lundi 18 avril 2016

Couillons à moteur



L’été dernier, nous étions en vacances au Pays Basque, avec tout un groupe d’amis, dans une grande maison très calme, au milieu des montagnes. Le premier jour fut merveilleux : nous entendions le chant des oiseaux, le passage du vent dans le feuillage des arbres, les bêlements des troupeaux de moutons, les rumeurs lointaines des vallées voisines.

Mais au deuxième jour, dès le matin, un bruit de moteur persistant et énervant fit son apparition : de petits ULM sillonnaient le ciel. Toute la journée. Et ils le firent tous les jours de beau temps.

Ce n’était pas méchant, car ils ne survolaient pas exactement notre flanc de vallée, mais c’était pénible. Bien plus que ne pouvait l’être le bruit des machines agricoles : il est dans l’ordre des choses que les paysans travaillent en été, et après tout c’est leur territoire, sur lequel nous ne sommes que des invités de passage. Par contre, les vols d’ULM ne nous paraissaient pas indispensables à la vie du Pays Basque. Un de mes amis, agacé par leur bourdonnement inutile, les appela aussitôt les « couillons à moteur ». Et tous les matins, nous nous demandions en riant s’il ferait beau et s’il y aurait beaucoup de couillons à moteur dans le ciel.

Mais cette situation était aussi intéressante parce qu’elle posait un dilemme moral : qui sommes-nous pour juger ces gens ? Ils prenaient sûrement plaisir à leur vol, ce devait être magnifique de voir le paysage de montagnes d’en haut, avec l’océan au loin. De plus, ils ne le faisaient pas pour nous déranger mais pour prendre du plaisir, leur plaisir. Cependant, leur bruit permanent (du moins les jours de beau temps) et insistant était une agression pour nos oreilles. Je me souviens d’avoir lu un jour un article qui calculait qu’une mobylette sans pot d’échappement traversant une grande ville à trois heures du matin pouvait réveiller des milliers de personnes à elle seule. Le plaisir de quelques uns peut ainsi gâcher celui de très nombreux autres.

J’ai eu l’impression; cet été-là, que les « couillons à moteur » étaient bien plus nombreux qu’autrefois : car, outre ceux qui volaient, nous en avons aussi croisé qui conduisaient des Quads pétaradants dans de petits sentiers de montagne, et nous en avons aperçu d’autres encore au large des plages, lors de nos baignades, qui faisaient vrombir de gros scooters de mer. Mais au-delà des petits dérangements qu’elle nous fait subir, cette multiplication est avant tout une source de pollutions et de détériorations environnementales multiples : consommation d’essence inutile (on peut monter sur des montagnes, pédaler ou ramer pour autant de plaisir), ravinements des chemins (pour les quads) ou dangerosité (pour les scooters de mer). Et surtout, surtout, pollution sonore par démolition méthodique du silence et du calme, ces ressources naturelles merveilleuses et vitales, dont les citadins ont tellement besoin et qu’ils viennent chercher loin des villes !

Alors, c’est décidé, si cet été des couillons à moteur sillonnent à nouveau le ciel, je rédigerai une petite lettre à la mairie du village d’où démarrent les ULM. Pas pour rouspéter, non. Juste pour rappeler aux décideurs locaux le charme, les vertus et les promesses du silence pour la beauté de leur campagne et la santé de leur tourisme !


Illustration : un vieux berger, par Jean Dieuzaide, grand photographe toulousain. Regarde-t-il passer - avec un mélange de tristesse dans le coeur et d'amusement dans les yeux - un couillon à moteur ?

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen en 2015.

jeudi 31 mars 2016

Intranquille, gare de Lille



C’est après un grand congrès auquel j’ai participé. Je suis sur le chemin du retour, j’arrive à la gare, et j’ai un peu d’avance avant que mon train n’arrive.

Il fait froid dans le hall, alors qu’un beau soleil d’hiver éclaire la matinée ; je sors m’installer sur un banc pour en profiter et savourer la lumière et l’instant.

Mais ce n’est pas si simple.

