vendredi 28 novembre 2014

Dieu s’en fiche



C’est un grand-père en visite chez ses enfants et petits-enfants.

Lors d’un petit déjeuner qui se passe joyeusement, il échange avec l’une de ses petites-filles, à propos de leur bonheur de se retrouver, une fois de plus, tous en famille (il est âgé et malade, et sait mieux que quiconque à quel point ces instants sont précieux).

Heureux de ce qu’il vit avec ses proches, il propose à la fillette de prier pour remercier le Seigneur, de Lui rendre grâce pour ce joyeux petit-déjeuner, pour la chance d’être encore là, tous ensemble.

Mais elle traverse une période où sa foi l’a quittée : « Grand-Père, je suis désolée, mais moi en ce moment, je ne crois pas beaucoup en Dieu ! »

Et lui du tac au tac : « Ce n’est pas grave, tu sais, Dieu s’en fiche, que tu ne croies pas en Lui, ça ne le dérange pas ! Ce qui compte, c’est que nous lui rendions grâce pour tout ce bonheur qu’il nous envoie… »

Je suis témoin silencieux de la scène, affairé autour de l’évier car je pars travailler bientôt. J’adore la pirouette du grand-père, qui témoigne de sa foi inébranlable. De sa foi de charbonnier, émouvante sinon convaincante.

Car ça n’a pas très bien marché pour ma fille, cette fois-ci, mais elle s’exécute tout de même, en riant, en joignant ses mains et en remerciant Dieu, amusée et attendrie par l’obstination bienveillante de son grand-père.

Et un vent de grâce souffle dans la pièce à cet instant.

D’où venait-il ?

Aucune idée.

Et aucune importance…

Illustration : Fillette au lapin, par Jean Dieuzaide.

mercredi 12 novembre 2014

Je ne vous vois pas



Je donnais il y a quelques mois une conférence pour une association de personnes aveugles. Le public ne me voyait donc pas, à l’exception des quelques bénévoles et accompagnants. Je me sentais un peu embarrassé par mon privilège de voyant, gêné de pouvoir regarder des personnes qui ne le peuvent pas. Mais quelle intensité d’écoute ! Tout passe par la voix, quand on ne voit pas…

Après ma conférence et la lecture de quelques passages de mon dernier livre, vient le temps des échanges. De nombreux bras se lèvent dans la salle. Et les personnes gardent longtemps leur bras en l’air, calmement, sans tourner la tête ni gesticuler pour attirer l’attention des porteurs de micros : inutile, car elles ne les voient pas.

Puis, j’entends une voix sortir des hauts parleurs, et j’ai beau balayer la salle du regard, je ne trouve pas le visage qui me parle. Alors, bêtement, spontanément, je le dis : « Où êtes-vous, je ne vous vois pas ?! » Oups, un petit rire parcourt l’assistance, et je comprends ma gaffe : personne ne voit dans cette salle, mon vieux, alors oublie un peu tes habitudes de conférenciers pour voyants !

Du coup je m’excuse, inquiet d’avoir pu leur faire de la peine, et je décide de ne pas voir moi aussi : « OK, désolé, je vais fermer les yeux et juste écouter la question, après tout, c’est surtout ça qui compte ! »

De nouveau, de petits rires parcourent la salle, mais il me semble y entendre plus de connivence que de moquerie. Et j’écoute effectivement la question les yeux fermés : aucun problème, c’est même mieux pour moi, mon écoute est mieux centrée, moins distraite par le spectacle du public, je vais mieux à l’essentiel des attentes, je devine mieux l’informulé de la question.

Drôle d’expérience… J’étais à cheval au milieu de piétons, et grâce à une petite ruade du réel, me voici le cul par terre : c’est parfait.

Le reste de la soirée se passe doucement, il me semble le vivre au ralenti, comme dans un demi-rêve : les aveugles me semblent former une compagnie plus douce que celle des voyants, et mille et un petits détails me surprennent et me touchent. Un pot amical a été organisé à l’issue de la rencontre. Je découvre comment on se déplace d’un groupe à l’autre quand on ne voit pas, comment on se sert sur un plateau de petits fours, comment tout cela est à la fois compliqué et possible. Je découvre comment un handicap amène à déployer de l’intelligence et de l’humilité.

