lundi 26 novembre 2018

La violence du monde


Il y a 20 ans, alors que nos 3 filles étaient encore petites, et s’apprêtaient à entrer en maternelle et donc à se trouver en contact avec de nombreux adultes inconnus, nous avions eu de grandes discussions avec mon épouse sur le fait de savoir si nous devions ou non les mettre en garde contre les actes de pédophilie.

De mon côté, et bien que psychiatre parfaitement au courant, je n’étais pas tout à fait sûr qu’il faille le faire, et le faire si tôt. Je redoutais un peu de leur transmettre une vision du monde angoissante, de transformer chaque rencontre avec un nouvel adulte en source d’inquiétude. Je craignais de porter trop tôt une première atteinte à la légèreté de leur enfance. 

Peut-être mon attitude s’expliquait-elle par le fait que je n’avais jamais été confronté moi-même à ce type de problèmes : j’étais un petit garçon prudent, voire méfiant envers les adultes, gardant soigneusement mes distances. Mais je crois surtout que j’étais un papa poule, désireux de leur éviter toute souffrance inutile, et de les protéger d’une prise de conscience précoce de toute la violence du monde

J’avais tort : nous ne pouvons pas laisser nos enfants vivre et grandir sous cloche. De même qu’il ne faut pas à tout prix leur cacher l’existence de la mort ni de la souffrance, il ne faut pas non plus leur masquer l’existence de la violence, physique ou sexuelle. Simplement, nous avons à adapter notre discours à leurs capacités de compréhension et d’affrontement.

Mais même une fois la décision prise, j’aurais pu hésiter longtemps avant de trouver le meilleur moment pour leur en parler. C’est mon épouse qui s’en est chargée sans plus attendre : plusieurs de ses copines d’enfance avaient subi des attouchements ou agressions sexuelles, et elle souhaitait que nos filles soient informées suffisamment tôt.

Elle a fait ça très bien, tranquillement. En leur expliquant que la plupart des adultes qu’elles rencontreraient seraient dignes de confiance, mais pas tous. Que certains étaient malades dans leur tête et pouvaient leur demander ou leur faire des choses que les adultes n’ont pas à faire avec des enfants : vouloir les voir tout nus, les caresser. Que si des adultes faisaient ça, ce n’était pas du tout, du tout normal. 

Elle leur rappelait souvent qu’elles avaient le droit de dire non, surtout si elles sentaient au fond d’elles-mêmes quelque chose de bizarre et d’inconfortable. Et surtout, surtout, que c’était très important d’en parler tout de suite : aux parents, à la famille, à la maîtresse. Que si un adulte leur disait : « surtout tu n’en parles pas », c’était déjà un truc bizarre et pas normal.

Sincèrement, je crois que ça leur a un peu fichu la trouille, au début. Du coup, elles en ont fait à un moment un sujet de jeux, quand elles prenaient leur bain ensemble par exemple, en se criant mutuellement : « Tu ne me touches pas, vieux satyre ! ». Mais le message est passé, et ce qui en est resté, c’était sans doute de la prudence et de la vigilance, plus que l’angoisse. Et surtout, la connaissance que ce danger existait.

De mon côté, je continuais de penser que c’était une bonne chose de leur en avoir parlé, mais qu’on aurait tout aussi bien pu s’en passer, car leur environnement était tout de même très protégé. Jusqu’au jour où, quelques années plus tard, un employé de l’école qu’elles fréquentaient a été arrêté pour attouchements sexuels sur des petits garçons. La foudre n’était pas passée loin. Et ma femme avait eu raison, elle s’était montrée plus moderne que moi, vieux crouton d’une époque où la pédophilie existait bel et bien, mais dans le plus grand secret.

Depuis, les choses ont continué de bouger dans le bon sens. On sait aujourd’hui qu’il faut informer, expliquer, éduquer, pour éviter des enfances et des vies fracassées. Ce n’est pas gai, mais c’est ce qu’on peut appeler un progrès…

Et vous, quand vous étiez enfant, on vous en avait parlé de ces histoires de pédophilie ?

