mercredi 28 juin 2017

Plume de geai




Je marche dans les bois, dans le froid clair d’une belle journée d’hiver.

Les jours précédents ont été pleins d’inquiétudes. Et j’ais eu à lutter pour ne pas m’y noyer : méditer, sourire, écouter sincèrement les mots de réconfort de mes proches au lieu de les écarter et de ne pas y croire, me parler à moi-même sans cesse pour maintenir vivante la petite flamme de l’espérance ; sourire encore et encore, malgré tout, sans raisons, sans attentes, le matin en m’éveillant, le soir en m’endormant. Mais ce matin-là, je viens d’apprendre une bonne nouvelle, qui a déchiré le voile de mes peurs, et m’a redonné joie et courage.

Je marche donc, plein de gratitude et d’énergie, les yeux et le cœur grand ouverts, avalant chaque instant avec bonheur et simplicité, comme un animal, c’est-à-dire avec la pure intelligence de l’instant présent, sans autre attente que celle de me sentir vivant. J’ai l’impression de découvrir un jardin d’Eden, situé au Nord, au froid, mais bienveillant et magnifique.

Et là, je la vois.

Devant moi, délicatement posée au milieu du chemin, une petite plume de geai. La plus élégante de ses plumes : celle qui porte les rayures bleues et noires, qui embellissent l’avant des ailes. Un petit éclat de grâce, tombée du ciel, discrètement offerte par le geai silencieusement envolé à son frère inférieur, l’humain qui marchait lourdement, mais qui volait lui aussi dans sa tête.

Ravissement infini de cette rencontre ; il n’y a plus aucun mot pour accompagner l’envol de mon âme vers la joie dépouillée de tout, la joie que l’on doit ressentir au Paradis. Mon esprit essaye de trottiner derrière le tourbillon de mes états d’âme, s’efforce de faire son travail clarificateur et explicatif, tente de nommer ce que je ressens. Personne ne l’écoute.

Je ramasse la plume, la contemple ; je la place délicatement dans une de mes poches ; surtout ne pas l’abimer ; puis je repars à pas lents, heureux, léger, comblé. À la fois empli de toutes ces grâces (marcher, vivre, admirer, respirer, entendre, voir…) et allégé par elles.

Une fois rentré, je m’assieds sur mon banc de méditation et j’écoute enfin mon esprit. J’observe le déroulement de mes pensées, qui me disent ceci : que tu pleures ou que tu ries, le monde est plein des mêmes grâces. Pourquoi n’es-tu pas encore capable de vivre de tels bonheurs même dans le chagrin et l’inquiétude ? Aurais-tu été aussi émerveillé devant ta plume de geai, si tu n’avais pas été soulagé par les bonnes nouvelles de ce matin ? Je n’ai pas de réponse. Alors, je me contente de respirer et de laisser la leçon infuser longuement en moi, afin que ses graines prennent le temps de germer et grandir dans mon cerveau.

Derrière la fenêtre, le soleil brille et la lumière du jour est plus claire et émouvante que jamais.


Illustration : la voilà en vrai, la belle plume...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en avril 2017.

mercredi 21 juin 2017

Las Vegas



Las Vegas...

Vous savez, cette ville américaine qui est un crime écologique absolu : plantée en plein désert, là où les températures grimpent à plus de 40° à l’ombre en été, là où il ne pleut presque jamais. Mais là où fleurissent les fontaines et les piscines, et où l’air conditionné tourne en permanence à plein régime. Imaginez le bilan carbone ! Et tout le reste…

Car Las Vegas, c’est une pompes à finances pour des investisseurs déjà très riches mais qui en veulent encore plus, c’est la ville du jeu et des machines à sous, l’empire du plumage des gogos venus du monde entier voir ce pseudo-mythe.

Bref une ville profondément malsaine, portant à leur paroxysme tous les mauvais côtés des États-Unis. Nous autres, les touristes et les étrangers, continuons malgré tout ça d’être fascinés par cette vitrine clinquante, avec ses salles de jeux et ses casinos

Bon, il y a tout de même un truc bien à Las Vegas, c’est qu’on y comprend tout de suite les mécanismes des addictions.

Ces rouages sont en général, cachés : ce qui nous pousse à de venir accro à des choses qui nous font un peu de bien au début puis beaucoup de mal à la fin, ce sont notre passé, nos souffrances, nos fragilités, les manipulations vicelardes de la publicité, de la société, etc. Et parfois, tout ça ne nous saute pas forcément aux yeux.

Mais à Las Vegas, tout est clair, car tout est réuni au même endroit et au même moment : 

les salles, toujours éclairées en lumière artificielle, où il n’y a jamais de fenêtres, pour faire perdre la notion du temps aux joueurs, 

les halls de salles de jeux, où il est toujours facile d’entrer (par exemple, on est  obligé de passer devant pour se rendre à sa chambre d’hôtel) et dont il est compliqué de sortir (puisque leur disposition est étudiée pour vous faire faire le plus de détours possibles et vous replonger dans la tentation d’un dernier jeu),

la nourriture et les boissons, très bon marché, pour donner l’impression que finalement, c’est une affaire d’être là. 

Et puis les machines à sous, qui font tout plein de bruits et de lumières quand quelqu’un gagne, et sont par contre très discrètes quand elles vous piquent votre argent ; ce qui fait qu’on a l’impression que les dollars déferlent toujours quelque part dans la salle.

Bref tout est là pour faire plonger les gens fragiles (et on voit plein de pauvres retraités passant là leurs journées) et pour exciter les pas fragiles (et puisqu’on ne peut pas les rendre accro durablement, leur piquer au moins quelques dizaines de dollars pendant leur séjour).

C’est drôle ces lieux totalement malfaisants, pour les humains et pour la nature, qu’on continue pourtant de mythifier et de nourrir de notre attention et de notre pognon, ces lieux bâtis par des gens malsains aux intentions malsaines. Nous devrions ne plus y aller, et comme pour tout ce qui nous scandalise, voter contre eux avec notre porte-monnaie.

Mais je n’ai de leçon à donner à personne, puisque j’y suis allé moi-même, comme beaucoup de voyageurs, pour voir. Par contre, si vous hésitez, je n’ai qu’un conseil : n’y allez pas, ne vous rendez pas complice, comme je l’ai fait, d’un crime contre le réchauffement planétaire.

Et vous, vous êtes déjà allé à Las Vegas, ou dans ce genre d'endroits ?

Illustration : Las Vegas.

PS : ce texte reprend ma chronique du 30 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


jeudi 15 juin 2017

L’eau vive


Pendant longtemps, les psys de tout poils - psychanalystes, psychiatres, psychologues - ont culpabilisé à mort les parents d’enfants souffrant d’autisme. Je me souviens très bien de cette époque : j’étais jeune interne et je voulais justement devenir pédo-psychiatre. Mais le dogme alors était que l’autisme était fabriqué par des mères surprotectrices et des pères absents. Et les parents en prenaient plein la tête quand ils venaient en consultation.

C’était de la maltraitance, je le voyais bien, et ça me rendait malheureux moi aussi, mais comme j’étais un débutant, je n’osais pas m’opposer à ça, je n’osais pas critiquer des aînés expérimentés, qui avaient l’air si sûrs d’eux. Ça m’a juste fait fuir ce milieu de la psy de l’enfant, et revenir vers le soin aux adultes, où la situation était tout de même un peu moins délirante.

Je demande pardon, au nom de toute notre profession, à tous les parents qu’on a maltraités. À leur souffrance, nous ajoutions de la culpabilité. En raisonnant de façon absurde : nous confondions les causes et les effets. Bien sûr que souvent ces parents étaient troublés, et pas toujours cohérents, mais c’est parce que la vie avec leur gamin autiste les avait usés, perturbés, déstabilisés. Parce qu’ils ne recevaient pas d’explications et d’aides adaptées. Parce que des théories à la noix polluaient les esprits des soignants.

Je me souviens que lors de mon stage en pédo-psychiatrie, je fuyais de mon mieux les réunions de service où l’on débattait inlassablement de théories inefficaces et finalement dangereuses. Je préférais passer du temps avec les enfants autistes, jouer avec eux, les apprivoiser, pendant des heures, pour tenter de les suivre et de les comprendre, sans jamais y arriver pleinement bien sûr…

Il ne faut pas poétiser l’autisme, les enfants qui en sont atteints souffrent d’angoisses violentes, et de grandes difficultés relationnelles. Mais ils sont aussi extraordinairement attachants. Comme tout le monde, j’étais fasciné par ces enfants-forteresses, qui de temps en temps laissaient passer des fulgurances d’affection ou d’intelligence. Puis qui se refermaient instantanément sur eux et leur mystère.

