jeudi 23 mai 2019

La main dans le sac et le nez sur le portable




C’est une petite leçon de vie qui m’est arrivée il y a quelques temps, alors que je sortais d’une émission sur France Inter, un mardi matin. J’étais en train de marcher sur le parvis de la Maison de la Radio, et de me diriger vers mon scooter pour me rendre à Sainte-Anne.

Tout en marchant, je rallume mon portable et regarde mes messages. Ce n’est pas une bonne idée. Je ferais mieux de ne faire que marcher, respirer, regarder le ciel et le mouvement de la vie autour de moi, laisser reposer l’excitation de l’émission, etc. 

Mais bien sûr, ce jour-là, je me convainc que j’ai de bonnes raisons de le faire : voir si mon premier RV à l’hôpital ne s’est pas annulé, si j’ai reçu des réponses à quelques appels urgents, et autres justifications habituelles. Mais mon ange gardien veille sur moi et à décidé de m’adresser un rappel à l’ordre souriant.

Comme je marche penché sur mon portable, mais en relevant la tête de temps en temps pour ne heurter personne, je vois une dame, qui me regarde venir de loin, en rigolant et en me regardant bien droit dans les yeux. En me croisant, elle m’interpelle : « Alors monsieur André ! Ce n’est pas bien de faire ça ! » Elle est morte de rire... 

Je ne la connais pas mais je comprends que c’est une de mes lectrices. Elle m’a reconnu, et elle doit connaître aussi mes recommandations, généreusement dispensées dans mes livres, conférences et interventions dans les médias : « le téléphone portable est un engin merveilleux et diabolique, dont nous devons faire un usage contrôlé et modéré » ; « notre cerveau n’est pas conçu pour faire deux choses en même temps, on marche ou on regarde ses messages », etc.

En général, j’applique ces recommandations. Par souci de cohérence, et aussi parce que je me sens mieux en vivant ainsi. Mais de temps en temps, ma vigilance se relâche, comme ce matin, où je suis pris la main dans le sac !

La dame rit, et je rigole moi aussi. Je sens une petite envie réflexe de me justifier, d’expliquer que c’est exceptionnel, que je ne le fais jamais, que d’habitude… Mais non, je bloque mes mots juste avant qu’il ne sortent de ma bouche. Inutile, mieux vaut accepter la leçon de bon cœur. Je reconnais que j’ai tort, et je lui dis juste : « Je sais ! Merci, vous avez raison ! » 

Et je range mon téléphone dans ma besace. Tout ça pourra attendre. Le ciel est bleu, le soleil d’hiver brille de son mieux, la dame m’a fait sourire. Je ne me suis pas senti mal à l’aise avec sa remarque, juste gentiment rappelé à l’ordre. Elle a raison : durant ces quelques minutes de transition entre deux activités, je ferais mieux de simplement marcher, respirer, savourer, laisser tout ce que j’ai vécu durant l’émission se déposer doucement en moi, nourrir mon cœur et mon esprit.

Je continue vers mon scooter, avec un sentiment de gratitude pour cette lectrice anonyme, qui m’a gentiment poussé vers un peu plus d’intelligence et de cohérence. J’aime qu’on m’aide à progresser…

Illustration : scène de rue...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en février 2019.

mercredi 15 mai 2019

Sexe et bonheur



Vous connaissez le test de Rorschach ? Vous savez, on vous montre des feuilles avec des taches de formes variées mais ne représentant rien de précis, et on vous demande à chaque fois ce que ça vous inspire. 

Bon, alors justement, c’est l’histoire d’un psy qui fait passer un test de Rorschach à un de ses patients. À la première planche, le patient lui dit : « Ah ! Là, je vois une femme avec des gros seins ». À la seconde : « Ah ! Là, je vois un sexe en érection ». À la troisième : « C’est un homme et une femme en train de s’accoupler sauvagement ». À la quatrième : « Évident, c’est un clitoris de profil ».

