vendredi 18 septembre 2020

N'applaudissez pas (trop) les conférenciers !




Je me trouvais l’autre jour au concert d’un ami pianiste. Comme d’habitude, à la fin, j’assiste à l’étrange rituel des rappels : lorsque tout est terminé, il est d’usage d’applaudir de manière à faire revenir l’artiste saluer le public, et ce, plusieurs fois ; c’est la même chose au théâtre. Je comprends bien le côté sympathique qu’il y a à marquer son contentement : les rappels sont alors comme la preuve que les spectateurs ont apprécié la performance offerte. 

Mais outre le côté systématique (je n’ai jamais vu un public ne pas rappeler) qui démonétise la sincérité du rappel, outre le côté « on veut du rab, on veut un petit morceau de musique supplémentaire en guise de bonus », c’est oublier aussi qu’à ce moment, l’artiste est épuisé, et n’a qu’une envie : partir se reposer !

Je me suis toujours demandé ce qui le retenait de ne revenir qu’une seule fois sur scène et de dire : « Merci beaucoup, je suis très touché par votre gentillesse, et très heureux que le concert vous ait plu. Mais maintenant, je suis crevé et je n’ai qu’une envie : aller me coucher ! Je vous souhaite maintenant une belle soirée ! ». Et hop ! Le rideau retombe, les lumières se rallument, et c’est terminé.

Bon, enfin, je ne suis pas artiste, ni musicien ni acteur ! Juste conférencier, et c’est nettement moins stressant : j’ai le droit de bafouiller,  d’avoir un trou de mémoire, de dire un mot à la place de l’autre, ce que ne peuvent en théorie pas faire les interprètes en musique ou au théâtre. Mais - vous allez me trouver bien grincheux - j’ai aussi un souci avec les applaudissements excessifs ! 

Récemment, je participais à une grande journée de conférences. À la fin de l’après-midi, tous les intervenants de la journée sont réunis pour une table ronde, et pour faire une sorte de bilan. 

Et là, un truc agaçant survient : le public se met à applaudir à presque chaque phrase des premiers intervenants (qui en font peut-être un peu trop dans le registre des bonnes paroles que tout le monde a envie d’entendre, ou des bonnes blagues qui détendent après une dure journée). 

Comme je suis sans doute un peu fatigué, ça m’agace plus que d’habitude, et lorsque mon tour de parler arrive, je demande à ce qu’on n’applaudisse pas tout le temps comme ça. Du coup, ça jette un petit froid dans la salle !

Mais je ne regrette pas ma sortie : ces applaudissements trop systématiques rendent les conférenciers cabotins ; je pense que ça nous pousse, même inconsciemment, à trouver de bons mots, à délivrer de bonnes paroles, celles que le public attend, et pas celles qui pourraient le déranger ou le réveiller. 

Ça fait ressembler les conférences à des plateaux télévisés, où le public est sollicité pour applaudir sans arrêt ; ou à des réseaux sociaux où on ne retrouve que des gens qui pensent la même chose.

La psychologie mérite mieux que ça, non ?


Illustration : applaudissements à l'Opéra...

PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en février 2020

PPS : et c'était donc avant le Covid, et avant le touchant rituel des applaudissements aux soignants tous les soirs à 20h ; à propos de ce dernier, rien à critiquer, évidemment...


vendredi 11 septembre 2020

Calmologie





Ça se passe au début de l’épidémie de coronavirus du printemps 2020. Comme nombre de mes consœurs et confrères, on me sollicite beaucoup pour recueillir mon avis de psy : comment réagir à la peur du virus, au confinement, etc.

Un soir, je suis donc invité au Journal Télévisé de 20h sur France 2, à la grand-messe de l’info. Je suis chez moi, confinement oblige, en chaussettes, à mon bureau, devant l’écran de mon ordinateur. Nous avons fait des tests dans l’après-midi, et je suis en ligne un peu avant le début du journal. J’assiste donc à tout son déroulement, ce que je ne fais pas d’habitude : en bon anxieux qui se soigne, je préfère lire les infos, à mon rythme, à mon moment et à ma dose, ou les écouter à la radio, pour être moins influencé par l’émotion et la manipulation des images. Bref, c’est une expérience inhabituelle.

