vendredi 14 février 2020

Éco-anxiété : ayez peur !




Ça se passe à la fin d’une conférence sur l’éco-anxiété, cette crainte des catastrophes écologiques et climatiques à venir. Une jeune fille vient me remercier pour mon exposé, et me questionne : « Je fais de mon mieux en matière de protection d’environnement, mais je me demande si ça va suffire. Par exemple, vous pensez  que je peux continuer de rester habiter en ville, ou qu’il vaut mieux partir vivre à la campagne ? » 

Je comprends que pour elle, les problèmes écologiques, ce ne doit pas seulement être de la spéculation, mais de l’action, que c’est un sujet qu’elle prend vraiment au sérieux. Je m’empresse de lui dire que je ne suis pas un spécialiste de l’environnement et de la prédiction climatique, juste un médecin qui étudie les émotions associées à ces changements. 

Mais en tant que soignant, justement, je ne peux pas m’empêcher de la rassurer : « Vous savez, si les villes continuent de se transformer, et accélèrent encore le mouvement, si tout le monde ou presque prend son vélo ou les transports en commun, si on cesse de bétonner pour végétaliser à tour de bras, si on interdit les éclairages de vitrines inutiles et la climatisation à tour de bras, les 4x4 et les SUV, et tout ça, alors les milieux urbains resteront vivables ! Nous devons juste tous pousser en ce sens. » J’ai l’impression que je la rassure un peu. Mais ai-je bien fait de la rassurer ?

Car finalement, ce que je viens de dire en conférence, c’est que l’anxiété n’est pas forcément une maladie. Ce n’est vrai que pour ses formes extrêmes, sur lesquelles on a perdu le contrôle, dans lesquelles on ne peut plus arrêter le petit vélo à angoisses, surtout la nuit... Sinon, l’anxiété, c’est une fonction cérébrale normale, c’est simplement l’anticipation des problèmes à venir, dans l’idée de pouvoir les éviter ou mieux s’y préparer.  C’est un signal d’alarme qui peut avoir de la valeur. 

Les personnes anxieuses ne délirent pas, elles ne se focalisent pas sur des dangers imaginaires, mais des problèmes réels qui risquent de survenir. L’anxiété appartient à la famille de la peur, qui est son émotion-mère : et la peur, c’est notre réaction face à un danger bien réel, bien concret, à une menace présente, actuelle. Si un molosse court vers vous toutes dents dehors, les oreilles rabattues vers l’arrière, vous avez intérêt à avoir peur, pour courir vous mettre à l’abri. Le risque de morsure n’est alors pas seulement une question d’imagination ! 

Bien sûr, il y a des personnes plus anxieuses que d’autres, qui réagissent plus vite, plus fort, plus souvent aux situations de danger éventuel, non encore survenu. Mais il arrive que les anxieux aient raison. Que leur anxiété soit une forme de lucidité, là où la tranquillité ou l’indifférence ressemblent à de l’aveuglement. C’est le cas de l’éco-anxiété : elle ne doit pas être supprimée, sauf dans ses formes excessives et maladives, mais écoutée.

Le problème, c’est que l’anxiété est une émotion douloureuse et inconfortable. Et que la tentation est grande de la faire taire par tous les moyens, même mauvais. C’est ce qu’on appelle en psychologie les « mécanismes de défense » : c’est-à-dire les petits réflexes inconscients que nous adoptons inconsciemment pour acheter notre paix intérieure. En voici quelques exemples, appliqués à l’éco-anxiété... Le déni : « ce n’est pas un si gros problème ». Le refoulement : « un problème ? quel problème ? ». Le déplacement : « le problème est ailleurs ». La projection : « c’est vous qui avez un problème » 

Ça vous rappelle les réactions de certains pour le réchauffement climatique ? Normal, c’est leur façon de se défendre de l’éco-anxiété. Ils feraient mieux d’assumer leurs émotions inconfortables. C’est ce que cherchait à leur dire vigoureusement la jeune militante Greta Thunberg : «Les adultes répètent qu'ils doivent donner de l’espoir aux jeunes générations. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que soyez rassurants. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et ensuite, j’attends de vous que vous agissiez ; je veux que vous agissiez comme si nous étions en crise, comme si la maison était en feu. Parce que c’est le cas. »

Tiens, il y a aussi une autre éco-émotion qu’il vaut mieux accepter de ressentir, plutôt que de la refouler : l’éco-culpabilité ! Ce serait bien que tous les humains qui en ont les moyens renoncent désormais à prendre l’avion pour un oui ou pour un non, pour leur seul bon plaisir d’un week-end à Rome ou d’une semaine en Thaïlande !

Vraiment, les temps changent : c’est la première fois de ma vie, en tant que psychiatre, que je souhaite voir davantage de gens anxieux et culpabilisés ! Quelle drôle d’époque…


Illustration : Greta Thunberg au Parlement Européen en 2019.