Le psy n’en peut plus, range ses planches et lui dit : « Cher Monsieur, inutile de continuer ; le diagnostic est clair : vous êtes obsédé sexuel. » Et le patient, furieux, de répondre : « Moi, obsédé sexuel ? C’est vous qui avez un problème avec le sexe ! Vous n’arrêtez pas de me montrer des images pornographiques depuis tout à l’heure ! »

Sincèrement, parler de sexe ça n'est pas mon truc ! C’est peut-être une question d’âge ? Il ne faut pas oublier que je fais partie des personnes qui ont grandi dans une société où parler de ça, ça ne se faisait pas ; d’une génération qui a accompli une grande part de son éducation sentimentale et sexuelle au son des slows, ces morceaux de musique sentimentaux et langoureux qui permettaient de danser étroitement collés l’un à l’autre. Ça n’existe plus ces trucs là, non ? Quel dommage ! C’était fou, les slows, ça faisait quand même bien bouger les cœurs et tout le reste. 

Bref, le sexe, m’en occuper : oui, en parler : non. Je vais plutôt vous parler de bonheur, tiens, ou même de sexe et de bonheur. Voilà : que peut-on dire des rapports entre sexe et bonheur ?

D’abord, que certaines personnes n’ont pas besoin de sexe pour être heureuses, voire très heureuses : on en rencontre beaucoup par exemple dans les communautés religieuses, mais pas seulement. Que cela soit chez elles du refoulement, du renoncement, de la sublimation, ou tout simplement la priorité donnée à d’autres bonheurs qu’elles jugent plus importants, comme ceux de l’engagement social, artistique, religieux, elles peuvent être heureuses sans vie sexuelle. 

Puis, que ces rapports entre sexe et bonheur relèvent de multiples mécanismes. 

Bien sûr, le sexe offre du plaisir, un plaisir inné et nécessaire, que nous sommes biologiquement programmés pour ressentir, car il est indispensable à la survie de notre espèce. Si le sexe ne nous faisait pas plaisir, notre espèce disparaîtrait vite ! Pourquoi, en effet, se fatiguer à chercher un ou une partenaire ? Pourquoi faire des efforts pour le ou la convaincre de faire crac-crac ? Pourquoi se dépenser physiquement pendant l’accouplement, en gigotant dans tous les sens ? Quel intérêt à cette débauche d’énergie, s’il n’y a pas la récompense du plaisir ? Mieux vaut rester tranquille dans son coin, à regarder passer les nuages…

Mais comme tous les plaisirs, le sexe ne suffit pas à nous rendre heureux, il faut pour cela qu’il ait du sens. Du sens parce que nous avons avec notre partenaire d’autres liens que ceux du seul sexe ; du sens parce que nous savons savourer notre plaisir et en être ému, nous abandonner et ainsi amplifier ce plaisir animal et le voir se transformer en un sentiment de plénitude qui nous échappe et nous dépasse.

Un autre mécanisme important reliant sexe et bonheur est que l’activité sexuelle nous absorbe et mobilise en général toute notre attention. Dans une très intéressante et importante étude sur les liens entre attention et bien-être, une équipe de chercheurs avait montré que la sexualité était la seule activité humaine durant laquelle la plupart des personnes restaient totalement concentrées (au lieu de penser à autre chose ou de regarder l’écran de leur portable). Et que plus notre attention est stable, plus nous avons de chance de nous sentir heureux. C’est pourquoi, le sexe nous offre beaucoup plus de bonheur que nos smartphones. Je suppose que vous l’aviez remarqué. Mais avez-vous calculé votre ratio hebdomadaire entre temps de sexe et temps d’écran ? Allez, au boulot !

Au fait, et vous, vous parlez facilement de sexe avec vos proches ?


Illustration : Tristan et Iseut (Edmund Blair Leighton, 1902).

PS : ce texte reprend ma chronique du 23 avril 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 


jeudi 2 mai 2019

Ne vous laissez plus emmerder !




Il y a quelques années, nous avions écrit avec mon copain Muzo, dessinateur, un petit livre illustré sur les casse-pieds, leur psychologie et leurs comportements. Nous avions trouvé le titre parfait : « Ne vous laissez plus emmerder ! ». Hélas, notre éditeur de l’époque l’a refusé, le trouvant trop osé. Comme nous sommes de bons petits auteurs bien élevés, nous n’avions pas insisté ; dommage…

Mais avant de parler aujourd’hui des emmerdeurs, j’aimerais bien parler des bienveilleurs : vous savez, toutes les personnes bienveillantes, polies, respectueuses des règles : les propriétaires de chiens qui ramassent leurs crottes ou leur font faire dans le caniveau, les personnes qui tiennent la porte derrière elles, les automobilistes qui freinent pour laisser traverser en souriant les piétons dans les clous, les voyageurs qui passent leurs coup de téléphone depuis les plateformes des trains… Bref les humains sympas qui font tout pour ne pas casser les pieds aux autres, voire même pensent à les aider !

