mercredi 1 juillet 2015

Bel été



Décrochez des écrans, souriez en vous éveillant et tout au long de la journée, même si vous êtes un peu triste, soyez doux avec vous-même et les autres, admirez la nature et le ciel, respirez, respirez, faites du bien aux autres humains.

N'oubliez pas que vivre est une chance.

Endormez-vous en souriant et en pensant aux belles choses de la journée, même imparfaites, même minuscules, même si vous ne savez pas de quoi demain sera fait.

Pour tout le reste, faites de votre mieux.

Merci de m'avoir suivi tout au long de l'année.

Que cet été vous apporte lenteur, douceur et sérénité.


Illustration : The blue pool, par Augustus John, 1911.

jeudi 25 juin 2015

Le talent de se taire



Toute la famille vient de recevoir une invitation à la prochaine grande cousinade annuelle. Les organisateurs ont prévu un thème pour les animations, qui auront lieu en plus des retrouvailles : ce sera celui des « talents ». Ils demandent donc à tous les participants de signaler à l’avance leurs propres talents. Nous sommes en train d’en discuter à table…

Sauf moi. Je n’aime pas trop ça, parler de mes talents. J’ai longtemps douté d’en avoir ; puis, j’ai pris l’habitude de me méfier de leur mise en avant (je suis pour le silence de l’estime de soi). Et surtout, je sais bien qu’après avoir annoncé un talent, chacun devra en faire l’étalage au cours d’un jeu : qu’est-ce qu’on va encore me demander de faire ? Et qu’est-ce que je pourrais trouver pour rester planqué ?

Pendant ce temps, autour de la table, tout le monde a trouvé son talent personnel, et on commence du coup à s’intéresser à moi : « alors, qu’est-ce que tu vas proposer ? » Comme j’annonce que je n’en sais rien et que ça ne m’intéresse pas du tout, mon dossier est vite pris en main. Après quelques minutes de bavardage et de remue-méninges, une de mes filles annonce : « Ça y est, j’ai trouvé : tu as le talent de te taire ! »

Grande rigolade : effectivement, je suis plutôt un silencieux (surtout en famille, où ce n’est pas toujours simple d’en placer une !). Je préfère écouter que parler, comme tous les anciens timides. Quand j’étais petit garçon, j’avais pour héros des cow-boys mutiques ; adolescent, auprès des filles, j’étais plus à l’aise dans le rôle du beau ténébreux que dans celui du séducteur prolixe. Aujourd’hui, j’adore les retraites en silence, dans le secret des monastères ou lors de stages de méditation. Et je connais tous les proverbes en faveur du silence : « si on a une bouche et deux oreilles, c’est pour écouter deux fois plus qu’on ne parle », etc.

Au fond de moi, je considère le silence comme un cadeau fait aux autres, dans ce monde bavard. Même si je sais que c’est une histoire de cohabitation et d’équilibre : une tablée de grands taiseux est aussi ennuyeuse que peut être épuisante une assemblée de grands bavards. C’est évidemment la coexistence des deux qui est agréable et vivable, et qui rend les échanges féconds. A quoi servirait de savoir écouter si personne n’osait parler ? (et inversement rajoute une petite voix tout au fond de moi…).

Mais pendant ce temps, la conversation continue autour de mes éventuels talents ; et comme je songe, je ne dis rien. Alors une de mes filles se tourne vers moi : « On ne t’entend pas ? Mais oui, j’ai compris ! Tu es déjà en train de travailler et de t’entraîner, pour perfectionner ton talent de te taire ! »

Illustration : c'est un ange qui joue de la trompette, mais on n'entend rien, car il célèbre les vertus du silence, il répand un précieux silence sur le monde.

PS : cet article est initialement paru dans Psychologies Magazine en mai 2015.

jeudi 11 juin 2015

Viens danser !



Ça se passe il y a quelques jours à Sainte-Anne, lors d’une consultation avec une patiente que je suis depuis plusieurs années. Elle souffrait d’une importante anxiété sociale. Elle va mieux, mais garde encore de petites peurs : danser, par exemple.