Rapidement, deux jeunes filles viennent me demander « un peu de monnaie ». Je n’ai pas envie de leur donner, mon porte-monnaie est au fond de ma valise, je n’ai pas envie de tout ouvrir et déballer sous leurs yeux, d’obtempérer à leur sollicitation formulée avec un mélange d’agressivité et d’indifférence feinte (je me doute bien qu’elles préféreraient avoir de l’argent plutôt que d’en demander). J’ai aussi l’impression, l’intuition, que c’est pour acheter de la drogue. Je refuse, elles s’éloignent.

Je m’installe un peu mieux et ferme les yeux pour voir le soleil à travers mes paupières.

Mais un monsieur arrive, allume une cigarette, et se tient debout à quelques mètres de moi, juste dans l’axe du petit vent froid qui souffle ce jour-là. Et qui rabat toute la fumée de la cigarette dans mes narines. Je regarde le fumeur pour voir s’il comprend que cela me gène, mais il ne comprend pas, ou fait semblant de ne pas comprendre ; il se dit peut-être « on nous empêche déjà de fumer à l’intérieur, alors ceux qui veulent en plus nous l’interdire à l’extérieur peuvent aller se faire voir ». Je note que les 9 dixièmes du temps il ne tire pas sur sa clope mais la laisse se consumer à l’extérieur ; c’est cette fumée, même pas filtrée par ses poumons, qui arrive dans les miens, et je n’aime pas ça. Comme j’ai la flemme de lui demander d’arrêter, je vais m’asseoir un peu plus loin sur un autre bout de banc.

Bien installé, je ferme les yeux, et souris doucement, je suis content d’être là, même dans le froid, même dans le bruit de la circulation, je suis mieux à cet endroit que dans le grand hall froid et bruyant de la gare.

« Monsieur, s’il vous plait ? » Un jeune homme m’arrache à mes pensées. Il voudrait lui aussi un peu d’argent. Quelques minutes après, une jeune gitane m’en demande aussi, avec le visage fermé d’une enfant dont la vie est dure et qui s’est résignée à ne pas être aimée.

Bon. Je n’y arriverai pas. Mon attente à moitié normale (passer un quart d’heure tranquille, sur un banc au soleil, en attendant mon train) est aussi à moitié chimérique, car je suis dans un lieu public, un lieu de passage, où chacun vient chercher ce dont il a besoin : soleil, tranquillité dans mon cas ; possibilité de fumer pour le monsieur ; argent pour les autres. C’est normal, c’est le monde réel. Mes droits n’y sont pas supérieurs à ceux des autres. En l’occurrence, ils me semblent mêmes moins impérieux, moins prioritaires.

Alors, ce matin là en tout cas, je ne m’agace pas. J’ai plutôt de la tendresse et de la compassion pour tous ces humains qui m’ont empêché de profiter tranquillement de mon bout de banc au soleil. Je comprends bien pourquoi ils m’ont dérangé. Et je comprends aussi que si je veux être tranquille, ce ne sera pas à cet instant et à cet endroit.

Je me relève pour rentrer dans le hall. J’aperçois un vieux monsieur, très pauvrement vêtu, presque en haillons, qui mendie près de la porte. Je réalise soudain que mes quémandeurs précédents étaient bien vêtus, en comparaison, avec des vêtements en bon état, plutôt à la mode. Je fais alors ce que je n’ai pas voulu faire jusque là, je sors un peu d’argent de mon porte-monnaie et je lui donne en passant, en lui souriant. Il a l’air presque étonné.

Je n’aime pas sélectionner les personnes à qui je donne de l’argent, j’ai toujours l’impression de faire quelque chose d’absurde. Si on mendie, c’est qu’on en a besoin, un point c’est tout, c’est qu’on ne peut pas faire autrement. Mais voilà, ce matin là, mes petits agacements du début m’ont fait dire non. Puis mes états d’âme de compassion, mon renoncement à obtenir du calme, ma vision des habits déchirés du vieux monsieur ont décoincé mon blocage. Je lui donne avec joie et légèreté.

Je descends dans le hall froid. Personne ne me demande plus rien, des lois et des vigiles écartent les mendiants et les fumeurs, mais je n’ai plus le soleil et l’air frais. J’ai choisi entre deux univers. Je me demande si j’ai fait le bon choix, entre le monde réel de l’extérieur, beau et dérangeant, et le monde virtuel de la gare, où j’ai la paix sans le soleil.