Ils sont majoritaires, heureusement. C’est grâce à eux que nos sociétés, que tous les groupes humains sont vivables et agréables. Mais on ne les repère pas, ils œuvrent  dans le silence et n’attirent pas notre attention. Comme dit le proverbe, « l’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse ». Et nous sommes plus choqués par un seul comportement incivique que par 10 attitudes de discret respect d’autrui. Ouvrons donc un peu mieux les yeux.

Bon, pour autant, les sagouins, et les comportements crétins, ça existe bel et bien. Les personnes qui mettent leur sono à fond sur la plage, les fumeurs qui cancérisent les poumons des non-fumeurs sur les terrasses de café au printemps, les conducteurs qui grillent la priorité ou ceux qui garent leur grosse voiture en double file devant la boulangerie… Ou pire encore, les agressifs, les irascibles qui vocifèrent et insultent quand on se trouve en travers de leur chemin, et si on rouspète. Alors, là on fait quoi ? On répond quoi par exemple à quelqu’un qui vient de nous crier : « Ta gueule ! » ?

Je l’avoue, je ne suis pas très doué pour rectifier les incivilités sur le vif, comme ça, dans la rue, sur les trottoirs, dans le train… J’ai toujours un peu tendance à laisser faire, à me dire que ce n’est pas très grave, que chacun est libre, et sera jugé tôt ou tard pour tout ça, ici-bas ou dans l’au-delà. Mais je sais que j’ai tort, et aussi que ma tolérance, c’est plutôt de la paresse.

Et je sais aussi que tout groupe humain a besoin de s’auto-réguler. Quand un de ses membres casse les pieds des autres ou enfreint une règle importante de savoir-vivre, il est logique qu’il soit remis en place, sans agressivité mais avec fermeté. Et il est important que tout le monde le fasse.

Les chrétiens ont pour cette démarche une belle expression : ils parlent de « correction fraternelle », pour désigner l’attitude que l’on doit avoir envers un de ses semblables qui vient à pécher. L’idéal de correction fraternelle laïque me plait beaucoup : aller tranquillement vers ceux qui transgressent en leur demandant de cesser. Sans les agresser : après tout, ça peut arriver à chacun d’être casse-pieds, ou de commettre une incivilité. Mais sans laisser passer : car si nous procédions tous, régulièrement, à de telles corrections fraternelles, nos quotidiens changeraient peut-être en bien. 

Et vous, vous faites quoi quand vous voyez quelqu’un doubler tout le monde dans la file d’attente de votre boulangerie après avoir garé son 4x4 en double file ?


Illustration : un poney mal garé dans la rue, merde alors ! (photo PRA)

PS : ce texte reprend ma chronique du 9 avril 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 



lundi 29 avril 2019

Sourires à la gare de Genève



Je ne sais pas si le rire peut sauver le monde, comme on le dit parfois de la beauté. Mais je suis sûr que le sourire peut changer bien des choses.

Récemment, j’étais invité en Suisse pour faire un exposé à la très ancienne et vénérable Société de Lecture de Genève. Une journaliste m’attendait à la gare, pour réaliser un petit entretien en direct. Afin de mieux m’enregistrer, elle recule tout en me tendant son micro, et fait trébucher un grand monsieur qui passait en hâte derrière elle, et qui n’avait pas prévu sa marche à reculons.