Depuis cette époque - je vous parle des années 80 - les choses ont bien changé. Les parents d’enfants souffrant de troubles autistiques (c’est comme ça qu’on dit maintenant) se sont rebiffés, ils en ont eu marre, ils sont allés voir ce qu’on faisait ailleurs, dans les pays voisins, et ils sont revenus horrifiés. Horrifiés par la comparaison avec ce qu’on faisait en France, qui était souvent inefficace avec les enfants et parfois inhumain avec les parents. Peu à peu, ils ont fait bouger les choses, et de nouvelles pratiques thérapeutiques ont enfin pu être introduites dans notre pays. 

En matière d’autisme, ce sont les usagers, et non pas les professionnels, qui ont fait évoluer le système. Et ces usagers, ce sont les parents, à qui une fois de plus, j’adresse toutes mes excuses et toute mon admiration. Je sais bien qu’ils s’en foutent de l’admiration, ils veulent juste qu’on les comprenne, qu’on les respecte et qu’on les aide. Mais je le dis quand même, ça me fait du bien…

Et vous, vous avez déjà passé du temps avec des enfants souffrant d’autisme ?

Illustration : Niki de Saint-Phalle prenant le thé.

PS : ce texte reprend ma chronique du 2 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

jeudi 8 juin 2017

Belles, mais pas que…



C’est con, parfois, les proverbes.

« Trois filles et la mère font quatre diables pour le père » : je me souviens avoir lu un jour cette maxime dans un petit cadre, pendu au mur je ne sais où. Rien de plus faux, du moins dans mon cas.

Etre marié et père de trois filles – aujourd’hui devenues grandes - a plutôt fait de moi, en famille, le Roi de la Jungle ! Enfin, la plupart du temps, car il m’arrive aussi de me faire chambrer, mâle unique, par les femelles de la maison : mais en tant que père de trois filles, j’ai globalement été un roi !

Un roi ravi, et pourtant inquiet : je voyais bien à quel point notre société reste encore - discrètement, insidieusement - sexiste et inégalitaire. Je voyais bien que dans les livres pour enfants, maman ours faisait la vaisselle pendant que papa ours lisait le journal dans son fauteuil ; et que dans les fêtes familiales, c’étaient les femmes qui desservaient la table pendant que les hommes restaient assis et bavardaient. Je ne voulais pas de ça pour mes filles, et je m’efforçais de prendre ma part à la maison, pour qu’elles trouvent normal qu’un homme fasse les courses, la cuisine, et la vaisselle.

Lorsque je leur faisais des compliments, je me retenais régulièrement de trop leur dire qu’elles étaient belles et mignonnes. Ce qu’elles étaient pourtant. Alors je leur disais, bien sûr, et souvent. Mais je m’efforçais de ne pas leur dire que ça, et de leur rappeler qu’elles n’étaient pas que belles, mais aussi intelligentes, fortes, courageuses, curieuses, créatives, volontaires - à chaque fois qu’elles l’étaient.

Ainsi, lorsque je leur disais qu’elles étaient belles, je rajoutais une fois sur deux (pour ne pas non plus me faire repérer) une autre qualité : « tu es belle, et aussi… » Un peu compliqué, comme système, c’est vrai ; mais que voulez-vous, je suis psychiatre !

Et puis, j’ai toujours eu une énorme allergie aux clichés intériorisés par les femmes elles-mêmes. Cela me frappe à chaque fois de voir qu’elles disent souvent que les femmes entre elles se comportent comme des chipies, qu’elles adorent les commérages, qu’elles sont moins franches que les hommes, « qui eux s’engueulent un bon coup, et puis c’est fini ! »

Que des hommes colportent ce genre de clichés sexistes, à la rigueur, puisque ça les valorise. Mais que cela vienne de femmes, ça me rend dingue ! Celles qui parlent ainsi ne se sont jamais penchées sur la vie politique ou le monde des affaires, où les coups tordus et les médisances pullulent ? Alors que les femmes y sont bien peu nombreuses…

Allez, un dernier prêt à penser qui me hérisse le poil : proclamer que « la Femme est l’avenir de l’Homme »… Et en attendant que l’avenir arrive, elle se tient bien tranquille, la Femme ? Moi, je préfère que la Femme simplement l’égale de l’Homme. Dès aujourd’hui !


Illustration : dans ce couple moderne, Madame adore conduire et Monsieur aime le repassage...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mars 2017.

mercredi 31 mai 2017

Mansuétude et familles nombreuses



Les familles nombreuses, lorsqu’on en fait partie, nous apprennent une vertu fondamentale pour la vie en société : la mansuétude. Ou l’indulgence, comme on veut. L’indulgence, c’est la bienveillance devant les erreurs et les fautes d’autrui, et la tendance à leur pardonner. La mansuétude, c’est la même chose, mais appliquée aux personnes puissantes, c’est l’indulgence des forts, qui pourraient punir mais ne le font pas. Par rapport à notre sujet, la mansuétude c’est pour les aînés, l’indulgence pour les cadets.

Vivre en famille nombreuse, c’est en effet se trouver exposé très tôt, et pour longtemps, à de grandes joies (dans les moments où on s’entend bien avec ses frères et sœurs) et à de grands énervements (quand ils se mettent à nous agacer exprès). Et comme on ne peut pas y échapper, comme on ne peut pas quitter sa famille, du moins avant un certain âge, eh bien ces énervements vont soit nous rendre fous, soit nous apprendre, entre autres, la mansuétude.

Je me souviens d’avoir lu un jour une petite bande dessinée du célèbre Charlie Brown, dans lequel une grande sœur (Lucy, pleine de confiance en elle) apostrophait ainsi son petit frère (Linus, l’inhibé suçant son pouce et traînant partout avec lui une vieille couverture) : « Mon vieux, n’oublie jamais ça : je suis ta sœur aînée ; et c’est pour toute ta vie ! » La tête de son frère, réalisant soudain le problème, en disait long sur la joie que cette perspective lui procurait. À cet instant, il aurait sans doute rêvé être enfant unique. Mais la vie est mal faite, car pendant ce temps-là, ceux qui n’ont pas de sœurs ni de frères rêvent d’en avoir

Bon, pour en revenir aux familles nombreuses, une de leurs grandes vertus est donc d’apprendre à leurs membres tout un tas de compétences qui leur seront très utiles ensuite : l’affirmation de soi, la gestion des conflits, le pardon, la réconciliation… Les grandes fratries sont donc un véritable champ d’entraînement pour la vie sociale future.

Et de toutes ces compétences sociales apprises par les familles nombreuses, vous l’avez compris, c’est l’indulgence et la mansuétude qui me semblent les plus importantes : continuer d’aimer quelqu’un qui nous a souvent agacé (et qui continuera sans doute de le faire de temps en temps) ; être capable de voir les bons côtés d’un humain, malgré tous ses défauts, que l’on connaît par cœur ; ne pas rejeter, mais savoir recadrer …

Ce n’est pas si facile. C’est Rivarol qui disait : « En général l'indulgence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas. » C’est effectivement plus difficile d’être indulgent avec des proches – frères, sœurs, puis conjoints, copains collègues de travail - dont on sait que nous allons les côtoyer toute notre vie. Mais pourtant, quel gâchis si nous ne le sommes pas…

Et vous, êtes-vous suffisamment mansuétudineux envers vos frères et soeurs ? Et envers le genre humain ?


Illustration : un des bons côtés, aussi, des familles nombreuses, ce sont les réductions pour prendre le train ou aller au musée...

PS : ce texte reprend ma chronique du 9 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


mercredi 17 mai 2017

Notre corps ment moins bien que nous…



Ces derniers temps, nous avons vu beaucoup de personnages politiques pris en flagrant délit de mensonge… Je sais, il n’y a pas qu’eux qui mentent, mais l’argument « il n’y a pas que moi, les autres aussi » est encore moins une excuse lorsqu'on est un(e) élu(e) de la République.

C’est compliqué de savoir si quelqu’un nous ment. Les chercheurs disent qu’on peut voir ça par exemple au trop grand nombre de détails : quand quelqu’un nous bobarde, il a souvent tendance à trop en faire, à nous noyer sous les précisions pour mieux nous convaincre. Mais ces mêmes chercheurs disent que souvent, c’est notre corps qui peut le mieux indiquer le mensonge éventuel.

Je me souviens qu’à un moment, les services de police et de renseignements cherchaient à mettre au point des «détecteurs de mensonge », basés sur les modifications de notre rythme cardiaque ou de notre conductance cutanée (le fait que notre peau conduise plus ou moins bien l’électricité, parce que le stress du mensonge nous fait transpirer).