Une voix de femme robotisée annonce que mon train entre en gare. Le débat sur le bon choix est clos. Je connais de toute façon la réponse. Vivre les yeux ouverts, c'est comme marcher pieds nus : parfois le sol est doux, parfois il nous fait mal. On ne peut pas passer sa vie pantoufles au pied.


Illustration : le cimetière de Negombo, au Sri-Lanka, un endroit où être vraiment tranquille, que l'on y soit visiteur ou résident (photo de Karolina Sikorska)...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mars 2016.


jeudi 24 mars 2016

Mort et désolation à Bruxelles



Un de mes amis bruxellois à qui je demande de ses nouvelles après les attentats me répond :

"Pour moi-même, pas de problème, si ce n'est des ampoules à chaque pied : je me suis retrouvé coincé dans les transports lors des explosions, et je suis rentré chez moi à pied, plus d'une heure et demie de marche... Et surtout de la désolation : je pense à ces enfants qui vont rentrer de l'école et auxquels on devra annoncer “papa ou maman ne rentrera pas ce soir, on ne le verra plus“... Et aussi à ces gens qui, ayant pris les transports en commun pour réduire la pollution, vont devoir vivre en chaise roulante, aveugles ou sans mains. Des centaines de personnes vont souffrir d'acouphènes..."

Au milieu de cette tristesse et de cette désolation, son message m'émeut et me réconforte : ce qui domine chez lui, comme chez la plupart des humains face à ce drame et à tous les autres, c'est le souci de la souffrance d'autrui, l'empathie, la compassion, la fraternité.

Bienveillance et fraternité ne suffisent jamais à faire reculer la violence, surtout lorsqu'elle est méthodique, réfléchie, idéologique, obtuse. La justice, la police, l'éducation, la fermeté, le courage, la solidarité restent indispensables.

Mais la bienveillance et la fraternité sont les seules à même de freiner la diffusion des peurs et des haines réciproques, elles seules sont à même de préserver notre discernement, de ne pas ajouter de vaines colères, des ressentiments destructeurs et aveuglants, dans cet indispensable et délicieux "vivre ensemble" dont parlent les sociologues.

Que la la justice soit faite, mais que la fraternité soit un rempart contre tous les discours et tous les actes de haine...


Illustration : la version vêtue de L'Espérance, par Pierre Puvis de Chavannes.


jeudi 10 mars 2016

Aube et aurore



Récemment, j’ai appris que « aube » et aurore », ce n’était pas la même chose.

L’aube, c’est juste avant l’aurore, quand la lumière commence à dissiper les ténèbres et à blanchir la voûte étoilée ; c’est l’annonce du jour qui vient. Victor Hugo écrit ainsi : « L'aube paraissait à peine ; tout était encore baigné du sombre de la nuit ».

L’aurore, c’est juste après l’aube, quand la lumière se fait dorée et que les premiers rayons du soleil apparaissent. Quand je faisais du grec au collège et au lycée, je me souviens que dans l’Iliade et L’Odyssée, Homère parlait très souvent de « l’aurore aux doigts de rose », et nous rappelait que les grecs étaient des matinaux, comme tous les peuples anciens.

Il me semble que notre époque, elle, aime davantage les crépuscules.

Le crépuscule, c’est plus facile à admirer : pas besoin de se lever tôt. Mais je préfère l’aurore. Non qu’elle soit toujours plus belle ; souvent les crépuscules sont plus somptueux, plus puissants, plus immédiats dans leur magnificence.

Mais l’aube et l'aurore sont plus bouleversantes, elles nous parlent mieux de la grande énigme des fins et des commencements. Elles nous parlent mieux de la peur et de l'apaisement, du désespoir et de l'espérance. De la précarité de notre condition : autrefois, lorsque nous étions comme des animaux fragiles égarés dans la nature, lorsque chauffage et électricité n’existaient pas, la nuit était une longue angoisse, et la venue de l’aurore un joyeux soulagement. Il me semble qu’aucun peuple ancien ne célébrait le coucher du soleil, mais que tous fêtaient son lever, et chaque jour renouvelé.

L’aube, promesse du jour, fragile, mais qui annonce une force à venir ; qui nous dit : quoi qu’il advienne, ce jour de plus est une grâce, ne l’oublie pas.

