mercredi 15 octobre 2014

En âge de mourir



Cette après-midi d’octobre 2014, je marche seul dans les bois. C’est une belle journée d’automne, les feuilles jonchent le sol, composant une harmonie de verts, de jaunes et d’ocres. Le soleil transperce régulièrement les feuillages, à chaque fois que les nuages poussés par le vent le libèrent. La lumière devient alors magnifique. Je respire avec un plaisir tranquille l’air frais et les odeurs humides. Impression d'avoir déjà vécu ces instant des milliers de fois, et je me sens pourtant ravi comme un enfant qui découvre le monde.

Je repense à une visite récente à Toulouse où j’ai vécu ma jeunesse et fait mes débuts dans la psychiatrie. Lors de ce passage de quelques jours, j’ai vécu des moments émouvants, revu d’anciens amis, d’anciens patients. J’ai appris la maladie et la mort de certains. J’ai vu des visages et des corps qui avaient vieilli, de manière inégale. Certains avaient étonnamment peu changé ; d’autres étaient marqués.

Et tout à coup, tout doucement, se lève en moi le sentiment charnel du temps qui a passé. Je ressens la présence de l’âge. Une pensée s’installe au centre de mon esprit : « je suis un humain en âge de mourir ».

Si cela m’arrive demain, on ne pourra plus dire « parti trop tôt », encore moins « fauché dans sa jeunesse », etc. On pourra juste dire que ce fut une vie un peu plus courte que la moyenne. Pour nos pays en tout cas ; car à l’échelle de la planète entière, ce serait la moyenne, ce serait le moment où ma mort cesserait pour mes proches d’être un scandale pour être juste une tristesse.

Cette pensée qui ne veut pas partir ne provoque pas de mélancolie en moi, pas de détresse. Aujourd’hui, du moins. La journée est trop belle : j’ai du temps devant moi pour marcher et savourer chaque seconde ; pas de conférence ni de cours, pas de consultations ; juste du temps pour fouler les feuilles mortes, pour réfléchir et ressentir.

Chaque instant de vie, chaque pas est comme un cadeau supplémentaire que m’offre l’existence. Peut-être que je me dis cela car mon corps, en ce moment, ne me fait pas souffrir, ni ne m’envoie de signaux inquiétants. Peut-être que ce serait plus compliqué si c’était le cas. Peut-être.

Mais pour l’instant, l’humain en âge de mourir et dont le corps ne le fait pas souffrir marche tranquillement dans un sous-bois simple et splendide, trop content de renifler et d’admirer un automne de plus.


Illustration : est-ce que ça ressemble à ça, l'arrivée dans l'au-delà ? (un atterrissage à Sud-Aviation, par le grand photographe toulousain Jean Dieuzaide).

lundi 15 septembre 2014

Marathon girl



L’autre jour, en me promenant, je tombe sur le passage du marathon de Paris. Ça, c’est un chouette spectacle ! Il suffit de se poser au bord de la route et de regarder : on voit défiler des centaines d’humains de toutes sortes, grands ou petits, minces ou ronds, à l’aise ou en souffrance. C’était au début de la course et déjà des différences de foulées se faisaient sentir : pour certaines et certains, on se demandait bien comment ils allaient réussir à parcourir les 20 ou 30 kilomètres restants, tant ils commençaient à courir de guingois.

Tout à coup, je vois passer un drôle de groupe : une dame dans une sorte de fauteuil roulant conçu pour aller vite, poussée par un monsieur et entourée par une troupe portant le même T-shirt qu’elle. Elle avait l’air toute contente de glisser ainsi au milieu de ce flot d’humains et de ces galops inégaux et heurtés.

« Pfff… C’est vraiment une drôle d’idée de se faire pousser comme ça, au sein de cette horde suante et soufflante, dans le tumulte des tambours ou des orchestres du bord de la route, les encouragements des spectateurs, les odeurs de foule et de goudron… » que je me dis. Il me semble qu’à sa place, tant qu’à ne pas pouvoir marcher ni courir, je ne me flanquerais pas là-dedans, mais je chercherai plutôt des plaisirs calmes et contemplatifs, qui ne me rappelleraient pas mes manques ni mon handicap.

