lundi 1 septembre 2014

Les beaux jours



Il y a chez nous une vieille boîte de bonbons en métal comme on en faisait autrefois. Sur son couvercle est inscrit : "Que les beaux jours sont courts". Elle est posée sur un coin de cheminée depuis des années et je réalise aujourd'hui même en l'observant qu'elle a longtemps été comme un miroir de mes émotions et un baromètre de mes progrès mentaux.

Autrefois, la contempler me donnait volontiers le cafard : "C'est vrai que les beaux jours sont courts ; c'est vrai et c'est triste ; la vie passe si vite..."

Puis, j'ai peu à peu changé, et ce n'est plus du cafard que j'éprouvais en la regardant mais un peu de nostalgie, un sentiment plus doux : "C'est vrai que tout ce qui est bon passe si vite ! Ça donne un peu le vertige. Mais c'est déjà bien de l'avoir vécu. Et c'est mieux d'avoir de beaux jours passés à regretter que n'avoir pas vécu de beaux jours du tout..."

Aujourd'hui, j'aime bien regarder la vieille boîte : elle me rappelle que j'ai vécu de belles choses, et qu'il m'en reste probablement d'autres à vivre. Mon oeil n'est plus inquiété par le mot "courts" mais ému par le mot "beaux". Et mon esprit est aujourd'hui capable de percevoir, sans que je ne me force, que ce qui importe désormais, c'est que les beaux jours sont encore plus beaux qu'ils ne sont courts.

La petite phrase de la boîte me motive à savourer encore plus fort l'existence, bien plus qu'à la regretter. Puisse-t-elle avoir encore très très longtemps cet effet sur moi.

Belle rentrée - et beaux jours - à toutes et tous !

PS : l'espace des commentaires reste fermé, pour que nous passions les uns et les autres moins de temps sur nos écrans et davantage à savourer la vie...

mardi 1 juillet 2014

La beauté du monde



Voici venu le temps de décrocher de nos écrans, et de nous tourner vers la beauté du monde. Le temps de regarder passer les nuages, déferler les vagues, verdoyer la campagne. Le temps d'admirer les montagnes posées juste sous le ciel. Le temps aussi de s'allonger au sol et d'aimer le tout petit, le microscopique, que l'on ne voit ni ne regarde jamais.

Merci à toutes et tous d'avoir accompagné ce blog de vos commentaires et de votre engagement.

Je vous souhaite un très bel été, et nous nous retrouvons, je l'espère, cet automne.

PS : l'espace des commentaires sera fermé durant l'été.

Illustration : grains de sable au microscope, par Gary Greenberg.

mercredi 25 juin 2014

"Je suis dans le monde, baby !"



J’aime bien que les détails du quotidien me bousculent, me forcent à réfléchir, à ressentir et à observer plus attentivement ma vie.

L’autre soir, mon épouse était absente et j’étais chargé de m’occuper du repas familial. Deux de nos filles étaient déjà revenues à la maison et me disaient vouloir manger pas trop tard : elles avaient faim et se levaient tôt le lendemain. Mais la troisième n’était pas encore là, restée sans doute travailler ou bavarder avec des copines (ou des copains…).

Je lui envoie alors un SMS pour savoir à quoi m’en tenir : « Nous dînons bientôt, tu es où ? » Quelques secondes plus tard, la réponse m’arrive : « Je suis dans le Monde, baby !!! » Un message tout à fait dans le genre de ma deuxième fille, qui aime bien la vie et l’humour.

Je ne suis pas pressé ni stressé ce soir-là, tranquille dans la cuisine. Alors, je prends le temps d’observer l’effet de son message ; car je ressens bien qu’il fait naître à mon esprit des états d’âme variés. En gros, je suis surtout amusé (à 70%) ; mais avec un petit zeste d’agacement lié à l’absence de réponse claire sur son horaire de retour (5%) ; et puis, je m’aperçois que je ressens aussi un fond de perplexité (25%). C’est ce dernier ingrédient qui m’intéresse à cet instant.