L’aube qui ne promet rien d’accessoire ni de futile - « fera-t-il beau ? est-ce qu’il va m’arriver de bonnes choses ? » - mais juste l’essentiel : « il fera jour, et tu es en vie ».

L’aube qui nous amène, en douceur, vers la confiance et l’émerveillement, et qui nous rappelle que la vie est un miracle, renouvelé chaque matin…


Illustration : une aurore aux mains pleines de roses, par Fragonard.

mercredi 24 février 2016

Deux euros, exactement



Un dimanche matin, en allant faire le marché, je le vois qui attend au bout du trottoir sur lequel je m’avance vers lui, en tirant mon chariot à provisions.

Il ressemble à une sorte de Grand Duduche sans âge qui aurait pris trop de neuroleptiques ; sans doute un patient de l’hôpital psychiatrique voisin. Il me regarde arriver, et trépigne impatiemment. Je comprends qu’il va me demander de l’argent. Mon corps se raidit un peu, hésite à modifier son cap ; puis je me dis : « non, tu ne vas pas changer de trottoir pour éviter de donner 1 ou 2 euros à un mendiant ».

Quand j’arrive à sa hauteur, il m’aborde avec une élocution saccadée, précipitée, malhabile, liée aux médicaments, peut-être à l’anxiété, sûrement à l’impatience. Il veut 2 euros pour s’acheter des cigarettes, il m’annonce le prix et le programme avec sincérité.

Je discute un peu sur son projet : « le tabac, c’est pas terrible pour la santé, vous savez… » Mais il s’en fout complètement, ça ne l’intéresse absolument pas ce que je lui raconte, il répète sa demande encore plus vite. Je comprends que je perds mon temps, il n’a pas envie de discuter mais d’avoir son argent.

Alors je rigole et je sors mon porte-monnaie ; finalement, c’est très bien, je vais lui donner toutes les pièces jaunes qui m’encombrent. Je les verse dans sa main. Il compte alors très vite combien ça fait, et relève la tête vers moi, l’air inquiet : « il manque 40 centimes ! vous pouvez me les donner ? 40 centimes ! parce qu’il me faut 2 euros… »

Je rigole encore plus. Il a raison, après tout, au point où on en est, il peut tenter sa chance. Surtout que c’est encore tôt ce dimanche matin, il risque d’attendre longtemps le prochain passant, sous le sale petit crachin d’hiver.

Voilà, il a exactement ses 2 euros. Très soulagé, il me remercie à peine, et tourne les talons pour foncer vers le petit bistrot juste à côté, acheter et fumer sa dose de poison.

Je ne sais pas bien ce que je ressens. Je suis à la fois touché par sa détresse, sa fragilité ; amusé par son insistance et son culot non calculés, juste dictés par le besoin et le manque ; un peu culpabilisé de lui avoir donné de quoi s’empoisonner ; mais vaguement content quand même de ne pas lui avoir tourné le dos, de ne pas l’avoir laissé attendre dans le froid le prochain passant…


Illustration : il y a comme ça dans notre vie tout plein de petits détails tristes et beaux à la fois (photographie de Florian Kleinefenn).

lundi 1 février 2016

Le compteur de la vie



Mon vieux scooter est mort : après deux ou trois pannes de plus en plus compliquées à réparer, j’ai du me résoudre à l’abandonner. Je m’en suis donc acheté un autre, tout beau, tout rouge, tout neuf.

Quelques semaines après, en partant travailler, alors que je suis arrêté à un feu rouge, je m’aperçois que le compteur kilométrique indique ma date de naissance : 1956. Amusant. Puis, je redémarre, et de temps en temps, en chemin, je jette un coup d’œil rapide au compteur qui, bien sûr, continue de tourner. Les années passent si vite ! 1960, je suis tout petit, 1968, je suis en cinquième au collège ; le temps d’arriver à destination et j’ai déjà vieilli de 17 ans : nous sommes en 1973, année de mon bac.

Me voilà garé sur le parking de l’hôpital. Une petite voix me dit : « bon, assez rigolé avec ton délire sur les kilomètres qui décomptent ton passage sur cette Terre ! lâche tes analogies de bazar et recentre-toi sur ton travail ». Ce que je fais. Mais plusieurs fois dans la journée, entre deux patients, l’image me revient de ce défilement kilométrique régulier et implacable, et avec elle, la vision chiffrée de mon temps de vie qui s’écoule.

