mercredi 21 juin 2017

Las Vegas



Las Vegas...

Vous savez, cette ville américaine qui est un crime écologique absolu : plantée en plein désert, là où les températures grimpent à plus de 40° à l’ombre en été, là où il ne pleut presque jamais. Mais là où fleurissent les fontaines et les piscines, et où l’air conditionné tourne en permanence à plein régime. Imaginez le bilan carbone ! Et tout le reste…

Car Las Vegas, c’est une pompes à finances pour des investisseurs déjà très riches mais qui en veulent encore plus, c’est la ville du jeu et des machines à sous, l’empire du plumage des gogos venus du monde entier voir ce pseudo-mythe.

Bref une ville profondément malsaine, portant à leur paroxysme tous les mauvais côtés des États-Unis. Nous autres, les touristes et les étrangers, continuons malgré tout ça d’être fascinés par cette vitrine clinquante, avec ses salles de jeux et ses casinos

Bon, il y a tout de même un truc bien à Las Vegas, c’est qu’on y comprend tout de suite les mécanismes des addictions.

Ces rouages sont en général, cachés : ce qui nous pousse à de venir accro à des choses qui nous font un peu de bien au début puis beaucoup de mal à la fin, ce sont notre passé, nos souffrances, nos fragilités, les manipulations vicelardes de la publicité, de la société, etc. Et parfois, tout ça ne nous saute pas forcément aux yeux.

Mais à Las Vegas, tout est clair, car tout est réuni au même endroit et au même moment : 

les salles, toujours éclairées en lumière artificielle, où il n’y a jamais de fenêtres, pour faire perdre la notion du temps aux joueurs, 

les halls de salles de jeux, où il est toujours facile d’entrer (par exemple, on est  obligé de passer devant pour se rendre à sa chambre d’hôtel) et dont il est compliqué de sortir (puisque leur disposition est étudiée pour vous faire faire le plus de détours possibles et vous replonger dans la tentation d’un dernier jeu),

la nourriture et les boissons, très bon marché, pour donner l’impression que finalement, c’est une affaire d’être là. 

Et puis les machines à sous, qui font tout plein de bruits et de lumières quand quelqu’un gagne, et sont par contre très discrètes quand elles vous piquent votre argent ; ce qui fait qu’on a l’impression que les dollars déferlent toujours quelque part dans la salle.

Bref tout est là pour faire plonger les gens fragiles (et on voit plein de pauvres retraités passant là leurs journées) et pour exciter les pas fragiles (et puisqu’on ne peut pas les rendre accro durablement, leur piquer au moins quelques dizaines de dollars pendant leur séjour).

C’est drôle ces lieux totalement malfaisants, pour les humains et pour la nature, qu’on continue pourtant de mythifier et de nourrir de notre attention et de notre pognon, ces lieux bâtis par des gens malsains aux intentions malsaines. Nous devrions ne plus y aller, et comme pour tout ce qui nous scandalise, voter contre eux avec notre porte-monnaie.

Mais je n’ai de leçon à donner à personne, puisque j’y suis allé moi-même, comme beaucoup de voyageurs, pour voir. Par contre, si vous hésitez, je n’ai qu’un conseil : n’y allez pas, ne vous rendez pas complice, comme je l’ai fait, d’un crime contre le réchauffement planétaire.

Et vous, vous êtes déjà allé à Las Vegas, ou dans ce genre d'endroits ?

Illustration : Las Vegas.

PS : ce texte reprend ma chronique du 30 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


jeudi 15 juin 2017

L’eau vive


Pendant longtemps, les psys de tout poils - psychanalystes, psychiatres, psychologues - ont culpabilisé à mort les parents d’enfants souffrant d’autisme. Je me souviens très bien de cette époque : j’étais jeune interne et je voulais justement devenir pédo-psychiatre. Mais le dogme alors était que l’autisme était fabriqué par des mères surprotectrices et des pères absents. Et les parents en prenaient plein la tête quand ils venaient en consultation.

C’était de la maltraitance, je le voyais bien, et ça me rendait malheureux moi aussi, mais comme j’étais un débutant, je n’osais pas m’opposer à ça, je n’osais pas critiquer des aînés expérimentés, qui avaient l’air si sûrs d’eux. Ça m’a juste fait fuir ce milieu de la psy de l’enfant, et revenir vers le soin aux adultes, où la situation était tout de même un peu moins délirante.