Elle n’aime pas danser, en partie parce qu’elle pense qu’elle danse mal et qu’on va donc mal la juger là-dessus. Elle a essayé souvent, mais elle devient raide, crispée, et du coup c’est tout sauf un plaisir. Alors, elle reste assise, elle aime bien regarder les gens danser, ceux qui dansent bien, ceux qui dansent mal, et tout le reste. C’est ça qui lui plait, finalement.

Mais si vous ne dansez pas, dans une soirée, vous pouvez être sûr qu’on ne vous laissera pas en paix ! On voit alors défiler les danseurs qui nous tirent par la manche :

« - Allez, viens danser !
- Mais je ne sais pas danser…
- Pas grave on t’apprendra !
- Mais je n’aime pas ça…
- C’est que tu n’as pas essayé, allez viens, ne reste pas toute triste dans ton coin !
- Mais je ne suis pas triste…
- Ben alors, viens danser ! »
Etc.

Elle me raconte tout cela, ma pauvre patiente, et me raconte aussi que du coup, elle évite toutes les invitations où ça risque de danser : mariages, anniversaires et autres fêtes. Et que cet été notamment, elle s’est excusée pour ne pas se rendre à quelques mariages.

Je la comprends : je n’aime pas danser, moi non plus. Et moi aussi les « viens danser » répétés m’ont longtemps fatigué.

Jusqu’au moment où j’ai ajusté ma stratégie : au lieu de dire « Je n’aime pas », j’ai formulé ma position de manière positive : « Merci, c’est gentil, mais vous savez quoi ? Je suis bien plus heureux à rester assis, à bavarder, à regarder les danseurs ! Mon petit bonheur en ce moment, c’est ça ! Et pas de me secouer en musique. Vous me voulez du bien ? Alors laissez-moi savourer la soirée comme ça ! »

Je raconte ma méthode à ma patiente, que ça fait rire.

Puis réfléchir.

Je lui explique ensuite plus en détail :

1) « Si vous vous excusez, si vous avez l’air gênée, si vous formulez les choses négativement, les gens vont vouloir vous aider, vous soulager, vous arracher à ce qu’ils pensent être une souffrance : ne pas danser. Ils croient que vous devez aimer ce qu’ils aiment. »

2) « Mais si vous le dites positivement, si vous dites que vous aimez rester tranquille à observer et à bavarder, c’est plus compliqué pour eux de vous venir en aide à leur façon – par le “viens danser“ – parce que vous n’avez pas besoin d’aide, juste de tranquillité, juste besoin de vivre votre soirée comme vous l'entendez. »

3) « Ça marchera donc mieux si vous êtes souriante et contente à votre place, au lieu d’être crispée et inquiète dans l’attente des “ viens danser“ et autres pressions sociales. »

4) « Et ça marchera encore mieux si vous vous donnez ce droit dans votre tête : ne pas danser n’est pas une infériorité, mais une singularité, vous y avez droit ! Vous avez le droit d’être une calme introvertie, même si c’est un modèle plus rare dans les fêtes que les excités extravertis, qui n’en manquent pas une. Vous n’êtes ni inférieure ni supérieure, juste différente : vous préférez écouter la musique que la danser, échanger avec des mots au calme plutôt qu’avec les corps dans le bruit. Tout va bien ! Donnez-vous ce droit, insistez sur ce que vous aimez, et souriez ! »

Nous discutons longtemps de tout ça. Nous peaufinons ses stratégies. Puis, nous nous quittons de bonne humeur, nous avons bien ri en évoquant notre aversion commune. J’espère qu’elle va aller à ses fêtes, et s’y amuser même sans danser.

Elle me racontera à la rentrée…

Illustration : une jeune fille qui semble sur le point d'aller danser ? Portrait de l'infante Marguerite par Velazquez, en 1659.


jeudi 21 mai 2015

Le vieux couple et l'océan



C’est un couple qui a l’air très âgé, au moins 90 ans chacun. Ils marchent tout doucement, sur la digue au bord de l’océan, non loin de l’endroit où je me suis assis pour contempler le passage des nuages du matin.

Ils s’arrêtent pour contempler le fracas des vagues, et l’horizon magnifique. Ils ne se parlent pas, mais se donnent la main comme des tout-petits dans les cours de récréation des écoles maternelles. Ils apparaissent d’une fragilité absolue face à l’énorme masse de l’océan, et aux très grands nuages sombres qui parcourent le ciel.