Il est très mécontent, sans doute parce qu’il a été surpris et a vraiment failli tomber. Mais il l’exprime avec retenue, comme le fait un Suisse en colère (le même incident n’aurait peut-être pas donné le même scénario à la gare de Marseille, par exemple). La journaliste sent le ton monter, et elle adopte deux comportements décisifs : elle s’excuse franchement, sans essayer de dire que lui aussi aurait pu regarder devant lui ; puis, le voyant encore contrarié, elle lui tend la main avec un grand sourire, et se présente, en donnant son prénom, en exprimant à nouveau qu’elle est désolée, et en ajoutant « allez, sans rancune ! » Le monsieur a l’air surpris, il hésite une seconde, puis tend la main en rigolant, et s’éloigne… 

Le sourire sincère est un messager puissant : il signifie qu’on respecte son interlocuteur, qu’on lui témoigne de la considération, voire de la bienveillance. Il signifie qu’on désire des rapports humains pacifiés, qu’on souhaite ne pas faire de mal à autrui, et même, si possible, lui faire du bien.

Une littérature scientifique importante existe sur le sujet, et montre qu’il y a au moins deux bonnes raisons de sourire. 

La première, c’est que sourire nous met de meilleure humeur On pense souvent que, quand notre cervelle est joyeuse, elle commande à notre visage de sourire. C’est vrai, mais ça marche aussi dans l’autre sens : quand notre face sourit, elle rend notre cerveau un peu plus joyeux. Des tas d’études ont confirmé que le sourire n’est pas seulement la preuve que nous sommes heureux, mais que l’inverse est vrai aussi : sourire doucement, du moins lorsque nous n’avons pas de raison de pleurer, améliore doucement notre humeur. Car notre corps influence notre cerveau : la manière dont nous respirons, dont nous nous tenons plus ou moins droits exerce une influence sur nos états d’âme, légère, mais qui peut être puissante si elle est constante. Les études qui évaluent le poids de cet impact à long terme aboutissent toutes au même résultat : sourire souvent est favorable au bonheur et à la santé. Un moyen simple et écologique de faire du bien aux autres mais aussi de s’en faire à soi ! 

La deuxième raison de sourire, c’est que cela attire des bonnes choses dans notre vie : on vient davantage vers nous, on nous accorde davantage d’aide et d’attention, on nous sourit en retour. C’est injuste pour les personnes tristes ou boudeuses, qui auraient justement encore plus besoin d’attention et d’affection. Mais c’est ainsi. Je me promène souvent avec un petit sourire sur les lèvres, et j’observe que beaucoup de gens me sourient aussi, voire me disent bonjour (certains croient sans doute que nous nous connaissons, mais beaucoup à mon avis se sentent davantage reliés à moi simplement parce que je leur souris).

Et puis, il y a une troisième raison, pas encore démontrée par la science, mais ce n’est pas grave : faire la tête rend le monde un peu plus moche, et sourire rend le monde un peu plus beau. Rien qu’un peu. Mais un peu quand même. Alors, c’est parti pour une journée sourire ?


Illustration : un visage souriant malgré un peu d'adversité... (temple Wat Mahathat en Thaïlande) 

PS : ce billet a été initialement publié dans la revue Kaizen au printemps 2019.




jeudi 18 avril 2019

Et moi, et moi et moi !



De manière générale, quand le mot « ego » apparaît dans une conversation, ce n’est pas bon signe! Ce n’est pas bon signe non plus que nous disposions, en psychologie, de très nombreux termes pour évoquer tous les dérapages du « moi je »…

Il y a par exemple l’égocentrisme, cette tendance à se placer volontiers au centre de tout raisonnement et de toute discussion, à considérer ses intérêts avant ceux des autres. Un cran au-dessus, et voici l’égoïsme, et sa devise « Après moi, le déluge » : une fois nos besoins satisfaits, on se fiche bien de ce qui arrivera aux autres. 

Enfin, il y a le narcissisme : un égoïsme important, une surévaluation de sa valeur (autrement dit un « complexe de supériorité ») qui s’accompagne de mépris pour autrui, et de droits que l’on s’arroge de ce fait : droit de parler plus que les autres (puisqu’on dit des choses plus intelligentes), droit de dépasser tout le monde dans les files d’attente (puisque notre temps est plus précieux), droit de rouler plus vite (puisqu’on conduit mieux), etc. Dans le narcissisme, il y a combinaison d’égoïsme, de sentiment de supériorité et d’une relative amoralité.