Et là – merci mon cerveau ! - mon petit warning intérieur s’allume aussitôt : « Dis donc, vieux, si tu arrêtais un peu de juger ? D’abord tu n’es pas à sa place : toi tu peux marcher et courir ; alors il y a sans doute des choses qui t’échappent dans cette histoire. Et puis, elle était souriante, et apparemment contente d’être là, au milieu de ses copains qui se relayaient pour la pousser. Alors de quoi tu te mêles, avec tes deux jambes qui marchent ? Tu trouves que c’est parfois absurde ces personnes handicapés qui veulent faire comme si elles n’étaient pas handicapées ? Mais c’est peut-être exactement ce dont tu rêverais si tu étais dans leur cas… »

Ça y est, je ne suis plus sur le même registre, je le sens. Je ne suis plus un spectateur qui juge paresseusement et à distance, de haut. Je suis redevenu humain, et je cherche à rentrer dans le cœur de la dame poussée. « Ouvre les yeux, mon vieux ! C’est bon ? Tu vois ce qu’il faut voir ? Juste une personne paralysée heureuse de se sentir aimée par ses amis, qui se régale d’être trimballée dans cette kermesse distrayante. Chaque fois qu’un proche (ou un collègue de travail, peut-être) pousse son chariot, il lui dit à sa façon qu’il l’aime bien, et que la fatigue supplémentaire ne lui pèse pas mais lui réjouit le cœur. Comme à chaque fois qu’on donne quelque chose à quelqu’un qui ne pourrait jamais se le procurer seul. »

Ouh la la ! Je commence à renifler. Ça fait maintenant plusieurs minutes que la dame et ses amis ont disparu et je suis là en train de m’attendrir tout seul, comme un vieux fou aux yeux humides et dans le vague, en train de m’émouvoir sur cette humanité incroyable, capable de courir jusqu’à souffrir, de faire des effort où se rejoignent la tendresse (on t’aime, on te pousse, avec nous, partout) et l’inutilité (franchement, courir en rond sur du goudron…). Je respire un peu plus fort, moi qui ne cours pas ce jour-là. Je souris. J’espère que la dame est très heureuse. Et ses amis aussi.


PS : ce billet a été publié dans ma chronique "Séquence émotions" du magazine Psychologies en juin 2014.

samedi 6 septembre 2014

Mourir ou guérir ?


Une petite fille (12 ans) à qui son père annonce que sa grand-mère est malade : elle a du être hospitalisée, et ne pourra pas recevoir ses petits-enfants comme prévu lors des vacances scolaires.

Réponse immédiate : « Elle va mourir ou elle va guérir ? »

Le papa est un peu interloqué par la rapidité et la gravité de la question. Mais c’est comme ça dans la tête de la petite fille : elle sait parfaitement qu’au-delà d’un certain âge, les problèmes de santé ne sont plus toujours anodins. Elle le sait d’autant mieux que son grand-père est mort il y a trois ans. Après avoir été malade et hospitalisé, après avoir du annuler des séjours de vacances. Elle connaît la chanson.

Et puis de toute façon, elle est trop grande pour qu’on lui raconte des bobards. Alors le papa répond de la manière la plus franche possible : « Non, je pense qu’elle va guérir. Et je l’espère vraiment. Mais tu sais, un jour, elle va mourir. Comme tout le monde. Personne ne sait quand : ni elle, ni moi, ni ses docteurs. C’est pour ça que c’est important de la voir à chaque fois qu’on peut, et d’être contents de l’avoir encore avec nous. »

Que peut-il dire d’autre sans mentir ?

Le papa n'a pas rajouté ce qu'il pensait alors : "Tu sais, moi aussi je vais mourir, et toi aussi, un jour. C'est pour ça qu'il faut nous réjouir de vivre et nous aimer de toutes nos forces."