Illustration : ce que devraient être toutes les enfances... (Fillette dans un champ de fleurs, par Ludwig Knaus)

PS : ce texte reprend ma chronique du 20 novembre 2018, dans l'émission d'Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.



mercredi 14 novembre 2018

Nostalgie et progrès



Comme pas mal d'entre vous peut-être je suis un baby-boomer :  je fais partie de cette génération d’enfants nés dans les années 50 et 60, qui ont grandi dans une société qui croyait au progrès, qui avait foi en l’avenir, et qui était sûre que demain serait mieux qu’hier.

Quand je raconte mon enfance et ma jeunesse à mes 3 filles, elles sont fascinées et me disent qu’elles auraient aimé vivre à cette époque de légèreté, dans laquelle on laissait les enfants aller jouer seuls dans la rue, dans laquelle les étudiants qui cherchaient un petit boulot ou un appartement à louer le matin en avaient trouvé un le soir venu, cette époque d’avant le SIDA et le terrorisme, cette époque où le réchauffement climatique n’existait pas, au moins dans nos esprits. Et je m’aperçois que, sans l’avoir vécu elles-mêmes, mes filles sont un peu nostalgiques de mon propre passé. Mince alors…

Je les ai rendues nostalgiques de ma jeunesse à moi : est-ce que je n’aurai pas un peu embelli mon passé, par hasard ? Est-ce que je n’aurai pas un peu confondu ma subjectivité avec la réalité ? Évidemment ! comme la plupart des gens ! 

Car je n’ai pas eu tendance à parler spontanément à mes filles des guerres qui duraient encore dans mon enfance (guerres d’Indochine ou d’Algérie, à laquelle mon père avait du participer) ; je ne leur ai pas parlé des copains d’école ou de lycée qui avaient eu la polio et étaient handicapés à vie ; je ne leur ai pas parlé de la violence domestique, à cette époque où les hommes battaient leur femme, où les parents battaient leurs enfants, où tout le monde battait les animaux, sans que personne ne trouve ça scandaleux… Comme l’écrit Steven Pinker dans son livre : « rien n’explique mieux le bon vieux temps qu’une mauvaise mémoire » !

Pour tout un tas de raisons, la plupart des humains ont tendance à embellir leur passé. C’est normal : se dire que l’existence était plus douce autrefois aide à supporter le vieillissement : au moins, on aura eu une belle vie ! Imaginez si c’était l’inverse : se dire qu’on a eu un passé pénible et que les choses s’améliorent seulement maintenant, alors qu’on est vieux et qu’on va mourir un de ces jours ! 

Mais non : avoir vécu est déjà une chance. Et pouvoir vieillir en est une autre. Comme le disait je ne sais plus qui : « Vieillir, c’est tout de même le meilleur truc qu’on ait trouvé pour ne pas mourir jeune ! » La vie pouvait être belle autrefois, et ça fait du bien de s’en souvenir. Ça c’est pour le subjectif de notre perception, le côté littéraire et psychologique de la nostalgie. 

Mais pour le côté mathématique et historique, aucune raison d’être nostalgique. Les chiffres sont là et ils sont clairs : le monde progresse dans tous les domaines : moins de violence, plus d’éducation, plus de santé, plus de démocratie, plus d’empathie, plus de fraternité… 

Ces progrès sont parfois irréguliers, incomplets, discontinus, mal répartis selon les moments ou les régions du globe. Pour autant, ils sont réels, chiffrés, objectivables. 

Mais le dire, ce n’est pas dire que tout est parfait, partout, et qu’on peut s’arrêter et se reposer sur nos lauriers. Car échapper à la distorsion nostalgique ne doit pas nous jeter dans les bras de la religion progressiste : voir le progrès comme un mouvement naturel et inexorable, et avoir une foi aveugle dans sa survenue. Je cite à nouveau notre invité : « Si la pile de linge sale baisse, ce n’est pas que les vêtements se sont lavés tout seuls, mais que quelqu’un a fait la lessive ! Et si certaines violences ont reculé, c’est que des humains s’en sont mêlés, en organisant des changements sociaux, culturels, matériels… »

Eh oui ! Restons éveillés et actifs car, comme beaucoup de bonnes choses dans nos vies, le progrès, qu’il soit personnel ou collectif, n’est pas à attendre mais à construire. 