En fait, c’était surtout des détecteurs d’émotivité : les gens timides faisaient biper la machine même quand ils ne mentaient pas, parce que ça les inquiétait de pouvoir être pris pour des menteurs. Et les vrais psychopathes et menteurs professionnels gardaient, eux, un calme olympien.

En plus, un détecteur de mensonge, ça nous aurait privé de quelques grands chefs d’œuvre de la littérature et de la chanson

Bon, oublions les détecteurs de mensonge et revenons vers un appareil bien plus perfectionné : notre cerveau ! En fait, les chercheurs en mensonge nous disent qu’en regardant bien notre interlocuteur, avec un peu d’attention et d’habitude, on peut voir beaucoup de choses. Lorsque quelqu’un nous ment, son langage corporel se modifie souvent : il contrôle davantage ses gestes et parle moins avec ses mains, il a aussi des micro-mimiques du visage très brèves, qui laissent filtrer les émotions indésirables, etc.

Mais tout ça va très vite, et souvent, nous ne percevons pas consciemment ces petits détails : on ne les découvre qu’en repassant les films au ralenti, lorsque les scènes de mensonge ont été filmées. Mais notre cerveau, lui, les perçoit de manière subconsciente, et nous envoie des petits ressentis de malaise ou d’inconfort. On « sent » alors que la personne n’est pas nette, mais on ne sait pas trop que faire de cette intuition. Or notre corps est notre ami, il nous envoie généreusement des signaux d’alerte. Ecoutons-les plus souvent !

Au fait, et vous, vous sentez facilement que l'on vous ment ?


Illustration : Une petite fleur de Sabine Timm. Merci Carlotta !

PS : ce texte reprend ma chronique du 28 mars 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


jeudi 11 mai 2017

Protéger notre cerveau des pollutions psychiques



Depuis quelques années, ce que l’on nomme « médecine environnementale » prend de l’importance dans nos pratiques de soignants : elle consiste tout simplement à tenir compte de l’influence de l’environnement sur notre santé ou nos maladies.

Cette démarche est désormais bien entrée dans les esprits en ce qui concerne l’environnement physique : nous savons que la pollution de l’eau, de l’air, des aliments que nous ingérons joue un rôle considérable dans l’apparition ou l’aggravation de certaines maladies. Nous savons aussi à l’inverse que respirer de l’air pur, être en contact avec la nature, manger des aliments bio et de saison, influence favorablement la santé de notre corps.

Mais ce que nous savons moins, c’est que le même phénomène d’influences environnementales, toxiques ou favorables, existe aussi au niveau psychique. Des pollutions mentales et sociales agressent régulièrement notre esprit : ainsi, de nombreux travaux montrent que les sociétés dites matérialistes, encourageant et incitant à l’achat et à la consommation, rendent les individus moins heureux, car toujours frustrés et insatisfaits, détournés de sources plus robustes de bonheur (savourer et partager, plutôt que consommer et thésauriser). De même, les sociétés qui valorisent la compétition sociale effrénée (hypocritement désignée par le terme « recherche d’excellence ») provoquent de nombreux dégâts psychologiques : stress et égoïsme chez les « gagnants », dévalorisation et dépression chez les « perdants ».

Comme les pollutions chimiques, ces pollutions mentales agissent insidieusement : lorsque l’air est pollué, lorsque nous avalons des aliments souillés par des pesticides, hormones et autres antibiotiques, nous ne nous sentons pas mal sur le champ. Mais en se répétant, en s’accumulant, ces pollutions affectent, jour après jour, en profondeur, notre santé, jusqu’à la maladie.

De même, les pollutions mentales et sociales ne nous rendent pas fous ou malheureux du jour au lendemain : évoluer dans une société qui nous pousse à acheter de nouveaux vêtements parce que la mode a changé, à acquérir un nouveau smartphone parce que le nouveau modèle a « plus de fonctionnalités », à essayer de mettre nos enfants dans les meilleures écoles « pour assurer leur avenir », à prendre un soin excessif de son apparence physique parce qu’au travail « il ne faut pas avoir l’air trop vieux », etc., tout cela va agir sur nous de manière insidieuse, et nous transformer peu à peu dans un mauvais sens.

Comment lutter contre ces pollutions qui affectent notre esprit, et nos valeurs mêmes ? Un peu en conduisant la même démarche que pour les pollutions physiques : limiter l’exposition aux polluants, et s’exposer au contraire aux « détoxifiants »…

D’abord, donc, limiter l’exposition aux polluants : ne pas se rendre inutilement ou trop souvent dans les magasins, réels ou virtuels, si on n’a besoin de rien (même sous prétextes de soldes ou de promotions) ; lorsqu’on est surexposé aux publicités (affichage, télévision, magazines, internet) régulièrement se rappeler que leur but n’est pas de nous informer ou de satisfaire nos besoins authentiques, mais de nous influencer et de créer, souvent, de faux besoins, que nous ne ressentions pas à la seconde précédente ; concernant son apparence physique, accomplir les efforts minimums requis (ne pas embarrasser les autres en se négligeant) mais se rappeler que l’essentiel n’est pas dans le look mais dans le lien (le véritable effort est d’aller vers autrui, non d’être admiré par lui) ; surprendre son esprit à chaque fois qu’il est en train de nous embarquer dans toute forme de comparaison ou de compétition (jusqu’où est-ce légitime, et comment interrompre le processus le plus tôt possible ?).

Ensuite, s’exposer au contraire aux « détoxifiants » : passer le plus de temps possible dans des environnements où rien ne nous incite à consommer (dans la nature, avec des amis), fréquenter des personnes dont les modes de vie sont des modèles de dépouillement heureux et épanoui (religieux et sages), adopter des loisirs gratuits et sains pour l’écologie de notre esprit (peindre, jouer de la musique, bricoler, jardiner), s’engager dans des activités de bénévolat (qui révèlent l’inanité et la violence des valeurs matérialistes), etc.

Il ne s’agit pas de se couper du monde et de vivre en ascète au prétexte que les influences sociales sont diaboliques et ne nous apporteraient que mal. Il y a des intégristes de la pureté de l’air, de l’eau et des aliments qui transforment leur vie en une suite de contraintes et d’astreintes qui les isolent de tout proche ne partageant pas leur vision. Nous n’avons pas (sauf si nous le souhaitons sincèrement) à devenir des radicaux de l’anticonsommation ou de l’anticompétition : achetons, mais après réflexion, après nous être demandés « est-ce que j’en ai vraiment besoin ? est-ce que cela va augmenter durablement mon bonheur ou celui de mes proches ? », après avoir attendu quelque temps afin de voir si le désir de posséder cet objet ne se dissout pas tout seul. Acceptons de nous engager parfois dans des systèmes de compétition ou d’excellence, mais très vite, demandons-nous quelle en est la finalité, et comment s’en dégager ensuite.

Et puis surtout rappelons-nous ceci : la solution à beaucoup de nos maux et de nos détresses, dans la société de consommation et de pléthore qui est la nôtre, n’est pas d’aller vers le plus (plus d’activités, de possessions, de relations, d’occupations), mais vers le moins, qui nous conduira naturellement vers le mieux, le plus savoureux, le plus heureux, le plus généreux…


Illustration : un casque anti-pollutions psychiques, par Saul Steinberg.

PS : cet article est paru dans la revue Sens & Santé en mars 2017.

vendredi 5 mai 2017

Ma jeunesse fout l'camp



À partir de quel âge commence-t-on à ne plus vouloir grandir ?

Quand on est petit, on a vraiment envie de grandir. Petites filles et petits garçons rêvent de pouvoir faire comme les grands : se coucher quand ils le veulent, faire du vélo sans petites roulettes ou conduire la voiture comme maman et papa, n’avoir personne qui vous dise de manger ses épinards ou d’aller se brosser les dents, et tout ça.

Et puis un jour, ça arrive : on est adulte, majeur, et on peut faire plein de choses sans demander l’autorisation. Mais avec la liberté arrive aussi le loyer de la liberté : les responsabilités, les soucis, les contraintes, les obligations…

La légèreté de l’enfance nous est confisquée par la vie d’adulte. On passe de l’insouciance à la souciance. Est-ce que c’est vraiment si bien que ça, d’être un grand ? Pour beaucoup d’entre nous, c’est alors un passage obligé par la nostalgie et la mélancolie d’une jeunesse que l’on voit foutre le camp, comme dans la chanson de Françoise Hardy : Ma jeunesse fout l’camp...

Ouille ! Voilà qui ne donne pas envie de grandir… Alors on fait quoi ? Eh bien, ce qui est merveilleux avec la vie humaine, c’est que nous avons alors plein d’options existentielles.