En repartant, touché et remué, je découvre un ciel couchant magnifique, à couper le souffle. Tous ces gens ne le verront pas… Dans la rue, des petits groupes s’éloignent, souvent des couples d’amis, bras dessus, bras dessous. Alors que j’enfile mon casque de scooter, j’aperçois deux silhouettes au loin, deux copines, marchant doucement en bavardant, se tenant le bras et balayant prudemment le trottoir devant elles. Lorsque je les dépasse, je m’aperçois qu’elles sont en train de rire. J’ai envie de m’arrêter pour les embrasser. Envie de leur faire au moins un petit signe de la main ; mais non, c’est bon, j’ai déjà donné dans le registre des gaffes de voyant ! Envie de m’arrêter aussi, tant elles sont belles à regarder marcher et sourire.

Comment peut-on ne pas aimer le genre humain ?


PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en septembre 2014.

Illustration : Vu dans une vitrine, par PRA.

mardi 4 novembre 2014

Le Nirvana et la statue de sel



Je participais un jour à un colloque sur la méditation et j’écoutais un ami, le moine bénédictin Benoît Billot, nous parler du Zen, dont il est un spécialiste. A un moment, il nous raconte une histoire qui me fait ouvrir très grand les oreilles : une histoire de Nirvana et de statue de sel.

Le Nirvana est un xénisme, cette importation de mots étrangers dans notre langue. Les xénismes en disent parfois long sur l’âme des peuples qui les utilisent. Par exemple, il y a en français beaucoup de xénismes pour désigner les états heureux ou agréables : être zen, cool, toucher au nirvana, etc. Les français ont-ils de si gros problèmes avec le bonheur pour qu’ils aient ainsi besoin d’importer tant de termes pour en désigner les nuances ?

Le plus drôle de l’histoire, c’est que ces xénismes sont souvent erronés : le courant Zen, par exemple, est une branche du bouddhisme très rigoureuse et exigeante, nécessitant une discipline de fer (pas du tout cool, donc). Et le Nirvana désigne un aboutissement qui est en fait un anéantissement, une dissolution de soi ; c’est très cohérent avec la quête bouddhiste de la disparition de l’ego, mais très loin de notre vision occidentale du Paradis (que nous voyons en gros comme le prolongement amélioré de notre vie ici-bas : nous y resterons nous-même, en plus jeunes et plus beaux). Et habituellement, lorsque nous découvrons la signification exacte du mot nirvana, l’idée d’une extinction définitive de notre petit ego nous est plutôt inconfortable.

C’est pour cela que j’ai adoré l’histoire de Benoît. La voici...

Imaginez que vous soyez une belle statue de sel, tellement magnifique que votre propriétaire vous a posé sur sa cheminée pour que tous ses visiteurs vous admirent. Que serait pour vous le nirvana ?

Ce serait que votre propriétaire vous dépose sur une plage, à marée basse. Et que, peu à peu, l’océan vous recouvre et vous dissolve. Que, peu à peu, tous les atomes qui se sont transitoirement assemblés pour vous donner forme, toutes les molécules de sel qui vous composent, se détachent et rejoignent l’immensité océane. Dans cette dissolution, vous trouveriez votre nirvana : ne plus être compacté en un petit ego, même admirable, mais relâché dans l’océan immense, sans identité propre mais avec une liberté immense, avec le bonheur absolu et indicible d’une molécule de sel ayant retrouvé la mer.

Ça y est : à cet instant, je comprends, je ressens, même de très loin, même sans mots, ce que peut-être le nirvana. Je suis toujours sur ma chaise, mais je n’écoute plus les débats, je suis devenu une molécule de sel, qui navigue dans la vague, sur l’écume, au soleil. Puis qui plonge dans les abysses, se fait avaler par un poisson, recracher, remonte accrochée à une méduse. Je n’ai plus de conscience, plus d’ego, plus de désirs, plus de souffrances. Bien plus heureuse que quand j’étais toute compactée et desséchée sur ma cheminée. Je me sens dans cet état étrange que j’éprouve parfois dans mes méditations : un état où je me sens en proximité totale avec tout ce qui m’entoure, sans aucune barrière, juste des liens, et un sentiment de dissolution de soi étrangement apaisant. Une bouffée, un avant-goût lointain du Nirvana…

Oups, comment ? C’est à moi de monter sur l’estrade ? Mon voisin me pousse du coude. Il doit penser que je somnolais. Non, non, je ne dormais pas, pas du tout. Au contraire, j’étais totalement présent à l’histoire ; tellement que j’étais justement en train d’atteindre le nirvana.