Illustration : ce que j'ai vu hier en me promenant ; j'en suis déjà nostalgique ; mais je sais qu'un de ces jours prochains, je vais être émerveillé par une autre lumière, aussi belle ou plus encore... 

PS : ce texte reprend ma chronique du 6 novembre 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.



jeudi 8 novembre 2018

Se convertir à l’optimisme



Pendant longtemps, j’ai été pessimiste.

J’avais l’impression que le pessimisme faisait de moi un humain plus lucide, plus intelligent, plus réaliste, mieux préparé à affronter toutes les adversités que j’avais imaginées. 

J’avais tort.

La vie m’a ouvert les yeux. La vraie vie : pas celle qu’on se raconte dans sa tête, mais celle qui se déroule sous nos yeux, pour peu qu’on les ouvre. En observant de plus près les pessimistes, donc, j’ai vu à quel point d’une part être pessimiste rendait malheureux et d’autre part ne préparait pas du tout à mieux s’en sortir en cas de malheur. Au contraire, voir vivre des optimistes me faisait comprendre peu à peu qu’ils étaient plus heureux et tout aussi capables d’affronter l’adversité quand elle arrivait.

Les études scientifiques conduites sur ce thème confirment à peu près toutes la chose : la plupart du temps, les optimistes vont mieux, et s’en sortent mieux. Par exemple en médecine, ils prennent mieux soin d’eux quand ils sont malades (ils ont confiance dans le fait qu’il est possible de guérir, là où les pessimistes pensent volontiers qu’ils sont foutus et que rien ne pourra marcher) ; puis, ils profitent mieux de la vie quand ils sont guéris.

Alors j’ai décidé de me convertir, décidé d’avoir la foi moi aussi, la foi en l’avenir, de faire l’effort de considérer que le pire n’était pas certain, juste possible. Et que pour l’affronter, mieux valait avoir l’énergie de l’optimisme que le découragement du pessimisme. Mais quel boulot ça a représenté, et quelle fatigue parfois ! C’est épuisant de suivre le rythme des optimistes…

Comme je ne l’avais pas appris à être optimiste petit, j’ai du faire le boulot une fois devenu grand. J’ai méthodiquement pris le temps de vérifier si toutes mes prédictions négatives se réalisaient : c’était minable ! Heureusement que je suis devenu psy, et pas voyant, je serai mort de faim... 

Et en plus ça me fatiguait et me stressait pour rien. Je passais mon temps à imaginer le pire, et à chaque fois qu’il ne survenait pas, au lieu de me réjouir et de réfléchir, je me disais : « oui, mais ça aurait pu arriver » et je ne touchais pas à mon pessimisme. J’ai pris le temps aussi d’observer les optimistes : certes, de temps en temps ils se trompaient dans leurs prédictions ; et alors ? Mieux vaut quelques déceptions et une vie joyeuse, plutôt qu’avoir parfois raison dans une vie peureuse.

Au fait, c’est quoi l’optimisme ? C’est une attitude mentale avec des conséquences comportementales. Attitude mentale : face à un problème, supposer que des solutions existent, même imparfaites, même incomplètes. Conséquences comportementales : agir pour que ces solutions existent. L’optimisme ne consiste pas à croire qu’il n’y aura pas de problèmes, mais à se bouger pour engendrer des solutions.

Vous avez remarqué que j’ai dit « attitude » et pas « personnalité », car aujourd’hui j’en suis persuadé, nous portons en nous les 2 capacités, à l’optimisme et au pessimisme. Et l’idéal me semble être d’utiliser les 2 ! Un peu de pessimisme pour scanner les dangers possibles, et beaucoup d’optimisme pour activer confiance et énergie afin de leur trouver des solutions. Marchons sur nos 2 jambes au lieu d’avancer à cloche-pied sur la jambe optimiste ou la pessimiste…

Illustration : quelques citoyens pessimistes à propos de l'instant suivant...