La perplexité, c’est ce ressenti d'indécision et d'incertitude face à une situation inédite, pour laquelle nous n’avons ni expérience ni habitude, et donc pas de réponse toute faite. Nous considérons donc souvent ce sentiment comme plutôt inconfortable. Mais si on y regarde de plus près, la perplexité est un état d’âme qui appartient à la famille de la surprise, donc sans tonalité agréable ou désagréable a priori. Nous devrions même, si nous étions des sages, aimer la perplexité, qui annonce la rencontre avec quelque chose de neuf.
C’est mon cas ce jour-là. Je suis de bonne humeur, j’ai du temps devant moi, la journée a été calme : alors, je suis content de me sentir perplexe, content de prendre le temps d’observer et de décrypter tranquillement ce que je ressens.

Et je prends alors la mesure de tout ce que véhicule le message de ma fille. Elle me dit en fait, en quelques mots drôles : « Papa, j’ai plus de 18 ans maintenant. Je veux profiter de la vie, courir le monde. La maison et les repas à l’heure, ce n’est plus au centre de mon univers, comme quand j’étais petite. Tout ça, c’est en train de changer gentiment. Je suis en train de devenir adulte, et toi de devenir un vieux papa sympa. C’est comme ça la vie, baby…»

Voilà ce que me dit son petit message. Ou voilà du moins ce que j’y lis. Et même si ma fille n’a pas eu conscience de me dire tout cela, je sais que c’est là, et que cette manière de me répondre en me chambrant gentiment est sa façon de me le rappeler.
Je souris tout seul dans la cuisine, au milieu des carottes et des casseroles. Plus de perplexité. Juste de la nostalgie et un bonheur calme. Tiens, un nouveau SMS. C’est la suite : « TKT. Je suis dans le métro, à la maison dans 10 mn. » Finalement, le Monde n’est pas si vaste ! Allez, vite, qu’est-ce que je vais faire à manger ce soir ?

PS : une version brève de ce billet a été publiée dans le magazine Psychologies du mois de mai 2014.

Illustration : une maman attendant le retour de ses enfants partis explorer le monde (photographie de Pierre Assouline).

mercredi 18 juin 2014

Soirée poésie



Je suis allé hier soir écouter l'ami Christian Bobin, qui parlait de poésie à ses lecteurs, à propos de son dernier livre, La Grande vie.

Ravissement comme toujours de le voir en plein travail : il ne prépare pas grand chose, et s’abandonne à son inspiration. Mais ce n’est pas de la paresse, juste du professionnalisme et du respect de son public : il ne veut pas jouer au poète qui se répète en connaissant ses effets.

Il avait tout de même apporté quelques textes originaux qu’il nous a lus. Et puis, après 20 minutes, il n’avait plus rien à lire. Alors il s’est mis à rire de lui et nous a dit : « Les amis, je crois que j’ai presque fini tout mon pain ! Si vous avez des questions, même incomplètes, mêmes imparfaites, ça va bien m’arranger ! » Pas de souci, des questions il y en avait, beaucoup...

Il nous a parlé, comme toujours, du pouvoir consolateur ou destructeur de la parole adressée à autrui : « D’un seul mot, quelqu’un peut nous attraper par la main et nous conduire en enfer. »

Il nous a raconté comment il fallait se rapprocher d’une parole libérée du souci de plaire, mais non de celui de toucher.

Il nous a chanté le génie de son idole, le poète Jean Grosjean, qui écrivit un jour cette phrase à la force inépuisable : « Le passé est imprévisible ».

A un moment, alors qu'il essayait de nous décrire comment son écriture se faisait parfois sans lui, une lectrice est venue à son secours et lui a fait une suggestion, et il l’a reprise avec un grand sourire : « C’est ça ! quand j’écris, certaines de mes phrases arrivent avant moi ! »

Puis il s’est prêté à l’exercice des dédicaces, dont il a le génie : toujours poétiques et personnelles. Pendant ce temps, quelques uns de ses lecteurs sont venus me parler pour me dire qu’ils aimaient aussi mes livres.