Ils sont magnifiques et émouvants. Que sont-ils en train d’éprouver ? De la nostalgie du temps où ils pouvaient plonger dans l’eau, nager, s’éclabousser en riant ? Une admiration émue pour la beauté de ces lieux, accompagnée de pensées tristes car c’est peut-être la dernière fois qu’ils viennent ici ensemble ? Sont-ils dans une conscience animale, ressentant à quel point les embruns de l’océan immense sont en train de nourrir et fortifier leurs vieux corps fatigués ? Ou dans des réflexions métaphysiques sur l’immensité, l’infini, le mystère insondable de la vie et de la mort ?

Une petite voix en moi se fait entendre, comme souvent quand je m’embarque dans de grandes considérations, une petite voix moqueuse : « tu t’emballes sur leur vie intérieure, mais peut-être attendent-ils tout simplement que ce soit l’heure d’aller au restaurant ?! »

Oui, peut-être. Mais ce n’est pas bien grave. Ils sont quand même beaux et bouleversants. Parce qu’ils s’aiment et se donnent la main. Parce qu’ils sont vieux et fragiles et qu’apparemment ils vont bientôt quitter ce monde. Parce que je me projette en eux.

Autrefois, les personnes âgées étaient pour moi comme des martiens ou des ornithorynques : des animaux d’une autre espèces, dont le mode de vie ne me concernait pas du tout, et dont je me sentais très loin. Puis peu à peu, en avançant moi-même en âge, je me suis mis à les observer de plus près, sachant que je serai un jour comme eux.

C’est pour ça que ma petite voix m’a recadré, tout à l’heure : en m’attendrissant sur eux, ne suis-je pas en train de m’attendrir sur moi dans quelques décennies ?

Mais non, il me semble que c’est plus simple et plus sincère : il me semble que j’ai appris avec le temps à admirer ce qui est vieux, au lieu d’y être indifférent ou de le craindre. Vieux arbres, vieilles maisons, vieux objets, vieux humains. A admirer l’histoire que raconte le passage du temps, à écouter la leçon délivrée : tout passe, préparons-nous à passer aussi, mais en attendant vivons et donnons le meilleur de nous-mêmes à ce passage sur terre qu’on appelle la Vie. Nous préférons parfois détourner notre esprit de cette leçon, parce qu’elle est au début inquiétante. Mais à force de l’écouter, de l’accepter, de la contempler, on en perçoit la sagesse et l’apaisement immense.

L’apaisement que m’offre à cet instant, sans le savoir et sans s’en soucier, ce petit couple si fragile qui se donne la main.

PS : cet article est initialement paru dans Psychologies Magazine en mars 2015.

Illustration : le ciel et l'océan.


mercredi 29 avril 2015

Coquillage



C’est un de ces moments où je me sens en apesanteur dans le monde réel. Je flotte, en pleine conscience mais sans attaches. Je n’observe même pas, je bois simplement tout ce qui passe, je le filtre comme un coquillage filtre l’eau de mer. Puis je relâche. Quelque chose doit bien en rester dans mon cerveau et dans mon corps, mais je ne sais même pas quoi.

Ce moment se passe sur une plage, en Bretagne, lors d’un pique-nique avec des cousins et des amis ; il y a des adultes et des enfants, tout le monde bavarde, circule, mange ; je suis assis à un bout du groupe, tranquille, je regarde autour de nous les autres vacanciers.

À une dizaine de mètres, sur ma droite, une jeune fille tente de remettre ses pieds dans ses chaussures sans y faire rentrer de sable. Elle est debout sur une jambe, près d’une flaque d’eau claire laissée à marée basse par l’océan ; elle trempe délicatement un pied dans l’eau pour le nettoyer, puis tente de l’essuyer avec sa serviette, et enfin de le glisser dans la chaussure. Comme elle est en équilibre sur l’autre pied, ça marche mal, et le pied nettoyé retombe souvent dans le sable, il faut recommencer. Ça dure quelques minutes pour chaque pied, puis elle finit par y arriver. C’est étrange comme cette scène anodine m’intéresse : tous ces efforts simplement pour ne pas avoir de sable dans sa chaussure… Je ne juge pas (je n’aime pas, moi non plus, avoir du sable dans mes chaussures). Mais il me semble à cet instant que la jeune fille est à l’image de l’humanité toute entière, par moments : beaucoup d’efforts pour de petites choses qui paraissent sans importance de l’extérieur. Elle a terminé, et bavarde maintenant avec ses parents.