PS : ce texte reprend ma chronique du 4 septembre 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.


vendredi 19 octobre 2018

Volant et danger



Autrefois, la bagnole, c’était classe : la voiture était associée à la modernité, à la liberté, au bonheur. Quand on était au lycée, il nous tardait de pouvoir passer le permis de conduire, c’était une sorte de rite de passage vers l’âge adulte. Et lorsque nous étions étudiants, celles et ceux qui avaient en plus une voiture, c’était vraiment le top !

Entassés dans nos vieilles 2 chevaux, les décapotables du pauvre, nous partions en vacances ou en week-end, pied au plancher. Et ceux dont les parents avaient les moyens pouvaient même se payer des décapotables qui fonçaient à plus de 100 km/h, la vitesse mythique des années 60, des années yéyé ! Allez, roulez jeunesse…

Bon, en même temps, sacré carnage sur les routes… La liste des victimes célèbres de l’époque est longue : James Dean, Albert Camus, Grace Kelly, etc. Plus tous les anonymes évidemment…

Les choses ont changé : les jeunes générations sont moins pressées que nous de passer leur permis de conduire. Parmi mes trois filles, toutes les trois majeures aujourd’hui, aucune n’a le permis de conduire ; et apparemment, elles s’en fichent.

Pire, la voiture est devenue un objet de méfiance ! Symbole de la société de consommation, source de pollution. Et aussi objet transformateur de notre psychisme, à l’orgine de comportements conflictuels, agressifs, ou même délinquants.

Pour les personnalités narcissiques, par exemple, la voiture est un outil aggravant. Imaginez-vous dans la tête de Trump au volant : « moi j’ai le droit de rouler plus vite que les autres, parce que je suis meilleur conducteur, que j’ai une meilleure voiture, et que mon temps est précieux ; tous ces blaireaux de piétons, de cyclistes et les autres automobilistes n’ont qu’à faire attention à moi, et me laisser passer, je suis pressé… »

Mais en fait, la voiture n’est pas coupable en tant que telle : ça rend service, une bagnole ! Le souci, c’est qu’elle peut être un incroyable amplificateur de la bêtise humaine. Tout comme de nombreux objets technologiques…

Prenez le téléphone portable : invention fantastique, mais qui permet aux malpolis de pourrir tout le voyage en train de leurs voisins, en racontant à voix haute et convaincue tous les détails de leur quotidien. Ou bien les systèmes d’amplification du son : très agréables pour écouter ses musiques préférées partout, mais arme absolue pour déranger un maximum de monde en un minimum de temps ; les sound-system à fond sur la plage ou sur les pelouses de pique-nique le dimanche, c’est tout de même quelque chose ! Autrefois, on chantait ou on jouait d’un instrument : au bout d’un moment, on fatiguait et on se taisait, les voisins pouvaient alors dormir ou s’écouter parler. Aujourd’hui, la hifi permet de faire du tapage en tout temps et en tour lieu, sans aucun effort ni aucun talent.

Vous voyez, il n’y a pas que la voiture, qui amplifie la sottise humaine.

Et puis, la voiture est devenue ringarde, car elle avait encore un défaut, devenu de nos jours un péché : elle véhiculait un maximum de clichés sexistes. Vous vous souvenez peut-être de toutes ces blagues sur les femmes et la conduite ? Et de ce vieux diction : « Femme au volant, mort au tournant » ? Eh bien, pour conclure, je vous en proposerai un autre aujourd’hui : « Homme au volant, con au tournant… » 

Et au fait, vous, qui me lisez, vous vous transformez psychologiquement en prenant le volant ?

Illustration : Bonne soeur au volant, Dieu au tournant ?

PS : ce texte reprend ma chronique du 8 mai 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

mercredi 10 octobre 2018

Desperate househusband



Ça se passe dans le train, un de mes endroits préférés pour observer tranquillement une partie de l’humanité. Assis non loin de moi, un monsieur drôlement habillé, qui ressemble à une caricature de grand-père partant en vacances : short, chemise à carreaux, gilet de baroudeur sans manches mais avec plein de poches, chaussettes et Méphisto, casquette NYC sur la tête. Prêt pour l’aventure !