PS : cet article a été initialement publié dans le n° 49 de la revue Kaizen, en 2019.





lundi 10 février 2020

Êtes-vous météo-sensible ?




Ah, la météo ! le temps qu’il fait, qu’il a fait ou qu’il va faire ! Hors actualité brûlante, c’est le sujet de conversation numéro 1 entre les humains !

Et sans doute depuis longtemps : c’était très important à l’époque où nous vivions dans des abris rocheux ou des cabanes peu étanches et peu chauffées, à l’époque où l’essentiel de nos activités se déroulaient en plein air. Le temps qu’il faisait pesait alors totalement sur nos activités quotidiennes.

Mais ça reste aussi le cas aujourd’hui, alors que nos maisons - quand on a la chance de ne pas dormir à la rue- , nos maisons sont confortables et nous protègent des aléas du climat, alors que nous avons toute une garde-robe de vêtements nombreux et adaptés, et surtout alors que les bulletins météo font partie des programmes parmi les plus écoutés tous médias confondus et que nous savons tout sur la météo du jour avant même d’avoir mis le nez dehors.

Pourquoi revenons-nous alors inlassablement sur le thème du temps qu’il fait ?

D’abord parce que, tout simplement, nous vivons sous le même ciel et au même endroit que les gens que nous croisons. Ensuite, parce que c’est un sujet simple, et assez consensuel, accessible à tous sans distinction de diplôme ou de milieu social…

Et peut-être aussi, enfin, parce que, tout de même, nous avons l’impression que c’est important, que cela joue grandement sur nous : le beau temps nous permet un beau moral, le sale temps nous met le moral en berne et nous rappelle parfois des moments douloureux, comme dans la chanson de Barbara, "Nantes"…

Mais est-elle fondée cette relation entre le climat et le moral ? Subjectivement oui, pour la plupart d’entre nous ; mais notre subjectivité nous dit aussi que la Terre est plate, que si elle était ronde, nous tomberions, alors… En réalité, les études scientifiques ont plutôt du mal à mettre ces effets en évidence, et montent qu’ils sont réels chez certaines personnes, mais globalement, plutôt faibles.

Ainsi, selon une étude néerlandaise, conduite pendant 1 mois auprès d’environ 500 adolescents, il semble exister 4 grandes familles de personnes : les plus nombreux, environ 50%, sont globalement peu sensibles au temps qu’il fait et peu influencés par lui ; et puis 3 autres familles y sont par contre plus sensibles : les summer-lovers (qui se sentent mieux quand il fait chaud et sec) ; les summer-haters (qui sont mal quand il fait chaud et sec) ; et les rain-haters (mal quand il pleut, humide et gris).

Sans doute est-ce comme cela qu’il faut étudier l’impact de la météo, sur des échantillons de populations spécifiques. Par exemple, chez personnes fragiles : on retrouve plus de décompensations de maladies bipolaires quand il fait chaud (mais est-ce l’effet direct des températures ou une simple conséquence du fait que quand il fait chaud, on dort moins bien ? et que le manque de sommeil est un facteur de rechute chez ces patients).

On retrouve aussi plus de tentatives de suicide au début des périodes ensoleillées (les 3-4 premiers jours), ce qui est contre-intuitif ; alors qu’ensuite l’effet s’inverse (et l’ensoleillement prolongé protège alors sur la durée). C’est un peu ce qui se passe pour les antidépresseurs : un risque suicidaire augmenté lors des tout premiers jours de prescription, puis un effet protecteur ; on peut donc supposer là un possible effet biologique direct du soleil sur nos neurotransmetteurs.

Dossier passionnant, mais complexe, donc !

Mais… nous avons aussi, fort heureusement d’autres sources d’équilibre intérieur disponibles, et qui pèsent sans doute plus lourd encore que le temps : ainsi, une bonne nouvelle me rendra la pluie indifférente voire plaisante. Et un échec me fera insensible au soleil.

Allez, mieux vaut construire nous-même au mieux notre bien-être intérieur, et sa météo mentale. Quitte à savourer ensuite, librement, celle qui nous tombe du ciel. Et puis finalement, mieux vaut tout aimer. Pour la nature, il n’y a pas de « beau » et de « mauvais « temps, tous sont utiles et tous sont admirable. C’est ce que nous suggèrent les poètes, comme Christian Bobin : « Moi, je ne maudis jamais la pluie, cette petite sœur déshéritée du soleil. » 

Et vous, êtes-vous météo-sensible ou météo-impassible ?


Illustration : un paysage qui fait en général du bien au moral (photo Passou).

PS : ce texte reprend ma chronique du mardi 3 décembre 2019 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.