Je n’interviens qu’à la fin du journal : normal, on parle d’abord des nouvelles vitales et importantes. Du coup, j’assiste à 35 mn angoissantes, avant mon intervention de 5 mn à la fin. Je fais de mon mieux pour expliquer qu’il ne faut pas éteindre la peur mais l’écouter sans s’y soumettre, que nous avons à la transformer en prudence (continuer d’avancer) et non en panique (tout bloquer, tout arrêter). Avec l’impression de répéter toujours les mêmes bons conseils, évidents ; mais je me dis que là, je parle à des personnes qui ne lisent pas de livres ou de magazines de psychologie.

Une fois le JT terminé, je réfléchis à la logique de ce type d'information : après 38 mn à inoculer des inquiétudes, on s’efforce de calmer l’incendie émotionnel. Les paroles qui apaisent après les images qui effraient. Le calmologue après les virologues...

Du coup, je me pose des questions sur mon rôle dans ces moments, sur celui de la psychologie positive. Qui n’est pas de tout positiver, mais d’équilibrer le négatif avec du positif. 

Exemple : quand je croise des gens dans la rue, je m’écarte d’eux, c’est un geste barrière, mais négatif ; alors, en même temps, je les regarde, je leur souris, je leur dis bonjour, c’est un geste fraternel, positif. Pas question non plus que la psychologie positive nous pousse à vouloir minimiser ou oublier le danger. Mais elle peut nous aider à trouver les ressources pour l’affronter : faire vivre en nous la conscience que la vie est belle, et y puiser de la motivation pour tenir, de l’énergie pour agir, car on sait que ça vaut la peine ! 

J’ai faite mienne cette phrase de Paul Claudel : « Le bonheur n’est pas le but mais le moyen de la vie ». Le moyen, c’est-à-dire que sans le bonheur, on n’a plus les moyens de vivre, on n’a plus l’énergie pour affronter les difficultés de toute vie humaine, et encore moins celle des moments de crise. 

Le bonheur – sa présence, son souvenir, son espérance - n’est pas un luxe mais une nécessité. Surtout dans l’adversité.


Illustration : beaucoup de tempêtes à affronter en ce moment, tout autour de nous mais aussi dans nos têtes...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies en juin 2020.

PPS : et malheureusement, il reste d'actualité en cette rentrée.




mercredi 1 juillet 2020

Bel été






Jules Renard, dans son Journal le 22 avril 1899 : 

" Sors, va ! Promène-toi ! Le beau temps perdu ne se retrouve jamais. "

Je vous souhaite de pouvoir vous promener beaucoup cet été, de  renifler, savourer, admirer, vous réjouir chaque jour du plaisir simple d'être en vie, et d'habiter de toutes vos forces chaque instant de votre vie.

Merci pour votre fidélité, on se retrouve à la rentrée...




vendredi 26 juin 2020

Mal regardés et mal aimés...




C’est un souvenir d’enfance. Je dois avoir 6 ans, un petit cirque s’est arrêté dans notre village, alors toute la classe s’y retrouve, un après-midi après l’école. Un des numéros est animé par un monsieur vaguement déguisé en clown : il marche en jouant de la trompette, et un petit chien trottine entre ses jambes, zigzaguant entre chaque pas pour l’éviter.

À un moment, l’un des deux fait une mauvaise manœuvre, et le gros soulier du clown écrase la patte du petit chien, qui pousse un cri de douleur et s’arrête net, comme s’il s’apprêtait à être battu. J’ai tout oublié du spectacle, sauf la douleur et la peur du petit chien.

Autre souvenir, de ma vie étudiante cette fois. Je suis dans l’épicerie en bas de chez moi, à Toulouse. Je cherche un truc à manger pas trop cher pour mon sandwich. Et je découvre, à côté du pâté Hénaff que je viens de choisir, que certaines boîtes de nourriture chic pour chat (la marque s’appellait Sheba, je m’en souviens), que certaines de ces boîtes de pâté pour chat, donc, valent plus cher que celles de pâté pour hommes...

C’est comme ça, la vie. Certains y reçoivent beaucoup d’amour, peut-être trop, comme le chat de luxe toulousain. Et d’autres, pas assez, comme le petit chien du cirque ; ou comme certains humains...