La plupart d’entre nous acceptons de grandir : d’abord parce que nous n’avons guère le choix, ensuite parce que le fait de grandir est la seule réponse possible au fait de vieillir. Grandir, quand on est adulte, ça ne se passe plus dans le corps, mais dans la tête : on grandit en intelligence de la vie, c’est-à-dire qu’on s’efforce d’aller vers plus de sagesse, plus de bonheur et de générosité.

C’est ce que disait très bien le philosophe Gustave Thibon : « Aujourd’hui, ton corps est plus vrai que ton âme ; demain, ton âme sera plus vraie que ton corps ». C’est ça devenir adulte : notre corps décline et notre âme grandit…

Mais certaines personnes n’ont pas du tout envie de voir décliner et vieillir leur corps, et il leur semble qu’en refusant de grandir, en s’occupant de toutes leurs forces de « rester jeunes » elles vont freiner le passage du temps. Elles continuent de s’habiller, de parler, de se comporter comme des jeunes, elles continuent d’essayer de penser comme des jeunes. Elles sont à la fois ridicules et émouvantes, à la fois peureuses et courageuses.

Courageuses, oui, parce qu’en voulant à tout prix faire jeunes, elles apparaissent ainsi deux fois plus vieilles, et qu’elles le sentent. Mais émouvantes, parce que finalement leurs inquiétudes face au passage du temps sont les nôtres.

Et vous, vous vous souvenez du moment où vous avez compris que votre jeunesse foutait le camp ?


Illustration : Du temps de ma jeunesse, il y avait des 45 tours...

PS : ce texte reprend ma chronique du 25 avril 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

vendredi 28 avril 2017

Rémanence



J’attends un copain pour un déjeuner. Je suis en avance, et lui en retard. Il fait beau et je ne veux pas rentrer m’enfermer tout seul dans le restaurant ; je préfère m’asseoir sur un banc et regarder la vie de la rue. J’ai l’impression que plus grand monde ne fait ça, à part les personnes âgées ; les autres plongent directement le nez dans leur smartphone.

Moi, ça m’agace la dépendance à ces engins, je trouve que la vraie vie est plus intéressante : on s’y frotte à un réel qui nous stimule et nous gratte, au lieu d’évoluer dans un virtuel qui nous convient et nous flatte. Ou alors c’est que je suis désormais une personne âgée, qui aime s’asseoir et regarder…

Tiens, par exemple, je vois de l’autre côté de la rue une dame et un monsieur qui discutent poliment mais joyeusement. En observant la manière dont ils se parlent, à quelle distance ils se tiennent l’une de l’autre, j’en déduis qu’ils se connaissent déjà un peu, mais qu’ils ne sont pas intimes.

Ça n’empêche pas la conversation d’être animée : ils rient, sourient, Puis, ils se saluent et se séparent. Le monsieur s’éloigne sur le trottoir d’en face. La dame s’apprête à traverser vers moi. Je peux voir son visage : elle a un grand sourire aux lèvres, le même que celui qu’elle avait en discutant. Elle est seule mais elle sourit encore.

Elle sourit d’un sourire habité, pas un sourire automatique. Un sourire qui n’est destiné à personne, qui vient de l’intérieur, et qui est lié, j’en jurerais, au bref échange qu’elle vient d’avoir. Ça lui a fait du bien de parler, même de petites choses de rien du tout, comme celles dont on parle quand on croise dans la rue quelqu’un qu’on connait.

Les études montrent que sourire sincèrement élève nos émotions positives, nous donne une petite bouffée de bien-être. J’ai l’impression que c’est ce qui est arrivé à la dame : la conversation lui a fait plaisir. Mais elle a eu aussi sur elle un effet retard, pendant au moins quelques minutes, puisqu’elle a continué de sourire toute seule.

C’est ce qu’on appelle la rémanence, cette persistance d'un phénomène après la disparition de sa cause. Rémanence du sourire, et du plaisir lié à l’échange qui l’a provoqué.

Mais il n’y a pas que la rémanence qui caractérise les sourires sincères, il y a aussi la contagion : voilà que ça me fait sourire de la voir sourire, moi qui n’ait pas participé à la conversation ! Ou bien est-ce le beau ciel bleu qui me met en joie ? Ou le fait de me sentir en vie, là, sur ce banc, réchauffé par un soleil d’hiver faible mais délicieux ?

Je renonce à chercher : j’espère juste que mon sourire et le plaisir d’avoir assisté à cette petite scène, vont eux aussi être rémanents. Et je me dis que j’aimerai que ma vie s’écoule ainsi : d’expérience de sourire en rémanence de sourire, jusqu’au sourire suivant…


Illustration : On en voit des choses intéressantes dans la rue, quand on regarde vraiment (David Plowden, 1964)

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en février 2017.

jeudi 20 avril 2017

Publicités pour infidélités



Cette semaine, alors que je roulais en scooter sur le triple P, le Périphérique Parisien Pollué, un grand panneau publicitaire a attiré mon attention : il m’encourageait à tester un site proposant d’avoir des relations extra-conjugales en toute discrétion. Ça fait plusieurs années qu’on voit ça, dans le métro ou ailleurs. Bon, les temps changent, comme on dit, et je me suis efforcé de ne pas juger.

De tout temps, l’infidélité a existé, bien sûr, mais elle n’était pas encouragée, facilitée, par des marchands, le temps où les personnes infidèles se sentaient plus coupables que libérées, comme dans la chanson de Georges Brassens, Auprès de mon arbre, hymne discret à la fidélité.

Aujourd'hui, quand je regarde autour de moi, que je découvre la multiplication des sites et des applications de rencontres sentimentales ou sexuelles rapides, je comprends que l’époque est en train de changer. Peut-être après tout, comme le soutiennent certaines personnes, que le modèle du couple stable n’est pas forcément un besoin psychologique si profond, si naturel et si éternel qu’on ne l’a cru, et peut-être qu’il pourrait évoluer vers des liens plus labiles. Peut-être.

Mais tout de même, ça ne m’inspire pas une confiance illimitée, cette histoire : que cet éventuel mouvement évolutif se trouve entre les mains de firmes commerciales, de leurs actionnaires invisibles, et de leurs laquais du marketing et de la pub, tous avides de retour sur investissement, ça c’est un gros souci !

À partir du moment où notre intimité devient un enjeu publicitaire, à partir du moment où le sexe devient un objet de consommation et peut permettre à certains de gagner plein d’argent, ça veut dire que nos désirs et nos idéaux vont être régulièrement manipulés et influencés par des stratégies commerciales très intelligentes, mais totalement indifférentes, comme d’habitude, aux éventuels ravages provoqués sur les écosystèmes relationnels humains, conjugaux et familiaux.

Peut-être que nos vies sont en train d’évoluer vers des modèles de couple jetables, renouvelables, ou durables mais infidèles. C’est possible. Mais il vaudrait mieux que ce ne soit pas dans ces mains-là ! Vivement le retour de la rencontre bio et des circuits courts en amour…

Et vous, vous en pensez quoi de ces pubs qui incitent à l’infidélité sans danger ?


Illustration : Le roi Georges en majesté.

PS : ce texte reprend ma chronique du 28 février 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

vendredi 14 avril 2017

Fourberie



C’est un vieux souvenir d’enfance, qui doit remonter à mes 5 ou 6 ans. C’était un dimanche, chez des cousins de mon père, sans doute en Bretagne. Nous y étions allés avec la vieille 4CV Renault qu’il venait d’acheter, et dont il était très fier. Une fois le long déjeuner achevé, les adultes étaient restés prendre le café et bavarder, et le fils de la maison et moi étions sortis. Ce devait être un très lointain cousin, mais je ne l’avais jamais vu.

Alors que nous étions en train de tourner dans le jardin et qu’il me faisait visiter son territoire, il eut tout à coup une idée de belle bêtise à faire : monter sur le toit de la voiture de mon père. J’hésitais un peu, mais comme il insistait et que ça m’amusait moi aussi, en 5 mn nous étions debout, en train d’imaginer que la voiture était un tank que nous pilotions dans la guerre, ou un gros éléphant, qui avançait sous nos ordres, et des histoires de ce genre, des histoires de petits garçons.