Le soir, avant de rentrer chez moi, je prends un moment, assis sur mon scooter, je ferme les yeux, je respire un peu avec tout ça, images, pensées, émotions. Bizarrement je repense à une dame que j’ai rencontrée quelque temps auparavant, dans une association de patients souffrant de cancer, à Bobigny, près de Paris. Elle racontait que le diagnostic de cancer l’avait « réveillée ». Qu’elle avait alors réalisé qu’elle s’endormait sur sa vie, comme sur un oreiller qu’on serait sûr de toujours retrouver à son réveil. Mais cette certitude n’est qu’une illusion : l’oreiller peut nous être retiré à tout moment, et le sera forcément un jour. Nous ne devons pas nous endormir ainsi, et la vie nous envoie – peut-être - pour cela de nombreux messages, certains doux (comme mon compteur kilométrique) et d’autres violents (comme le cancer de la dame).

On les écoute et on se dit alors : « tu as vu comme ça défile vite ? », ou bien : « quoi qu’il t’arrive dorénavant, vis ta vie pour de vrai, éveillée et émerveillée ». On se dit des mots simples, qui nous secouent, comme tout ce qui est vrai.

Je suis toujours sur mon scooter, immobile, dans l’obscurité qui vient, reniflant l’air frais du soir qui l’accompagne. Je respire avec toutes ces pensées qui vagabondent. Je me sens un peu triste mais apaisé, serein. Un sourire m’est venu tout seul aux lèvres. Et l’envie de dire merci. Merci à mon scooter, merci à la dame qui soigne son cancer, merci à la vie et à ses petits coups secs de baguette, qui nous murmure : « ouvre les yeux et savoure chaque instant, nigaud d’humain… »

Illustration : le scooter de la vie, sur lequel, ensemble, on avance, on savoure, on partage...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en janvier 2016.


mardi 26 janvier 2016

En coulisses



La publication de notre livre commun, « Trois amis en quête de sagesse », nous a amenés, Matthieu Ricard, Alexandre Jollien et moi-même à être embarqués dans une campagne de promotion intense (peut-être trop, nous ont dit certains), épuisante mais joyeuse : elle a été une occasion de plus de passer du temps ensemble à discuter, rire, s’observer et s’inspirer les uns les autres, par nos réactions parfois si différentes aux détails du quotidien.

Quelques moments ont été particulièrement forts, que je souhaite vous raconter…

Nous sommes en coulisses de la scène des Folies Bergères, où nous allons donner notre première conférence. Notre éditrice, Catherine Meyer, qui va animer la soirée, est en train de nous présenter au public, et nous sommes derrière le rideau, à attendre qu’elle nous appelle. Matthieu rentrera en premier, puis Alexandre, puis moi. Nous commençons à avoir un petit fou rire avec Alexandre, car nous venons de décider de rentrer sur scène en faisant la chenille, nous tenant par les épaules. Matthieu tente de nous dissuader : "vous êtes sûrs, les gars, ça ne va pas faire très sérieux..." Mais non, moitié pour nous rassurer, moitié pour rigoler, nous décidons que ce sera la chenille, un point c’est tout ! Alexandre empoigne les épaules de Matthieu, j’empoigne les siennes et c’est parti pour la scène ! Nous arrivons hilares à nos fauteuils…

Nous voici dans les coulisses d’une émission de télé, C à vous. Nous venons d’être maquillés, et nous attendons notre tour dans la grande loge des invités, où il y a beaucoup de tumulte : un grand écran, avec le son à fond, diffuse l’émission en cours, avec les invités qui nous précèdent sur le plateau ; des gens vont et viennent ; il y a une grande table avec de quoi boire et manger ; ça part un peu dans tous les sens… Alors Matthieu, en grand frère, sentant que nous sommes contaminés par le côté amusant, glamour et un peu superficiel de tout cet univers, nous interpelle : « Les gars, on se recentre ? Pour quoi sommes-nous ici ? Pour délivrer quel message ? » Il a raison : nous ne venons pas pour faire les malins ou montrer notre bobine à la télévision, mais parler de partage, de fraternité, d’altruisme, et si possible, de sagesse. Alors, nous rapprochons nos chaises, nous fermons les yeux, et nous respirons tranquillement, en nous recentrant un peu sur le pourquoi profond de notre présence ici…