Illustration : Vague sur la digue, par Jean Dieuzaide, ou Yann, grand photographe toulousain.

mercredi 15 octobre 2014

En âge de mourir



Cette après-midi d’octobre 2014, je marche seul dans les bois. C’est une belle journée d’automne, les feuilles jonchent le sol, composant une harmonie de verts, de jaunes et d’ocres. Le soleil transperce régulièrement les feuillages, à chaque fois que les nuages poussés par le vent le libèrent. La lumière devient alors magnifique. Je respire avec un plaisir tranquille l’air frais et les odeurs humides. Impression d'avoir déjà vécu ces instant des milliers de fois, et je me sens pourtant ravi comme un enfant qui découvre le monde.

Je repense à une visite récente à Toulouse où j’ai vécu ma jeunesse et fait mes débuts dans la psychiatrie. Lors de ce passage de quelques jours, j’ai vécu des moments émouvants, revu d’anciens amis, d’anciens patients. J’ai appris la maladie et la mort de certains. J’ai vu des visages et des corps qui avaient vieilli, de manière inégale. Certains avaient étonnamment peu changé ; d’autres étaient marqués.

Et tout à coup, tout doucement, se lève en moi le sentiment charnel du temps qui a passé. Je ressens la présence de l’âge. Une pensée s’installe au centre de mon esprit : « je suis un humain en âge de mourir ».

Si cela m’arrive demain, on ne pourra plus dire « parti trop tôt », encore moins « fauché dans sa jeunesse », etc. On pourra juste dire que ce fut une vie un peu plus courte que la moyenne. Pour nos pays en tout cas ; car à l’échelle de la planète entière, ce serait la moyenne, ce serait le moment où ma mort cesserait pour mes proches d’être un scandale pour être juste une tristesse.

Cette pensée qui ne veut pas partir ne provoque pas de mélancolie en moi, pas de détresse. Aujourd’hui, du moins. La journée est trop belle : j’ai du temps devant moi pour marcher et savourer chaque seconde ; pas de conférence ni de cours, pas de consultations ; juste du temps pour fouler les feuilles mortes, pour réfléchir et ressentir.

Chaque instant de vie, chaque pas est comme un cadeau supplémentaire que m’offre l’existence. Peut-être que je me dis cela car mon corps, en ce moment, ne me fait pas souffrir, ni ne m’envoie de signaux inquiétants. Peut-être que ce serait plus compliqué si c’était le cas. Peut-être.

Mais pour l’instant, l’humain en âge de mourir et dont le corps ne le fait pas souffrir marche tranquillement dans un sous-bois simple et splendide, trop content de renifler et d’admirer un automne de plus.


Illustration : est-ce que ça ressemble à ça, l'arrivée dans l'au-delà ? (un atterrissage à Sud-Aviation, par le grand photographe toulousain Jean Dieuzaide).

lundi 15 septembre 2014

Marathon girl



L’autre jour, en me promenant, je tombe sur le passage du marathon de Paris. Ça, c’est un chouette spectacle ! Il suffit de se poser au bord de la route et de regarder : on voit défiler des centaines d’humains de toutes sortes, grands ou petits, minces ou ronds, à l’aise ou en souffrance. C’était au début de la course et déjà des différences de foulées se faisaient sentir : pour certaines et certains, on se demandait bien comment ils allaient réussir à parcourir les 20 ou 30 kilomètres restants, tant ils commençaient à courir de guingois.

Tout à coup, je vois passer un drôle de groupe : une dame dans une sorte de fauteuil roulant conçu pour aller vite, poussée par un monsieur et entourée par une troupe portant le même T-shirt qu’elle. Elle avait l’air toute contente de glisser ainsi au milieu de ce flot d’humains et de ces galops inégaux et heurtés.

« Pfff… C’est vraiment une drôle d’idée de se faire pousser comme ça, au sein de cette horde suante et soufflante, dans le tumulte des tambours ou des orchestres du bord de la route, les encouragements des spectateurs, les odeurs de foule et de goudron… » que je me dis. Il me semble qu’à sa place, tant qu’à ne pas pouvoir marcher ni courir, je ne me flanquerais pas là-dedans, mais je chercherai plutôt des plaisirs calmes et contemplatifs, qui ne me rappelleraient pas mes manques ni mon handicap.