Je regarde alors vers la gauche, au-delà de notre groupe. Une dame d’une quarantaine d’années est restée seule au milieu des serviettes et des sacs de toute sa famille : le père et leurs trois enfants sont allés tremper leurs pieds dans l’eau froide du printemps. Elle se photographie avec son téléphone. Elle penche la tête en arrière, sourit et se prend sous différents angles, en inclinant son visage à droite, à gauche, ajustant sa coiffure, variant l’intensité de son sourire. Elle constitue un stock de beaux selfies, profitant du ciel bleu et de son léger bronzage. À d’autres moments, dans d’autres états mentaux, j’aurais jugé et désapprouvé : ces histoires de selfies sont détestables, elle ferait mieux de se baigner, de contempler le ciel, de lire, de photographier ses proches ou les vagues, n’importe quoi sauf se tirer elle-même le portrait comme ça, en rafale. Mais là, non : ces pensées passent sans que je ne m’y accroche. Ce n’est pas que je ne juge pas : mon cerveau juge ; mais ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est juste d’absorber cette scène, de la faire entrer dans ses moindres détails dans mon esprit, juste parce que c’est un moment de vie qui me surprend, que je n’ai encore jamais vécu, une scène que je n’ai jamais observée ainsi.

Un peu plus tard dans l’après-midi, alors que je suis toujours en mode « coquillage filtreur », je croise un couple qui se promène sur la plage. Le monsieur est aveugle et désespéré, il donne le bras à son épouse, et tout en marchant, il se plaint à voix haute (elle a l’air embarrassée et résignée à la fois) : « J’en ai marre de cette vie, j’en ai marre… » J’ai à nouveau ce sentiment de vivre un moment de proximité exceptionnelle avec la vie humaine. La détresse terrible de ce monsieur me rentre dans le coeur.

Pas de hiérarchie dans mon esprit entre ces trois instants. Ils reflètent tous les trois ce que tout le monde peut être amené à traverser, chacun à sa façon. Efforts pour un objectif apparemment dérisoire (le sable dans la chaussure). Narcissisme excessif (les selfies en rafale). Désespoir (le monsieur aveugle et malheureux).

Pour l’instant, pas de leçon, pas de conclusion, rien que les impressions. Mais je sais que tout cela va cheminer, sera digéré, et ressortira un jour. Je ne sais par contre ni quand ni comment.

Je sais aussi que maintenant, je dois redevenir un humain, père, époux, copain, cousin. Il va falloir que je repasse sur un autre registre que celui du coquillage contemplatif et silencieux, sinon je vais me faire chambrer ou remonter les bretelles. Je vais devoir parler, répondre, faire la cuisine, mettre la table, m’occuper des autres, pas seulement les regarder. Revenir dans l’engagement, la participation et la subjectivité. Ça aussi, j’aime bien. La vie de coquillage, ça a tout de même ses limites…

Illustration : "Christophe, sors de ta coquille !"(Chouette armée, Musée du Louvre, photo Passou).

lundi 30 mars 2015

Vieillir



Vieillir ne m’inspire ni joie ni peine.

Pas de joie : je ne me sens pas particulièrement heureux de vieillir, comme certaines stars affirment parfois l'être, dans des déclarations peu convaincantes ; si j’avais à choisir, je préfèrerais bien sûr avoir à nouveau 20 ou 30 ans.

Mais pas de peine non plus : c’est comme ça, je n’ai pas une once de regret ou de lamentation à gaspiller sur ce dossier, j’ai bien mieux à faire : profiter de l’existence.

Par contre, vieillir m’intéresse.

J’aime observer comment nous changeons avec le temps, comment certains d’entre nous se raidissent sur leurs défauts et leurs angoisses, comment d’autres au contraire s’en libèrent et progressent. Et comment tout cela se fait dans un certain désordre.