Mais il est sûr que sa fille l'a pensé toute seule. Inutile d'enfoncer le clou. Et il sent que la dose de gravité supportable a été atteinte dans leur discussion, et qu'il faut prendre un peu de temps pour digérer tout ça. Alors, après un moment de silence, il fait une petite blague à sa fille, pour la faire sourire. Et parce qu'il se sent lui même un peu perturbé...

Illustration : L'esprit des bois, par Odilon Redon, 1880.

lundi 1 septembre 2014

Les beaux jours



Il y a chez nous une vieille boîte de bonbons en métal comme on en faisait autrefois. Sur son couvercle est inscrit : "Que les beaux jours sont courts". Elle est posée sur un coin de cheminée depuis des années et je réalise aujourd'hui même en l'observant qu'elle a longtemps été comme un miroir de mes émotions et un baromètre de mes progrès mentaux.

Autrefois, la contempler me donnait volontiers le cafard : "C'est vrai que les beaux jours sont courts ; c'est vrai et c'est triste ; la vie passe si vite..."

Puis, j'ai peu à peu changé, et ce n'est plus du cafard que j'éprouvais en la regardant mais un peu de nostalgie, un sentiment plus doux : "C'est vrai que tout ce qui est bon passe si vite ! Ça donne un peu le vertige. Mais c'est déjà bien de l'avoir vécu. Et c'est mieux d'avoir de beaux jours passés à regretter que n'avoir pas vécu de beaux jours du tout..."

Aujourd'hui, j'aime bien regarder la vieille boîte : elle me rappelle que j'ai vécu de belles choses, et qu'il m'en reste probablement d'autres à vivre. Mon oeil n'est plus inquiété par le mot "courts" mais ému par le mot "beaux". Et mon esprit est aujourd'hui capable de percevoir, sans que je ne me force, que ce qui importe désormais, c'est que les beaux jours sont encore plus beaux qu'ils ne sont courts.

La petite phrase de la boîte me motive à savourer encore plus fort l'existence, bien plus qu'à la regretter. Puisse-t-elle avoir encore très très longtemps cet effet sur moi.

Belle rentrée - et beaux jours - à toutes et tous !

PS : l'espace des commentaires reste fermé, pour que nous passions les uns et les autres moins de temps sur nos écrans et davantage à savourer la vie...

mardi 1 juillet 2014

La beauté du monde



Voici venu le temps de décrocher de nos écrans, et de nous tourner vers la beauté du monde. Le temps de regarder passer les nuages, déferler les vagues, verdoyer la campagne. Le temps d'admirer les montagnes posées juste sous le ciel. Le temps aussi de s'allonger au sol et d'aimer le tout petit, le microscopique, que l'on ne voit ni ne regarde jamais.

Merci à toutes et tous d'avoir accompagné ce blog de vos commentaires et de votre engagement.

Je vous souhaite un très bel été, et nous nous retrouvons, je l'espère, cet automne.

PS : l'espace des commentaires sera fermé durant l'été.

Illustration : grains de sable au microscope, par Gary Greenberg.

mercredi 25 juin 2014

"Je suis dans le monde, baby !"



J’aime bien que les détails du quotidien me bousculent, me forcent à réfléchir, à ressentir et à observer plus attentivement ma vie.

L’autre soir, mon épouse était absente et j’étais chargé de m’occuper du repas familial. Deux de nos filles étaient déjà revenues à la maison et me disaient vouloir manger pas trop tard : elles avaient faim et se levaient tôt le lendemain. Mais la troisième n’était pas encore là, restée sans doute travailler ou bavarder avec des copines (ou des copains…).

Je lui envoie alors un SMS pour savoir à quoi m’en tenir : « Nous dînons bientôt, tu es où ? » Quelques secondes plus tard, la réponse m’arrive : « Je suis dans le Monde, baby !!! » Un message tout à fait dans le genre de ma deuxième fille, qui aime bien la vie et l’humour.

Je ne suis pas pressé ni stressé ce soir-là, tranquille dans la cuisine. Alors, je prends le temps d’observer l’effet de son message ; car je ressens bien qu’il fait naître à mon esprit des états d’âme variés. En gros, je suis surtout amusé (à 70%) ; mais avec un petit zeste d’agacement lié à l’absence de réponse claire sur son horaire de retour (5%) ; et puis, je m’aperçois que je ressens aussi un fond de perplexité (25%). C’est ce dernier ingrédient qui m’intéresse à cet instant.