Tout à coup, Benoît – je me souviens encore de son nom – eut une autre idée de jeu : « Ne bouge pas », me dit-il, « je vais chercher des drapeaux, on va faire comme un défilé du 14 juillet ». Il refusa que je l’accompagne, prétextant qu’il fallait s’occuper de l’éléphant, sinon il s’échapperait. Bien qu’un peu inquiet à l’idée de rester tout seul sur le toit, je lui fis confiance

Mais au bout d’un moment, tout de même, je commençais à douter : cette histoire de drapeaux me semblait bizarre. Et pourquoi ne revenait-il pas plus vite ? Après tout, nous étions quand même en train de faire quelque chose d’interdit, et dans ces cas-là, il était préférable de ne pas trop traîner sur les lieux du délit. Et puis je commençais à me sentir mal à l’aise, tout seul sur le toit de la voiture. Je me dépêchais donc de descendre. Juste à temps !

Benoît revenait, sans les drapeaux, mais avec mon père : ce fourbe m’avait piégé puis était allé me dénoncer. Le paternel n’avait pas l’air content du tout à l’idée que je fasse le guignol sur le toit de sa nouvelle voiture, mais comme j’étais redescendu, j’arrivais à nier plus facilement que si j’avais été pris en flagrant délit. Je m’en tirai avec une bonne remontée de bretelles, un moindre mal.

Bizarrement je ne me souviens plus du tout de la suite : si je suis allé faire des reproches à Benoît le traître, si mes parents sont revenus ensuite sur l’incident. Aucun souvenir. Sinon le sentiment d’avoir reçu une vaccination précoce et précieuse : c’était la première fois que j’étais victime d’un acte de fourberie délibérée et totalement gratuite. Je savais désormais que ça existait, des humains apparemment gentils mais qui pouvaient prendre un plaisir étrange à faire du mal aux autres.

Bizarrement, ça ne m’a pas rendu méfiant envers le genre humain : depuis toujours, je fais volontiers confiance aux gens, même quand je ne les connais pas. C’est tellement mieux !

Par contre, depuis cette époque, mon petit radar à détecter les fourbes et les tordus est correctement réglé. Et je les détecte assez tôt, même s’ils avancent cachés derrière le masque de l’amitié, l’autorité ou de la fragilité…

Et vous, ça vous est arrivé d’avoir eu affaire à des fourbes, des traîtres ou des manipulateurs quand vous étiez petit ?


Illustration : Aie confiansssssssse...

PS : ce texte reprend ma chronique du 7 mars 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 10 avril 2017

Verdure, rugby et nature



J'ai fait récemment une petite une expérience de psychologie : en observant ce que faisait mon cerveau lorsque je l’exposais au mot vert, j’ai vu qu’il produisait des souvenirs liés au rugby. Par le biais, sans doute, d’une synesthésie…

Oui, comme toutes les couleurs, le vert parle à chacun de nous, et dans mon cas, il est fortement associé à une odeur, celle de la pelouse fraîchement tondue d’un terrain de rugby, au printemps.

C’est peut-être une synesthésie, du grec syn (ensemble) et esthesis (sensation), ce phénomène par lequel vous voyez des formes en écoutant de la musique, ou vous percevez des couleurs en observant des lettres, comme dans le célèbre poème d’Arthur Rimbaud, Voyelles : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu… »

En tout cas, prononcez le mot vert en ma présence et instantanément une horde de souvenirs multisensoriels déboule dans mon cerveau, du côté de mon hippocampe : je me souviens de l’odeur très forte et enivrante de l’herbe coupée le matin même, du ciel de printemps très bleu, de la petite fraîcheur encore perceptible lorsqu’on passe à l’ombre des tribunes avant de retrouver le soleil du terrain, du bruit des crampons sur le sol en ciment des vestiaires, des émotions mêlées d’excitation et d’appréhension face au combat physique avec un vainqueur et un vaincu que représente un match de rugby. Tout ça déclenché par le simple mot « vert » prononcé devant un ancien gamin de la campagne toulousaine…

Bon, je vous ai parlé de synesthésie tout à l’heure, c’est peut-être simplement un simple conditionnement pavlovien, qui associe dans mon esprit la couleur verte et le rugby. Mais tout de même, c’est fort dans notre cerveau ces histoires de verdure et de nature !

Vous savez qu’on peut en observer les traces cérébrales en laboratoire : regarder des images de nature entraîne une activité accrue dans le cortex cingulaire antérieur et l’insula (les zones de notre cerveau associées à la stabilité émotionnelle, l’altruisme, l’empathie) tandis que la contemplation de lieux urbains augmente plutôt l’activité de l’amygdale cérébrale (la zone de réponse aux situations émotionnellement pénibles).

Différents travaux montrent enfin que le contact avec la nature facilite la récupération mentale après des tâches complexes et améliore la vigilance, l’attention, la mémoire, etc. Bref, le « sequi naturam » (suis la nature) d’Aristote représente une véritable cure de bien-être ! D’où l’appellation utilisée par certains chercheurs de « vitamine V » (V pour vert ; les anglo saxons parlent eux de « vitamin G », G pour green).

Mais ce constat scientifique ne va pas sans poser quelques soucis ! Car la diminution du lien à la nature est le destin de la plupart des habitants de la planète. Aujourd’hui, plus d’un humain sur 2 est un citadin, et ce chiffre va croissant : il est déjà de 80% chez les occidentaux, qui passent aujourd’hui plus de temps devant les écrans que dans la nature (screen time contre green time).

Il est donc urgent pour les humains de relire le philosophe américain Thoreau, et son Journal dans lequel il notait : « Aucun homme n’a jamais imaginé à quel point le dialogue avec la nature environnante affectait sa santé ou ses maux. »

Et vous, c’était quand votre dernière balade dans la nature, à savourer la couleur verte ?


Illustration : Vous sentez cette bonne odeur d'herbe fraîche ?

PS : ce texte reprend ma chronique du 28 février 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

vendredi 31 mars 2017

Grâce, sandales et chaussettes



Ça se passe lors d’un colloque sur la Transmission. Il y a de nombreux intervenants passionnants, philosophes, médecins, psychologues, qui parlent bien et ont mis leurs beaux habits.

Tout à coup monte sur scène Frère Guillaume, qui vit au Bangladesh auprès des très très pauvres. Sa voix est mal assurée, il est un peu raide, et fringué comme l’as de pique ; il porte aux pieds des sandales qui laissent largement voir ses chaussettes. Je suis assis à côté d’un ami qui me pousse du coude : « Christophe, si un jour tu te pointes chez moi comme ça, en sandales et en chaussettes, je ne t’ouvre pas la porte ! »

Mais je suis ému par ce type, et je réponds à mon pote : « Tu aurais tort ! Ce n’est pas si grave, et moi je trouve ça super-fort de se ficher du look comme ça. Ça m’impressionne, je n’en serai pas capable, je ne suis pas assez libre dans ma tête… » Du coup, mon copain se ravise : « Tu as raison, je ne devrais pas juger sur ça » (c’est un copain intelligent, qui écoute les critiques et se remet en question quand il le faut).

Pendant ce temps, sur la scène, Frère Guillaume prend peu à peu son envol. Il nous parle de ce qu’il fait au Bangladesh. Il est magnifique, avec ses fringues venues de nulle part. Il nous raconte ce qu’il fait dans les rues d’un des pays les plus pauvres du monde. Il nous explique que là-bas on aime chanter, et il fait chanter en choeur un refrain bengali aux 3000 personnes de la salle. Il est aux anges. Il rayonne de joie et de simplicité. Je suis subjugué.

Je me demande à quoi ressemble l’estime de soi de Frère Guillaume ? Aucune idée, ou plutôt si : il est au-delà de ça. Il a des années-lumière d’avance sur nous, mon ami, moi-même et sans doute bon nombre de personnes du public, qui chante de bon cœur. Il s’est débarrassé de lui-même. Je ne sais pas si son modèle est accessible pour nous autres, qui n’avons pas embrassé la carrière religieuse. Mais il est inspirant et éclairant.

L’estime de soi, il faut s’en occuper si elle souffre : si nous n’avons pas un rapport amical et pacifié à nous-même, cette mauvaise estime de soi nous sera un fardeau, elle entravera nos initiatives et nos actions, par les peurs et les inhibitions ; elle mobilisera nos forces vers nous et nos tourment intérieurs, au lieu de les libérer pour le monde extérieur. Nous devrons alors nous occuper de nous.

Mais ce n’est qu’une étape : prendre soin de soi n’est que la voie, vers quelque chose de plus grand que nous, au-delà de nous. Se pacifier puis s’oublier et se donner au monde…

Toujours sur scène, le Frère Guillaume sourit, un peu gêné, aux salves d’applaudissements qui le remercient. Il respire la bonté, le bonheur, la liberté.

Merci camarade, je ne suis pas prêt de vous oublier, toi et tes sandales.