Je demande pardon, au nom de toute notre profession, à tous les parents qu’on a maltraités. À leur souffrance, nous ajoutions de la culpabilité. En raisonnant de façon absurde : nous confondions les causes et les effets. Bien sûr que souvent ces parents étaient troublés, et pas toujours cohérents, mais c’est parce que la vie avec leur gamin autiste les avait usés, perturbés, déstabilisés. Parce qu’ils ne recevaient pas d’explications et d’aides adaptées. Parce que des théories à la noix polluaient les esprits des soignants.

Je me souviens que lors de mon stage en pédo-psychiatrie, je fuyais de mon mieux les réunions de service où l’on débattait inlassablement de théories inefficaces et finalement dangereuses. Je préférais passer du temps avec les enfants autistes, jouer avec eux, les apprivoiser, pendant des heures, pour tenter de les suivre et de les comprendre, sans jamais y arriver pleinement bien sûr…

Il ne faut pas poétiser l’autisme, les enfants qui en sont atteints souffrent d’angoisses violentes, et de grandes difficultés relationnelles. Mais ils sont aussi extraordinairement attachants. Comme tout le monde, j’étais fasciné par ces enfants-forteresses, qui de temps en temps laissaient passer des fulgurances d’affection ou d’intelligence. Puis qui se refermaient instantanément sur eux et leur mystère.

Depuis cette époque - je vous parle des années 80 - les choses ont bien changé. Les parents d’enfants souffrant de troubles autistiques (c’est comme ça qu’on dit maintenant) se sont rebiffés, ils en ont eu marre, ils sont allés voir ce qu’on faisait ailleurs, dans les pays voisins, et ils sont revenus horrifiés. Horrifiés par la comparaison avec ce qu’on faisait en France, qui était souvent inefficace avec les enfants et parfois inhumain avec les parents. Peu à peu, ils ont fait bouger les choses, et de nouvelles pratiques thérapeutiques ont enfin pu être introduites dans notre pays. 

En matière d’autisme, ce sont les usagers, et non pas les professionnels, qui ont fait évoluer le système. Et ces usagers, ce sont les parents, à qui une fois de plus, j’adresse toutes mes excuses et toute mon admiration. Je sais bien qu’ils s’en foutent de l’admiration, ils veulent juste qu’on les comprenne, qu’on les respecte et qu’on les aide. Mais je le dis quand même, ça me fait du bien…

Et vous, vous avez déjà passé du temps avec des enfants souffrant d’autisme ?

Illustration : Niki de Saint-Phalle prenant le thé.

PS : ce texte reprend ma chronique du 2 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

jeudi 8 juin 2017

Belles, mais pas que…



C’est con, parfois, les proverbes.

« Trois filles et la mère font quatre diables pour le père » : je me souviens avoir lu un jour cette maxime dans un petit cadre, pendu au mur je ne sais où. Rien de plus faux, du moins dans mon cas.

Etre marié et père de trois filles – aujourd’hui devenues grandes - a plutôt fait de moi, en famille, le Roi de la Jungle ! Enfin, la plupart du temps, car il m’arrive aussi de me faire chambrer, mâle unique, par les femelles de la maison : mais en tant que père de trois filles, j’ai globalement été un roi !

Un roi ravi, et pourtant inquiet : je voyais bien à quel point notre société reste encore - discrètement, insidieusement - sexiste et inégalitaire. Je voyais bien que dans les livres pour enfants, maman ours faisait la vaisselle pendant que papa ours lisait le journal dans son fauteuil ; et que dans les fêtes familiales, c’étaient les femmes qui desservaient la table pendant que les hommes restaient assis et bavardaient. Je ne voulais pas de ça pour mes filles, et je m’efforçais de prendre ma part à la maison, pour qu’elles trouvent normal qu’un homme fasse les courses, la cuisine, et la vaisselle.

Lorsque je leur faisais des compliments, je me retenais régulièrement de trop leur dire qu’elles étaient belles et mignonnes. Ce qu’elles étaient pourtant. Alors je leur disais, bien sûr, et souvent. Mais je m’efforçais de ne pas leur dire que ça, et de leur rappeler qu’elles n’étaient pas que belles, mais aussi intelligentes, fortes, courageuses, curieuses, créatives, volontaires - à chaque fois qu’elles l’étaient.