La perplexité, c’est ce ressenti d'indécision et d'incertitude face à une situation inédite, pour laquelle nous n’avons ni expérience ni habitude, et donc pas de réponse toute faite. Nous considérons donc souvent ce sentiment comme plutôt inconfortable. Mais si on y regarde de plus près, la perplexité est un état d’âme qui appartient à la famille de la surprise, donc sans tonalité agréable ou désagréable a priori. Nous devrions même, si nous étions des sages, aimer la perplexité, qui annonce la rencontre avec quelque chose de neuf.
C’est mon cas ce jour-là. Je suis de bonne humeur, j’ai du temps devant moi, la journée a été calme : alors, je suis content de me sentir perplexe, content de prendre le temps d’observer et de décrypter tranquillement ce que je ressens.

Et je prends alors la mesure de tout ce que véhicule le message de ma fille. Elle me dit en fait, en quelques mots drôles : « Papa, j’ai plus de 18 ans maintenant. Je veux profiter de la vie, courir le monde. La maison et les repas à l’heure, ce n’est plus au centre de mon univers, comme quand j’étais petite. Tout ça, c’est en train de changer gentiment. Je suis en train de devenir adulte, et toi de devenir un vieux papa sympa. C’est comme ça la vie, baby…»

Voilà ce que me dit son petit message. Ou voilà du moins ce que j’y lis. Et même si ma fille n’a pas eu conscience de me dire tout cela, je sais que c’est là, et que cette manière de me répondre en me chambrant gentiment est sa façon de me le rappeler.
Je souris tout seul dans la cuisine, au milieu des carottes et des casseroles. Plus de perplexité. Juste de la nostalgie et un bonheur calme. Tiens, un nouveau SMS. C’est la suite : « TKT. Je suis dans le métro, à la maison dans 10 mn. » Finalement, le Monde n’est pas si vaste ! Allez, vite, qu’est-ce que je vais faire à manger ce soir ?

PS : une version brève de ce billet a été publiée dans le magazine Psychologies du mois de mai 2014.

Illustration : une maman attendant le retour de ses enfants partis explorer le monde (photographie de Pierre Assouline).

mercredi 18 juin 2014

Soirée poésie



Je suis allé hier soir écouter l'ami Christian Bobin, qui parlait de poésie à ses lecteurs, à propos de son dernier livre, La Grande vie.

Ravissement comme toujours de le voir en plein travail : il ne prépare pas grand chose, et s’abandonne à son inspiration. Mais ce n’est pas de la paresse, juste du professionnalisme et du respect de son public : il ne veut pas jouer au poète qui se répète en connaissant ses effets.

Il avait tout de même apporté quelques textes originaux qu’il nous a lus. Et puis, après 20 minutes, il n’avait plus rien à lire. Alors il s’est mis à rire de lui et nous a dit : « Les amis, je crois que j’ai presque fini tout mon pain ! Si vous avez des questions, même incomplètes, mêmes imparfaites, ça va bien m’arranger ! » Pas de souci, des questions il y en avait, beaucoup...

Il nous a parlé, comme toujours, du pouvoir consolateur ou destructeur de la parole adressée à autrui : « D’un seul mot, quelqu’un peut nous attraper par la main et nous conduire en enfer. »

Il nous a raconté comment il fallait se rapprocher d’une parole libérée du souci de plaire, mais non de celui de toucher.

Il nous a chanté le génie de son idole, le poète Jean Grosjean, qui écrivit un jour cette phrase à la force inépuisable : « Le passé est imprévisible ».

A un moment, alors qu'il essayait de nous décrire comment son écriture se faisait parfois sans lui, une lectrice est venue à son secours et lui a fait une suggestion, et il l’a reprise avec un grand sourire : « C’est ça ! quand j’écris, certaines de mes phrases arrivent avant moi ! »

Puis il s’est prêté à l’exercice des dédicaces, dont il a le génie : toujours poétiques et personnelles. Pendant ce temps, quelques uns de ses lecteurs sont venus me parler pour me dire qu’ils aimaient aussi mes livres.