Il regarde un film sur sa tablette, mais il a un peu de mal avec le son dans ses oreillettes. De temps en temps, il traficote son appareil et envoie la bande sonore à fond dans tout le wagon. Ses voisins lui tapent gentiment sur l’épaule pour le prévenir, alors il remet le silencieux. Ça recommence deux ou trois fois avant qu’il ne comprenne bien le mode d’emploi.

La scène me fait sourire, et du coup, je me tortille un peu pour voir ce qu’il regarde. Et pour être bien sûr, je me lève pour aller aux toilettes, puis pour me dégourdir les jambes, puis pour aller au bar prendre un café, etc. Plusieurs fois, parce que je suis étonné par ce que je vois, et je veux vérifier sur une durée suffisante !

Car le monsieur regarde un film, ou une série, où il n’y a que des jolies jeunes femmes blondes, apparemment américaines, en train de faire des trucs sympas : déjeuner ensemble, sortir ensemble, faire du sport ensemble, aller en discothèque ensemble. De temps en temps de beaux jeunes gens les rejoignent, et il se passe plus ou moins des choses entre eux, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la vie de ces jeunes femmes blondes. Je suis nul en films et séries de ce genre, je n’en ai jamais vu, mais ça doit être quelque chose comme Desperate Housewives, dont j’ai entendu parler, ou d’un de leurs équivalents un peu plus actuels.

C’est un petit spectacle savoureux, comme je les aime : ce monsieur âgé, habillé en baroudeur de jardin public, et en train de se délecter d’une série qui me semble aux antipodes de ce que doit être son quotidien. Qui me semble… parce qu’on ne sait jamais, avec les humains ! Après tout, peut-être vit-il entouré de jeunes femmes blondes. Je savoure cet instant : j’aime quand la vie est imprévisible, quand les sondages sont déjoués, quand mes semblables ont des goûts inattendus.

Et peut-être qu’au même moment, dans ce même compartiment, une jeune étudiante en psychologie est en train d’observer ce grand type chauve et barbu qui n’arrête pas de se lever pour marcher dans le couloir, en reluquant avec insistance l’écran d’un autre monsieur, encore plus âgé, mais nettement moins remuant ? 

Et peut-être se dit-elle, elle aussi, que les humains sont étonnants, et que la vie est décidément intéressante et amusante, pour peu qu’on détourne le regard des écrans asservissants…

Illustration : Les Desperate Housewives (Les Beautés Désespérées, comme disent les québécois ; elles n'ont pas l'air trop désespérées sur la photo...).

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2018.



jeudi 4 octobre 2018

Je marche seul


Vous connaissez le proverbe (africain, je crois) : "Tout seul on va plus vite mais ensemble on va plus loin".

Eh bien je me suis demandé si c’était vrai pour le bonheur ? Peut-on être heureux même si on vit seul, même si on est célibataire, dans une société où pour les adultes, la norme affichée, c'est le couple.

Ce qu’il y a de bien avec le célibat, c’est que les clichés ne manquent pas, tout le monde a son avis sur le sujet. Mais globalement, le jugement social sur les célibataires est souvent critique. Et influence beaucoup les ressentis intérieurs de ces mêmes célibataires.

Par exemple lorsqu’ils sortent seuls : aller seul au cinéma, à une exposition, ou pire encore au restaurant, c’est souvent pour eux un moment délicat. Les humains sortant seuls se demandent alors ce que les autres, en couple ou en groupe, pensent d’eux.

C’est le côté sombre du célibat : les personnes seules dans les lieux publics craignent d’avoir un air suspect, inquiétant, attristant. Comme dans le Dictionnaire du Diable, de l’écrivain américain Ambrose Bierce, qui donnait cette définition : « Seul : en mauvais compagnie » ! Toujours le très vieux cliché sur le célibat, entre stérilité et frivolité, dissimulant ou favorisant quelque vice caché…

Mais la solitude a aussi un côté héroïque, avec d’autres clichés, plus favorables : on a choisi de rester seul parce qu’on chérit sa liberté, qu’on veut vivre sans concessions, sans pantouflage. Parce qu’on préfère marcher seul plutôt que se traîner en couple…

Dans notre regard à nous, les médecins, qui ne jugeons pas, vivre seul, c’est simplement un facteur de risque en matière de santé. Comme la sédentarité, le surpoids, la malbouffe ou la cigarette. Et pas seulement à cause de la souffrance et de la honte parfois associées aux solitudes subies et aux pressions sociales sur le célibat.

