lundi 1 février 2016

Le compteur de la vie



Mon vieux scooter est mort : après deux ou trois pannes de plus en plus compliquées à réparer, j’ai du me résoudre à l’abandonner. Je m’en suis donc acheté un autre, tout beau, tout rouge, tout neuf.

Quelques semaines après, en partant travailler, alors que je suis arrêté à un feu rouge, je m’aperçois que le compteur kilométrique indique ma date de naissance : 1956. Amusant. Puis, je redémarre, et de temps en temps, en chemin, je jette un coup d’œil rapide au compteur qui, bien sûr, continue de tourner. Les années passent si vite ! 1960, je suis tout petit, 1968, je suis en cinquième au collège ; le temps d’arriver à destination et j’ai déjà vieilli de 17 ans : nous sommes en 1973, année de mon bac.

Me voilà garé sur le parking de l’hôpital. Une petite voix me dit : « bon, assez rigolé avec ton délire sur les kilomètres qui décomptent ton passage sur cette Terre ! lâche tes analogies de bazar et recentre-toi sur ton travail ». Ce que je fais. Mais plusieurs fois dans la journée, entre deux patients, l’image me revient de ce défilement kilométrique régulier et implacable, et avec elle, la vision chiffrée de mon temps de vie qui s’écoule.

Le soir, avant de rentrer chez moi, je prends un moment, assis sur mon scooter, je ferme les yeux, je respire un peu avec tout ça, images, pensées, émotions. Bizarrement je repense à une dame que j’ai rencontrée quelque temps auparavant, dans une association de patients souffrant de cancer, à Bobigny, près de Paris. Elle racontait que le diagnostic de cancer l’avait « réveillée ». Qu’elle avait alors réalisé qu’elle s’endormait sur sa vie, comme sur un oreiller qu’on serait sûr de toujours retrouver à son réveil. Mais cette certitude n’est qu’une illusion : l’oreiller peut nous être retiré à tout moment, et le sera forcément un jour. Nous ne devons pas nous endormir ainsi, et la vie nous envoie – peut-être - pour cela de nombreux messages, certains doux (comme mon compteur kilométrique) et d’autres violents (comme le cancer de la dame).

On les écoute et on se dit alors : « tu as vu comme ça défile vite ? », ou bien : « quoi qu’il t’arrive dorénavant, vis ta vie pour de vrai, éveillée et émerveillée ». On se dit des mots simples, qui nous secouent, comme tout ce qui est vrai.

Je suis toujours sur mon scooter, immobile, dans l’obscurité qui vient, reniflant l’air frais du soir qui l’accompagne. Je respire avec toutes ces pensées qui vagabondent. Je me sens un peu triste mais apaisé, serein. Un sourire m’est venu tout seul aux lèvres. Et l’envie de dire merci. Merci à mon scooter, merci à la dame qui soigne son cancer, merci à la vie et à ses petits coups secs de baguette, qui nous murmure : « ouvre les yeux et savoure chaque instant, nigaud d’humain… »

Illustration : le scooter de la vie, sur lequel, ensemble, on avance, on savoure, on partage...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en janvier 2016.


mardi 26 janvier 2016

En coulisses



La publication de notre livre commun, « Trois amis en quête de sagesse », nous a amenés, Matthieu Ricard, Alexandre Jollien et moi-même à être embarqués dans une campagne de promotion intense (peut-être trop, nous ont dit certains), épuisante mais joyeuse : elle a été une occasion de plus de passer du temps ensemble à discuter, rire, s’observer et s’inspirer les uns les autres, par nos réactions parfois si différentes aux détails du quotidien.

Quelques moments ont été particulièrement forts, que je souhaite vous raconter…

Nous sommes en coulisses de la scène des Folies Bergères, où nous allons donner notre première conférence. Notre éditrice, Catherine Meyer, qui va animer la soirée, est en train de nous présenter au public, et nous sommes derrière le rideau, à attendre qu’elle nous appelle. Matthieu rentrera en premier, puis Alexandre, puis moi. Nous commençons à avoir un petit fou rire avec Alexandre, car nous venons de décider de rentrer sur scène en faisant la chenille, nous tenant par les épaules. Matthieu tente de nous dissuader : "vous êtes sûrs, les gars, ça ne va pas faire très sérieux..." Mais non, moitié pour nous rassurer, moitié pour rigoler, nous décidons que ce sera la chenille, un point c’est tout ! Alexandre empoigne les épaules de Matthieu, j’empoigne les siennes et c’est parti pour la scène ! Nous arrivons hilares à nos fauteuils…