Avec les humains, c’est compliqué ces histoires d’amour. Les animaux, finalement, on peut se contenter de leur foutre la paix, de les laisser vivre leur vie ; les animaux sauvages, du moins ; laissons-les tranquilles et ils seront heureux. Les animaux domestiques, c’est simple, aussi : ne pas les maltraiter, leur donner tous les jours nourriture, attention, affection, et ça roule. 

Les humains, c’est plus complexe : ils peuvent ne pas avoir été assez aimés, ou l’avoir trop été, ils peuvent ne pas savoir accueillir l’amour qu’on leur offre, ou ne pas savoir en donner...

Ce qui est sûr, qu’ils soient avec l’amour chanceux ou malchanceux, adroits ou maladroits, c’est que sans l’amour, les humains souffrent et s’asphyxient. Je parle de l’amour au sens large : reconnaissance, accueil, écoute, bienveillance, estime, tendresse, confiance, etc.

Tous ces sentiments qui nous font sentir qu’on a une place dans le cœur des autres. Nous devons recevoir chaque jour notre portion d’amour : chaque bonjour, chaque sourire, chaque confidence, chaque compliment, chaque geste tendre ou amical... représente un nutriment d’affection. 

Mais certains d’entre nous n’ont pas leur dose, certains ne reçoivent pas ce minimum vital et quotidien de signes fraternels de la part de leurs semblables. Il y a plein d’humains mal aimés : ceux qu’on oublie, qu’on néglige, qu’on ignore ; ceux qu’on ne comprend pas, qu’on n’écoute pas ; ceux qu’on maltraite, qu’on rejette...

Chaque rencontre avec un humain, surtout avec ces humains-là, peut être un acte d’amour. Et un acte d’amour, même sous sa forme la plus légère, sous la forme d’une attention sincère prêtée un instant à autrui, c’est une journée, ou une vie, de sauvée. C’est Christian Bobin qui écrivait : « La certitude d’avoir été, un jour, une fois, aimé – et c’est l’envol définitif du cœur dans la lumière. »

N’ayez pas peur : je ne vous demande pas de sauter au cou de tout le monde. Je ne vous demande pas de vous aimer les uns les autres ; d’autres l’ont fait avant moi, et mieux. Mais juste de vous regarder les uns les autres.

De relever la tête de vos écrans, dans les lieux publics, de regarder vos semblables, de regarder celles et ceux qui ont l’air tristes, et de leur sourire, vite fait, sans insister. 

Vous venez peut-être de leur sauver la vie ; et vous venez sûrement, de sauver leur journée...


Illustration : "OK, on vous aime et vous nous aimez, mais franchement, vous n'en avez pas marre de nous faire jouer aux clowns pour faire rire vos amis ?"

PS : cet article est inspiré de ma chronique 
du 23 juin 2020dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.






lundi 22 juin 2020

Solstice







Bonheur animal des longues journées du mois de juin, un bonheur à son apogée maintenant, lors du solstice d’été, ce moment où nous sommes imprégnés de lumière. 

Puis, au moins dans le cerveau des anxieux, des tristes, des inquiets, une petite ombre qui se lève : à partir de maintenant, les jours vont raccourcir. Tout doucement, imperceptiblement. Inexorablement.

On ne va pas se plaindre, on ne va pas gémir. Personne ne comprendrait. Et puis, ce serait du gâchis : les journées vont demeurer longues et belles. Mais une petite nuance de gris est là, désormais, dans toute cette clarté de l’été qui vient.

On raconte que Tchouang-Tseu, le grand penseur taoïste, éclata en sanglots lorsqu’il lui vint un fils. Interrogé par ses amis interloqués, il leur répondit : « Je souffre, parce que dans sa naissance, j’ai vu sa mort. »

La mort de l’été est annoncée dès sa naissance. Mais cela ne doit pas nous empêcher de l’aimer, comme Tchouang-Tseu dut aussi aimer son fils.

Alors, rien d’autre à faire que retourner vers la vie et la lumière. 

Et les voir plus belles encore, parce qu’on les a vues plus fragiles...


Illustration : la lumière de l'été qui transperce la voute des arbres et donne naissance à une cathédrale de verdure...


jeudi 18 juin 2020

C’est bien moi que tu préfères ?





Quand mes trois filles étaient petites, elles adoraient me mettre dans le pétrin avec des histoires d'amour paternel.