Illustration : stéréotypes et préjugés avancent toujours masqués dans notre cerveau, à nous de les débusquer...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en janvier 2017.

jeudi 23 mars 2017

Enfants et écrans



Première histoire, dans le train.
Une petite fille de 3-4 ans dessine, assise en face de ses parents. La mère a l’air énervée, il a dû y avoir un conflit ou un souci avant le départ ; en regardant par la fenêtre, elle écoute quelque chose sur son smartphone. Le papa consulte l’écran du sien. Du coup, la petite fille n’a plus personne à qui parler, alors elle se parle à elle-même : « Mon dessin, c’est la maman… Elle écoute ses écouteurs et elle est en colère, la maman… La maman, elle écoute ses écouteurs… Elle est pas contente… » Elle répète le tout plusieurs fois, en surveillant du coin de l’œil son père, pour voir si par hasard il va réagir.
Mais non, ça ne l’intéresse pas plus que ça, le papa. Ce qui se passe sur son téléphone le captive davantage. Au bout d’un moment, la petite fille se tait, elle a compris, et continue de dessiner en silence. Puis, au bout de 10 mn, le dialogue lui manque, tout de même. Alors elle se débrouille pour renverser ses affaires par terre, histoire de faire réagir ses parents. Plutôt se faire gronder que se faire ignorer…

Deuxième histoire, dans un parc public.
Un couple de grands-parents se promène avec deux petits-enfants. La grand-mère pousse le landau du plus jeune. Un petit garçon d’une dizaine d’années la suit. Et tout à la fin, le grand-père, plusieurs mètres derrière ; il marche tout en tripotant son téléphone. Du coup, il va plus lentement, et se fait régulièrement distancer.
Le petit garçon se retourne, l’air agacé, et fait demi-tour pour lui parler. Au moment où je les croise, j’entends ceci : « Papi, on avait dit : pas d’écrans pendant qu’on est en famille ! » Le papi bredouille vaguement quelque chose, sans lâcher des yeux son téléphone. Incroyable ! Que fait-il donc, un dimanche après-midi, à tripoter son engin de destruction relationnelle, qui puisse être plus précieux que la présence à son petit-fils ?

Le temps passé sur les écrans est forcément du temps volé à d’autres activités. Et dans nos vies personnelles, c’est souvent du temps volé au sommeil (le soir) et aux relations, familiales, amicales, ou occasionnelles (dans la journée). Sommes-nous bien lucides face à tout cela ? Si je regarde tout autour de moi, je ne le crois pas…

Mes deux histoires sont désolantes. Mais aussi réjouissantes. Désolant : parents et grands-parents stupidement asservis à leurs écrans. Réjouissant : les enfants qui auront vu les adultes amoindris et appauvris par leurs machines vont entretenir avec ces dernières un rapport bien plus méfiant et intelligent que leurs géniteurs, victimes du marketing des marchands d’écrans et d’infos (« vous êtes un humain diminué si vous n’êtes pas un humain connecté »), de leur conformisme (« tout le monde le fait ») et de leur paresse (« pas envie de contrôler mes impulsions »).

Allez les jeunes, on compte sur vous !


Illustration : C'est pourtant sympa de bavarder ensemble ! (du génial Saul Steinberg)

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en octobre 2016.

jeudi 16 mars 2017

Réveil d’anesthésie



Je bavardais récemment avec un ami bouddhiste, qui venait de se faire opérer du genou. Après m’avoir donné de ses (bonnes) nouvelles, il me raconte qu’à son réveil de l’anesthésie, il a vécu des moments de bonheur intenses : il s’était alors senti profondément apaisé, avec la présence au cœur de tous ses maîtres, et emporté par une immense vague de très profonde et très durable gratitude.

Je l’écoutais attentivement, parce qu’il y a quelques années, j’ai fait la même expérience : en salle de réveil, je m’étais senti comme en apesanteur, porté par un énorme nuage de gratitude. Gratitude pour les soignants, les chirurgiens, les médecins, les infirmières...

Puis, dans les heures et les jours suivants, gratitude pour tout le monde : mes proches qui me rendaient visite, mes amis, je faisais un grand récapitulatif de toute ma vie, et de tous les humains pour qui je pouvais éprouver de la reconnaissance, pour ce qu’ils m’avaient offert en termes d’amour, d’affection ou de bons moments.

Même - voyez comme ça allait loin - pour le groupe pop Procol Harum et pour son tube célébrissime : A whiter shade of pale

Eh oui, à l’époque où j’étais lycéen et étudiant, on dansait encore le slow, et c’était vraiment intéressant pour se coller aux filles en leur parlant dans l’oreille. D’où ma gratitude pour Procol Harum, même si – à ma connaissance - ils n’avaient pas écrit la chanson pour moi ! Après tout, je me sens aussi plein de gratitude quand je contemple un beau paysage, quand je savoure un bon fruit, quand je lis un beau livre, même s’ils n’ont pas été conçus pour ma petite personne.

J’aime beaucoup les exercices de gratitude : repenser le soir en m’endormant à quelques beaux moments de la journée que je dois à d’autres humains ; ou approfondir ma méditation du matin par la conscience de ce sentiment de dette joyeuse, que j’éprouve envers tant de personnes dont j’ai croisé le chemin, et qui m’ont fait du bien, de façon volontaire ou non, à un moment ou un autre de ma vie.

Quand je suis immergé dans la gratitude, je sens mon cœur qui s’ouvre et se réchauffe (et d’ailleurs, toutes nos études scientifiques montrent que l’émotion de gratitude est non seulement légitime et agréable mais bénéfique pour notre santé).

Et vous, ça vous arrive d’avoir comme ça des bouffées de gratitude qui vous font monter au ciel ?


Illustration : Le vinyle culte, version 45 tours...

PS : ce texte reprend ma chronique du 28 février 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


jeudi 9 mars 2017

Une légère ivresse



Cette semaine, j’ai pris le temps de déguster quelques petits verres de vin en pleine conscience...

Eh oui, je dois reconnaître que j’aime bien boire de l’alcool, mais attention, en pleine conscience et avec le cerveau aux aguets ! J’apprécie le début, le tout début des effets de l’alcool, le commencement de l’ivresse. Pas quand ça va trop loin, pas jusqu’au moment où on se met à beugler, de joie ou de tristesse, comme ce bon Claude Nougaro

Non, à ce stade c’est déjà trop tard pour l’introspection et la vie intérieure, et ce n’est plus du tout drôle, ni pour soi ni pour les autres.

Ce qui est passionnant par contre, ce sont les débuts, les tout premiers stades, lorsque l’on perçoit que notre vision du monde change sous l’effet de ce que l’on boit. Passionnant d’observer ce qui se passe alors dans nos esprits : apaisement et légère euphorie, recul et relativisation de nos soucis, réceptivité, sentiment d’amitié avec le monde et de fraternité avec les autres humains.

Passionnant aussi de tirer des leçons à partir de l’observation de nos cerveaux très légèrement sous l’emprise de l’alcool, et de nous demander si, finalement, nous ne serions pas capables de vivre de telles expériences existentielles sans recours à des substances ? Capables de vivre des débuts d’ivresses sans alcool, des étourdissements subtils devant la vie, le monde, le soleil qui se lève ou qui se couche, l’océan, les montagnes, un soir d’été, un ciel d’hiver, la lune ou les étoiles…

En vérité, je vous le dis, mes amis : c’est possible ! Et pas si compliqué : il faut juste un peu s’entraîner, s’arrêter à temps, au tout début, et observer ce qui se passe en nous, avant de reprendre le verre ou le joint de trop, qui vont nous embrumer au lieu de nous éveiller.

Et vous, vous vous êtes déjà amusé à éprouver attentivement ce qu’un léger début d’ivresse provoque dans votre esprit ?


Illustration : un humain marchant sur la neige, ivre de sensations et de bonheur... (photo MR)

PS : ce texte reprend ma chronique du 21 février 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


jeudi 2 mars 2017

Un rêve



Cette semaine, j’ai vu mon père, mort il y a 10 ans, revenir chez nous, dans la cuisine.

C’était en rêve, mais un de ces rêves au goût fou de réel. J’étais en train de préparer le déjeuner du dimanche, il devait y avoir aussi ma femme et mes filles qui allaient et venaient, quand tout à coup, je vois mon père entrer dans la pièce. L’air normal, enfin je veux dire l’air vivant, pas du tout zombi ; mais silencieux. Et puis aussi, pas content, avec le visage sévère et contrarié qu’il prenait autrefois, quand quelque chose n’allait pas.