C’est vrai que les narcissiques sont par ailleurs des personnages fascinants, avec lesquels on fait de bons films ou de bon romans. C’est vrai qu’il y a parfois des comportements ou des paroles narcissiques qui peuvent être drôles, comme cette phrase d’Alexandre Dumas, à propos d’une soirée mondaine un peu terne : « Ma foi, si je n’avais pas été là, je me serais bien ennuyé ! » 

Mais globalement, les comportements narcissiques provoquent plus de mal que de bien. Et malheureusement, beaucoup de chercheurs en psychologie pensent que nous assistons aujourd’hui à une véritable épidémie de comportements narcissiques, dans les sociétés occidentales. Dès 1966, Jacques Dutronc l’évoquait dans une chanson devenue depuis célèbre, dont le refrain était : « c’est la vie, c’est la vie… »

Et la vie, depuis toujours, nous apporte donc son lot de personnalités narcissiques. C’est pourquoi, de tout temps, les sociétés humaines, allergiques au narcissisme, à l’égo, à l’orgueil, avaient mis en place de nombreux garde-fous pour décourager les vocations et raboter un peu les ego. 

Ainsi, les grecs mettaient en garde contre l’hubris, ce sentiment d’orgueil démesuré qui conduisait aux catastrophes.

On se souvient aussi des généraux romains qui, lorsqu’ils avaient droit à un triomphe dans Rome, se faisaient acclamer par la foule à la tête de leurs armées victorieuses ; mais sur leur char, l’esclave qui brandissait une couronne de lauriers au-dessus de leur tête devait leur répéter régulièrement « memento mori », souviens-toi que tu vas mourir ; sans doute histoire de les calmer un peu.

Pendant longtemps également, on ne célébrait pas les anniversaires : et effectivement, en quoi le  jour de notre venue au monde mériterait-il festivités, cadeaux et acclamations ?

Et puis la révolution humaniste est arrivée au 18èmesiècle, prenantl’être humain pour fin et valeur suprême, visant à son épanouissement et au respect de sa dignité. C’était une avancée merveilleuse : les droits de l’individu devenaient les égaux de ceux des groupes sociaux, toute personne devait être considérée et respectée, sans avoir à se sacrifier à la loi de sa famille, de son village, de sa patrie. 

Et peu à peu l’ego et le « moi je moi je » en ont profité pour relever le bout de leur nez. Puis, une fois que la société de consommation s’en est mêlée, s’apercevant que chatouiller l’ego, l’inquiéter puis le flatter, le manipuler, lui dire « parce que tu le vaux bien », tout cela faisait vendre. Le détestable ver du narcissisme s’était installé dans le beau fruit de l’humanisme. Et aujourd’hui ce travail est parachevé par la grande flambée narcissique sévissant sur les réseaux sociaux, où chacun s’étale ; un vrai « narcissisme de dingue », dirait notre président.

Mais aucune vie en groupe ne résiste longtemps à la montée des égoïsmes, aucune société ne peut se passer d’altruisme. Alors, on peut prédire sans trop de risque, dans les années qui viennent, un grand coup de balancier de l’autre côté, du côté du respect des règles et des valeurs indispensables à la survie de tout groupes humains, que ce soit dans l’éducation, la politique, ou l’entreprise. Le règne de l’ego boursouflé devrait donc bientôt s’achever…

Et vous, ça vous agace les gens qui commencent toutes leurs phrases par « eh bien moi, je… » ?


Illustration : un nombril indien du début du XIème siècle (Musée Guimet, Paris).

PS : ce texte reprend ma chronique du 26 mars 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 


mardi 16 avril 2019

Notre Dame de Paris



"C'est que l'amour est comme un arbre, 
il pousse de lui-même, 
jette profondément ses racines dans tout notre être, 
et continue souvent de verdoyer sur un cœur en ruine." 


Victor Hugo, 
Notre Dame de Paris


jeudi 28 mars 2019

Avoir toujours raison ?



Je me souviens d'un petit dessin humoristique, juste et drôle. C’est un couple qui est assis dans son lit, chacun sur son oreiller, les bras croisés et l’air contrarié des gens qui sont en train de se disputer. La dame demande au monsieur : « mais pourquoi cries-tu si fort ? » Et le monsieur de répondre : « parce que j’ai tort ! »

Je me rappelle aussi l’impression ressentie lors de ma première lecture de « L’Art d’avoir toujours raison » de Schopenhauer : ça m’avait fichu le spleen de réaliser que certains lecteurs s’en inspireraient sans doute pour défendre leur point de vue sans écouter celui de l’autre.