Une dame observait la scène et alors que je repartais sur mon vélo, dans la belle lumière de ce soir de juin, elle vient me dire gentiment : « Vous n’en avez pas marre qu’on vienne vous demander des choses, même quand vous essayez de vous cacher dans le public ? »

Non, je n’en ai jamais marre. Parfois, quand je suis fatigué, je préférerai être oublié dans mon coin. Parfois aussi ça me fait grand plaisir, ça me touche, et peut-être aussi que ça me flatte. Mais je n’en ai jamais marre. Parce que je sais que derrière chacune de ces démarches, il y a soit de l’affection – on vient me dire qu’on m’aime et qu’on aime mon travail, soit de la détresse – on vient me dire qu’on souffre et me demander une aide.

Et, pour des raisons bien différentes, on ne peut, on ne doit, jamais avoir marre de l’amour ou de la souffrance.

Illustration : Cancale en hiver, PRA.

mardi 10 juin 2014

Petit garçon calme



L’autre jour, l’ancienne baby-sitter de nos enfants, lorsqu’ils étaient petits, est venue nous rendre visite. Elle a terminé ses études, et elle est aujourd’hui devenue elle-même maman d’un petit garçon de 4 ans. En la revoyant en mère de famille, nous ressentons l’émotion du temps qui passe, émotion à la fois agréable (la vie suit son cours, harmonieusement et logiquement, et nous sommes heureux de la voir devenue adulte et heureuse) et déstabilisante (comment ? déjà ? mais si elle a tant changé, alors c’est la même chose pour nous !?).

Nous nous donnons tous de nos nouvelles, puis elle se lance dans une grande conversation avec mon épouse, une conversation complice de femmes dont je m’écarte peu à peu. Son fils joue tranquillement dans un coin du salon. Et je l’observe attentivement et discrètement, car ce petit bonhomme attire ma curiosité. Il est calme, mais pas timide. Il est présent (il dialogue, répond, raconte, observe) mais pas envahissant (il reste à sa place, n’interrompt pas les adultes, ne nous impose aucun caprice ni pleurs durant ses deux heures de présence à la maison). Simplement, il joue, il bouquine, il explore les lieux. Parfois il chantonne, regarde à la fenêtre. Il est apparemment capable d’être à la fois heureux et tranquille, ce qui est un mélange pas si fréquent chez les jeunes enfants, chez qui le bonheur est souvent associé à de l’excitation.

Je me mets à penser alors que, récemment, nous avons reçu d’autres enfants de son âge, ou à peu près. Ils étaient très mignons, souvent charmants, mais bien différents. Soit ils étaient calmes parce que timides, restant accrochés à leurs parents, et réclamant beaucoup d’attention de manière discrète. Soit ils étaient envahissants, voulant attirer les regards sur eux, et en cas d’insuccès faisant rapidement quelques bêtises ou quelques caprices (méthode efficace pour se replacer au centre de l’intérêt des adultes !). Rien de méchant, mais tout à fait autre chose que ce que j’observe en ce moment. C’est pour cela que le petit garçon d’aujourd’hui me frappe : il est différent de beaucoup des enfants de son âge, plus habitués à parler fort, à attirer l’attention des adultes, à solliciter leur regard.

Ce n’est pas leur faute : ce sont nos enfants, c’est nous qui les avons éduqués et peut-être les avons beaucoup aimés mais pas assez cadrés ? Ce sont aussi les enfants de notre société, qui les valorise peut-être trop, leur fait peut-être une place trop grande pour eux, place qu’ils se sentent obligés d’occuper, mais qui ne leur fait pas de bien. Autrefois, les enfants devaient se tenir tranquilles, et ne pas déranger les adultes. En France on disait « être sage comme une image ». L’enfant idéal était un enfant calme et obéissant. C’était bien pour les adultes qui voulaient la paix, et étouffant sans doute pour certains gamins.

Aujourd’hui nous aimons tellement les enfants que je me demande parfois si nous ne leur accordons pas trop de place ? C’est toujours une joie de découvrir des enfants que nous ne connaissions pas, ou de retrouver ceux que nous connaissons bien. Et c’est normal que nous leur montrions notre bienveillance, notre intérêt, notre amour. Mais n’en faisons-nous parfois pas trop ? On peut se le demander, et cela soulève deux problèmes. Le premier, c’est que cela met trop de pression sur eux : les jeunes enfants ont du mal à s’auto-réguler, et si on commence par trop ou trop longtemps s’intéresser à eux, par trop les célébrer, ils vont très vite se sentir obligés de se comporter comme de petites stars, narcissiques et capricieuses. Le deuxième problème, c’est que trop les valoriser, trop les habituer à être au centre, cela peut leur donner du du mal à se mettre à l’écoute des autres, à respecter les règles de la vie de groupe, à observer et comprendre le monde, et les amener à toujours s’attendre à ce que l’on se presse vers eux pour les admirer et les célébrer. La vie se chargera de leur apprendre que ce n’est pas toujours possible ; mais pour certains la leçon sera douloureuse.