Une dame observait la scène et alors que je repartais sur mon vélo, dans la belle lumière de ce soir de juin, elle vient me dire gentiment : « Vous n’en avez pas marre qu’on vienne vous demander des choses, même quand vous essayez de vous cacher dans le public ? »

Non, je n’en ai jamais marre. Parfois, quand je suis fatigué, je préférerai être oublié dans mon coin. Parfois aussi ça me fait grand plaisir, ça me touche, et peut-être aussi que ça me flatte. Mais je n’en ai jamais marre. Parce que je sais que derrière chacune de ces démarches, il y a soit de l’affection – on vient me dire qu’on m’aime et qu’on aime mon travail, soit de la détresse – on vient me dire qu’on souffre et me demander une aide.

Et, pour des raisons bien différentes, on ne peut, on ne doit, jamais avoir marre de l’amour ou de la souffrance.

Illustration : Cancale en hiver, PRA.

mardi 10 juin 2014

Petit garçon calme



L’autre jour, l’ancienne baby-sitter de nos enfants, lorsqu’ils étaient petits, est venue nous rendre visite. Elle a terminé ses études, et elle est aujourd’hui devenue elle-même maman d’un petit garçon de 4 ans. En la revoyant en mère de famille, nous ressentons l’émotion du temps qui passe, émotion à la fois agréable (la vie suit son cours, harmonieusement et logiquement, et nous sommes heureux de la voir devenue adulte et heureuse) et déstabilisante (comment ? déjà ? mais si elle a tant changé, alors c’est la même chose pour nous !?).

Nous nous donnons tous de nos nouvelles, puis elle se lance dans une grande conversation avec mon épouse, une conversation complice de femmes dont je m’écarte peu à peu. Son fils joue tranquillement dans un coin du salon. Et je l’observe attentivement et discrètement, car ce petit bonhomme attire ma curiosité. Il est calme, mais pas timide. Il est présent (il dialogue, répond, raconte, observe) mais pas envahissant (il reste à sa place, n’interrompt pas les adultes, ne nous impose aucun caprice ni pleurs durant ses deux heures de présence à la maison). Simplement, il joue, il bouquine, il explore les lieux. Parfois il chantonne, regarde à la fenêtre. Il est apparemment capable d’être à la fois heureux et tranquille, ce qui est un mélange pas si fréquent chez les jeunes enfants, chez qui le bonheur est souvent associé à de l’excitation.

Je me mets à penser alors que, récemment, nous avons reçu d’autres enfants de son âge, ou à peu près. Ils étaient très mignons, souvent charmants, mais bien différents. Soit ils étaient calmes parce que timides, restant accrochés à leurs parents, et réclamant beaucoup d’attention de manière discrète. Soit ils étaient envahissants, voulant attirer les regards sur eux, et en cas d’insuccès faisant rapidement quelques bêtises ou quelques caprices (méthode efficace pour se replacer au centre de l’intérêt des adultes !). Rien de méchant, mais tout à fait autre chose que ce que j’observe en ce moment. C’est pour cela que le petit garçon d’aujourd’hui me frappe : il est différent de beaucoup des enfants de son âge, plus habitués à parler fort, à attirer l’attention des adultes, à solliciter leur regard.

Ce n’est pas leur faute : ce sont nos enfants, c’est nous qui les avons éduqués et peut-être les avons beaucoup aimés mais pas assez cadrés ? Ce sont aussi les enfants de notre société, qui les valorise peut-être trop, leur fait peut-être une place trop grande pour eux, place qu’ils se sentent obligés d’occuper, mais qui ne leur fait pas de bien. Autrefois, les enfants devaient se tenir tranquilles, et ne pas déranger les adultes. En France on disait « être sage comme une image ». L’enfant idéal était un enfant calme et obéissant. C’était bien pour les adultes qui voulaient la paix, et étouffant sans doute pour certains gamins.

