personne en train de noyer ; ce n’est pas le moment alors de lui apprendre à nager, mais de sauver sa peau. Ce n’est qu’une fois remontée à bord, qu’on peut l’aider ensuite à modifier ses façons de vivre et de pensée, pour qu’elle puisse un jour se rejeter à l’eau sans bouée, et affronter les inévitables douleurs et adversités survenant dans toute vie humaine.

C’est alors, et alors seulement, une fois qu’ils sont guéris, que les patients peuvent éventuellement tirer les enseignements de leur dépression, sans embellir l’histoire, comme le font souvent les personnes qui n’ont jamais été déprimées, avec des phrases du genre « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». 

Tu parles ! ce qui ne nous tue pas peut aussi nous rendre éclopé à vie… Je préfère ce que disait Cioran :« Sur le plan spirituel, toute douleur est une chance ; sur le plan spirituel seulement… »

Et vous, vous les surmontez comment vos moments de déprime ? Jogging ou Prozac ?


Illustration : si votre ciel mental ressemble à ça, le matin, c'est bon signe ! (Le Croisic, automne 2019, merci Dominique !).

PS : ce texte reprend ma chronique du 10 septembre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 






jeudi 12 septembre 2019

Chien de moi-même




« Marcher dans une forêt entre deux haies de fougères transfigurées par l’automne, c’est cela un triomphe. Que sont à côté suffrages et ovations ? » Cioran, penseur réputé pour son nihilisme, n’aimait rien plus que de longues marches dans la nature, qu’il s’agisse de campagnes ou de forêts, où il puisait vraisemblablement inspiration et réconfort. 

L’autre jour, en bavardant avec une amie, je lui expliquais que j’avais besoin d’aller marcher tous les jours dans le vert, de me balader une heure, comme ça, sans but, pour faire du bien à mon corps et nettoyer mon esprit. Et que je ne refusais jamais une proposition de promenade avec des amis. Mon amie en riait, en me racontait qu’elle était obligée de faire la même chose plusieurs fois par jour, mais pour balader son chien. 

Et je songeais alors que ce qu’elle faisait pour son chien, ça me faisait du bien le faire pour moi : que j‘étais dans l’histoire à la fois le maître et le chien. Le chien de moi-même : une moitié infatigable et toujours prête à sortir faire un tour ; une moitié parfois plus paresseuse et rapide à trouver des arguments pour rester dedans (trop froid, trop chaud, trop nuit, un peu grippé, fatigué, trop de choses à faire…).

Mais c’est toujours le chien en moi qui gagne : ni la pluie ni le mauvais temps ne me dissuadent jamais ; simplement, je m’équipe en conséquence. Et les promenades, dans les bois ou sur les plages, lorsqu’elles ont lieu sous la pluie, ont ceci de savoureux qu’on y est seul, que les odeurs y prennent une note particulière et différente de ce que l’on renifle par temps sec : un plaisir supplémentaire !

Depuis quelques années, lors de mes marches dans les bois, je croise de plus en plus de grands troupeaux de chiens, accompagnés d’un ou deux dog-sitters, souvent des femmes. Ces bandes sont sympathiques et amusantes : les chiens ont de bonnes têtes, appartiennent à des races incroyablement variées, ont des comportements sociaux très différents, entre les leaders et les suiveurs, les autonomes et les dépendants ; leur joie d’être ensemble à galoper et renifler dans la nature fait plaisir à voir.  

Mais par ailleurs, les croiser ne me réjouit pas pleinement : leurs accompagnatrices hurlent et braillent régulièrement pour les rappeler à l’ordre, c’est moins agréable à entendre que les chants d’oiseaux. Et puis leur présence est un symptôme : leurs maîtres les ont achetés pour un prix élevé (ce sont des chiens de race) et n’ont pas le temps de s’en occuper (puisqu’ils les mettent en pension). 

Cela aboutit à des cacas en plus sur les trottoirs ou au milieu des chemins, de l’argent gaspillé et des animaux tués pour leur nourriture, et des chiens chargés de mission (soutien affectif aux propriétaires ou signe de statut et de distinction sociale). Drôle d’époque… 

Je croise aussi parfois, même dans les bois, des humains juchés sur ces engins urbains destinés à nous épargner des efforts de déambulation, comme les  trottinettes électriques et autres gyropodes motorisés : sous prétexte d’économiser nos forces et nos articulations, ils risquent de nous priver – entre autres bienfaits - de cette source gratuite et écologique d’émotions positives que représente la marche. Absurde, tout de même, quand on sait la grande fréquence des symptômes de stress et de dépression ! 

D’ailleurs, psychiatres, psychologues et autres soignants ne devraient-ils pas proposer plus souvent à leurs patients des consultations marchées, où les échanges psychothérapiques auraient lieu dans les jardins publics du quartier ? Ils rejoindraient ainsi la prestigieuse filiation des philosophes péripatéticiens (du grec peripatetikos : « qui aime se promener »), dont Aristote fut le chef de file, et qui appréciaient de réfléchir en déambulant et en discutant entre eux. 

Car la marche, de nombreuses études l’ont prouvé, a aussi d’autres vertus que celles de nous remonter le moral, facilitant la créativité, la concentration, la neurogenèse, freinant le déclin cognitif, etc. 

Mais ceci est une autre histoire, et d’ailleurs, il est maintenant temps pour vous d’aller vous dégourdir les jambes ! 



Illustration : "Alors, on la fait cette balade ? "(Eliott Erwitt, à Neuilly).

PS : cet article a été initialement publié dans Kaizen en juillet-août 2019.