La parole comme ustensile de fourberie ou comme sport de combat ? Très peu pour moi !

Il y a tellement de moments où nous voulons avoir raison pour justement de très très mauvaises raisons ! Par orgueil, par égoïsme, par intérêt, par entêtement, par paresse… Du coup, on n’est plus crédible quant on s’attache à avoir raison pour de bonnes raisons, pour la défense de nos idéaux plutôt que celle de notre égo.

Mais ce n’est pas facile d’échapper à cette tentation !

Dans son « Autoportrait au radiateur », le poète Christian Bobin raconte ce moment d’un dialogue : « Je réponds n’importe quoi, je réponds pour arrêter la question, pas pour l’éclairer. » Nous avons à nous surveiller, régulièrement, de cette tentation de ne pas écouter, et de répondre seulement pour nous soulager, pour faire taire l’autre, ou pour avoir raison.

C’est un travail régulier et passionnant d’autodiscipline et d’auto-observation. Par exemple, lorsqu’on s’entraîne à méditer, on s’entraîne aussi à écouter, à s’observer en train d’écouter. Et on découvre que bien souvent, on n’écoute pas l’autre qui parle : mais on le juge, on compare ses convictions avec les nôtres, on prépare ses propres réponses…

Alors qu’en écoutant vraiment autrui, sans chercher à savoir qui a raison ou qui a tort, en cherchant juste à comprendre comment il voit les choses, on entre dans un dialogue et on écarte l’affrontement de deux égos devenus sourds l’un à l’autre…

Et vous, c’était quand la dernière fois où vous avez senti qu’au lieu d’écouter vous cherchiez à avoir raison ?

Illustration : un dialogue constructif.

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 décembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 




vendredi 22 mars 2019

FLTM : fais-le toi-même !



En tant que psychiatre, j’ai longtemps cru que je faisais un métier d’intellectuel. Imaginez : un médecin mais qui ne touche presque jamais ses patients, sauf quand il leur serre la main pour les saluer, ou quand il leur tape amicalement sur l’épaule pour les réconforter ; de temps en temps, il prend la tension artérielle ou fait un petit examen neurologique. Ce n’est pas vraiment ce qu’on appelle un travail manuel…

Eh bien, comme souvent avec mes grands avis sur la vie, j’avais tort : psychiatre, ce n’est peut-être pas un travail manuel, mais ce n’est pas vraiment non plus un pur travail intellectuel. Plutôt un boulot d’artisan, de bricoleur. Au plus noble sens du terme (je rassure tout de même nos patients !) : de tout son cœur et de toute sa science, on fait de son mieux avec le réel et les moyens du bord.

Comme les artisans, comme les paysans, et comme tous les soignants, on est en contact avec la matière plus qu’avec les idées, le réel nous résiste parfois, et c’est toujours lui qui gagne à la fin. Le paysan n’est jamais plus fort ni plus malin que la terre qu’il cultive, l’artisan n’est jamais plus fort ni plus malin que la matière qu’il répare, et le soignant n’est jamais plus fort ni plus malin que les humains dont il a la charge. S’il n’y a pas humilité et respect, ça ne marche pas. 

Il n’y a que les philosophes et les idéologues, les théoriciens et les polytechniciens qui peuvent faire les malins et spéculer sans craindre le retour du réel. Mais sans espoir de beaucoup le modifier non plus, comme le notait un philosophe, justement, Alain : « La matière est sourde aux prières, mais fidèle aux mains. » Inutile d’implorer le réel, pour le transformer il faut l’empoigner. Mais avec intelligence…

C’est pour cela que rien n’est plus triste que le dévoiement du très respectable et très antique travail manuel, sa mise en esclavage, sous la forme du si bien nommé « travail à la chaîne »…

Gainsbourg chantait le Poinçonneur des Lilas en 1959, l‘époque où le travail à la chaîne était à son apogée. Depuis, le monde a bien changé : les robots nous remplacent pour tous les boulots répétitifs, et le travail manuel reprend peu à peu son lustre et son prestige.