Ainsi, lorsque je leur disais qu’elles étaient belles, je rajoutais une fois sur deux (pour ne pas non plus me faire repérer) une autre qualité : « tu es belle, et aussi… » Un peu compliqué, comme système, c’est vrai ; mais que voulez-vous, je suis psychiatre !

Et puis, j’ai toujours eu une énorme allergie aux clichés intériorisés par les femmes elles-mêmes. Cela me frappe à chaque fois de voir qu’elles disent souvent que les femmes entre elles se comportent comme des chipies, qu’elles adorent les commérages, qu’elles sont moins franches que les hommes, « qui eux s’engueulent un bon coup, et puis c’est fini ! »

Que des hommes colportent ce genre de clichés sexistes, à la rigueur, puisque ça les valorise. Mais que cela vienne de femmes, ça me rend dingue ! Celles qui parlent ainsi ne se sont jamais penchées sur la vie politique ou le monde des affaires, où les coups tordus et les médisances pullulent ? Alors que les femmes y sont bien peu nombreuses…

Allez, un dernier prêt à penser qui me hérisse le poil : proclamer que « la Femme est l’avenir de l’Homme »… Et en attendant que l’avenir arrive, elle se tient bien tranquille, la Femme ? Moi, je préfère que la Femme simplement l’égale de l’Homme. Dès aujourd’hui !


Illustration : dans ce couple moderne, Madame adore conduire et Monsieur aime le repassage...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mars 2017.

mercredi 31 mai 2017

Mansuétude et familles nombreuses



Les familles nombreuses, lorsqu’on en fait partie, nous apprennent une vertu fondamentale pour la vie en société : la mansuétude. Ou l’indulgence, comme on veut. L’indulgence, c’est la bienveillance devant les erreurs et les fautes d’autrui, et la tendance à leur pardonner. La mansuétude, c’est la même chose, mais appliquée aux personnes puissantes, c’est l’indulgence des forts, qui pourraient punir mais ne le font pas. Par rapport à notre sujet, la mansuétude c’est pour les aînés, l’indulgence pour les cadets.

Vivre en famille nombreuse, c’est en effet se trouver exposé très tôt, et pour longtemps, à de grandes joies (dans les moments où on s’entend bien avec ses frères et sœurs) et à de grands énervements (quand ils se mettent à nous agacer exprès). Et comme on ne peut pas y échapper, comme on ne peut pas quitter sa famille, du moins avant un certain âge, eh bien ces énervements vont soit nous rendre fous, soit nous apprendre, entre autres, la mansuétude.

Je me souviens d’avoir lu un jour une petite bande dessinée du célèbre Charlie Brown, dans lequel une grande sœur (Lucy, pleine de confiance en elle) apostrophait ainsi son petit frère (Linus, l’inhibé suçant son pouce et traînant partout avec lui une vieille couverture) : « Mon vieux, n’oublie jamais ça : je suis ta sœur aînée ; et c’est pour toute ta vie ! » La tête de son frère, réalisant soudain le problème, en disait long sur la joie que cette perspective lui procurait. À cet instant, il aurait sans doute rêvé être enfant unique. Mais la vie est mal faite, car pendant ce temps-là, ceux qui n’ont pas de sœurs ni de frères rêvent d’en avoir

Bon, pour en revenir aux familles nombreuses, une de leurs grandes vertus est donc d’apprendre à leurs membres tout un tas de compétences qui leur seront très utiles ensuite : l’affirmation de soi, la gestion des conflits, le pardon, la réconciliation… Les grandes fratries sont donc un véritable champ d’entraînement pour la vie sociale future.

Et de toutes ces compétences sociales apprises par les familles nombreuses, vous l’avez compris, c’est l’indulgence et la mansuétude qui me semblent les plus importantes : continuer d’aimer quelqu’un qui nous a souvent agacé (et qui continuera sans doute de le faire de temps en temps) ; être capable de voir les bons côtés d’un humain, malgré tous ses défauts, que l’on connaît par cœur ; ne pas rejeter, mais savoir recadrer …

Ce n’est pas si facile. C’est Rivarol qui disait : « En général l'indulgence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas. » C’est effectivement plus difficile d’être indulgent avec des proches – frères, sœurs, puis conjoints, copains collègues de travail - dont on sait que nous allons les côtoyer toute notre vie. Mais pourtant, quel gâchis si nous ne le sommes pas…

Et vous, êtes-vous suffisamment mansuétudineux envers vos frères et soeurs ? Et envers le genre humain ?