Je regarde à nouveau le petit garçon. Il a l’air bien dans sa peau, autonome et curieux, capable d’échanger avec les adultes, mais sans dépendre de leur regard ni de leur présence pour vivre sa vie. Sa maman est aujourd’hui psychologue. Est-ce cela, le secret ? Est-ce que ses études et son savoir lui ont permis d’éviter certaines erreurs éducatives ? Je n’en suis pas sûr, car beaucoup d’enfants de mes confrères (et peut-être les miens) ne sont pas comme lui (on dit même parfois que les rejetons des psys sont les pires).

Mais l’heure a tourné, et voici le moment de nous quitter. Cela a passé si vite ! Quand le petit garçon et sa maman s’en vont, je le prend dans mes bras et l’embrasse en lui disant un au-revoir sincère (pour certains autres jeunes visiteurs, j’espère parfois que c’est un adieu…). En tout cas, je suis curieux de voir l’adulte qu’il deviendra. Je suis sûr qu’il sera le même : discret, intelligent, sociable et autonome.


Illustration : un petit garçon peint par Brueghel, calme pour d'autres raisons...

vendredi 16 mai 2014

Juste un sourire



C’est drôle, je viens il y a quelques instants de recevoir un colis par coursier. Ce sont des livres car je participe bientôt à une émission littéraire et la coutume – sympathique et utile – est de lire, ou au moins de parcourir, les ouvrages des autres invités.

Fin de journée, fin de semaine, boulot difficile, ou je ne sais quoi, mais le pauvre coursier a l’air un peu fatigué, le visage tendu sous son casque.

Je l’accueille aussi gentiment que possible, et alors qu’il me donne les livres, je lui demande si une signature est nécessaire. Il me répond alors : « non, juste un sourire, ça me va ! »

Nous rions tous les deux de sa répartie et échangeons quelques mots. Puis il repart vers d’autres courses et d’autres visages plus ou moins souriants.

J’aime bien ces petits rappels de l’essentiel : qui que tu sois, quoi que tu fasses, qui que tu croises, regarde dans les yeux, parle et souris.

Tu auras ainsi fait un peu de bien à l’autre.

Tu auras fait à cet instant une part du boulot qui t'incombe, pour rendre le monde un peu plus doux à vivre et un peu plus humain, une part de ta mission.

C'est tout.

Tu peux sourire une dernière fois au coursier, relever la tête et sourire encore aux nuages qui passent.

Que le ciel du soir est beau depuis quelques jours !


Illustration : un café où l'on pratique des tarifs dégressifs pour les clients sympas ; pas mal, non ? Mais on peut aussi le faire gratuitement, juste pour le plaisir, le nôtre et celui de la serveuse ou du serveur...

mardi 22 avril 2014

Se parler à soi-même



L’autre jour, un artisan est venu effectuer une réparation chez nous. Après lui avoir expliqué les soucis, je le laisse travailler tranquillement, travaillant moi-même dans la pièce voisine. Et au bout d’un moment, je l’entends parler...

J’écoute plus attentivement : ce n’est pas une conversation téléphonique, il se parle simplement à lui-même, en commentant ce qu’il fait, ou va faire. J’ai souvent remarqué ce petit phénomène chez les artisans, les bricoleurs ou les jardiniers, travailleurs manuels : est-ce pour mieux rester concentrés ? Pour se sentir moins seuls ? Je ne leur ai jamais posé la question…

En tout cas, je me souviens que Platon faisait dire à Socrate, dans son dialogue du Théétète, que la pensée correspond à "une discussion que l'âme elle-même poursuit tout du long avec elle-même à propos des choses qu'il lui arrive d'examiner". Alors, rien d’illogique dans ce soliloque : certains humains ont pris l’habitude de se parler pour mieux penser, ou pour centrer et stabiliser leurs pensées. Un peu comme on peut écrire pour clarifier ses pensées (qui restent souvent floues tant qu’elles sont contenues dans notre seule cervelle).