Certains jours, nous avons jusqu’à cinq ou six invitations, radios, télés, entretiens pour la presse écrite. Nous sautons de l’une à l’autre en taxi, tous les trois. Dans la voiture, nous bavardons beaucoup, de ce que nous venons de faire, de ce que nous allons faire, ou de tout autre sujet. À la fin d’un des trajets, le chauffeur, resté silencieux pendant tout le parcours, descend lui aussi de son taxi pour nous saluer sobrement : « désolé, j’ai été indiscret, j’ai écouté votre conversation, et je voulais vous dire : je vous connais et j’aime beaucoup tous les messages que vous délivrez et tout votre travail ; merci pour tout ça, continuez ! » Et il repart tranquillement, nous laissant au seuil de je ne sais plus quel plateau télé…

De temps en temps, nous avons une heure ou deux de battement entre deux émissions. Nous cherchons alors des endroits pour nous reposer un peu. Une après-midi, nous squattons ainsi dans l’appartement prêté par un ami de Matthieu. Alexandre et moi faisons une petite sieste réparatrice dans les canapés du salon. Tandis que l’infatigable Matthieu en profite pour répondre à ses mails. Avant de commencer à somnoler, en regardant le plafond, je savoure toute l’intensité de cet instant inhabituel : dormir tout habillé chez quelqu’un que je ne connais pas, mes copains à mes côtés, en attendant notre prochaine sortie. Vague impression d’être comme un groupe de rock en tournée ; mais en légèrement plus ascétique…

Que de souvenirs associés à notre « commando Bisounours » comme nous a baptisés Alexandre ! Il a été frappé par le nombre de questions sur notre « naïveté » : « vous parlez de sagesse et d’altruisme dans un monde violent, un monde en guerre, n’est-ce pas un peu naïf ? » Ben non, ce n’est pas naïf. Bien sûr que notre monde est dur, mais c’est justement pour ça que nous avons à être les plus fraternels et généreux possible les uns envers les autres. Rien de naïf à cela. C'est une partie importante de la réponse au problème.

Non, nous ne sommes pas naïfs, nous souhaitons juste que chaque humain, nous les premiers, comprenne tout l’intérêt qu’il y a à cultiver « un cœur intelligent », tel que le Roi Salomon le demandait à son Dieu, dans la Bible (Rois, 3,9). Un coeur intelligent, c'est-à-dire, habité par la bienveillance et le discernement.

Puissent nos galopades médiatiques aider à convaincre le plus grand nombre de personnes possibles que ce n’est pas un objectif de Bisounours…


Illustration : Olivier Adam.

lundi 11 janvier 2016

Noël, sapins, voiture



Un de ces derniers matins, en sortant de chez moi, je vois beaucoup de sapins de Noël abandonnés sur les trottoirs.

Rien de plus triste qu’un sapin de Noël sur un trottoir gris et humide d’un mois de janvier. Enfin, si, il y a plein de choses bien plus tristes, plein d’abandons bien plus dramatiques. Mais disons que ces expulsions de sapins dans la rue, après qu’ils aient été désirés, décorés, associés à tant de joies, après qu’ils aient participé à la vie et aux rires des familles, rappelle plein d’autres expulsions et abandons tristes…

Ouh la, je sens que mon cerveau glisse vers le spleen, ce n’est pas le moment, j’ai des ennuis, je ne suis pas en forme, inutile d’en rajouter. Alors, à cet instant, je souris et je rappelle à mon esprit quelques souvenirs gais et histoires joyeuses associés à ces fêtes, histoire de tempérer mes états d’âme.