Nous voici dans les coulisses d’une émission de télé, C à vous. Nous venons d’être maquillés, et nous attendons notre tour dans la grande loge des invités, où il y a beaucoup de tumulte : un grand écran, avec le son à fond, diffuse l’émission en cours, avec les invités qui nous précèdent sur le plateau ; des gens vont et viennent ; il y a une grande table avec de quoi boire et manger ; ça part un peu dans tous les sens… Alors Matthieu, en grand frère, sentant que nous sommes contaminés par le côté amusant, glamour et un peu superficiel de tout cet univers, nous interpelle : « Les gars, on se recentre ? Pour quoi sommes-nous ici ? Pour délivrer quel message ? » Il a raison : nous ne venons pas pour faire les malins ou montrer notre bobine à la télévision, mais parler de partage, de fraternité, d’altruisme, et si possible, de sagesse. Alors, nous rapprochons nos chaises, nous fermons les yeux, et nous respirons tranquillement, en nous recentrant un peu sur le pourquoi profond de notre présence ici…

Certains jours, nous avons jusqu’à cinq ou six invitations, radios, télés, entretiens pour la presse écrite. Nous sautons de l’une à l’autre en taxi, tous les trois. Dans la voiture, nous bavardons beaucoup, de ce que nous venons de faire, de ce que nous allons faire, ou de tout autre sujet. À la fin d’un des trajets, le chauffeur, resté silencieux pendant tout le parcours, descend lui aussi de son taxi pour nous saluer sobrement : « désolé, j’ai été indiscret, j’ai écouté votre conversation, et je voulais vous dire : je vous connais et j’aime beaucoup tous les messages que vous délivrez et tout votre travail ; merci pour tout ça, continuez ! » Et il repart tranquillement, nous laissant au seuil de je ne sais plus quel plateau télé…

De temps en temps, nous avons une heure ou deux de battement entre deux émissions. Nous cherchons alors des endroits pour nous reposer un peu. Une après-midi, nous squattons ainsi dans l’appartement prêté par un ami de Matthieu. Alexandre et moi faisons une petite sieste réparatrice dans les canapés du salon. Tandis que l’infatigable Matthieu en profite pour répondre à ses mails. Avant de commencer à somnoler, en regardant le plafond, je savoure toute l’intensité de cet instant inhabituel : dormir tout habillé chez quelqu’un que je ne connais pas, mes copains à mes côtés, en attendant notre prochaine sortie. Vague impression d’être comme un groupe de rock en tournée ; mais en légèrement plus ascétique…

Que de souvenirs associés à notre « commando Bisounours » comme nous a baptisés Alexandre ! Il a été frappé par le nombre de questions sur notre « naïveté » : « vous parlez de sagesse et d’altruisme dans un monde violent, un monde en guerre, n’est-ce pas un peu naïf ? » Ben non, ce n’est pas naïf. Bien sûr que notre monde est dur, mais c’est justement pour ça que nous avons à être les plus fraternels et généreux possible les uns envers les autres. Rien de naïf à cela. C'est une partie importante de la réponse au problème.

Non, nous ne sommes pas naïfs, nous souhaitons juste que chaque humain, nous les premiers, comprenne tout l’intérêt qu’il y a à cultiver « un cœur intelligent », tel que le Roi Salomon le demandait à son Dieu, dans la Bible (Rois, 3,9). Un coeur intelligent, c'est-à-dire, habité par la bienveillance et le discernement.

Puissent nos galopades médiatiques aider à convaincre le plus grand nombre de personnes possibles que ce n’est pas un objectif de Bisounours…


Illustration : Olivier Adam.

lundi 11 janvier 2016

Noël, sapins, voiture



Un de ces derniers matins, en sortant de chez moi, je vois beaucoup de sapins de Noël abandonnés sur les trottoirs.