Ainsi, un de leurs jeux préférés à ce propos consistait, lorsque toute la famille était réunie à table, à me demander l’une après l’autre : « Papa, c’est bien vrai que c’est moi ta préférée, n’est-ce pas ? » Évidemment, cela n’avait de saveur que si les deux autres sœurs étaient là !

Au début, j’essayais de répondre de manière impartiale, des trucs du genre : « Je vous aime autant l’une que l’autre… » Mais évidemment, elles ne me lâchaient pas : « Ce n’est pas possible, on n’est pas pareilles, alors tu ne peux pas nous aimer pareil ! » Du coup, j’essayais de dire : « Euh, oui, je vous aime autant mais chacune différemment. » C’était le bide.

Alors au bout d’un moment, j’ai compris qu’il n’était pas possible de répondre correctement à ce genre de question, et j’ai  blagué moi aussi. J’ai décidé de rétorquer : « Oui, bien sûr, c’est toi ma préférée, ma chérie, de loin ! » devant les sœurs indignées, qui se mettaient alors à me poser elles aussi la même question : « Comment, ce n’est pas moi ta préférée ? » et à qui je répondais aussitôt : « Si, si, en vrai de vrai, c’est toi ma préférée, évidemment ! » 

Tout le monde rigolait, et le message était passé : en tant que père, j’aimais tout le monde et surtout, je préférais tout le monde.

C’est Gide qui écrivait : « Je ne veux pas être aimé, je veux être préféré ». Eh oui, l’être humain marche souvent comme ça. Nous voulons tous être préférés ; au moins par certaines personnes, au moins à certains moments...



Illustration : Une fillette pas sûre d'être la préférée... (Marie Bashkirtseff, Le parapluie, 1883, Musée de Saint-Pétersbourg).


mercredi 10 juin 2020

Le souffle, la vie, la mort...



Lorsqu’ils viennent au monde, les nouveau-nés entament leur vie par une grande inspiration. Et lorsque vient le moment de quitter l’existence, les humains rendent leur dernier souffle par une ultime expiration ; dans de nombreuses langues, le terme « expirer » est un équivalent de « mourir ». Voilà pourquoi, depuis toujours, le souffle est associé à la vie. 

Il est aussi au cœur du dialogue harmonieux entre le corps et l’esprit. Car il suffit de prendre tranquillement conscience de son souffle, d’arrêter de se disperser pour se sentir respirer, de suivre chacun de ses mouvements, chaque inspiration, chaque expiration, pour s’apaiser peu à peu. Suivre le souffle, c’est la base de toutes les méthodes de relaxation.

Mais cela peut aller encore plus loin : se rendre présent à son souffle, poser et maintenir son attention sur lui, observer comment il est associé à la vie de nos pensées et de nos émotions, c’est la base de toutes les approches méditatives, qui nous enseignent que le souffle nous apporte non seulement l’apaisement mais aussi le discernement.

Le poète persan Omar Khayyam le rappelait ainsi : 
« Entre la foi et l’incrédulité, un souffle,
Entre la certitude et le doute, un souffle,
Sois joyeux dans ce souffle où tu vis,
Car toute ta vie est là, dans ce souffle qui passe. »

Le souffle est toujours là, toujours à nos côtés, pour enrichir et approfondir les moments forts de notre vie : nous aider à mieux traverser nos douleurs, et à mieux savourer nos bonheurs. Le souffle est un phénomène simple et humble ; mais sans lui, pas de vie. C’est peut-être pour cela que je suis ému par le son modeste de l’accordéon, l’instrument le plus proche de la respiration humaine, qui s’ouvre et se ferme, doucement, comme un poumon chantant...

Il y a le bonheur et les bienfaits du souffle, et il y a aussi ses drames. 

« Je ne peux plus respirer... »
Les parents qui ont eu un enfant souffrant de crises d’asthme savent parfaitement à quoi ressemble l’angoisse de ne plus pouvoir respirer, et ce qu’est l’effroi de voir un humain s’étouffer. 

« Je ne peux plus respirer... »
La récente, et encore présente, épidémie de coronavirus a fait basculer de nombreuses personnes malades dans une détresse respiratoire parfois mortelle et toujours éprouvante, dont les survivants gardent longtemps le souvenir traumatique. 

« Je ne peux plus respirer... »
Ces mots sont désormais associés au meurtre de George Floyd, mort asphyxié sous le genou d’un policier américain.