Illustration : un des bons côtés, aussi, des familles nombreuses, ce sont les réductions pour prendre le train ou aller au musée...

PS : ce texte reprend ma chronique du 9 mai 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


mercredi 17 mai 2017

Notre corps ment moins bien que nous…



Ces derniers temps, nous avons vu beaucoup de personnages politiques pris en flagrant délit de mensonge… Je sais, il n’y a pas qu’eux qui mentent, mais l’argument « il n’y a pas que moi, les autres aussi » est encore moins une excuse lorsqu'on est un(e) élu(e) de la République.

C’est compliqué de savoir si quelqu’un nous ment. Les chercheurs disent qu’on peut voir ça par exemple au trop grand nombre de détails : quand quelqu’un nous bobarde, il a souvent tendance à trop en faire, à nous noyer sous les précisions pour mieux nous convaincre. Mais ces mêmes chercheurs disent que souvent, c’est notre corps qui peut le mieux indiquer le mensonge éventuel.

Je me souviens qu’à un moment, les services de police et de renseignements cherchaient à mettre au point des «détecteurs de mensonge », basés sur les modifications de notre rythme cardiaque ou de notre conductance cutanée (le fait que notre peau conduise plus ou moins bien l’électricité, parce que le stress du mensonge nous fait transpirer).

En fait, c’était surtout des détecteurs d’émotivité : les gens timides faisaient biper la machine même quand ils ne mentaient pas, parce que ça les inquiétait de pouvoir être pris pour des menteurs. Et les vrais psychopathes et menteurs professionnels gardaient, eux, un calme olympien.

En plus, un détecteur de mensonge, ça nous aurait privé de quelques grands chefs d’œuvre de la littérature et de la chanson

Bon, oublions les détecteurs de mensonge et revenons vers un appareil bien plus perfectionné : notre cerveau ! En fait, les chercheurs en mensonge nous disent qu’en regardant bien notre interlocuteur, avec un peu d’attention et d’habitude, on peut voir beaucoup de choses. Lorsque quelqu’un nous ment, son langage corporel se modifie souvent : il contrôle davantage ses gestes et parle moins avec ses mains, il a aussi des micro-mimiques du visage très brèves, qui laissent filtrer les émotions indésirables, etc.

Mais tout ça va très vite, et souvent, nous ne percevons pas consciemment ces petits détails : on ne les découvre qu’en repassant les films au ralenti, lorsque les scènes de mensonge ont été filmées. Mais notre cerveau, lui, les perçoit de manière subconsciente, et nous envoie des petits ressentis de malaise ou d’inconfort. On « sent » alors que la personne n’est pas nette, mais on ne sait pas trop que faire de cette intuition. Or notre corps est notre ami, il nous envoie généreusement des signaux d’alerte. Ecoutons-les plus souvent !

Au fait, et vous, vous sentez facilement que l'on vous ment ?


Illustration : Une petite fleur de Sabine Timm. Merci Carlotta !

PS : ce texte reprend ma chronique du 28 mars 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


jeudi 11 mai 2017

Protéger notre cerveau des pollutions psychiques



Depuis quelques années, ce que l’on nomme « médecine environnementale » prend de l’importance dans nos pratiques de soignants : elle consiste tout simplement à tenir compte de l’influence de l’environnement sur notre santé ou nos maladies.

Cette démarche est désormais bien entrée dans les esprits en ce qui concerne l’environnement physique : nous savons que la pollution de l’eau, de l’air, des aliments que nous ingérons joue un rôle considérable dans l’apparition ou l’aggravation de certaines maladies. Nous savons aussi à l’inverse que respirer de l’air pur, être en contact avec la nature, manger des aliments bio et de saison, influence favorablement la santé de notre corps.