Évidemment, ça a créé une drôle d’ambiance dans la cuisine. Il s’est mis dans un coin, debout, genre « faites comme si je n’étais pas là », avec son air mécontent, et toujours en silence. Du coup, personne n’osait lui parler ni aller vers lui. J’ai commencé à me demander dans mon rêve ce qu’il pouvait avoir à nous reprocher. Est-ce que nous n’avions pas assez pensé à lui depuis sa mort, pas assez prié pour lui ?

Là, ça chauffait trop, alors je me suis réveillé, mais j’ai continué de m’interroger : est-ce que j’avais mal fait quelque chose pour qu’il revienne ainsi du passé, avec ce visage contrarié ? Mais bizarrement, je ne ressentais pas d’inconfort émotionnel, ni de culpabilité, comme j’en éprouve pourtant souvent (car je suis un grand culpabilisable). Non, là j’avais le sentiment, peut-être injustifié, d’avoir fait de mon mieux de son vivant, et de penser souvent à lui depuis sa mort. Le sentiment de ne rien avoir à regretter.

Mais ça m’a troublé tout de même, ce rêve, tellement j’avais revu mon père pleinement vivant. J’y ai pensé à la fin de ma méditation du matin. Et les pensées qui me venaient, c’est que bien sûr, on n’aime jamais assez les vivants de leur vivant, et qu’on ne pleure jamais assez les morts après leur mort.

Mais ce n’est pas parce qu’on ne les aime pas. C’est parce que nous sommes maladroits pour nous aimer, parce que pleurer finit par nous faire trop de mal. Et parce qu’il faut bien vivre notre présent, et songer à notre avenir.

Alors, pour apaiser le spectre surgi du passé, je me suis assis et j’ai pensé à mon père ; j’ai écrit quelques lignes sur lui, sur ce rêve, en souriant et en respirant doucement.

Et en espérant que, malgré sa tête contrariée, ça ne se passait pas trop mal pour lui, là où il se trouvait…

Et vous, ça vous arrive de rêver des morts, des années après ?


Illustration : Une forêt en Allemagne. Merci Passou.

PS : ce texte reprend ma chronique du 3 janvier 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 13 février 2017

Grand-mère redonne



Dans ses dernières années, ma grand-mère était connue dans la famille pour redonner tout ce qu’elle recevait. Lorsqu’on lui offrait un petit cadeau, en venant la visiter, elle était ravie, sincèrement. Puis, après avoir savouré, quelques jours ou quelques semaines, elle redonnait. Un jour, à un autre visiteur, elle disait : « ça te plaît ? Je te le donne ! » Et on voyait, lors d’une autre visite, que le cadeau n’était plus là. Ou bien on le retrouvait chez quelqu’un, qui expliquait : « Mamie me l’a donné ». Tout le monde souriait de ce recyclage des cadeaux de Mamie, inéluctable destin pour tout ce que nous lui offrions, sauf peut-être les fleurs.

Pourquoi faisait-elle cela ? Elle disait que, dans la maison de retraite où elle avait choisi elle-même de vivre après la mort de mon grand-père, elle n’avait qu’une chambre, et ne voulait pas y accumuler trop de choses. Mais en réalité, je crois que ce qui lui plaisait dans les cadeaux, c’était l’intention d’amour. L’objet matériel n’avait pas grande importance. Au bout d’un moment, elle sentait que cet objet ferait davantage plaisir en se remettant à circuler qu’en restant chez elle. Alors elle s’allégeait de l’objet, et ne gardait que la mémoire de l’amour.

La vie, c’est une histoire de transmission : il y a tout ce dont nous héritons, tout ce qu’on nous transmet. Et tout ce que nous redonnons, et transmettons à notre tour. Nous ne possédons rien devant l’éternité, ni nos objets, ni nos relations, ni notre corps. Tout nous a été donné, prêté, et tout nous sera repris. L’important n’est pas de nous accrocher, mais de savourer, de remercier, de rendre grâce. Puis de redonner : de bon cœur, de plein gré. Par le don, je m’accomplis et je me libère.

Il y a tant de belles émotions liées au don ! Par exemple, la gratitude, cette joie d’avoir reçu d’autrui, ce sentiment de dette joyeuse, qui amplifie en nous la confiance envers le genre humain. Qui nous rend plus intelligents et nous aide à comprendre que tout ce que nous croyons avoir conquis ou construit par nos seuls mérites est dû aussi à de nombreux autres, qui nous ont donné et dont nous avons reçu. Je n’ai jamais compris pourquoi il n’y a pas dans notre langue de mot pour désigner la joie d’avoir donné, et le sentiment d’être allégé et grandi par ce qu’on a offert…

Que les objets circulent, que les savoirs circulent ! À chaque fois qu’ils sont passés par le don d’un humain à un autre humain, ils y ont gagné quelque chose d’impalpable et de précieux. Ils ont été fécondés par l’écoute, l’amour, la bienveillance. Rien d’étonnant à ce que les âges de la vie où l’on donne le mieux, avec le plus de grâce et de profondeur, en soient les âges extrêmes : quoi de plus émouvant que le don d’un enfant ? Sinon celui d’une personne âgée…


Illustration : dans les Alpes, en janvier 2017...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en décembre 2016.

mardi 7 février 2017

Antismartphone



Cette semaine, j’ai vu une de mes filles dire non à un cadeau. Elle fait des études littéraires, et elle a un vieux téléphone portable, sans écran tactile, elle ne peut même pas recevoir ni envoyer des émoticônes. Plutôt que se payer un bel appareil, elle préfère s’acheter des livres ou des places de concerts rock. L’autre jour, une de ses copines, très high-tech, elle, a voulu lui offrir son vieil i-phone, car elle venait de se faire offrir le dernier modèle. Et ma fille a refusé, sans hésiter.

Je précise que ce n’est pas une enfant sage, c’est au contraire la plus baroudeuses de nos trois filles : elles passe son temps à explorer les catacombes, à grimper sur les toits, à faire du stop aux 4 coins de l’Europe, elle boit volontiers des bières avec ses potes, etc. Mais elle déteste les smartphones.

Comme je lui demandais de m’expliquer pourquoi peur, elle a réfléchi un moment, puis m’a donné deux arguments convaincants : d’abord ça rend les gens accros, ensuite ça rend les groupes tristes. Et ça, elle n’aime pas du tout, les groupes où on ne se parle plus, mais où tout le monde a le nez sur son écran, les groupes où on est ensemble mais seuls, les groupes où on interrompt une conversation avec un véritable humain parce que sa machine sonne ou vibre...

Vous connaissez le mot de Montesquieu : « L’Homme est un animal sociable » ? Eh bien ma fille est l’être le plus sociable que je connaisse, un animal hypersociable. Dès qu’elle arrive quelque part, en très peu de temps, elle connaît tout le monde et tout le monde la connaît, l’appelle par son prénom ; elle se fait adopter instantanément.

Il y a quelque temps, nous nous étions rendus en famille dans une grande école, à la remise de diplômes d’un de nos neveux. A la fin du cocktail qui suivait, au moment où nous voulions repartir, elle avait disparu. En partant à sa recherche, j’ai fini par la retrouver : elle s’était faite inviter, je ne sais comment, dans le carré réservé aux VIP (les professeurs, les politiques, les personnalités, etc.) et elle était en train de discuter avec le directeur de l’école, une coupe de champagne à la main ; ils s’appelaient déjà par leurs prénoms et se tutoyaient ; et elle commençait à lui expliquer qu’il fallait qu’il adapte ses programmes pour que ses élèves soient de meilleurs citoyens, moins matérialistes, etc. Voilà le genre…

Et c’est ça qui me rassure : elle aime tellement les humains et la vie, qu’elle est instinctivement allergique au trop plein d’écrans. Elle perçoit parfaitement que le temps d’écran c’est du temps volé à d’autres activités plus joyeuses et essentielles. Et que si elle l’a compris aujourd’hui, d’autres vont le comprendre demain…


Illustration : "Et vous, vous avez parlé à votre enfant aujourd'hui ?"

PS : ce texte reprend ma chronique du 10 janvier 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.



lundi 23 janvier 2017

Robert



La scène se passe dans le tramway, à Paris. Tous les sièges sont occupés, et nous sommes donc nombreux à être debout dans le couloir.

À un moment, un couple âgé monte avec peine, en s’accrochant bien à toutes les barres et poignées ; ils ont des sonotones (on dit encore comme ça ?) derrière les oreilles, et semblent ne pas très bien tenir sur leurs jambes. Une jeune femme cède tout de suite sa place à la dame âgée. Son mari se tient debout derrière elle, en s’agrippant bien pour résister au démarrage.

Un peu plus loin, un jeune au look des cités - casquette de base-ball, grosses baskets au pied, et tout ça - observe la scène. Après quelques secondes (sans doute le temps de latence vient-il du rap qu’il écoute dans son casque à fort volume, et qui l’entraîne dans un autre univers) et tout en restant assis, il appelle : « Monsieur, Monsieur ! » pour lui proposer sa place.