Captées par plusieurs vidéos amateurs, ses supplications répétées – « je ne peux plus respirer, s’il vous plaît, ne me tuez pas, je ne peux plus respirer... » - ont suscité une émotion universelle. Émotion d’être témoin impuissant sz l’assassinat d’un être humain. Émotion de constater le calme et l’indifférence de ses assassins. Émotion de s’imaginer, soi-même, en train d’asphyxier, la gorge écrasée au sol sous le genou d’un psychopathe.

Immense tristesse, immense effroi, immense colère. Immense besoin de réagir, avec l’énergie violente de nos émotions. Et puis d’agir, avec l’énergie calme de nos idéaux.

Se rappeler alors le mouvement du souffle, l’inspiration et l’expiration. 

L’indignation, la lutte pour la justice d’un côté ; l’obstination pour la fraternité de l’autre. S’ils sont dissociés, aucun de ces deux mouvements n’aboutira. Mais s’ils sont conjugués, ils pourront tout changer.

Allez, on respire, tous ensemble, un grand coup. Et on se met au boulot. Faire reculer et disparaître le racisme, faire avancer et triompher la fraternité, le travail ne va pas manquer...



Illustration : bouts de vie qui s'envolent...

PS : cet article est inspiré de ma chronique du 9 juin 2020dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.


vendredi 5 juin 2020

Avec plaisir !



Il y a un moyen de savoir si vous êtes du Nord ou du Sud de la France : si vous ne savez pas ce que sont une pipistrelle ou une chocolatine, vous êtes du Nord. Et si, quand on vous dit « merci », vous répondez non pas « de rien » ou « je vous en prie », mais « avec plaisir », alors vous êtes du Sud.

« Avec plaisir »... Le plaisir est partout dans nos vies. Il est inscrit dans notre condition biologique, il est un de nos deux affects, nos deux ressentis, les plus fondamentaux, avec sa sœur jumelle, la douleur. Douleur et plaisir sont à la base de notre vie émotionnelle, de notre vie psychique, et de notre vie tout court. D’un côté, le ressenti de la douleur nous signale ce qui est désagréable et dangereux ; et de l’autre, le ressenti du plaisir nous indique ce qui est agréable - et le plus souvent utile - à notre vie et précieux à notre existence. 

Épicure enseignait ainsi : « Tout plaisir, du fait qu’il a une nature appropriée à la nôtre, est un bien. » Et Voltaire ajoutait : « Le plaisir est l’objet, le devoir et le but de tous les êtres raisonnables ».

C’est pour ça que la nature nous a ainsi équipés du plaisir : prendre plaisir à manger, à boire, à nous accoupler, c’est avant tout bon pour la survie de l’espèce ; mais comme la survie de l’espèce passe par la nôtre, il fallait bien que ce soit bon aussi pour nous, il fallait bien nous motiver. L’activité sexuelle, par exemple : quelle corvée ce serait s’il n’y avait pas le plaisir comme récompense ! Trouver son partenaire, le ou la convaincre, bouger son corps dans tous les sens... Fatigant, tout ça ! Si le plaisir n’était pas au rendez-vous, voilà longtemps que les humains, et tous les animaux d’ailleurs, auraient laissé tomber le sexe, et qu’ils auraient du coup disparu.

Le plaisir, c’est la vie, c’est la nature, mais c’est bien plus que ça : c’est aussi la culture. Car les humains, en plus de ressentir leur plaisir, peuvent le fantasmer, l’amplifier, s’en souvenir, le raconter, l’écrire, le chanter...

Eh oui, le plaisir, c’est bon, mais les mille et une facettes de notre rapport au plaisir, c’est carrément extra, comme le chantait Léo Ferré. Extra et paradoxal.

Par exemple, la satisfaction rapide et répétée de notre plaisir peut conduire à son extinction : un carré de chocolat, c’est top ; toute la tablette, c’est bof, et parfois même, c’est beurk, pour toujours... C’est ce qu’on appelle la satiation : abuser du plaisir jusqu’à la satiété, et continuer encore et encore, alors que le plaisir n’est plus là, seulement son espérance ou son fantôme... Et ce n’est pas la faute du plaisir mais de son abus, comme le notait Vauvenargues : « Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs... »

Il y a aussi l’habituation : lorsqu’une source de plaisir est présente en permanence, croire que sa consommation permanente, elle aussi, nous fera plaisir. Ben non ! Le bain moussant c’est sympa, mais au bout de quelques heures, on a comme une envie de sec... Un ou deux épisodes de séries, c’est chouette, mais trois saisons avalées d’affilée, ce n’est plus du plaisir, juste du gavage.