Mais ce que nous savons moins, c’est que le même phénomène d’influences environnementales, toxiques ou favorables, existe aussi au niveau psychique. Des pollutions mentales et sociales agressent régulièrement notre esprit : ainsi, de nombreux travaux montrent que les sociétés dites matérialistes, encourageant et incitant à l’achat et à la consommation, rendent les individus moins heureux, car toujours frustrés et insatisfaits, détournés de sources plus robustes de bonheur (savourer et partager, plutôt que consommer et thésauriser). De même, les sociétés qui valorisent la compétition sociale effrénée (hypocritement désignée par le terme « recherche d’excellence ») provoquent de nombreux dégâts psychologiques : stress et égoïsme chez les « gagnants », dévalorisation et dépression chez les « perdants ».

Comme les pollutions chimiques, ces pollutions mentales agissent insidieusement : lorsque l’air est pollué, lorsque nous avalons des aliments souillés par des pesticides, hormones et autres antibiotiques, nous ne nous sentons pas mal sur le champ. Mais en se répétant, en s’accumulant, ces pollutions affectent, jour après jour, en profondeur, notre santé, jusqu’à la maladie.

De même, les pollutions mentales et sociales ne nous rendent pas fous ou malheureux du jour au lendemain : évoluer dans une société qui nous pousse à acheter de nouveaux vêtements parce que la mode a changé, à acquérir un nouveau smartphone parce que le nouveau modèle a « plus de fonctionnalités », à essayer de mettre nos enfants dans les meilleures écoles « pour assurer leur avenir », à prendre un soin excessif de son apparence physique parce qu’au travail « il ne faut pas avoir l’air trop vieux », etc., tout cela va agir sur nous de manière insidieuse, et nous transformer peu à peu dans un mauvais sens.

Comment lutter contre ces pollutions qui affectent notre esprit, et nos valeurs mêmes ? Un peu en conduisant la même démarche que pour les pollutions physiques : limiter l’exposition aux polluants, et s’exposer au contraire aux « détoxifiants »…

D’abord, donc, limiter l’exposition aux polluants : ne pas se rendre inutilement ou trop souvent dans les magasins, réels ou virtuels, si on n’a besoin de rien (même sous prétextes de soldes ou de promotions) ; lorsqu’on est surexposé aux publicités (affichage, télévision, magazines, internet) régulièrement se rappeler que leur but n’est pas de nous informer ou de satisfaire nos besoins authentiques, mais de nous influencer et de créer, souvent, de faux besoins, que nous ne ressentions pas à la seconde précédente ; concernant son apparence physique, accomplir les efforts minimums requis (ne pas embarrasser les autres en se négligeant) mais se rappeler que l’essentiel n’est pas dans le look mais dans le lien (le véritable effort est d’aller vers autrui, non d’être admiré par lui) ; surprendre son esprit à chaque fois qu’il est en train de nous embarquer dans toute forme de comparaison ou de compétition (jusqu’où est-ce légitime, et comment interrompre le processus le plus tôt possible ?).

Ensuite, s’exposer au contraire aux « détoxifiants » : passer le plus de temps possible dans des environnements où rien ne nous incite à consommer (dans la nature, avec des amis), fréquenter des personnes dont les modes de vie sont des modèles de dépouillement heureux et épanoui (religieux et sages), adopter des loisirs gratuits et sains pour l’écologie de notre esprit (peindre, jouer de la musique, bricoler, jardiner), s’engager dans des activités de bénévolat (qui révèlent l’inanité et la violence des valeurs matérialistes), etc.

Il ne s’agit pas de se couper du monde et de vivre en ascète au prétexte que les influences sociales sont diaboliques et ne nous apporteraient que mal. Il y a des intégristes de la pureté de l’air, de l’eau et des aliments qui transforment leur vie en une suite de contraintes et d’astreintes qui les isolent de tout proche ne partageant pas leur vision. Nous n’avons pas (sauf si nous le souhaitons sincèrement) à devenir des radicaux de l’anticonsommation ou de l’anticompétition : achetons, mais après réflexion, après nous être demandés « est-ce que j’en ai vraiment besoin ? est-ce que cela va augmenter durablement mon bonheur ou celui de mes proches ? », après avoir attendu quelque temps afin de voir si le désir de posséder cet objet ne se dissout pas tout seul. Acceptons de nous engager parfois dans des systèmes de compétition ou d’excellence, mais très vite, demandons-nous quelle en est la finalité, et comment s’en dégager ensuite.