Quoi qu’il en soit, depuis Platon, nous avons aussi pris la bonne habitude de compléter et d’enrichir la réflexion philosophique sur le fonctionnement de l’esprit par des recherches scientifiques. Ainsi, nous savons aujourd’hui que les « auto-verbalisations » ces paroles que nous nous adressons clairement et délibérément à nous-mêmes (que ce soit à voix haute, comme le monsieur de mon histoire, ou intérieurement, in petto) représentent une composante importante des mécanismes d’auto-régulation, autrement dit, de la manière dont nous nous organisons pour limiter l’impact du stress.

Et tout récemment, des chercheurs se sont aussi demandé si la manière dont nous nous parlons influence l’efficacité de cette régulation intérieure : par exemple, existe-t-il une différence entre le fait de se dire « je » (« je vais y arriver ») ou de se dire « tu » (« tu vas y arriver ») ?

Leur étude plaçait les volontaires (près de 600 au total) dans différentes situations qui provoquaient des activations émotionnelles (repenser à des mauvais moments de son existence, faire un exposé en public sans avoir le temps de le préparer, etc.). Et après tirage au sort, on recommandait à certains de traverser les situations soit en se disant « je » (« je me suis dit que je n’en suis pas capable… ») soit en se disant « tu » (« tu peux le faire ») ou en parlant à la troisième personne (« dans cette situation, il va se dire quoi, Christophe ? »).

Les résultats étaient nets : ne pas se dire « je » mais utiliser plutôt le « tu » ou même le « il ou elle » permettait davantage de recul, et une moindre élévation du stress, que ce soit avant, pendant ou après la situation émotionnellement remuante. Logique après tout : se dire « tu » c’est un peu comme avoir un ami dans sa tête qui examine avec nous la situation. Et se dire « il ou elle » c’est un peu comme coacher une tierce personne, dont on accompagne les difficultés mais sans être perturbé par les ressentis émotionnels.

Tout cela confirme comment de tout petits détails peuvent améliorer notre façon de traverser les difficultés.

Mais en vérité, ce qui m’a le plus amusé dans l’article, c’est l’anecdote par laquelle les auteurs commençaient, pour justifier leur curiosité et leur étude. C’était, à propos donc du fait de parler de soi à la troisième personne dans les situations compliquées, une anecdote concernant un célèbre basketteur américain, LeBron James.

Ce dernier, formé au sein du club de Cleveland, avait été courtisé par un autre club plus riche (Miami), et se demandait s’il devait quitter un club qui l’avait révélé et où il se sentait bien, pour aller chercher ailleurs plus d’argent ou un meilleur niveau de jeu : ce n’était pas si facile pour lui de trancher. Et voilà comment il racontait, lors d’une interview, sa manière à lui de faire : « Je ne voulais pas prendre ma décision sous le coup de l’émotion. Alors je me suis demandé ce qui serait bon pour LeBron James, et ce qui le rendrait plus heureux… »

A appliquer lors de nos prochains grands dilemmes existentiels ?

Illustration : un métier (disparu aujourd'hui) dans lequel on devait souvent se parler à soi-même : gardien de phare...

lundi 31 mars 2014

Pas Maman !



C’est une petite fille très agacée contre sa mère, et qui se confie à son père. Elle lui dit :
« - Tu sais, j’ai remarqué, quand je suis en colère contre maman, je ne veux plus lui dire “maman“, je ne veux plus l’appeler comme ça.
- Et pourquoi ? demande le papa.
- Parce que je ne l’aime plus, alors je ne veux plus lui dire “maman“ ! Parce que “maman“ c’est gentil, et c’est pour quand je l’aime !
- Je vois, répond le papa, mais alors, tu voudrais l’appeler comment dans ces moments ?
- Eh bien je ne sais pas, je n’ai pas envie de lui parler, pas envie de l’appeler ! Alors, je ne l’appelle pas, je lui parle sans dire son nom, sans rien ! »

Le papa sourit, en espérant que le conflit sera bientôt passé. Il pense à la charge affective des mots, et notamment des mots par lesquels nous désignons et appelons nos proches. Il se souvient de cet oncle et de cette tante qui se disputaient souvent, quand il était enfant lui-même et qu’il vivait chez eux. Lorsqu’ils étaient fâchés et qu’ils devaient faire une phrase mentionnant leur conjoint si agaçant, ils l’appelaient « l’autre » : « l’autre m’a dit que… », « l’autre m’a encore fait ceci ou cela… » Et toute la famille comprenait que ça chauffait entre eux.