Et là – merci mon cerveau ! - mon petit warning intérieur s’allume aussitôt : « Dis donc, vieux, si tu arrêtais un peu de juger ? D’abord tu n’es pas à sa place : toi tu peux marcher et courir ; alors il y a sans doute des choses qui t’échappent dans cette histoire. Et puis, elle était souriante, et apparemment contente d’être là, au milieu de ses copains qui se relayaient pour la pousser. Alors de quoi tu te mêles, avec tes deux jambes qui marchent ? Tu trouves que c’est parfois absurde ces personnes handicapés qui veulent faire comme si elles n’étaient pas handicapées ? Mais c’est peut-être exactement ce dont tu rêverais si tu étais dans leur cas… »

Ça y est, je ne suis plus sur le même registre, je le sens. Je ne suis plus un spectateur qui juge paresseusement et à distance, de haut. Je suis redevenu humain, et je cherche à rentrer dans le cœur de la dame poussée. « Ouvre les yeux, mon vieux ! C’est bon ? Tu vois ce qu’il faut voir ? Juste une personne paralysée heureuse de se sentir aimée par ses amis, qui se régale d’être trimballée dans cette kermesse distrayante. Chaque fois qu’un proche (ou un collègue de travail, peut-être) pousse son chariot, il lui dit à sa façon qu’il l’aime bien, et que la fatigue supplémentaire ne lui pèse pas mais lui réjouit le cœur. Comme à chaque fois qu’on donne quelque chose à quelqu’un qui ne pourrait jamais se le procurer seul. »

Ouh la la ! Je commence à renifler. Ça fait maintenant plusieurs minutes que la dame et ses amis ont disparu et je suis là en train de m’attendrir tout seul, comme un vieux fou aux yeux humides et dans le vague, en train de m’émouvoir sur cette humanité incroyable, capable de courir jusqu’à souffrir, de faire des effort où se rejoignent la tendresse (on t’aime, on te pousse, avec nous, partout) et l’inutilité (franchement, courir en rond sur du goudron…). Je respire un peu plus fort, moi qui ne cours pas ce jour-là. Je souris. J’espère que la dame est très heureuse. Et ses amis aussi.


PS : ce billet a été publié dans ma chronique "Séquence émotions" du magazine Psychologies en juin 2014.

samedi 6 septembre 2014

Mourir ou guérir ?


Une petite fille (12 ans) à qui son père annonce que sa grand-mère est malade : elle a du être hospitalisée, et ne pourra pas recevoir ses petits-enfants comme prévu lors des vacances scolaires.

Réponse immédiate : « Elle va mourir ou elle va guérir ? »

Le papa est un peu interloqué par la rapidité et la gravité de la question. Mais c’est comme ça dans la tête de la petite fille : elle sait parfaitement qu’au-delà d’un certain âge, les problèmes de santé ne sont plus toujours anodins. Elle le sait d’autant mieux que son grand-père est mort il y a trois ans. Après avoir été malade et hospitalisé, après avoir du annuler des séjours de vacances. Elle connaît la chanson.

Et puis de toute façon, elle est trop grande pour qu’on lui raconte des bobards. Alors le papa répond de la manière la plus franche possible : « Non, je pense qu’elle va guérir. Et je l’espère vraiment. Mais tu sais, un jour, elle va mourir. Comme tout le monde. Personne ne sait quand : ni elle, ni moi, ni ses docteurs. C’est pour ça que c’est important de la voir à chaque fois qu’on peut, et d’être contents de l’avoir encore avec nous. »

Que peut-il dire d’autre sans mentir ?

Le papa n'a pas rajouté ce qu'il pensait alors : "Tu sais, moi aussi je vais mourir, et toi aussi, un jour. C'est pour ça qu'il faut nous réjouir de vivre et nous aimer de toutes nos forces."

Mais il est sûr que sa fille l'a pensé toute seule. Inutile d'enfoncer le clou. Et il sent que la dose de gravité supportable a été atteinte dans leur discussion, et qu'il faut prendre un peu de temps pour digérer tout ça. Alors, après un moment de silence, il fait une petite blague à sa fille, pour la faire sourire. Et parce qu'il se sent lui même un peu perturbé...

Illustration : L'esprit des bois, par Odilon Redon, 1880.

lundi 1 septembre 2014

Les beaux jours



Il y a chez nous une vieille boîte de bonbons en métal comme on en faisait autrefois. Sur son couvercle est inscrit : "Que les beaux jours sont courts". Elle est posée sur un coin de cheminée depuis des années et je réalise aujourd'hui même en l'observant qu'elle a longtemps été comme un miroir de mes émotions et un baromètre de mes progrès mentaux.