Il y a également le fait qu’un conjoint, ça nous surveille, ça nous secoue, ça nous remonte les bretelles quand on fait n’importe quoi avec notre vie et notre santé.

Et puis, un conjoint, ça nous socialise, aussi, à deux, on a souvent deux fois plus d’amis, d’occasions de sorties (c’est d’ailleurs ce qui est douloureux dans les divorces et les séparations, on y perd plein de choses dont une partie de notre réseau social).

Mais, pas d’inquiétude tout de même pour les célibataires ! Parce que c’est le lien social en général, et pas seulement le lien conjugal, qui est très bénéfique pour le bien-être et la santé. Toutes les études montrent que les amis, c’est merveilleux aussi !

Par exemple, quand on nous demande d’évaluer la hauteur d’une montagne, nous la supposons moins haute si nous faisons l’expérience avec un ami proche qui se tient en vrai à côté de nous, même s’il ne nous dit rien. Sa simple présence physique nous donne le sentiment que nous pourrons escalader plus facilement la montagne !

Le célibat, ce n’est pas forcément la solitude. Solitude et bonheur c’est compliqué ; mais célibat et bonheur, ça peut fonctionner ! À  condition d’avoir plein d’amis. Et de les voir pour de vrai, pas seulement sur les réseaux sociaux. Et de faire de vraies choses avec eux, des sorties, des randonnées, des vacances, des voyages… Amis virtuels, solitude réelle. Amis réels, solitude plus belle…

Et au fait, vous, ça vous met mal à l’aise, par exemple, d’aller au restaurant tout seul ?

Illustration : un type qui marche seul dans la neige, par Matthieu Ricard...

PS : ce texte reprend ma chronique du 29 mai 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 





lundi 24 septembre 2018

Compassion dans le wagon


Ça se passe dans le TGV, un jour gris de décembre, où tout est noyé dans le brouillard. Paysages incertains, magnifiques et mélancoliques. Nous sommes presque arrivés ; déjà, les plus pressés des voyageurs commencent à ranger leurs affaires, certains se lèvent pour être les premiers à descendre. 

Mais le train ralentit fortement et s’immobilise. Le contrôleur fait une annonce nous demandant de ne pas chercher à descendre. L’ambiance change, le bourdonnement des moteurs et de la vitesse laisse place à un silence inhabituel dans les wagons.

Au bout de quelques minutes, la voix du contrôleur, à nouveau : « Mesdames et messieurs, notre train est arrêté en pleine voie, en raison d’un accident de personne. Nous devons patienter. Je vous tiendrai au courant régulièrement. Merci de votre attention. Et de votre compassion. »

« Merci de votre compassion » ! C’est la première fois que j’entends ça ! C’est magnifique. Avant que nous ne commencions à nous agacer à cause du retard prévisible, il nous rappelle qu’il  y a plus grave qu’être en retard : perdre la vie. Il nous rappelle qu’un être humain a tant souffert qu’il en est arrivé au désespoir, et que ce désespoir l’a poussé à vouloir se suicider en se jetant sous un TGV. À cet instant, il est mort. Et nous, encore vivants. C’est sûr qu’il aurait pu aller se suicider ailleurs, pour ne déranger personne… 

Mais le contrôleur a eu l’intelligence et l’humanité de nous parler de compassion, pour éviter à nos esprits de partir dans ce genre de pensées. Il nous a aidés à ne pas juger, à ne pas réagir à partir de nos petites urgences et de nos petits égos, mais à réfléchir à la portée de ce qui se passait : un humain a tellement souffert qu’il s’est donné la mort.

Tout le monde s’est rassis dans le wagon. Il y a eu un peu de silence au début, juste après l’annonce, puis chacun a repris ses activités ou ses conversations. Tout est redevenu normal chez les vivants.