Et puis surtout rappelons-nous ceci : la solution à beaucoup de nos maux et de nos détresses, dans la société de consommation et de pléthore qui est la nôtre, n’est pas d’aller vers le plus (plus d’activités, de possessions, de relations, d’occupations), mais vers le moins, qui nous conduira naturellement vers le mieux, le plus savoureux, le plus heureux, le plus généreux…


Illustration : un casque anti-pollutions psychiques, par Saul Steinberg.

PS : cet article est paru dans la revue Sens & Santé en mars 2017.

vendredi 5 mai 2017

Ma jeunesse fout l'camp



À partir de quel âge commence-t-on à ne plus vouloir grandir ?

Quand on est petit, on a vraiment envie de grandir. Petites filles et petits garçons rêvent de pouvoir faire comme les grands : se coucher quand ils le veulent, faire du vélo sans petites roulettes ou conduire la voiture comme maman et papa, n’avoir personne qui vous dise de manger ses épinards ou d’aller se brosser les dents, et tout ça.

Et puis un jour, ça arrive : on est adulte, majeur, et on peut faire plein de choses sans demander l’autorisation. Mais avec la liberté arrive aussi le loyer de la liberté : les responsabilités, les soucis, les contraintes, les obligations…

La légèreté de l’enfance nous est confisquée par la vie d’adulte. On passe de l’insouciance à la souciance. Est-ce que c’est vraiment si bien que ça, d’être un grand ? Pour beaucoup d’entre nous, c’est alors un passage obligé par la nostalgie et la mélancolie d’une jeunesse que l’on voit foutre le camp, comme dans la chanson de Françoise Hardy : Ma jeunesse fout l’camp...

Ouille ! Voilà qui ne donne pas envie de grandir… Alors on fait quoi ? Eh bien, ce qui est merveilleux avec la vie humaine, c’est que nous avons alors plein d’options existentielles.

La plupart d’entre nous acceptons de grandir : d’abord parce que nous n’avons guère le choix, ensuite parce que le fait de grandir est la seule réponse possible au fait de vieillir. Grandir, quand on est adulte, ça ne se passe plus dans le corps, mais dans la tête : on grandit en intelligence de la vie, c’est-à-dire qu’on s’efforce d’aller vers plus de sagesse, plus de bonheur et de générosité.

C’est ce que disait très bien le philosophe Gustave Thibon : « Aujourd’hui, ton corps est plus vrai que ton âme ; demain, ton âme sera plus vraie que ton corps ». C’est ça devenir adulte : notre corps décline et notre âme grandit…

Mais certaines personnes n’ont pas du tout envie de voir décliner et vieillir leur corps, et il leur semble qu’en refusant de grandir, en s’occupant de toutes leurs forces de « rester jeunes » elles vont freiner le passage du temps. Elles continuent de s’habiller, de parler, de se comporter comme des jeunes, elles continuent d’essayer de penser comme des jeunes. Elles sont à la fois ridicules et émouvantes, à la fois peureuses et courageuses.

Courageuses, oui, parce qu’en voulant à tout prix faire jeunes, elles apparaissent ainsi deux fois plus vieilles, et qu’elles le sentent. Mais émouvantes, parce que finalement leurs inquiétudes face au passage du temps sont les nôtres.

Et vous, vous vous souvenez du moment où vous avez compris que votre jeunesse foutait le camp ?


Illustration : Du temps de ma jeunesse, il y avait des 45 tours...

PS : ce texte reprend ma chronique du 25 avril 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

vendredi 28 avril 2017

Rémanence



J’attends un copain pour un déjeuner. Je suis en avance, et lui en retard. Il fait beau et je ne veux pas rentrer m’enfermer tout seul dans le restaurant ; je préfère m’asseoir sur un banc et regarder la vie de la rue. J’ai l’impression que plus grand monde ne fait ça, à part les personnes âgées ; les autres plongent directement le nez dans leur smartphone.