Dans mon cas par exemple, j’ai le sentiment d’une évolution bancale.

D’un côté, je m’apaise, je me consolide, je me sens plus stable face à mes angoisses, moins soucieux de ce qu’on pense de moi. Du coup, toute cette énergie que je ne gaspille plus au-dedans est dirigée vers l’extérieur ; comme je ne suis plus empêtré en moi-même, je savoure mieux le monde, je donne mieux aux autres.

Mais d’un autre côté, j’ai plus de peine pour les autres. Cela n’a fait que s’aggraver avec le temps. Avant d’être psychiatre, je savais bien sûr que les humains souffraient, mais je ne m’en inquiétais que s’ils souffraient devant moi, ou me l’exprimaient clairement. Aujourd’hui j’ai faite mienne cette magnifique phrase du poète Christian Bobin, dans Les Ruines du ciel : « Quelle que soit la personne que tu regardes, sache qu’elle a déjà plusieurs fois traversé l’enfer. » Depuis que je fais ce métier, je ne sous-estime jamais la souffrance des humains que la vie m’amène à rencontrer, même s’ils ne se plaignent pas, même s’ils ne m’en parlent pas. Mes patients bien sûr, c’est la moindre des choses. Mais aussi les non-patients. Même les pénibles, même les discrets, même les puissants. J’ai reçu des gens ayant comme on dit réussi, des personnes hauts placées, quelques stars célèbres et adulées. Et j’ai vu beaucoup de souffrances, j’ai vu la fragilité des forts. Leurs souffrances sont les mêmes que celles des faibles et des anonymes : ne pas être aimés, ne pas être heureux, ne pas avoir l’esprit en paix, ne pas avoir l’âme sereine. Nous sommes tous faits du même bois, d’un bois magnifique, sensible et fragile. D’un bois qui chante et qui souffre.

Mais je voudrais aujourd’hui que plus personne ne souffre. Je voudrais que chacune et chacun de nous s’efforce chaque jour de soulager un peu de la souffrance croisée sur son chemin. Je voudrais que nous soyons assez forts pour nous acharner à ce travail de moineau bienfaisant, toute notre vie durant. En étant heureux de le faire. Et en étant heureux de vivre ce que nous vivons. Quoi que ce soit.

Voilà donc comment je vieillis.

C’est un peu le bazar, et c’est un peu de guingois.

Mais c’est vraiment, vraiment, intéressant à vivre.

Pour le moment en tout cas...

Illustration : dans le rétroviseur de la vie.


lundi 2 mars 2015

La troisième voie vers le bonheur…



C’est une consultation à haute intensité émotionnelle. Un ancien patient, soigné il y a longtemps et aujourd’hui guéri, revient me voir pour m’annoncer le décès de son épouse, il y a deux ans, d’une leucémie : « Vous ne me croirez peut-être pas, mais j’ai ressenti une immense peine et un immense bonheur. Grâce au travail que nous avions fait ensemble sur la méditation, j’ai vécu toute cette période terrible en pleine conscience, sans me rétracter sur notre malheur, mais sans oublier notre bonheur. Nous n’avons jamais autant parlé tous les deux, nous ne nous sommes jamais autant aimés, nous n’avons jamais rien vécu d’aussi fort humainement. Et lorsqu’elle est morte, j’étais bouleversé mais pas dévasté. Aujourd’hui, il me semble que je vais bien. Et que c’est grâce à vous. Alors je suis venu vous dire merci. »

Ouh la la… Je respire doucement pour ne pas pleurer, je suis bouleversé, je le remercie et lui rappelle que ce n’est qu’un tout petit peu grâce à moi, c’est tout de même lui qui a traversé tout cela. Il continue de me raconter, je continue de l’écouter. Quand il repart, j’ai envie de le serrer dans mes bras, ce frère humain. Je me contente de lui serrer la main et de lui sourire avec le plus de chaleur possible. J’ai encore des progrès à faire.

Mais grâce à lui, j’ai vérifié une fois de plus ceci : le bonheur peut exister au sein même du malheur. C’est la troisième voie, si chère au cœur des soignants : comment aider nos patients malades ou malheureux à ne pas renoncer au bonheur ?