Rien de plus triste qu’un sapin de Noël sur un trottoir gris et humide d’un mois de janvier. Enfin, si, il y a plein de choses bien plus tristes, plein d’abandons bien plus dramatiques. Mais disons que ces expulsions de sapins dans la rue, après qu’ils aient été désirés, décorés, associés à tant de joies, après qu’ils aient participé à la vie et aux rires des familles, rappelle plein d’autres expulsions et abandons tristes…

Ouh la, je sens que mon cerveau glisse vers le spleen, ce n’est pas le moment, j’ai des ennuis, je ne suis pas en forme, inutile d’en rajouter. Alors, à cet instant, je souris et je rappelle à mon esprit quelques souvenirs gais et histoires joyeuses associés à ces fêtes, histoire de tempérer mes états d’âme.

Je repense par exemple à ce courrier, que m’écrivait peu avant les fêtes une patiente, qui n’a pas toujours eu une vie facile, et qui me racontait ceci :

« Hier soir, de retour de Paris, j'ai eu pour la première fois de ma vie une vraie joie à l'idée de célébrer cette fête de Noël, laissant les douleurs et les souffrances parentales derrière moi. J'ai écouté l'enfant en moi, qui ne s'était guère exprimé à l'époque. Il y a longtemps que je voulais m’offrir un père Noël avec une échelle que l'on met à la fenêtre. Cela m'a toujours fasciné. Hier soir, j'en ai acheté un et il est à ma fenêtre ce matin. J'y ai ajouté une étoile lumineuse la nuit. Ça rend mon cœur plus léger, la magie opère ! »

C’est drôle : moi aussi, ça m’amuse et ça m’attendrit ces petits pères Noëls absurdes accrochés aux balcons et rambardes. Comme les déballages de guirlandes, de crèches, d’illuminations diverses. Je suis amusé de découvrir chez ma patiente les mêmes réactions enfantines.

Puis, je pense à cette patiente. À cette « future ex-patiente » devrais-je dire, car peu à peu, elle a de moins en moins besoin de nos séances. Nous sommes de moins en moins dans la thérapie, et de plus en plus souvent dans la réflexion sur le cap et le sens de son existence. Nous discutons souvent de ses choix de vie ; parfois nous ne sommes pas d’accord sur certaines décisions à prendre. Mais c’est toujours elle, bien sûr, qui tranche à la fin. Et elle a de plus en plus souvent raison, il me semble.

Par exemple, il y a quelque temps, elle a voulu s’acheter une petite voiture. Comme elle ne roule pas sur l’or et que c’était une période encore compliquée de sa vie, au moment où elle m’a demandé mon avis, et après l’avoir bien amené à me dire pourquoi elle souhaitait faire ça, je lui ai expliqué que ça ne me semblait pas indispensable, en tout cas en ce moment, et surtout pour quelqu’un qui vivait dans Paris.

Mais elle n’était pas d’accord, et m’a expliqué pourquoi : autonomie, balades à la campagne, vacances, symbole par rapport à ses parents qui n’en avaient jamais eu, etc. Puis, elle a quand même acheté sa voiture.

Un an après nous faisions un bilan : sa voiture ne lui avait apporté que des joies, elle avait du coup quitté Paris, et sa nouvelle vie était bien meilleure que l’ancienne. Elle avait eu raison. Ce que j’ai reconnu avec grand plaisir. Voir ses patients avoir raison et prendre les bonnes décisions est un bonheur qui n’est surpassé que par une chose : voir ses enfants faire pareil. Dans les deux cas, on est heureux qu’une personne pour qui on a de l’affection ,et à qui on souhaite une belle vie, soit capable de mieux voir que nous ce qui est bon pour elle.

Tiens, ça va mieux dans ma tête.

Le ciel me semble moins gris, le sort des sapins, moins triste. Braves sapins, ils ont bien fait leur boulot, leur pied coupé, dans des lieux trop chauffés pour eux. Ils vont bien bien affronter leur destin. Ils ont mérité de revenir à leur terre natale, après un circuit de recyclage pas forcément très sexy, puisqu'il commence par le camion-poubelle. Mais tôt ou tard, chacun de leurs atomes redeviendront autre chose.

Merci les sapins, c’était sympa ces fêtes avec vous dans un coin de la maison…

Illustration : "bon, on le ramène où ce sapin, maintenant ?"

lundi 21 décembre 2015

Selfie


Je ne suis pas un grand amateur de selfies, ces autoportraits contemporains.