Mais le monsieur n’entend pas. Sa femme, par contre, entend, se retourne, et voit le jeune homme qui leur fait signe pour proposer sa place. Alors, elle appelle à son tour son mari : « Robert, tu veux la place ? »

Mais Robert n’entend pas bien, ou ne comprend pas, il marmonne quelque chose et il retourne la tête vers la fenêtre pour regarder le paysage défiler. Du coup, le garçon se met à crier : « Robert, Robert ! Eh ! Robert ! » dans un élan de familiarité et un souci d’efficacité qui commence à faire sourire le wagon (d’accord, il aurait pu se lever, mais à sa décharge, il était assis un peu loin, et avait peut-être peur que quelqu’un d’autre lui chipe la place qu’il réserve à Robert).

Robert entend enfin, se retourne, voit le jeune homme, comprend, mais refuse la place ; soit par fierté, pour montrer qu’il peut encore tenir debout ; soit parce qu’elle est trop loin de sa femme, ou de la porte… Tout redevient calme ; les regards des passagers se détournent de la scène, et retournent à leur lecture, leur écran ou leur rêverie ; le jeune homme se replonge dans son rap.

Et je réfléchis à ce qui vient de se passer, qui me laisse un goût un peu inhabituel à l’esprit, sans doute lié au mélange insolite qui compose cette scène : le geste de politesse du garçon ; sa familiarité, déplacée selon certains codes, mais finalement bienveillante ; la fierté et le refus de Robert ; la fragilité de la vieillesse…

Je me demande ce qu’en retiendra le couple âgé : gardera-t-il un souvenir amusé et touché de l’interpellation du garçon ? Ou un souvenir agacé de sa manière bien à lui de se montrer poli ?

En tout cas, de mon côté, j’ai trouvé ça mignon, et réconfortant. Et préférable à tous ces regards baissés des autres hommes valides et assis, qui n’ont certes pas interpelé Robert à voix forte, mais qui ne lui ont pas non plus proposé leur place…


Illustration : un homme qui ne peut pas laisser sa place, mais qui aime voir passer les bateaux. Par Florian Kleinefenn.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2016.

mercredi 18 janvier 2017

Déambulateur et frais bancaires



Cette semaine, j’ai vu passer dans la rue une vieille dame qui utilisait un petit déambulateur à roulettes, un modèle perfectionné, avec des freins, et auquel on peut accrocher ses sacs pour faire des courses. Elle s’en servait avec aisance, et elle avançait assez vite.

J’étais en train de l’admirer d’être aussi vaillante et énergique, quand tout à coup, je la vois qui traverse en dehors de tout passage piéton. L’air pas commode, elle toise les automobilistes et les scooters furieux, qui freinent, klaxonnent et zigzaguent pour l’éviter.

Elle s’en fout, elle a décidé qu’elle traversait maintenant ! Et elle va jusqu’au bout, puis accoste sur le trottoir d’en face d’un pas décidé, tout en s’appuyant sur son engin. Là, elle se retourne une dernière fois pour regarder ces conducteurs qu’elle vient de défier, aussi fière et déterminée que Brigitte Bardot sur sa Harley-Davidson

Je la contemple avec stupéfaction ! Je suis partagé entre admiration (« elle a du cran la mamie ! ») et agacement (« elle est gonflée quand même, elle doit être à la retraite, elle a tout son temps, et au lieu de patienter à un feu piéton, elle se lance comme ça, au risque de provoquer un accident… »).

Pour ne pas la juger trop vite, j’envisage toutes les hypothèses…

Je me demande si elle a toute sa tête, si elle ne souffre pas de maladie d’Alzheimer ? Mais il me semble bien avoir vu un œil vif sur son visage, et guère d’hésitations dans ses façons de faire.

Puis je me dis que c’est peut-être une ancienne baroudeuse, qui faisait du parachute, du saut à l’élastique, de la varape, du planeur, des trucs comme ça, et qu’elle a toujours besoin de sa dose d’adrénaline malgré son âge avancé ?

Ou bien peut-être que son feuilleton préféré passe à la télé dans 10 minutes, et qu’elle ne veut pas rater le début ?

Ou alors il s’agit d’une militante écologiste convaincue, qui déteste les voitures dans Paris, qui pense que les piétons devraient toujours avoir priorité absolue sur les véhicules à moteur, où qu’ils traversent ?

Et là, alors que je continue de l’admirer, je la vois rentrer dans une agence bancaire, en se faisant aider pour passer le seuil par quelqu’un qu’elle a interpelé dans la rue. Ouh la la ! Je ne sais pas si elle y va pour parler de ses frais bancaires, mais si c’est le cas, je n’aimerais pas être à la place de son banquier, ça va chauffer !

Et vous, vous pensez qu'à son âge, vous serez aussi intrépide que cette dame ?


Illustration : la dame en plus jeune sur un autre déambulateur...

PS : ce texte reprend ma chronique du 29 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

vendredi 6 janvier 2017

Ma pomme



Une semaine, j’étais tranquille chez moi, un midi, c’était une journée d’écriture, et j’avais décidé de jeûner, pour me nettoyer un peu le corps et l’esprit. Pas un vrai jeûne intégral, mais un allégement de mon menu. Et ce midi-là, mon menu, c’était une des belles pommes que j’avais achetées au marché le dimanche précédent.

J’avais décidé de déguster ma pomme en pleine conscience, tranquillement, comme nous devrions le faire régulièrement avec nos aliments.

Je me suis assis à la table de la cuisine, et j’ai commencé par la regarder, la faire tourner dans mes mains, l’admirer, avec sa belle peau jaune et rouge. Je l’ai un peu reniflée, je l’ai passée sur mes lèvres, puis j’ai croqué dedans, juste une bouchée. Cette bouchée, j’ai pris tout mon temps pour la savourer, tout mon temps pour en explorer les arômes, tout mon temps pour la mastiquer et l’avaler, sans rien faire d’autre, avant de croquer une deuxième fois. Puis, j’ai dégusté lentement chacune des bouchées. C’était hyper-zen, j’adore ce genre d’exercice de méditation, qui consiste à manger ce que nous mangeons d’habitude, mais tranquillement, l’esprit et les sens ouverts, en pleine conscience.

Au bout de 10 minutes, j’avais terminé ma pomme.

J’ai pris encore un peu de temps pour me régaler des dernières saveurs qui s’attardaient dans ma bouche, des derniers fantômes de son goût, du sillage de tout ce qu’elle m’avait offert. Un peu de temps aussi pour écouter ce que me disait mon ventre, pour voir si cette lente dégustation de la pomme l’avait rassasié. Mon ventre m’a dit que c’était OK, et que nous pouvions en rester là.

Alors j’ai coupé le trognon de la pomme en deux, et je suis allé le donner aux deux frères lapins qui vivent dans notre jardin. Ils sont comme moi, ils aiment beaucoup les pommes… Et ils ont fait comme moi, ils ont mangé leur part, tranquilles, en pleine conscience…

Je me suis assis sur le vieux banc du jardin, j’ai regardé le ciel et je me suis réjoui : c’est fou, quand on prend son temps, de voir tout ce qu’une pomme peut nous offrir. Puis j’ai ressenti de la gratitude envers tous les humains qui m’avaient permis de vivre ce moment. Le paysan qui s’est occupé du pommier, ceux qui l’ont cueillie, puis amenée jusqu’à mon marché. Gratitude aussi pour ma marchande de fruits et légumes

Je suis resté encore un moment dehors, avec dans le crâne ma perfusion d’états d’âme agréables. J’ai reniflé l’air froid de l’automne, le parfum du crachin et de la terre humide, l’odeur des feuilles qui commençaient leur cycle de décomposition et de résurrection future. J’ai senti que la pomme était là, bien au chaud dans mon ventre, et qu’elle commençait à m’offrir ses fibres et ses vitamines. Je me suis dit qu’à cet instant, j’étais heureux…

Et vous, c’était comment la dernière fois que vous avez croqué dans une pomme ?


Illustration : Trois pommes d'api par le divin Chardin...

PS : ce texte reprend ma chronique du 22 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 2 janvier 2017

Voeux pour 2017



Puissiez-vous connaître de nombreux moments heureux tout au long de cette année 2017.

Puissent ces moments vous aider à donner de l'amour tout autour de vous.

Et puissent-ils vous vous donner aussi l'énergie pour changer tout ce qui doit l'être dans ce monde.


Illustration : dans la forêt de Białowieża, en Pologne, par Karolina.