Autrefois, la contempler me donnait volontiers le cafard : "C'est vrai que les beaux jours sont courts ; c'est vrai et c'est triste ; la vie passe si vite..."

Puis, j'ai peu à peu changé, et ce n'est plus du cafard que j'éprouvais en la regardant mais un peu de nostalgie, un sentiment plus doux : "C'est vrai que tout ce qui est bon passe si vite ! Ça donne un peu le vertige. Mais c'est déjà bien de l'avoir vécu. Et c'est mieux d'avoir de beaux jours passés à regretter que n'avoir pas vécu de beaux jours du tout..."

Aujourd'hui, j'aime bien regarder la vieille boîte : elle me rappelle que j'ai vécu de belles choses, et qu'il m'en reste probablement d'autres à vivre. Mon oeil n'est plus inquiété par le mot "courts" mais ému par le mot "beaux". Et mon esprit est aujourd'hui capable de percevoir, sans que je ne me force, que ce qui importe désormais, c'est que les beaux jours sont encore plus beaux qu'ils ne sont courts.

La petite phrase de la boîte me motive à savourer encore plus fort l'existence, bien plus qu'à la regretter. Puisse-t-elle avoir encore très très longtemps cet effet sur moi.

Belle rentrée - et beaux jours - à toutes et tous !

PS : l'espace des commentaires reste fermé, pour que nous passions les uns et les autres moins de temps sur nos écrans et davantage à savourer la vie...

mardi 1 juillet 2014

La beauté du monde



Voici venu le temps de décrocher de nos écrans, et de nous tourner vers la beauté du monde. Le temps de regarder passer les nuages, déferler les vagues, verdoyer la campagne. Le temps d'admirer les montagnes posées juste sous le ciel. Le temps aussi de s'allonger au sol et d'aimer le tout petit, le microscopique, que l'on ne voit ni ne regarde jamais.

Merci à toutes et tous d'avoir accompagné ce blog de vos commentaires et de votre engagement.

Je vous souhaite un très bel été, et nous nous retrouvons, je l'espère, cet automne.

PS : l'espace des commentaires sera fermé durant l'été.

Illustration : grains de sable au microscope, par Gary Greenberg.

mercredi 25 juin 2014

"Je suis dans le monde, baby !"



J’aime bien que les détails du quotidien me bousculent, me forcent à réfléchir, à ressentir et à observer plus attentivement ma vie.

L’autre soir, mon épouse était absente et j’étais chargé de m’occuper du repas familial. Deux de nos filles étaient déjà revenues à la maison et me disaient vouloir manger pas trop tard : elles avaient faim et se levaient tôt le lendemain. Mais la troisième n’était pas encore là, restée sans doute travailler ou bavarder avec des copines (ou des copains…).

Je lui envoie alors un SMS pour savoir à quoi m’en tenir : « Nous dînons bientôt, tu es où ? » Quelques secondes plus tard, la réponse m’arrive : « Je suis dans le Monde, baby !!! » Un message tout à fait dans le genre de ma deuxième fille, qui aime bien la vie et l’humour.

Je ne suis pas pressé ni stressé ce soir-là, tranquille dans la cuisine. Alors, je prends le temps d’observer l’effet de son message ; car je ressens bien qu’il fait naître à mon esprit des états d’âme variés. En gros, je suis surtout amusé (à 70%) ; mais avec un petit zeste d’agacement lié à l’absence de réponse claire sur son horaire de retour (5%) ; et puis, je m’aperçois que je ressens aussi un fond de perplexité (25%). C’est ce dernier ingrédient qui m’intéresse à cet instant.

La perplexité, c’est ce ressenti d'indécision et d'incertitude face à une situation inédite, pour laquelle nous n’avons ni expérience ni habitude, et donc pas de réponse toute faite. Nous considérons donc souvent ce sentiment comme plutôt inconfortable. Mais si on y regarde de plus près, la perplexité est un état d’âme qui appartient à la famille de la surprise, donc sans tonalité agréable ou désagréable a priori. Nous devrions même, si nous étions des sages, aimer la perplexité, qui annonce la rencontre avec quelque chose de neuf.
C’est mon cas ce jour-là. Je suis de bonne humeur, j’ai du temps devant moi, la journée a été calme : alors, je suis content de me sentir perplexe, content de prendre le temps d’observer et de décrypter tranquillement ce que je ressens.