Récemment, un journaliste sympathique m’appelle pour me demander de lui envoyer quelques lignes de soutien à l’écologie, accompagnées de mon selfie : ma contribution s’ajoutera à beaucoup d’autres dans un numéro spécial du magazine ELLE, consacré à la défense de notre planète.

Comme la cause est belle, j’accepte, à condition de pouvoir envoyer non pas ma bobine, mais le portrait d’une belle vache de l’Aubrac, où je suis en train de randonner avec des amis.



Et j’ajoute ce petit texte :

« Je me sens écologiste tout le temps, mais ça vire intégriste quand je marche sur les plateaux de l’Aubrac, d’où je vous envoie cette photo : je suis pour l’écologie et contre les selfies ! »

Peu après, je parle de cette histoire avec Matthieu Ricard, lui aussi allergique aux selfies, et qui me raconte en rigolant un de ses projets :

« Je pensais breveter un no-selfie stick - j'ai découvert le selfie-stick récemment et n'en revenais pas ! Ce serait un stick qui au lieu de tenir un smartphone sur un bâton pour te photographier ou te filmer toi-même à distance, se replierait pour te donner un coup sur le nez à chaque fois que le nez-pinocchio de l'ego s'allonge ! »



Alors, que vous ayez ou non commandé un selfie-stick pour Noël, que vous vous apprêtiez ou pas à faire tout un tas de selfies aux côtés de vos proches ou amis, tout ceci n’a pas d’importance, et je vous adresse toutes mes pensées les plus joyeuses et amicales pour que cette fin d’année vous apporte de l’affection et de l’amour, et vous permette d’en donner tout autour de vous.

On se retrouve l’année prochaine !

Illustration : une belle vache de l'Aubrac, immortalisée par mon ami Skef lors d'une de nos randonnées.

lundi 14 décembre 2015

De quoi se nourrit notre esprit ?



La méditation est une très vieille pratique, tant en Orient qu’en Occident. Mais ce n’est que depuis peu que la science a validé sont intérêt dans le domaine de la médecine et de la psychologie. De pratique spirituelle et religieuse au départ, la voilà donc devenue, laïcisée et codifiée, outil de soins.

Nous pouvons nous en réjouir : l’étendue des souffrances humaines est vaste, et toute nouvelle approche susceptible de les réduire est la bienvenue.

Mais pour notre part, depuis que nous avons introduit dès 2004 à l’hôpital Sainte-Anne, nos thérapies de groupe par la méditation, nous assistons de manière régulière à un phénomène étonnant : malgré cet usage strictement thérapeutique, malgré notre discours laïque, nous voyons souvent émerger, au sein de cette pratique, des moments de spiritualité chez nos patients.

Ainsi, il est fréquent que ces derniers nous parlent de ressentis indicibles qu’ils ont pu éprouver en méditant, d’expériences de fusion et d’appartenance, profondes et sans mots pour les décrire, au monde qui les entoure. De vécus d’apaisement allant au-delà de la simple suspension de leurs souffrances. De sentiments de redécouverte de leur esprit et de leur corps (car la méditation est grandement à l’écoute du corps) comme de redécouverte aussi de leur âme. Finalement, d’expériences de vie spirituelle, tout simplement !

Il y a là quelque chose de touchant bien sûr, mais aussi d’étonnant : laïcisée, codifiée, scientificisée, instrumentalisée, mise au (noble) service de la médecine et du soin, voilà la méditation qui, naturellement, revient vers ses racines spirituelles, et y ramène ses pratiquants réguliers. Voilà qu’après avoir été un remarquable outil qui les a aidés à marcher sur le chemin de cendres de leurs souffrances et détresses, elle devient une compagne de route sur la voie de leurs interrogations existentielles. Voilà qu’après les avoir affranchi de la souffrance, elle les ouvre à leur vie intérieure et à ses mystères.

Comme une boussole revient toujours vers le Nord, la méditation, même laïcisée, même originellement pratiquée pour s’apaiser (en termes de souffrances) ou s’enrichir (en termes de capacités mentales, de maîtrise, de lucidité), nous ramène toujours vers la spiritualité.