Aujourd’hui nous aimons tellement les enfants que je me demande parfois si nous ne leur accordons pas trop de place ? C’est toujours une joie de découvrir des enfants que nous ne connaissions pas, ou de retrouver ceux que nous connaissons bien. Et c’est normal que nous leur montrions notre bienveillance, notre intérêt, notre amour. Mais n’en faisons-nous parfois pas trop ? On peut se le demander, et cela soulève deux problèmes. Le premier, c’est que cela met trop de pression sur eux : les jeunes enfants ont du mal à s’auto-réguler, et si on commence par trop ou trop longtemps s’intéresser à eux, par trop les célébrer, ils vont très vite se sentir obligés de se comporter comme de petites stars, narcissiques et capricieuses. Le deuxième problème, c’est que trop les valoriser, trop les habituer à être au centre, cela peut leur donner du du mal à se mettre à l’écoute des autres, à respecter les règles de la vie de groupe, à observer et comprendre le monde, et les amener à toujours s’attendre à ce que l’on se presse vers eux pour les admirer et les célébrer. La vie se chargera de leur apprendre que ce n’est pas toujours possible ; mais pour certains la leçon sera douloureuse.

Je regarde à nouveau le petit garçon. Il a l’air bien dans sa peau, autonome et curieux, capable d’échanger avec les adultes, mais sans dépendre de leur regard ni de leur présence pour vivre sa vie. Sa maman est aujourd’hui psychologue. Est-ce cela, le secret ? Est-ce que ses études et son savoir lui ont permis d’éviter certaines erreurs éducatives ? Je n’en suis pas sûr, car beaucoup d’enfants de mes confrères (et peut-être les miens) ne sont pas comme lui (on dit même parfois que les rejetons des psys sont les pires).

Mais l’heure a tourné, et voici le moment de nous quitter. Cela a passé si vite ! Quand le petit garçon et sa maman s’en vont, je le prend dans mes bras et l’embrasse en lui disant un au-revoir sincère (pour certains autres jeunes visiteurs, j’espère parfois que c’est un adieu…). En tout cas, je suis curieux de voir l’adulte qu’il deviendra. Je suis sûr qu’il sera le même : discret, intelligent, sociable et autonome.


Illustration : un petit garçon peint par Brueghel, calme pour d'autres raisons...

vendredi 16 mai 2014

Juste un sourire



C’est drôle, je viens il y a quelques instants de recevoir un colis par coursier. Ce sont des livres car je participe bientôt à une émission littéraire et la coutume – sympathique et utile – est de lire, ou au moins de parcourir, les ouvrages des autres invités.

Fin de journée, fin de semaine, boulot difficile, ou je ne sais quoi, mais le pauvre coursier a l’air un peu fatigué, le visage tendu sous son casque.

Je l’accueille aussi gentiment que possible, et alors qu’il me donne les livres, je lui demande si une signature est nécessaire. Il me répond alors : « non, juste un sourire, ça me va ! »

Nous rions tous les deux de sa répartie et échangeons quelques mots. Puis il repart vers d’autres courses et d’autres visages plus ou moins souriants.

J’aime bien ces petits rappels de l’essentiel : qui que tu sois, quoi que tu fasses, qui que tu croises, regarde dans les yeux, parle et souris.

Tu auras ainsi fait un peu de bien à l’autre.

Tu auras fait à cet instant une part du boulot qui t'incombe, pour rendre le monde un peu plus doux à vivre et un peu plus humain, une part de ta mission.

C'est tout.

Tu peux sourire une dernière fois au coursier, relever la tête et sourire encore aux nuages qui passent.

Que le ciel du soir est beau depuis quelques jours !


Illustration : un café où l'on pratique des tarifs dégressifs pour les clients sympas ; pas mal, non ? Mais on peut aussi le faire gratuitement, juste pour le plaisir, le nôtre et celui de la serveuse ou du serveur...

mardi 22 avril 2014

Se parler à soi-même



L’autre jour, un artisan est venu effectuer une réparation chez nous. Après lui avoir expliqué les soucis, je le laisse travailler tranquillement, travaillant moi-même dans la pièce voisine. Et au bout d’un moment, je l’entends parler...