Moi, ça m’agace la dépendance à ces engins, je trouve que la vraie vie est plus intéressante : on s’y frotte à un réel qui nous stimule et nous gratte, au lieu d’évoluer dans un virtuel qui nous convient et nous flatte. Ou alors c’est que je suis désormais une personne âgée, qui aime s’asseoir et regarder…

Tiens, par exemple, je vois de l’autre côté de la rue une dame et un monsieur qui discutent poliment mais joyeusement. En observant la manière dont ils se parlent, à quelle distance ils se tiennent l’une de l’autre, j’en déduis qu’ils se connaissent déjà un peu, mais qu’ils ne sont pas intimes.

Ça n’empêche pas la conversation d’être animée : ils rient, sourient, Puis, ils se saluent et se séparent. Le monsieur s’éloigne sur le trottoir d’en face. La dame s’apprête à traverser vers moi. Je peux voir son visage : elle a un grand sourire aux lèvres, le même que celui qu’elle avait en discutant. Elle est seule mais elle sourit encore.

Elle sourit d’un sourire habité, pas un sourire automatique. Un sourire qui n’est destiné à personne, qui vient de l’intérieur, et qui est lié, j’en jurerais, au bref échange qu’elle vient d’avoir. Ça lui a fait du bien de parler, même de petites choses de rien du tout, comme celles dont on parle quand on croise dans la rue quelqu’un qu’on connait.

Les études montrent que sourire sincèrement élève nos émotions positives, nous donne une petite bouffée de bien-être. J’ai l’impression que c’est ce qui est arrivé à la dame : la conversation lui a fait plaisir. Mais elle a eu aussi sur elle un effet retard, pendant au moins quelques minutes, puisqu’elle a continué de sourire toute seule.

C’est ce qu’on appelle la rémanence, cette persistance d'un phénomène après la disparition de sa cause. Rémanence du sourire, et du plaisir lié à l’échange qui l’a provoqué.

Mais il n’y a pas que la rémanence qui caractérise les sourires sincères, il y a aussi la contagion : voilà que ça me fait sourire de la voir sourire, moi qui n’ait pas participé à la conversation ! Ou bien est-ce le beau ciel bleu qui me met en joie ? Ou le fait de me sentir en vie, là, sur ce banc, réchauffé par un soleil d’hiver faible mais délicieux ?

Je renonce à chercher : j’espère juste que mon sourire et le plaisir d’avoir assisté à cette petite scène, vont eux aussi être rémanents. Et je me dis que j’aimerai que ma vie s’écoule ainsi : d’expérience de sourire en rémanence de sourire, jusqu’au sourire suivant…


Illustration : On en voit des choses intéressantes dans la rue, quand on regarde vraiment (David Plowden, 1964)

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en février 2017.

jeudi 20 avril 2017

Publicités pour infidélités



Cette semaine, alors que je roulais en scooter sur le triple P, le Périphérique Parisien Pollué, un grand panneau publicitaire a attiré mon attention : il m’encourageait à tester un site proposant d’avoir des relations extra-conjugales en toute discrétion. Ça fait plusieurs années qu’on voit ça, dans le métro ou ailleurs. Bon, les temps changent, comme on dit, et je me suis efforcé de ne pas juger.

De tout temps, l’infidélité a existé, bien sûr, mais elle n’était pas encouragée, facilitée, par des marchands, le temps où les personnes infidèles se sentaient plus coupables que libérées, comme dans la chanson de Georges Brassens, Auprès de mon arbre, hymne discret à la fidélité.

Aujourd'hui, quand je regarde autour de moi, que je découvre la multiplication des sites et des applications de rencontres sentimentales ou sexuelles rapides, je comprends que l’époque est en train de changer. Peut-être après tout, comme le soutiennent certaines personnes, que le modèle du couple stable n’est pas forcément un besoin psychologique si profond, si naturel et si éternel qu’on ne l’a cru, et peut-être qu’il pourrait évoluer vers des liens plus labiles. Peut-être.

Mais tout de même, ça ne m’inspire pas une confiance illimitée, cette histoire : que cet éventuel mouvement évolutif se trouve entre les mains de firmes commerciales, de leurs actionnaires invisibles, et de leurs laquais du marketing et de la pub, tous avides de retour sur investissement, ça c’est un gros souci !

À partir du moment où notre intimité devient un enjeu publicitaire, à partir du moment où le sexe devient un objet de consommation et peut permettre à certains de gagner plein d’argent, ça veut dire que nos désirs et nos idéaux vont être régulièrement manipulés et influencés par des stratégies commerciales très intelligentes, mais totalement indifférentes, comme d’habitude, aux éventuels ravages provoqués sur les écosystèmes relationnels humains, conjugaux et familiaux.