Les études scientifiques chantent ses vertus : il est bon pour nos émotions (faire de ses mains diminue notre stress, nous donne du plaisir) ; il nous offre des bouffées de réel par rapport au virtuels des écrans qui nous absorbent de plus en plus ; il nous met en position d’agir au lieu de subir, de construire au lieu de consommer… 

Et du coup, il devient à la mode. Voyez la vogue du DIY : DIY, "di-aï-waï", ce sont les initiales de « Do It Yoursef » ; on pourrait dire en français le FLTM : « Fais-le-toi-même ». Eh bien cette mode du DIY ou du FLTM, comme vous voulez, permet que ce qui était hier corvée pour la survie (faire pousser sa nourriture ou fabriquer les objets de son quotidien) devient loisir gratifiant (sous forme de jardinage ou bricolage).

Plus le virtuel, le digital les écrans envahissent nos vies et nos quotidiens, plus nos cerveaux et nos corps réclament du réel, du concret, du manuel.C’est exactement ce qui s’est passé pour le sport : plus nous sommes devenus sédentaires, plus nous avons compris qu’il fallait compenser et se bouger par une activité physique de loisirs… 

Face aux grands monstres digitaux tapis dans l’ombre, face à la horde des écrans, les cerveaux de demain seront manuels ou ne seront plus !

Et vous, comment ça se passe le week-end avec vos mains : ça bricole, ça jardine ou ça cuisine ?


Illustration : le travail manuel, c'est parfait sauf quand on vous met la pression pour accélérer encore et encore.. (une affiche de Mai 68)

PS : ce texte reprend ma chronique du 12 mars 2019, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.

lundi 18 mars 2019

Les anges, derrière ton épaule



C’est dans le dernier livre de Christian Bobin, La Nuit du cœur, une merveille comme d’habitude. Dès le chapitre 3, ceci : « J’écoute le bruit que fait l’araignée d’eau courant sur l’étang. Je frissonne au passage d’un ange pressé de rentrer chez lui. » Christian voit des anges partout ; c’est une des sources de sa grâce.

Il y a des gens comme ça, qui croient aux anges. Longtemps, j’ai eu du mal avec ce truc, vraiment. Peut-être était-ce dû à une patiente, croisée lorsque j’étais jeune interne. Elle se promenait dans les couloirs de l’hôpital en écartant de ses mains des mouches qui volaient tout autour d’elle. Mais il n’y avait pas de mouches. Et quand je lui demandai pourquoi ces gestes de la main, elle m’expliqua, l’air préoccupé : « ce sont les anges, qui volent trop près de moi ; ne les voyez- vous pas ? » Non, je ne les voyais pas ; et je ne les vois toujours pas aujourd’hui.

Mais beaucoup de mes proches les voient, ou les sentent. C’est mon cousin François, qui nous raconte qu’il a perçu leur présence, au soir d’une journée d’été où l’amitié a soufflé sur notre groupe, et réconforté un de ses frères, déprimé. C’est mon épouse, après la lecture d’un petit livre offert par une amie, qui se met, dès le lendemain, à voir la main des anges derrière toutes les joies de la journée. 

À leur contact, je me mets parfois à croire, moi aussi, aux anges, à chercher leurs traces dans nos vies. Cela m’aide à mieux voir tous ces copeaux de bonheurs minuscules qui nous tombent du ciel, chaque jour. Ils sont vraiment là, eux ; ils ne sont pas une illusion. Croire aux anges me fait du bien. Un bien fou. 

Je pense souvent à la phrase de Claude Nougaro, dans sa chanson Plume d’Ange : « La foi est plus belle que Dieu. » Même si Dieu n’existe pas, la foi est belle et réconfortante. Même si  les anges n’existent pas, songer à leur présence à nos côtés nous soutient, nous ouvre les yeux sur ce que nous oublions : la chance d’être là, vivants.

Croire aux anges nous rend humbles : tout ne dépend pas de nous, de nos efforts, de nos qualités ; pour que la vie soit belle et bonne, il y a aussi des choses et des chances qui doivent nous tomber du ciel.

Croire aux anges, c’est penser qu’une présence aimante veille sur nous. Parfois imprévisible dans ses actions, dans ses absences, dans ses violences aussi, que nous ne comprenons pas, ou seulement des années plus tard.