La spiritualité, c’est tout simplement l’attention, le respect, l’humilité accordés à la vie de l’esprit, perçu comme chambre d’écho du monde, visible ou invisible. Non pour le maîtriser, cet esprit, non pour l’asservir, en faire un outil au service de nos ambitions, mais pour observer, s’incliner, recueillir, contempler, se tourner vers les mystères de la vie sans la certitude de réponses claires.

Je crois avoir lu un jour cette remarque attribuée au Dalaï-Lama : « Nous pouvons nous passer de thé, mais pas d’eau. Tout comme comme pouvons nous passer de religion, mais pas de vie spirituelle. » La spiritualité peut parfaitement se vivre de manière laïque. Et aussi conduire à une qualité accrue de notre foi si nous sommes croyants. C’est pourquoi de nombreux croyants viennent aujourd’hui à la méditation : car la seule foi ne suffit pas à guérir (elle est là pour sauver, pas pour soigner). Et ils s’en retournent ensuite, enrichis, apaisés, vers leur religion : car la seule méditation ne suffit pas à pleinement les nourrir…


Illustration : au Québec, une barque au bout d'un quai, par mon ami Rémi Tremblay.

PS : cet article a été initialement publié dans le magazine La Vie le 10 décembre 2015.

jeudi 10 décembre 2015

Vivre et mourir



Dans la méditation de pleine conscience, nous apprenons à tout accueillir, dans nos esprits et dans nos vies : bonheurs et détresses, joies et peurs.

L’accueil de tout ce qui nous semble agréable nous permet de mieux en prendre conscience, de mieux le savourer, de ne pas oublier d’ouvrir les yeux sur tout ce qui peut nous rendre heureux. Cet accueil, lors de nos exercices de méditation, nous apprend aussi à moins nous y accrocher : nous inscrivons nos expériences agréables dans l’espace vaste et fluide de notre pleine conscience, où tout circule librement, émotions, sons, pensées, images, sensations corporelles ; nous apprenons à ressentir sans intervenir.

Nous sommes heureux que le bonheur soit là, mais sans chercher à le retenir. Nous ne sommes pas anxieux qu’il parte. Tant mieux, car il partira.

L’accueil de tout ce qui nous semble désagréable, ou triste, ou angoissant, ou révoltant, relève de la même démarche. Nous plaçons nos expériences de détresse dans un espace de conscience très vaste, nous invitons à leurs côtés la conscience des sons, du souffle, du corps, des autres pensées, la conscience que tout autour de nous existe le monde immense et infini.

La souffrance est toujours là, mais évoluant dans un univers mental bien plus vaste que l'espace étriqué de nos ruminations et inquiétudes. Nous sommes moins inquiets qu'elle ne soit éternelle. Nous pressentons qu'elle s'effacera peut-être. Et elle s'effacera.

En méditant et en vivant, nous serons, aussi, régulièrement confrontés à la mort.

À des pensées sur notre mort, ou celle des personnes que nous aimons, ou celle d’inconnus, victimes de guerres, d’accidents, d’attentats, de violences.

La douleur sera toujours là (méditer, ce n’est pas comme prendre un antalgique) mais il n’y aura pas qu’elle. Il restera de l’espace et de l’énergie pour la compassion et l’action. De l’énergie pour ne pas perdre de vue tout ce qu’il y a, malgré tout, malgré la souffrance, la maladie et la mort, de beau et de bon dans le monde. En même temps.

Méditer nous aide à ouvrir les yeux sur la complexité du monde : la vie et la mort coexistent, le bien et le mal, l’admirable et le détestable. Nous apprenons à ne pas nous servir de l’un pour faire disparaitre l’autre : ce n’est pas parce que l’horreur et la mort existent, que le bonheur et la vie sont vains ; et à l'inverse, le bonheur n’est pas là pour nous aider à oublier le malheur et l’horreur, mais pour nous donner la force et la motivation de mieux les observer, les examiner, les affronter.

Méditer, c’est accéder à l’immensité et à la complexité de la condition humaine. C’est avoir – peut-être – toujours un peu peur de la mort, mais sans que cela soit une terreur obsédante et aveuglante. C’est avoir le goût du bonheur, sans que cela soit une fuite ni un égoïsme.

Méditer, c’est apprendre à aimer la vie avec tant de force et de légèreté que l’idée de la mort redevient supportable.