Je repense par exemple à ce courrier, que m’écrivait peu avant les fêtes une patiente, qui n’a pas toujours eu une vie facile, et qui me racontait ceci :

« Hier soir, de retour de Paris, j'ai eu pour la première fois de ma vie une vraie joie à l'idée de célébrer cette fête de Noël, laissant les douleurs et les souffrances parentales derrière moi. J'ai écouté l'enfant en moi, qui ne s'était guère exprimé à l'époque. Il y a longtemps que je voulais m’offrir un père Noël avec une échelle que l'on met à la fenêtre. Cela m'a toujours fasciné. Hier soir, j'en ai acheté un et il est à ma fenêtre ce matin. J'y ai ajouté une étoile lumineuse la nuit. Ça rend mon cœur plus léger, la magie opère ! »

C’est drôle : moi aussi, ça m’amuse et ça m’attendrit ces petits pères Noëls absurdes accrochés aux balcons et rambardes. Comme les déballages de guirlandes, de crèches, d’illuminations diverses. Je suis amusé de découvrir chez ma patiente les mêmes réactions enfantines.

Puis, je pense à cette patiente. À cette « future ex-patiente » devrais-je dire, car peu à peu, elle a de moins en moins besoin de nos séances. Nous sommes de moins en moins dans la thérapie, et de plus en plus souvent dans la réflexion sur le cap et le sens de son existence. Nous discutons souvent de ses choix de vie ; parfois nous ne sommes pas d’accord sur certaines décisions à prendre. Mais c’est toujours elle, bien sûr, qui tranche à la fin. Et elle a de plus en plus souvent raison, il me semble.

Par exemple, il y a quelque temps, elle a voulu s’acheter une petite voiture. Comme elle ne roule pas sur l’or et que c’était une période encore compliquée de sa vie, au moment où elle m’a demandé mon avis, et après l’avoir bien amené à me dire pourquoi elle souhaitait faire ça, je lui ai expliqué que ça ne me semblait pas indispensable, en tout cas en ce moment, et surtout pour quelqu’un qui vivait dans Paris.

Mais elle n’était pas d’accord, et m’a expliqué pourquoi : autonomie, balades à la campagne, vacances, symbole par rapport à ses parents qui n’en avaient jamais eu, etc. Puis, elle a quand même acheté sa voiture.

Un an après nous faisions un bilan : sa voiture ne lui avait apporté que des joies, elle avait du coup quitté Paris, et sa nouvelle vie était bien meilleure que l’ancienne. Elle avait eu raison. Ce que j’ai reconnu avec grand plaisir. Voir ses patients avoir raison et prendre les bonnes décisions est un bonheur qui n’est surpassé que par une chose : voir ses enfants faire pareil. Dans les deux cas, on est heureux qu’une personne pour qui on a de l’affection ,et à qui on souhaite une belle vie, soit capable de mieux voir que nous ce qui est bon pour elle.

Tiens, ça va mieux dans ma tête.

Le ciel me semble moins gris, le sort des sapins, moins triste. Braves sapins, ils ont bien fait leur boulot, leur pied coupé, dans des lieux trop chauffés pour eux. Ils vont bien bien affronter leur destin. Ils ont mérité de revenir à leur terre natale, après un circuit de recyclage pas forcément très sexy, puisqu'il commence par le camion-poubelle. Mais tôt ou tard, chacun de leurs atomes redeviendront autre chose.

Merci les sapins, c’était sympa ces fêtes avec vous dans un coin de la maison…

Illustration : "bon, on le ramène où ce sapin, maintenant ?"

lundi 21 décembre 2015

Selfie


Je ne suis pas un grand amateur de selfies, ces autoportraits contemporains.

Récemment, un journaliste sympathique m’appelle pour me demander de lui envoyer quelques lignes de soutien à l’écologie, accompagnées de mon selfie : ma contribution s’ajoutera à beaucoup d’autres dans un numéro spécial du magazine ELLE, consacré à la défense de notre planète.

Comme la cause est belle, j’accepte, à condition de pouvoir envoyer non pas ma bobine, mais le portrait d’une belle vache de l’Aubrac, où je suis en train de randonner avec des amis.



Et j’ajoute ce petit texte :

« Je me sens écologiste tout le temps, mais ça vire intégriste quand je marche sur les plateaux de l’Aubrac, d’où je vous envoie cette photo : je suis pour l’écologie et contre les selfies ! »

Peu après, je parle de cette histoire avec Matthieu Ricard, lui aussi allergique aux selfies, et qui me raconte en rigolant un de ses projets :

« Je pensais breveter un no-selfie stick - j'ai découvert le selfie-stick récemment et n'en revenais pas ! Ce serait un stick qui au lieu de tenir un smartphone sur un bâton pour te photographier ou te filmer toi-même à distance, se replierait pour te donner un coup sur le nez à chaque fois que le nez-pinocchio de l'ego s'allonge ! »



Alors, que vous ayez ou non commandé un selfie-stick pour Noël, que vous vous apprêtiez ou pas à faire tout un tas de selfies aux côtés de vos proches ou amis, tout ceci n’a pas d’importance, et je vous adresse toutes mes pensées les plus joyeuses et amicales pour que cette fin d’année vous apporte de l’affection et de l’amour, et vous permette d’en donner tout autour de vous.