Pas besoin d’y croire à 100%. On peut juste se contenter d’une demi-croyance. On en a beaucoup, de ces demi-croyances, de ces confiances dont nous ne sommes pas sûrs qu’elles soient fondées ni garanties, mais dont nous percevons obscurément que nous ne pourrions vivre sans elles. 

Maintenant, arrêtez-vous de lire. Arrêtez-vous de tout. Respirez. Écoutez. Ressentez. Je suis sûr qu’il y en a un, là, penché sur votre épaule, juste à cet instant… 


Illustration : l'ange de la cathédrale de Reims.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en décembre 2018.

mercredi 13 mars 2019

La fin du monde ?


À un moment de ma vie, j’ai essayé d’être moderne : de me servir par exemple de l’agenda électronique de mon smartphone ! Bon, depuis j’ai renoncé… Mais à l’époque, mes filles profitaient de mes efforts avec cet engin pour me faire des blagues.

Un jour par exemple, j’étais en train de parcourir mon agenda pour voir un peu ce qui m'attendait quand je tombe sur une date bizarre : un truc planifié pour 2068 ! Wow... Qu’est-ce que c’est que ça ? J’aurai alors plus de 100 ans ! Une erreur, sans doute. J’ouvre la page et je lis : « 1er décembre 2068, 18 heures : fin du monde ». C’est bon, j’ai compris, c’est encore un coup de mes filles : à l’époque, elles me chipaient régulièrement mon téléphone pour y glisser de faux messages, de faux rendez-vous, ou des photos de grimaces loufoques. Mais comme aucune n’a jamais avoué être l’auteure de cette prophétie, je vous transmets tout de même l’info : la fin du monde, d’après le fantôme dans mon téléphone, c’est peut-être pour 2068 ! 

Sans rigoler, moi, la fin du monde, ça me touche. Je fais partie de la génération des baby-boomers qui a grandi avec la menace de guerre atomique et les affolements survivalistes des grands anxieux qui se faisaient construire des abris enterrés au fond de leur jardin, avec réserves d’eau, boîtes de conserve, médicaments et tout le tremblement…

Alors aujourd’hui, le discours des collapsologues me touche, forcément. Mais il a, à mes yeux, quelque chose de plus sympathique que ce que j’ai connu dans mon enfance. Ce discours n’émane pas de prophètes de malheur, mais de chercheurs et penseurs bien informés. Il ne nous pousse pas à la paranoïa ou à l’égoïsme mais à la lucidité et à la solidarité. Il nous dit, ce discours : « oui, le pire va sans doute arriver ; oui, notre monde va sans doute s’effondrer ; mais on pourra s’en tirer si on se serre les coudes ». 

Se serrer les coudes, mais aussi accepter de voyager léger et de vivre de peu, comme on le chantait déjà en 1991

Oui, si notre monde s’effondre, nous aurons besoin de vivre avec moins, de faire le deuil de toutes nos dépendances énergétiques et matérialistes. Mais surtout, nous devrons comprendre qu’il sera alors inutile de vouloir survivre égoïstement, de seulement chercher un abri pour y vivre comme avant.

Quand tout menace de s’effondrer, on se met à mieux écouter les prophètes, mais aussi les poètes. Et voilà ce que nous dit l’un d’entre eux, Christian Bobin : « Fou celui qui se croit à l’abri. Je ne cherche pas un abri. Ce ne serait qu’un endroit pour y mourir sans bruit. Je cherche ce qui arrive quand on n’est plus protégé et qu’on n’a plus peur de rien. »

Ouh la, ça va nous faire bizarre de renoncer à toutes nos protections et toutes nos peurs. Mais ça va peut-être aussi nous faire du bien…

Et en attendant, on fait quoi ? 

Eh bien, on fait de notre mieux : on agit individuellement (moins de voiture, moins d’avion, moins de viande, moins de plastique, moins de vêtements), on agit collectivement (en rejoignant des associations et en militant), on agit électoralement (en votant pour des politiques qui agissent vraiment pour l’environnement). C’est vrai, on ne sait pas si tout ça suffira ; mais au moins on n’aura pas de regrets !

Et vous, vous le voyez comment le monde de demain ? 


Illustration : la fin du monde, vue par les dieux depuis le mont Olympe. 

PS : ce texte reprend ma chronique du 5 février 2019, dans l'émission d'Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.