Trois voies vers le bonheur, donc.

La première est la plus facile : être heureux quand notre vie est belle, douce, simple, agréable. Nous avons alors à simplement prendre le temps de savourer, de faire entrer le bonheur dans toutes les cellules de notre corps, et de rendre grâce.

La deuxième voie n’est pas trop difficile : être heureux quand la vie est banale, quand elle ne nous impose que de la petite adversité, tout en continuant de nous offrir des petits bonheurs. Il pleut, notre voiture est en panne, nous avons mal au dos, nous nous sommes disputés avec un proche. Mais nous sommes en vie, en démocratie, nous avons de quoi manger, des gens nous aiment, des choses nous intéressent. Nous avons juste à ouvrir les yeux sur tout cela, au lieu de les garder braqués seulement sur les soucis.

La troisième voie est celle que mon patient a empruntée : accéder au bonheur malgré la grande adversité. Parfois c’est impossible et on doit accepter qu’il y a dans nos vies des temps pour le bonheur, et des temps pour le malheur. Mais parfois, la lumière nous touche : malgré le malheur qui nous frappe, nous restons ouverts à tous les petits bonheurs, dérisoires, qui sont là, eux aussi, silencieux, tout autour de nous. Ils n’empêchent pas le malheur d’exister, mais nous donnent de l’air, empêchent la noyade. Plus rarement encore, cette grande adversité nous fait accéder à des bonheurs que nous n’aurions jamais connu sans elle (comme les échanges bouleversants entre mon patient et son épouse).

Cette troisième voie, ce n’est jamais nous qui décidons de l’emprunter, mais la vie qui nous l’impose. Et nous ne pouvons jamais savoir à l’avance si nous serons capable d’y cheminer le jour venu.

Mais si nous voulons être prêts pour ce jour-là, n’oublions pas de marcher régulièrement sur les deux premières voies. N’oublions pas d’être heureux quand la vie est simple, et l’adversité ordinaire.

PS : cet article est initialement paru dans Psychologies Magazine en janvier 2015.

Illustration : Charon traversant le Styx (détail), par Joachim Patinir, au Musée du Prado.

lundi 16 février 2015

Conférence



Même quand il ne se passe rien de spécial, rien d’anormal (en bien ou en mal) dans ma vie, elle m’intéresse quand même. Voici donc une non-histoire, le récit d’un moment de vie sans rien d’exceptionnel, mais que j’ai aimé vivre.

Ça commence un soir d’hiver, lors d’une conférence à Bordeaux pour la MAIF (j’aime bien travailler avec cette mutuelle, gérée en grande partie par ses militants). C’est dans la grande et belle salle du Palais des Congrès. Comme toujours, après avoir installé mon ordinateur et vérifié que mes diapositives passent bien, je m’installe dans un petit coin de la salle, pendant qu’elle se remplit. J’observe les personnes qui arrivent et s’installent, par petits groupes. J’écoute la rumeur des conversations, qui enfle doucement.

Je n’ai plus beaucoup de trac, contrairement à mes débuts (je me souviens par exemple très bien de ma première communication à un congrès de médecine, à Barcelone, alors que j’étais jeune interne, et de mon impression, au moment de commencer à parler, d’avoir la tête à l’envers et le cœur qui allait exploser, vraiment).

Aujourd’hui, il n’y a plus de trac dans ma tête, mais tout de même des petites ondes d’inquiétude dans mon corps ; malgré l’habitude, ma partie animale continue d’estimer que cette situation n’est pas normale : dans quelques minutes je vais me retrouver sur scène avec 1200 regards braqués sur moi, pendant deux heures. Dans le monde animal, dont je fais partie, ce n’est pas une situation de bon augure. Dans le monde des humains, dont je fais aussi partie, ce n’est plus un danger vital, mais social (il faut « assurer »). Ce que je m’efforce de faire, « assurer », en préparant de mon mieux, à chaque fois, mes interventions : pour intéresser, faire réfléchir, faire sourire, donner envie de progresser. Mais ça n’empêche pas mon corps d’avoir un peu peur, et parfois même mon esprit.