Je regarde à nouveau le brouillard par la fenêtre. Je pense à la chanson de Jacques Brel, Le Plat pays : « Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu, Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité, Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu, Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner… » 

Puis je me demande combien de temps nous allons attendre, car moi aussi, je vais être en retard, on m’attend pour une conférence. J’ai honte d’avoir ces pensés dans la tête. Mais notre cerveau fonctionne comme ça, il nous sert tout sur un plateau : d’un côté, la tristesse et la compassion ; de l’autre, la conscience que, comme nous sommes en vie, nous devons continuer d’agir et d’anticiper.

Je respire, et j’espère de tout cœur qu’il y a un Paradis des malheureux, là-haut, pour accueillir la personne inconnue de nous tous qui s’est donné la mort.

Illustration : Dans le métro de New York (Devin Yalkin).

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en février 2018.

vendredi 14 septembre 2018

Non, tu ne vas pas mourir !


Ça se passe lors d’une réunion sur les soins palliatifs, où on m’a invité à parler de méditation. La rencontre est passionnante. Parmi les autres intervenants, un prêtre nous raconte une histoire qui me bouleverse.

Il rend visite dans le service à une dame en fin de vie ; elle souffre d’un cancer généralisé, et il n’y a plus guère de doute sur ce qui va se passer. Le prêtre s’est assis près d’elle, sur son lit, et lui parle doucement. Le mari est aussi dans la chambre, un peu à l’écart, sur une chaise ; il écoute, mais ne participe pas à la conversation.

À un moment, la dame, qui a déjà eu plusieurs cancers, et qui a jusque là réussi à s’en sortir, dit au prêtre : « mon père, cette fois-ci, je crois que je vais mourir… » 

Le prêtre comprend que ce n’est plus la peine de faire semblant, de réconforter ou de parler d’autre chose. Il se penche doucement vers elle, pour la questionner : « vous voulez qu’on en parle ? »

Mais à ce moment, d’un bond, le mari se lève de sa chaise et se rapproche de son épouse pour lui dire, avec angoisse et véhémence : « mais non, tu ne vas pas mourir ! »

Du coup, tout s’arrête. Le prêtre n’ose pas poursuivre sur cette voie, apparemment insupportable au mari. Et la dame non plus ; elle se laisse rassurer, sans rien dire. Tout le monde renonce à parler vrai. On discute d’autre chose. Deux jours après, elle meurt. Sans avoir pu aller au bout de ses angoisses, sans avoir pu recevoir un véritable réconfort, au-delà des paroles lénifiantes et mensongères, dont nous avons aussi besoin dans ces moments, mais qui ne suffisent pas. Elle était prête, mais son mari ne l’était pas. Il a choisi pour elle. Mal ? Comment le savoir…

Plus loin dans la discussion, le prêtre nous raconte qu’il se sent, lui aussi, souvent démuni face à la mort : « Comme je ne suis pas médecin, je ne peux pas dire aux gens : “calmez-vous, je vais vous soulager, vous expliquer comment ça va se passer…“ Car même en tant que prêtre, je ne le sais pas moi-même ! J’ai la foi, mais Dieu ne m’a jamais contacté pour m’expliquer tout ça en direct ! Je dois me débrouiller avec mes convictions, sans certitudes…»

Je bois ses paroles, j’admire sa bonté et son humilité. Je suis épaté par tous ces bénévoles et ces soignants, qui chaque jour accompagnent leurs frères et sœurs en humanité, jusqu’à la porte de la mort, sans jamais savoir ce qu’il y a derrière, et en se disant qu’un jour ce sera leur tour.

Je sors de la réunion dans un état second, bien sûr. Il pleut, je vais me tremper sur mon scooter. Je m’en fiche complètement. Il m’a été donné, cet après-midi, de côtoyer les sommets et les abîmes, j’ai été invité à entendre ce qu’on n’entend jamais. Je suis bouleversé et comblé. Nous avons parlé de la mort toute la journée, et là, sans l’avoir cherché, j’ai le goût de la vie dans la bouche.


