jeudi 17 octobre 2019

Plus vieux, plus heureux ?




« Le plaisir peut s’appuyer sur l’illusion, mais le bonheur repose sur la vérité. » C’est de Chamfort – le moraliste, pas le chanteur - et ça s’applique parfaitement à notre sujet du jour. « Plus vieux, plus heureux » : ça réjouit tout le monde d’entendre ça, mais… est-ce la vérité ?

Eh bien, oui, apparemment, d’après la plupart des données chiffrées dont nous disposons, c’est plutôt vrai ; en tout cas en Occident, et dans la tranche des personnes de 50 à 70 ans. Dans cette période-là, une majorité d’entre nous vit ses années les plus heureuses, les plus épanouies, les plus apaisées.

Paradoxal, tout de même ! Alors que le corps vieillit, que les rides apparaissent, que les cheveux blanchissent ou s’éclaircissent, qu’on a de plus en plus souvent mal quelque part, comment fait-on pour se sentir tout de même plus heureux à 60 ans qu’à 20 ou 40 ? 

Peut-être justement à cause de cela, – ou plutôt grâce à cela, grâce à toutes ces adversités et ces rappels à l’ordre : à partir de 50 ans, on finit par comprendre… Comprendre que notre vie et notre corps ne seront pas éternels. Par comprendre que le bonheur, ce n’est pas pour demain, mais pour aujourd’hui, que c’est maintenant ou jamais. On le savait avant, bien sûr, quand on était plus jeune ; mais on le savait seulement dans sa tête. Là on le sait dans son corps : premières limitations physiques, premières maladies chroniques, premiers amis de notre génération qui meurent... 

Impossible alors de continuer à fermer les yeux et de se croire immortel, on le sent bien, que le compte à rebours a commencé. 

À ce moment, on utilise enfin son expérience de la vie : on comprend qu’il faut éviter les souffrances inutiles et se contenter d’affronter celle que le destin nous envoie, sans en rajouter ; on comprend qu’il faut savourer tous les bonheurs, même les tout petits, même les imparfaits, même les incomplets, même quand on a mal dormi, même quand il fait gris…

On se rapproche aussi ce qui compte vraiment dans la vie : ce n’est pas le statut social ni l’apparence physique. Les chemins du bonheur ne passent pas par la chirurgie esthétique ou l’épaississement du compte en banque. Ce qui compte, c’est l’amour ! Les amoureux vivent plus heureux, qu’il s’agisse d’amour de la vie ou d’amour des humains, d’amour des copains ou d’amour du conjoint. Écoutez ce qu’en dit le vieux sage du Sud-Ouest, Marcel-Jean-Pierre-Balthazar Miramon

La vérité, sincèrement, c’est que vieillir, ce n’est pas une chance. Qui signerait pour prendre tout de suite 10 ans de plus ? Mais vous connaissez le bon mot de Woody Allen : « vieillir reste à ce jour le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne pas mourir. » C’est le principal avantage qu’on peut reconnaître au passage des années : préfère-t-on être vieux ou mort ?

Vieillir, ce n’est pas une chance, donc, mais avoir vécu, oui, et continuer de vivre, oui encore ! Et ce simple constat nous montre la direction à donner à nos efforts : inutile de vouloir à tout prix rester jeune !C’est mauvais signe ! Vous connaissez le bon mot de Jules Renard, dans son Journal : « La vieillesse, c’est quand on commence à se dire : “Je ne me suis jamais senti aussi jeune“ ».

Mais souhaiter bien vieillir, oui ! Cultiver son amour de la vie, oui ! Aimer la vie, malgré tous les soucis du corps, malgré les deuils, malgré les soucis, oui ! 

Regardons tout autour de nous les modèles inspirants de vieillissement heureux : ne pas se plaindre, ne pas comparer, ne pas glorifier le passé, ne pas donner de conseils non demandés. Rire, aller vers les plus jeunes, les écouter sans s’incruster. Etre gai et léger. Se réjouir chaque matin d’être toujours là, et se réjouir chaque soir de s’y trouver encore ! 

Voilà le programme, le seul et l’unique, pour rendre vraie la maxime « plus vieux, plus heureux ». 

Au fait, et vous, vous le sentez comment votre vieillissement ?


Illustration : de vieux objets, beaux et heureux d'avoir eu une belle vie utile.

PS : ce texte reprend ma chronique du 1er octobre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 



lundi 7 octobre 2019

Jungle, guerre et paix



Ça se passe très exactement le matin du 13 juillet. Je suis en train d’écrire à mon bureau, et je me suis levé pour me détendre quelques minutes, me dégourdir les jambes et m’aérer l’esprit. J’en profite pour regarder par la fenêtre le beau ciel bleu, les immeubles, les jardins... C’est là que je vois la bête.

Un chat roux et blanc, que je croise souvent dans notre quartier, est juché sur un petit auvent qui surplombe la porte d’entrée de la maison des voisins. Il est tapi comme un fauve à l’affut. Quasi-immobile, juste parcouru de petits frétillements de plaisir et de concentration, qui agitent doucement les muscles de ses épaules et de sa queue. Il observe le voisin qui sort de chez lui, et qui s’est retourné pour parler à sa femme. Bien sûr, il n’a pas vu le chat, il ne sait pas qu’un petit fauve le guette. 

J’ai une vision : je me dis que si nous étions quelque part en Inde ou en Orient, si le chat était un tigre, il aurait exactement la même gestuelle, la même prudence, la même patiente excitation ; mais qu’au meilleur moment, il bondirait sur le voisin pour le dévorer. Là, le chat se contente d’observer, de réfléchir peut-être. Se demande-t-il si cette grosse proie est à sa portée ? 

Puis le voisin s’éloigne, sans savoir à quoi il a échappé, et le chat se redresse, relève la tête et s’apprête à repartir vers d’autres aventures.

Tout à coup, tonnerre et fracas résonnent dans le ciel : des vagues d’avions militaires passent au-dessus de chez nous, en escadrille, préparant la parade du 14 juillet prévue le lendemain. Le bruit est assourdissant, effrayant. Alors que nous sommes en paix, qu’il s’agit de notre armée, qu’il n’y a pas de bombardement, ces sons stridents et violents, porteurs de menaces, font presque peur. 

J’ai une autre vision : je pense à la vraie guerre, en Syrie, en Lybie, au Yémen, partout ailleurs. A la vraie peur que doivent déclencher, à cet instant, les mêmes bruits pour d’autres humains, qui savent que des bombardements vont suivre.

Les avions tournent encore dans le ciel, puis s’éloignent. Le fracas de leurs réacteurs disparaît, le silence revient, les oiseaux osent se remettre à chanter. Je ne sais pas où s’est enfui le chat. Il a du avoir une sacrée trouille lui aussi.

En quelques minutes, des images de violence – jungle, guerre – ont fait irruption à mon esprit. Elles m’ont rappelé qu’à chaque instant la peur et la mort planent sur cette Terre. Je ne sais pas quoi faire de ces pensées, de ces émotions. Je me dis platement : « n’oublie jamais tes chances, n’abandonne jamais tes frères humains moins bien lotis ». 

Je respire l’air tiède de l’été, je me demande quel geste concret accomplir. Respire encore, frangin, respire, tu vas bien trouver que faire et que donner… 


Illustration : Fauve à l'affût...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2019.