On se retrouve l’année prochaine !

Illustration : une belle vache de l'Aubrac, immortalisée par mon ami Skef lors d'une de nos randonnées.

lundi 14 décembre 2015

De quoi se nourrit notre esprit ?



La méditation est une très vieille pratique, tant en Orient qu’en Occident. Mais ce n’est que depuis peu que la science a validé sont intérêt dans le domaine de la médecine et de la psychologie. De pratique spirituelle et religieuse au départ, la voilà donc devenue, laïcisée et codifiée, outil de soins.

Nous pouvons nous en réjouir : l’étendue des souffrances humaines est vaste, et toute nouvelle approche susceptible de les réduire est la bienvenue.

Mais pour notre part, depuis que nous avons introduit dès 2004 à l’hôpital Sainte-Anne, nos thérapies de groupe par la méditation, nous assistons de manière régulière à un phénomène étonnant : malgré cet usage strictement thérapeutique, malgré notre discours laïque, nous voyons souvent émerger, au sein de cette pratique, des moments de spiritualité chez nos patients.

Ainsi, il est fréquent que ces derniers nous parlent de ressentis indicibles qu’ils ont pu éprouver en méditant, d’expériences de fusion et d’appartenance, profondes et sans mots pour les décrire, au monde qui les entoure. De vécus d’apaisement allant au-delà de la simple suspension de leurs souffrances. De sentiments de redécouverte de leur esprit et de leur corps (car la méditation est grandement à l’écoute du corps) comme de redécouverte aussi de leur âme. Finalement, d’expériences de vie spirituelle, tout simplement !

Il y a là quelque chose de touchant bien sûr, mais aussi d’étonnant : laïcisée, codifiée, scientificisée, instrumentalisée, mise au (noble) service de la médecine et du soin, voilà la méditation qui, naturellement, revient vers ses racines spirituelles, et y ramène ses pratiquants réguliers. Voilà qu’après avoir été un remarquable outil qui les a aidés à marcher sur le chemin de cendres de leurs souffrances et détresses, elle devient une compagne de route sur la voie de leurs interrogations existentielles. Voilà qu’après les avoir affranchi de la souffrance, elle les ouvre à leur vie intérieure et à ses mystères.

Comme une boussole revient toujours vers le Nord, la méditation, même laïcisée, même originellement pratiquée pour s’apaiser (en termes de souffrances) ou s’enrichir (en termes de capacités mentales, de maîtrise, de lucidité), nous ramène toujours vers la spiritualité.

La spiritualité, c’est tout simplement l’attention, le respect, l’humilité accordés à la vie de l’esprit, perçu comme chambre d’écho du monde, visible ou invisible. Non pour le maîtriser, cet esprit, non pour l’asservir, en faire un outil au service de nos ambitions, mais pour observer, s’incliner, recueillir, contempler, se tourner vers les mystères de la vie sans la certitude de réponses claires.

Je crois avoir lu un jour cette remarque attribuée au Dalaï-Lama : « Nous pouvons nous passer de thé, mais pas d’eau. Tout comme comme pouvons nous passer de religion, mais pas de vie spirituelle. » La spiritualité peut parfaitement se vivre de manière laïque. Et aussi conduire à une qualité accrue de notre foi si nous sommes croyants. C’est pourquoi de nombreux croyants viennent aujourd’hui à la méditation : car la seule foi ne suffit pas à guérir (elle est là pour sauver, pas pour soigner). Et ils s’en retournent ensuite, enrichis, apaisés, vers leur religion : car la seule méditation ne suffit pas à pleinement les nourrir…


Illustration : au Québec, une barque au bout d'un quai, par mon ami Rémi Tremblay.

PS : cet article a été initialement publié dans le magazine La Vie le 10 décembre 2015.