Et à l’inverse, la suspension du plaisir, pourvu qu’elle soit transitoire, peut contribuer à rendre son retour ultérieur plus agréable encore. Le beau temps est toujours plus réjouissant après la pluie. Et même un peu de pluie devient savoureuse après la canicule. 

Enfin, il y a la frustration. La frustration, c’est quand on pourrait accéder au plaisir, mais qu’on choisit de ne pas le faire, pour des raisons multiples : mentales, morales ou légales. 

La frustration, on sort d’en prendre, comme vous le savez. Avec le confinement, beaucoup de nos plaisirs étaient interdits et reportés, notamment certains des plus fondamentaux, comme le contact avec la nature, l’exercice physique, ou les liens sociaux. Et vraiment, qu’est-ce que c’était bon de reprendre ! Encore meilleur qu’avant, même ! La privation nous ouvre souvent les yeux, et nous savourons beaucoup mieux les délices de nos libertés en grande partie retrouvées que nous ne les savourions avant. 

Tant mieux, d’ailleurs, parce que nos ennuis ne sont, peut-être, pas tout à fait finis. Et qu’un autre des avantages du plaisir, c’est qu’il nous donne l’énergie et l’envie de vivre et d’avancer. Ça va nous être bien utile pour les temps qui viennent...

Et vous, qu’avez-vous eu le plus plaisir à retrouver après le déconfinement ?


Illustration : souvenirs de confinement (Van Gogh, La cour de prison, 1890).

PS : cet article est inspiré de ma chronique du 26 mai 2020, dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi, sur France Inter.




vendredi 1 mai 2020

La méditation par temps de confinement




Comme beaucoup de psys, je n’ai jamais eu autant de demandes d’interviews sur l’équilibre intérieur et la méditation qu’au printemps 2020, durant le temps du Grand Confinement (c’est comme ça que vous en parlerez, j’espère, à vos petits-enfants !).

Alors, méditer confiné : bonne ou mauvaise idée ?

Au premier coup d’œil, cela peut ressembler à une bonne idée : si la méditation est réputée (à juste titre) être un outil de gestion du stress, et un bon moyen de comprendre le fonctionnement de son esprit, alors, oui, c’est le moment d’apprendre à méditer, ou d’intensifier sa pratique. 

Mais pour certains, cela ressemblerait plutôt à une mauvaise idée : nous sommes déjà, pour beaucoup d’entre nous, confinés dans nos appartements, ou amenés à restreindre nos sorties autres que professionnelles, alors en plus, nous confiner en nous-mêmes... Alors qu’on est enfermé chez soi, doubler la dose en s’enfermant encore plus dans l’immobilité, le silence, les yeux fermés : quelle idée !

Comme vous l’imaginez, de mon point de vue, celui d’un médecin méditant et enseignant de méditation, c’est malgré tout une bonne idée. Vu de l’extérieur, méditer, ça ressemble certes à un sur-confinement en soi-même. Mais de l’intérieur, ça s’apparente plus à un voyage, à une déambulation en soi, et une exploration d’espaces intérieurs méconnus. Le méditant est un peu comme une personne qui aurait enfilé un casque de réalité virtuelle : il vit au-dedans des choses qui échappent forcément au spectateur du dehors.

La méditation comme un voyage intérieur, donc ; pas un voyage touristique et exotique, balisé et prévisible, plutôt une balade dans un coin de nature qu’on connait déjà, mais dont beaucoup de détails nous sont inconnus, dont on redécouvre un aspect à chaque visite, parce que ce n’est pas la même heure du jour, la même saison, parce qu’on n’est pas dans le même état de corps ou d’esprit, parce qu’on n’a pas les mêmes besoins...

Ainsi, ce n’est pas un hasard si les expériences conduites sur la méditation en prison s’avèrent presque toujours concluantes, en termes d’adhésion aux programmes et de bénéfices ressentis : ce n’est pas seulement parce que les prisonniers s’ennuient et sont preneurs de toute forme d’occupation et de distraction. Mais aussi parce pour eux, les vertus de la méditation sont tangibles et salvatrices : apaisement et discernement. 