Peut-être que nos vies sont en train d’évoluer vers des modèles de couple jetables, renouvelables, ou durables mais infidèles. C’est possible. Mais il vaudrait mieux que ce ne soit pas dans ces mains-là ! Vivement le retour de la rencontre bio et des circuits courts en amour…

Et vous, vous en pensez quoi de ces pubs qui incitent à l’infidélité sans danger ?


Illustration : Le roi Georges en majesté.

PS : ce texte reprend ma chronique du 28 février 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

vendredi 14 avril 2017

Fourberie



C’est un vieux souvenir d’enfance, qui doit remonter à mes 5 ou 6 ans. C’était un dimanche, chez des cousins de mon père, sans doute en Bretagne. Nous y étions allés avec la vieille 4CV Renault qu’il venait d’acheter, et dont il était très fier. Une fois le long déjeuner achevé, les adultes étaient restés prendre le café et bavarder, et le fils de la maison et moi étions sortis. Ce devait être un très lointain cousin, mais je ne l’avais jamais vu.

Alors que nous étions en train de tourner dans le jardin et qu’il me faisait visiter son territoire, il eut tout à coup une idée de belle bêtise à faire : monter sur le toit de la voiture de mon père. J’hésitais un peu, mais comme il insistait et que ça m’amusait moi aussi, en 5 mn nous étions debout, en train d’imaginer que la voiture était un tank que nous pilotions dans la guerre, ou un gros éléphant, qui avançait sous nos ordres, et des histoires de ce genre, des histoires de petits garçons.

Tout à coup, Benoît – je me souviens encore de son nom – eut une autre idée de jeu : « Ne bouge pas », me dit-il, « je vais chercher des drapeaux, on va faire comme un défilé du 14 juillet ». Il refusa que je l’accompagne, prétextant qu’il fallait s’occuper de l’éléphant, sinon il s’échapperait. Bien qu’un peu inquiet à l’idée de rester tout seul sur le toit, je lui fis confiance

Mais au bout d’un moment, tout de même, je commençais à douter : cette histoire de drapeaux me semblait bizarre. Et pourquoi ne revenait-il pas plus vite ? Après tout, nous étions quand même en train de faire quelque chose d’interdit, et dans ces cas-là, il était préférable de ne pas trop traîner sur les lieux du délit. Et puis je commençais à me sentir mal à l’aise, tout seul sur le toit de la voiture. Je me dépêchais donc de descendre. Juste à temps !

Benoît revenait, sans les drapeaux, mais avec mon père : ce fourbe m’avait piégé puis était allé me dénoncer. Le paternel n’avait pas l’air content du tout à l’idée que je fasse le guignol sur le toit de sa nouvelle voiture, mais comme j’étais redescendu, j’arrivais à nier plus facilement que si j’avais été pris en flagrant délit. Je m’en tirai avec une bonne remontée de bretelles, un moindre mal.

Bizarrement je ne me souviens plus du tout de la suite : si je suis allé faire des reproches à Benoît le traître, si mes parents sont revenus ensuite sur l’incident. Aucun souvenir. Sinon le sentiment d’avoir reçu une vaccination précoce et précieuse : c’était la première fois que j’étais victime d’un acte de fourberie délibérée et totalement gratuite. Je savais désormais que ça existait, des humains apparemment gentils mais qui pouvaient prendre un plaisir étrange à faire du mal aux autres.

Bizarrement, ça ne m’a pas rendu méfiant envers le genre humain : depuis toujours, je fais volontiers confiance aux gens, même quand je ne les connais pas. C’est tellement mieux !

Par contre, depuis cette époque, mon petit radar à détecter les fourbes et les tordus est correctement réglé. Et je les détecte assez tôt, même s’ils avancent cachés derrière le masque de l’amitié, l’autorité ou de la fragilité…

Et vous, ça vous est arrivé d’avoir eu affaire à des fourbes, des traîtres ou des manipulateurs quand vous étiez petit ?


Illustration : Aie confiansssssssse...

PS : ce texte reprend ma chronique du 7 mars 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.