Il se souvient aussi que dans sa famille, on utilisait rarement les prénoms officiels. Tout le monde portait un surnom affectueux ; comme s’il ne fallait pas user le vrai prénom (et de même, on n’usait pas, dans cette famille modeste, les habits neufs, qu’on réservait aux cérémonies et sorties dans le monde).

Lorsque nous nous aimons, nous utilisons nos prénoms ou nos petits noms tendres. Et quand nous ne nous aimons plus, il nous semble que continuer à les utiliser serait mentir, ou peut-être les salir. Ou trop se rapprocher de « l’autre », entrer avec lui dans une intimité dont, à ce moment du moins, nous ne voulons plus. Ce mot qui a porté notre amour ne peut pas porter aussi notre ressentiment. Pas lui. Il nous en faut un autre. Ou pas de mot du tout. Pour montrer qu’il n’y a plus d’amour, nous ne voulons plus utiliser les mots qui servaient à l’amour.

Au fait, ça s’est fini, pour la petite fille et sa mère ?

Bien, évidemment ; comme toujours entre elles.

Les conflits et leurs résolutions font partie de notre histoire et de notre éducation à ce qu’est une relation humaine. L’amour est donc revenu, et les « maman, maman ! » ont recommencé à résonner dans la maison. Un peu trop certains jours, au gré de la maman, qui trouve qu’au nom de l’amour, sa fille lui en demande beaucoup.

Mais être sollicité, n’est-ce pas, parfois, une façon d'être aimé ?

Illustration : Une maman et son fils, dans les rues de Paris. Street Art, par l'excellent Henri Zerdoun.



mercredi 5 mars 2014

Héros positifs


J’ai beau être psy, je n’ai pas toujours une conscience exhaustive de tout ce qui m’a construit et me motive à m’engager sur telle ou telle voie dans ma vie d’adulte. Même s’il me semble être à peu près au clair avec moi-même, j’ai régulièrement des prises de conscience surprenantes sur ce qui m’a construit.

Par exemple, ma motivation pour la psychologie positive, et mon aversion pour les propos qui critiquent les bonnes intentions, la gentillesse, etc. J’ai pourtant fait mes études de médecine et de psychiatrie à une époque où ce n’était pas du tout « tendance » et où on aimait bien dénigrer les bons sentiments. Je faisais semblant moi aussi, parfois. Mais je me sentais toujours mal là-dedans, et quelque chose en moi me faisait irrémédiablement préférer les gentils, et les trouver non pas plus niais mais plus intelligents que les malotrus égoïstes.

Et l’autre jour, j’ai compris un bout de cette motivation. C’était dans une librairie, où je suis tombé en arrêt devant un gros bouquin consacré à l’histoire du journal pour enfants, Pif le Chien.



Je le feuillette, et tout à coup je me sens chavirer : tous mes héros d’enfance sont là ! Je revois mon grand-père, militant communiste, m’offrir chaque semaine mon exemplaire de Vaillant, devenu ensuite Pif-Gadget. Il ne me faisait jamais de la morale, mais à mes yeux il l’incarnait. Je revois nos promenades en solex, sans casque à l’époque, moi installé debout dans l’espace entre ses bras, accroché au guidon.



Je découvrais à l’époque Rahan, l’homme préhistorique qui protégeait les faibles aux temps des « âges farouches ». Docteur Justice qui parcourait le monde pour – comme son nom l’annonçait - corriger les injustices. Teddy Ted, Ragnar, Nasdine Hodja… Tous véhiculaient une vision du monde fraternelle et égalitaire, un engagement simple pour le bien.