Apaisement du stress et des émotions douloureuses – angoisses, désespoirs, colères -, apaisement des pensées qui tournent en rond toute la journée... Discernement quant au fonctionnement de son esprit, ses erreurs de jugement et de perspective, les risques qu’il y a à suivre ses impulsions, ses ruminations... Il semble par ailleurs que plus la peine de prison soit longue, plus l’implication des prisonniers et les bénéfices obtenus soient grands. Et que d’autres confinés, volontaires ceux-là, comme les astronautes, en bénéficient également.

Nous qui avons la chance de n’être contraints qu’à un emprisonnement léger et temporaire, nous pouvons aussi bénéficier de la méditation, car le confinement nous prive de beaucoup de ce qui nous aide habituellement à aller bien : les actions et les échanges sociaux, les sorties et les rencontres. 

Vous n’avez jamais médité ? Ce n’est guère un problème. D’abord parce qu’il existe en ce moment d’innombrables initiations disponibles sur Internet. Ensuite, parce que c’est aussi simple que la marche à pied : essayez donc, maintenant... 

Ouvrez votre fenêtre, asseyez-vous sur une chaise, pieds à plat, dos droit, épaules ouvertes, mains sur les cuisses ; il n’y a rien à faire d’autre que respirer, écouter, ressentir. Rien d’autre à faire qu’être là, pleinement conscient de votre souffle, de votre corps, des sons, et de laisser filer les pensées (sans les empêcher d’être là, elles aussi, mais sans leur consacrer toute votre attention). C’est tout. 

On fait ça juste une ou deux minutes au début, plusieurs fois par jour. Puis, si on sent que quelque chose d’intéressant ou d’apaisant se passe, on augmente la dose et on part découvrir des exercices plus élaborés et plus approfondis. Permettre ces moments de lâcher-prise à notre cerveau semble de nature à nous offrir un apaisement émotionnel simple et puissant. Une bonne règle d’hygiène de vie serait d’ailleurs de pratiquer de telles parenthèses après chaque exposition aux écrans et au déferlement des informations négatives et contradictoires inévitablement liées aux temps de pandémie...

En allant plus loin dans la pratique méditative, on élargit les bénéfices non plus seulement à l’apaisement émotionnel, mais aussi à l’exploration du fonctionnement de notre esprit, et au discernement ; là encore, de nombreuses études confirment que la méditation aide par exemple à y voir plus clair dans ce qui importe pour nous, et à donner plus de sens à notre vie.

Plus largement, la méditation pose la question de notre vie intérieure : souvent, nous avons bien peu de temps à lui consacrer, tant nous sommes pris dans le flot des actions et des distractions. La méditation est une occasion de nous fréquenter un peu, en face à face, et sans masque. Dans méditation, on ne se ment pas, si on joue le jeu : on ne peut rien écarter des tensions de nos corps, des résurgences de nos pensées. 

Ce n’est pas facile de regarder tout ça en face. Mais qui a dit que c’était facile, l’équilibre intérieur ? Comme le rappelle un maître tibétain « Au final, la méditation revient à choisir entre l’inconfort de prendre conscience de nos souffrances mentales et l’inconfort d’être gouverné par elles. » Le premier inconfort est choisi, et diminuera peu à peu. Le second est subi, et tendra à persister. Que choisirez-vous ?

Et puis, méditer est une occasion de prendre conscience de ce qui faisait que notre vie d’avant était belle : conscience de ce que nous avons perdu dans le confinement (liberté de mouvements, de liens, d’activités), conscience de ce dont nous nous sommes passés sans difficultés, conscience de ce qui nous a vraiment manqué. Pour mieux nous préparer à vivre, dans l’après, de manière plus ajustée à nos idéaux.

Un guerrier lettré et mondain du XVIIIème siècle, le Prince de Ligne notait : « On peint mieux la liberté quand on est enfermé, et le printemps en hiver. » Et, peut-être, finalement, comprend-on mieux ce qui fait vraiment notre bonheur, par temps de confinement ?


PS : cet article a été publié sur le site de la revue Cerveau & Psycho le 30 avril 2020.