Illustration : "La mort ? Tout au fond à gauche. Vous n'y serez pas seul, il va y avoir du monde..." (Valley of the Gods, Utah, par Wim Wenders)

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mai 2018.

mardi 28 août 2018

Junk-food, humains et goélands



Ça se passe sur un front de mer, en Bretagne. Comme chaque été, les goélands tournent autour des touristes pour solliciter de la nourriture, ramassent et avalent tout ce qui tombe au sol des miettes humaines, et fouillent les poubelles pour manger nos déchets alimentaires. Du coup, je me pose des tas de questions, autant sur les goélands que sur les humains.

Les goélands, d’abord : je me demande pourquoi ils s’intéressent à la junk food, laissée ou lancée par les vacanciers ? C’est tellement moins bon pour leur santé que les coquillages, les poissons ou les algues ! Mais ils sont simplement aussi tentés que les humains par la facilité ; les humains qui, au lieu de se faire une bonne soupe, ouvrent un paquet de chips toxiques, en emballage non biodégradable.

Les mammifères sont très faciles à rendre dépendants à tout ce qui est salé, sucré ou saturé par des additifs exhausteurs de goût. Des travaux bien connus ont ainsi montré que des rats de laboratoire à qui on propose, à côté de la nourriture qu’ils aiment habituellement (graines et fruits) de la nourriture dite de « cafétéria » (croissants, chips, etc.) vont très rapidement ne plus se nourrir que de cette dernière, et devenir obèses et diabétiques. Comme nous. 

Les rats, et les goélands, seraient donc aussi sots et paresseux que nous ? Disons plutôt : aussi désorientés par la facilité, aussi faciles à manipuler par l’environnement !

Ce que nous montrent ce genre de scènes (les goélands à touristes) ou d’études scientifiques (les rats de cafétéria) c’est qu’une espèce animale ne peut plus se fier à son instinct (« qu’est-ce qui est bon pour moi ? ») dans des environnements artificiels et pollués. Notre instinct ne nous parle et ne nous sauve que dans un environnement naturel. 

Mais lorsque ce n’est plus nous qui cherchons et préparons notre nourriture, lorsque nous achetons de la nourriture préparée par d’autres, lorsque ces autres ne sont pas bienveillants mais avides d’argent, et lorsque dans ce qu’ils nous vendent, ce n'est plus le cas. 

Tout est alors pensé et calculé pour nous manipuler (ajouter de manière dissimulée le plus possible de sucres, de sel, et d’exhausteurs de goût, pour que nous mangions au-delà de nos besoins), alors nous sommes en danger, alors nous allons faire n’importe quoi avec notre alimentation, parce que nous sommes devenus aveugles à ce qui est bon pour nous.

Cette facilité de notre environnement commercial à manipuler intelligemment (diaboliquement) nos instincts et nos faiblesses est évidemment inquiétante. C’est pourquoi nous avons à nous montrer très vigilants. En ce qui nous concerne, nous, les humains. Mais aussi en ce qui concerne les animaux, dont nous sommes désormais responsables, en tant qu’espèce colonisatrice de tous les espaces naturels de cette planète.

Ne remplissons plus nos assiettes de junk-food : je ne parle pas seulement de la nourriture de cafétéria et de fast-food, mais aussi la nourriture toute faite, préparée par l’industrie agro-alimentaire pour enrichir bestialement ses actionnaires ! Ne nourrissons pas non plus les animaux sauvages avec cette bouffe toxique. Ni avec aucune autre, d’ailleurs. 

Donner à manger aux goélands (ou aux écureuils, etc) c’est de l’égoïsme à l’état pur (pour faire plaisir à notre égo ou pour amuser nos enfants) et c’est une violence aussi grande que les frapper ou les agresser physiquement.

Admirons-les, écoutons-les, observons-les, mais foutons-leur la paix : ne nous mêlons pas de leur nourriture, et occupons-nous plutôt de ce qu’il y a dans nos propres assiettes !

Illustration : Ce n'est pourtant pas si compliqué de cohabiter... (Jan Brueghel de Velours et Petrus Paulus Rubens, Le Jardin d'Eden et le Péché originel, vers 1615, huile sur bois, 743 x 1114 cm, Mauritshuis, La Haye)

PS : cet article a été initialement publié dans Kaizen durant l'été 2018.