Je feuillette l’album et je réalise soudain que ces héros m’ont nourri au-delà de ce que j’imaginais. Non pas que je sois aussi fort, généreux ou courageux qu’eux : j’en suis loin, très loin, vraiment. Mais en ce que ce j’adhère totalement, sans malice ni méfiance, à leur discours : ce monde n’est pas vivable sans idéaux ni bonnes intentions.

On peut s’en moquer et ricaner. Mais je m’en fiche : ces héros généreux et altruistes représentaient pour moi la ligne d’horizon. Il me reste encore à marcher beaucoup, mais je sais que c’est par là que je veux aller, que je dois aller. Surtout pas du côté opposé : négativisme, cynisme ou médisance. Comment fait-on pour respirer là-dedans ?

lundi 24 février 2014

L’impermanence et l’éternité



C’est lors d’une consultation avec une patiente.

Elle me raconte ses difficultés récentes, et nous sommes en train de réfléchir à l’impact qu’a eu sur elle un conflit avec son compagnon. Ils se sont chamaillés sur des détails sans guère d’importance, il me semble, et je les ai oubliés à l’instant où j’écris ces lignes. Mais la dispute l’a plongée dans une forte inquiétude, une tension disproportionnée par rapport à l’enjeu. Elle me raconte la scène.

Elle m’explique qu’elle était en train de se faire embarquer, après leur échange agité, dans des pensées anxieuses typiques, marquées par l’amplification et le pessimisme (et explicables par son histoire personnelle) : « notre relation est foutue, il ne changera jamais ; et moi je suis faite pour vivre seule, personne ne peut me supporter ; et je suis trop fragile pour supporter ces tensions… »

A ce moment, elle se souvient de tout le travail que nous avons accompli depuis quelques années, la thérapie cognitive, la méditation… Elle reprend alors conscience que ses pensées sont juste des pensées, un peu vraies, un peu fausses, et qu’en fait, à cet instant, elle ne peut pas savoir ce que va devenir son couple, malgré tout ce que lui clament toutes ces (mauvaises) pensées.

Alors, elle arrive à revenir dans le réel, à s’arracher aux pseudo-certitudes qui tournent dans sa tête et ne sont que des tentatives de son passé pour reprendre le pouvoir. Elle arrive à se dire : « Ça va, c’est juste un conflit, un mauvais moment, comme il y en a dans tous les couples. C’est pénible, et ça te fait souffrir, et ça te fait peur, mais ce n’est qu’un conflit. Tu verras plus tard, quand tes émotions seront retombées, quelles conclusions en tirer. Pour le moment, elles embrouillent tout, elles aspirent à ton esprit des pensées d’autrefois. N’aggrave pas, et reste dans le lien, reste dans le réel. »

À ce moment, c’est gagné. Elle est arrivée à passer du virtuel (ses peurs et ses scénarios catastrophe) au réel (son problème, juste le conflit). Et le réel est un bien meilleur endroit d'où comprendre et agir. D’ailleurs, le seul endroit d'où agir sur le réel, c’est le réel ! Encore faut-il y rester ancré.

Dans le virtuel, nos problèmes sont éternels : conflit = incompatibilité = divorce = solitude pour toujours. Alors pleurer et se soucier et se déchirer...
Dans le réel, ils sont passagers : conflit = trou d’air dans la vie de couple, et voilà tout. Alors, comme en avion, respirer, s’accrocher, ne pas s’affoler et voir la suite...

Cette tendance à l’éternel dans nos mondes virtuels, ce rappel que tout passe dans le monde réel, ça me rappelle l’impermanence de la philosophie bouddhiste : le bonheur, comme le malheur, disparaîtront. Que nous nous en inquiétions ou pas. L’accepter ne rend pas indifférent mais sage. Et ma patiente, ce jour-là, se donne et me donne, une leçon sur la compréhension de l’impermanence : rester dans le conflit avant d’en faire une guerre atomique ou un divorce.

Sourire et gratitude. Quelle chance j’ai de faire ce boulot depuis 35 ans !

Illustration : "Chéri, tu as l'air un peu fâché. Tu es dans l'impermanence ou dans l'éternité ?" (Jupiter et Thétis, par Ingres).