Alors, je me centre sur ma respiration, j’écoute un peu plus attentivement le chant de la salle et de ses rumeurs, j’observe la scène et ses lumières. Parfois des pensées inquiètes se présentent à mon cerveau : et si tu faisais un malaise ? et si tu perdais le fil de ce que tu as à dire ? et si tu te bloquais, l’esprit soudain vide ? Je sais que c’est normal que ces pensées viennent ; alors, je souris, je me recentre sur mon souffle, et sur toutes mes sensations de l’instant présent, sur tout le réel de l’ici et maintenant ; pour ne pas me laisser piéger et aspirer par le virtuel de mes inquiétudes engendrées par mon corps et mon cerveau inquiets.

Le plus souvent, la petite tension et les inquiétudes ne disparaissent pas totalement mais restent là, dans un coin. Pas grave. Je me centre alors sur le pourquoi de ma présence ici : aider les personnes qui ont fait l’effort de venir à aller bien, à se sentir mieux, à se rendre un peu plus heureuses et à rendre les autres humains un peu plus heureux. C’est ce que ces gens attendent de moi, et je vais faire de mon mieux pour que le message passe.

Voilà, la responsable de la soirée vient de finir son topo de bienvenue, c’est à moi. Je me lève et je monte sur scène, je ne suis plus centré que sur le désir de faire passer quelques uns de ces messages, données et conseils qui m’ont personnellement tant aidé et passionné, à toutes ces personnes, ou au plus grand nombre d’entre elles. Je vais faire de mon mieux, et le reste ne m’appartient déjà plus…

Le lendemain matin, avant de sauter dans le TGV, je prends mon petit déjeuner dans une salle anonyme d’hôtel ; la télé sur les murs délivre des flots d’informations, on ne peut pas couper le son. J'attends que ça passe, je suis un peu en manque de grâce et de beauté. Dans le tramway qui traverse Bordeaux du nord au sud, j’observe le jour qui se lève, le ciel qui s’éclaire doucement, le croissant de la lune dans le ciel rose, les passagers qui montent et descendent.

Je me sens en paix et je trouve les gens beaux. Je repense à cette phrase de Christian Bobin, lue dans un de ses entretiens, au hasard d’un journal, et qui dit à peu près ceci : « les gens sont beaux et ils ne le savent pas ». Oui, ce matin, les gens sont beaux, presque tous, même ceux qui ont un physique ingrat, même ceux qui sont mal fringués (comme moi, avec mon visage froissé par une nuit trop courte, mes chaussures mal cirées et mon bonnet sans doute de travers, comme d’habitude). Les seules laideurs que j’aperçois ne sont pas liées à ces détails des apparences mais à la vulgarité des attitudes : un chewing-gum mâché la bouche grande ouverte, un corps vautré et des chaussures posées sur la banquette d’en face, une conversation sans pudeur, à voix trop forte, au téléphone. Mais ce matin, il n’y en a pas, ou je ne les vois pas. Tout le monde est beau, les visages et les corps sont pleins de grâce, de souffrance ou de fragilité ; pleins d’humanité.

J’arrive à la gare, le train est là, à l’heure, dans le wagon tout le monde est calme. Il n’y a qu’une ou deux personnes qui parlent au téléphone, de temps en temps ; ça m’agace un peu, mais pas assez pour que j’aille leur demander d’aller causer sur la plateforme. Je vois bien qu’il y en a aussi qui parlent tout doucement, avec la main devant la bouche pour ne pas déranger ; d’autres qui se lèvent et quittent le compartiment pour discuter. Ce matin, ce sont eux qui me réjouissent, plus que les autres ne me désolent.

Et puis, je préfère regarder par la fenêtre le défilement des arbres dépouillés, qui dorment de leur sommeil d’hiver et attendent les baisers du printemps pour s’éveiller et reverdir.

Mon souffle est toujours là, je vois et j’entends correctement, mes jambes me portent et mes mains m’obéissent.

À cet instant, tout est bien.

Et demain ?

Demain, on verra bien…


Illustration : sur un mur en Inde, près des rives du Gange.

lundi 2 février 2015

Le plus beau jour de ta vie



Quand j’étais étudiant en médecine, j’avais un ami spécial, moqueur et parfois persifleur, voire méchant avec ceux qu’il prenait pour cible, mais toujours très drôle ; il s’appelait Pierre.