J’écoute plus attentivement : ce n’est pas une conversation téléphonique, il se parle simplement à lui-même, en commentant ce qu’il fait, ou va faire. J’ai souvent remarqué ce petit phénomène chez les artisans, les bricoleurs ou les jardiniers, travailleurs manuels : est-ce pour mieux rester concentrés ? Pour se sentir moins seuls ? Je ne leur ai jamais posé la question…

En tout cas, je me souviens que Platon faisait dire à Socrate, dans son dialogue du Théétète, que la pensée correspond à "une discussion que l'âme elle-même poursuit tout du long avec elle-même à propos des choses qu'il lui arrive d'examiner". Alors, rien d’illogique dans ce soliloque : certains humains ont pris l’habitude de se parler pour mieux penser, ou pour centrer et stabiliser leurs pensées. Un peu comme on peut écrire pour clarifier ses pensées (qui restent souvent floues tant qu’elles sont contenues dans notre seule cervelle).

Quoi qu’il en soit, depuis Platon, nous avons aussi pris la bonne habitude de compléter et d’enrichir la réflexion philosophique sur le fonctionnement de l’esprit par des recherches scientifiques. Ainsi, nous savons aujourd’hui que les « auto-verbalisations » ces paroles que nous nous adressons clairement et délibérément à nous-mêmes (que ce soit à voix haute, comme le monsieur de mon histoire, ou intérieurement, in petto) représentent une composante importante des mécanismes d’auto-régulation, autrement dit, de la manière dont nous nous organisons pour limiter l’impact du stress.

Et tout récemment, des chercheurs se sont aussi demandé si la manière dont nous nous parlons influence l’efficacité de cette régulation intérieure : par exemple, existe-t-il une différence entre le fait de se dire « je » (« je vais y arriver ») ou de se dire « tu » (« tu vas y arriver ») ?

Leur étude plaçait les volontaires (près de 600 au total) dans différentes situations qui provoquaient des activations émotionnelles (repenser à des mauvais moments de son existence, faire un exposé en public sans avoir le temps de le préparer, etc.). Et après tirage au sort, on recommandait à certains de traverser les situations soit en se disant « je » (« je me suis dit que je n’en suis pas capable… ») soit en se disant « tu » (« tu peux le faire ») ou en parlant à la troisième personne (« dans cette situation, il va se dire quoi, Christophe ? »).

Les résultats étaient nets : ne pas se dire « je » mais utiliser plutôt le « tu » ou même le « il ou elle » permettait davantage de recul, et une moindre élévation du stress, que ce soit avant, pendant ou après la situation émotionnellement remuante. Logique après tout : se dire « tu » c’est un peu comme avoir un ami dans sa tête qui examine avec nous la situation. Et se dire « il ou elle » c’est un peu comme coacher une tierce personne, dont on accompagne les difficultés mais sans être perturbé par les ressentis émotionnels.

Tout cela confirme comment de tout petits détails peuvent améliorer notre façon de traverser les difficultés.

Mais en vérité, ce qui m’a le plus amusé dans l’article, c’est l’anecdote par laquelle les auteurs commençaient, pour justifier leur curiosité et leur étude. C’était, à propos donc du fait de parler de soi à la troisième personne dans les situations compliquées, une anecdote concernant un célèbre basketteur américain, LeBron James.

Ce dernier, formé au sein du club de Cleveland, avait été courtisé par un autre club plus riche (Miami), et se demandait s’il devait quitter un club qui l’avait révélé et où il se sentait bien, pour aller chercher ailleurs plus d’argent ou un meilleur niveau de jeu : ce n’était pas si facile pour lui de trancher. Et voilà comment il racontait, lors d’une interview, sa manière à lui de faire : « Je ne voulais pas prendre ma décision sous le coup de l’émotion. Alors je me suis demandé ce qui serait bon pour LeBron James, et ce qui le rendrait plus heureux… »

A appliquer lors de nos prochains grands dilemmes existentiels ?

Illustration : un métier (disparu aujourd'hui) dans lequel on devait souvent se parler à soi-même : gardien de phare...