Et je prends alors la mesure de tout ce que véhicule le message de ma fille. Elle me dit en fait, en quelques mots drôles : « Papa, j’ai plus de 18 ans maintenant. Je veux profiter de la vie, courir le monde. La maison et les repas à l’heure, ce n’est plus au centre de mon univers, comme quand j’étais petite. Tout ça, c’est en train de changer gentiment. Je suis en train de devenir adulte, et toi de devenir un vieux papa sympa. C’est comme ça la vie, baby…»

Voilà ce que me dit son petit message. Ou voilà du moins ce que j’y lis. Et même si ma fille n’a pas eu conscience de me dire tout cela, je sais que c’est là, et que cette manière de me répondre en me chambrant gentiment est sa façon de me le rappeler.
Je souris tout seul dans la cuisine, au milieu des carottes et des casseroles. Plus de perplexité. Juste de la nostalgie et un bonheur calme. Tiens, un nouveau SMS. C’est la suite : « TKT. Je suis dans le métro, à la maison dans 10 mn. » Finalement, le Monde n’est pas si vaste ! Allez, vite, qu’est-ce que je vais faire à manger ce soir ?

PS : une version brève de ce billet a été publiée dans le magazine Psychologies du mois de mai 2014.

Illustration : une maman attendant le retour de ses enfants partis explorer le monde (photographie de Pierre Assouline).

mercredi 18 juin 2014

Soirée poésie



Je suis allé hier soir écouter l'ami Christian Bobin, qui parlait de poésie à ses lecteurs, à propos de son dernier livre, La Grande vie.

Ravissement comme toujours de le voir en plein travail : il ne prépare pas grand chose, et s’abandonne à son inspiration. Mais ce n’est pas de la paresse, juste du professionnalisme et du respect de son public : il ne veut pas jouer au poète qui se répète en connaissant ses effets.

Il avait tout de même apporté quelques textes originaux qu’il nous a lus. Et puis, après 20 minutes, il n’avait plus rien à lire. Alors il s’est mis à rire de lui et nous a dit : « Les amis, je crois que j’ai presque fini tout mon pain ! Si vous avez des questions, même incomplètes, mêmes imparfaites, ça va bien m’arranger ! » Pas de souci, des questions il y en avait, beaucoup...

Il nous a parlé, comme toujours, du pouvoir consolateur ou destructeur de la parole adressée à autrui : « D’un seul mot, quelqu’un peut nous attraper par la main et nous conduire en enfer. »

Il nous a raconté comment il fallait se rapprocher d’une parole libérée du souci de plaire, mais non de celui de toucher.

Il nous a chanté le génie de son idole, le poète Jean Grosjean, qui écrivit un jour cette phrase à la force inépuisable : « Le passé est imprévisible ».

A un moment, alors qu'il essayait de nous décrire comment son écriture se faisait parfois sans lui, une lectrice est venue à son secours et lui a fait une suggestion, et il l’a reprise avec un grand sourire : « C’est ça ! quand j’écris, certaines de mes phrases arrivent avant moi ! »

Puis il s’est prêté à l’exercice des dédicaces, dont il a le génie : toujours poétiques et personnelles. Pendant ce temps, quelques uns de ses lecteurs sont venus me parler pour me dire qu’ils aimaient aussi mes livres.

Une dame observait la scène et alors que je repartais sur mon vélo, dans la belle lumière de ce soir de juin, elle vient me dire gentiment : « Vous n’en avez pas marre qu’on vienne vous demander des choses, même quand vous essayez de vous cacher dans le public ? »

Non, je n’en ai jamais marre. Parfois, quand je suis fatigué, je préférerai être oublié dans mon coin. Parfois aussi ça me fait grand plaisir, ça me touche, et peut-être aussi que ça me flatte. Mais je n’en ai jamais marre. Parce que je sais que derrière chacune de ces démarches, il y a soit de l’affection – on vient me dire qu’on m’aime et qu’on aime mon travail, soit de la détresse – on vient me dire qu’on souffre et me demander une aide.

Et, pour des raisons bien différentes, on ne peut, on ne doit, jamais avoir marre de l’amour ou de la souffrance.

Illustration : Cancale en hiver, PRA.