Une année, nous étions partis à trois avec un autre ami, Patrick, devenu depuis psychanalyste, pour un voyage en Écosse dans sa vieille 4L (pour les plus jeunes de mes lectrices et lecteurs, la 4L Renault était une guimbarde populaire, robuste et pas chère). Comme nous étions fauchés, nous dormions parfois dans la voiture. Ce fut notamment le cas la première nuit, dans un coin paumé de la campagne anglaise. La qualité du sommeil fut des plus médiocres ; froid, courbatures et humeur grognonne étaient au menu dès l’aube.

Et ce matin-là, alors que je m’extirpais péniblement du coffre en maugréant, il me lance en rigolant : « Allez debout mon vieux, c’est peut-être le plus beau jour de ta vie ! » Malgré la sale petite pluie qui commençait, malgré le froid et les ankyloses partout dans mon corps, je me souviens avoir éclaté de rire.

Je m’en souviens encore.

Et je me sers parfois du truc de Pierre, moi aussi : de temps en temps, réveiller quelqu’un, un matin banal ou mieux, un matin merdique (où il a fallu se lever tôt pour faire quelque chose de pas forcément réjouissant ou excitant), en lui disant juste ça : « Allez, debout, c’est peut-être le plus beau jour de ta vie ! »

Au début, je le disais juste pour faire rire, pour faire du bien, justement les jours pas terribles a priori...

Maintenant je le dis parce que je pense que c’est peut-être vrai.

En tout cas que c’est parfois vrai, au moins en partie, et bien plus souvent qu’on ne le croit : chacun de nos jours est beau, et à son matin, nous ne pouvons jamais savoir jusqu’où ira cette beauté.

Alors autant rester éveillés, activés et attentifs à toutes les grâces qui sûrement viendront aujourd’hui, même partielles, même minuscules.

Illustration : notre vieille 4L orange avec des passagères telles que nous en rêvions à l'époque.

vendredi 16 janvier 2015

Un peu de joie dans le grand vent du monde



Je suis un introverti tranquille : la joie m’est étrangère. Je ne sais que la recevoir, pas la créer en moi. Je ne sais cultiver que le bonheur, une joie plus calme, plus discrète, plus intériorisée.

Longtemps, je me suis méfié de la joie, qui me semblait une forme d’imprudence : imprudence dans la vision (la joie est associée à la confiance envers le futur, hélas si incertain), imprudence dans le comportement (la joie est associée à l’enthousiasme, cette envie de se lancer dans l’action et la vie, qui nous expose aux déceptions et aux désillusions).

C’est une de mes filles qui a changé mon regard sur la joie. Elle incarne, bien souvent, la joie de vivre spontanée : dès le matin, elle est heureuse de se trouver dans cette journée, sur cette terre. Même si ce qui l’attend n’est pas forcément réjouissant, même s’il pleut, même si elle va affronter des cours, des examens difficiles, elle se dope à l’enthousiasme, plaisante, cherche les occasions de sourire ou de rire. Autrefois, je la trouvais naïve et fragile, j’avais peur qu’elle ne soit déçue puis blessée, à cause de cette joie délibérée. Je la trouve aujourd’hui sage, et plus solide qu’elle n’y paraît.

Aujourd’hui grâce à elle, la joie m’inspire davantage de respect. Par rapport au bonheur, j’en vois mieux les avantages : elle est plus contagieuse, plus susceptible de nous pousser vers l’action. J’en perçois toujours les inconvénients : elle est plus dérangeante, offensante parfois pour ceux qui souffrent et sont dans la douleur ; car elle n’est pas discrète et secrète comme le bonheur, elle est une énergie qui déborde et bouscule.

Mais n’est-ce pas exactement ce dont nous avons besoin pour vivre ?

Surtout ces temps-ci, alors que soufflent de méchants vents sur le monde...

Illustration : un petit panneau, non loin du lieu où je suis en retraite à l'instant où j'écris ces lignes. Mais il ne faut pas le prendre à la lettre : Coeurjoie, ce n'est pas une voie sans issue !

(Ce texte a été publié la première fois dans le magazine La Vie, le 8 janvier 2015.)