Car l’amour de la vie est le seul antidote à la peur de la mort.

Illustration : Charles Schulz, génial créateur de Snoopy et de Charlie Brown, vous dit la même chose que moi, mais en plus beau, plus touchant, et plus drôle. Encore la preuve qu’un bon dessin vaut toujours mieux qu’un long discours…


mardi 24 novembre 2015

Prière du soir



Ce soir mes enfants rentreront de l’école. Je leur demanderai s’ils ont passé une bonne journée ; ils me donneront plus ou moins de détails, selon leur humeur ou leur journée, puis me demanderont peut-être un supplément d’argent de poche, ou de l’aide pour leurs devoirs. Bonheur.

Ce soir, je demanderai à mon épouse si elle a pensé à prendre du pain, elle me dira oui, rajoutera « comme d’habitude », puis me dira : « le pain est là ; et moi je vais bien, oui, merci ! ». Ça nous fera rire et je me sentirai un peu bête, un peu nul, mais amusé aussi de recevoir une petite leçon conjugale. Bonheur.

Ce soir, nous parlerons et mangerons ensemble, et quand la nuit tombera, nous aurons de l’électricité pour voir, malgré le noir. Bonheur.

Ce soir, je m’endormirai dans un lit, sous un toit. Bonheur.

Je m’endormirai en songeant à toutes les grâces simples qu’il m’aura été donné de vivre, un jour de plus. Bonheur.

Je penserai à toutes les personnes que j’ai connues et aimées et qui sont mortes aujourd’hui. Qui ne peuvent plus savourer cette vie imparfaite et merveilleuse. Et même si tout le monde est sûrement à cet instant au Paradis, même si là-haut, c’est sûrement bien mieux qu’ici-bas, je serai quand même un peu triste qu’elles ne soient plus là. Bonheur, malgré tout, de les avoir connues.

Ce soir – et je sais que ce sera à ce moment précis – je penserai aussi à tous les humains à qui ces bonheurs simples n’ont jamais été offerts, ou rarement, ou qui les ont connus puis perdus. Je me sentirai triste et privilégié. Puis je me dirai : inutile, ta tristesse n’enlèvera rien au malheur du Monde ; mieux vaut agir pour l’alléger que culpabiliser. Bonheur.

Ce soir, j’observerai en m’endormant le mélange à mon esprit de tout ce qui m’ennuie et de tout ce qui me réjouit. Je ferai des efforts pour que ce qui me réjouit ait un peu plus de place ; sinon, ce qui m’ennuie la prendra toute, comme d’habitude. Peut-être que cela ne marchera pas ; mais je sais que tôt ou tard, ça remarchera. Bonheur.

Ce soir, après tout ça, je sentirai mon corps qui respire, tout seul comme un grand, et je m’endormirai en souriant, avec la pensée que demain, si tout va bien, je m’apercevrai tout à coup que je suis éveillé, que j’entends, que je sens, que je vois, et que tout fonctionne à peu près correctement. Bonheur.

Mon Dieu, où que Vous soyez, quel que soit Votre visage, faites que je ne m'habitue jamais à toutes ces grâces, que je n’oublie jamais leur existence, même quand les vents de la vie seront mauvais.

Bonheurs imparfaits, bonheurs cabossés, bonheurs de passage, bonheurs naïfs, bonheurs absurdes, et tous les autres : merci de m’aider à résister à l’adversité, de m’aider à donner, à aimer.


PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2015.

mardi 17 novembre 2015

Face à la haine 



Face à la haine : la force, l’intelligence et l’amour

Face à la haine, la force : il faut toujours arrêter le bras qui veut frapper.

Face à la haine, l’intelligence : n’oublie jamais que, comme toi,
presque tous les humains désirent vivre dans la paix et l’harmonie.

Face à la haine, l’amour : tous ces humains sont autour de toi,
à chaque instant, de tous visages et de tous âges,
de toutes cultures et de toutes religions.
Alors, aime-les et montre leur que tu les aimes :
en allant vers eux, en leur parlant, en leur souriant, en les aidant.

Nous avons besoin des trois : la force, l’intelligence et l’amour.
La force et l’intelligence pour aujourd’hui et pour demain.
Et l’amour pour toujours.

Comme d’habitude.