vendredi 27 mars 2020

Les Quatre Incommensurables



Je reçois ce matin un article scientifique de la part d’un ami psychologue. Le titre attire mon attention : « L’effet des Quatre Incommensurables Méditations sur les symptômes dépressifs ». 

Les « Quatre Incommensurables Méditations » : c’est très poétique. Et très oriental, aussi : je jette un œil sur les noms et universités des auteurs, ils sont effectivement d’origine chinoise ; d’où le clin d’œil pour présenter leur travail. De quoi s’agit-il ? En fait, de 4 méditations bouddhistes très classiques (sur la compassion, l’équanimité, la bienveillance et le bonheur altruiste) qui ont été reprises et adaptées par le monde de la psychologie et de la pleine conscience laïque, afin d’en faire des exercices thérapeutiques.

L'article, une méta-analyse reprenant une quarantaine d'études, souligne que pour les personnes déprimées mais aussi pour les non-déprimées, ces 4 familles de méditation sont bénéfiques pour le moral.

Effectivement, ça fait du bien de penser à bien, pour la santé du corps et de l'esprit.

Ça fait du bien à la personne qui accomplit les exercices et ça fait du bien à celles qui l’entourent et qui vont bénéficier de ses aptitudes accrues à la bienveillance, la compassion, à l’équanimité (ne pas s’irriter face à l’adversité qui survient dans nos vies) et au bonheur altruiste (se réjouir du bien qui advient aux autres).

Si vous voulez travailler ces domaines, vous trouverez beaucoup de méditations guidées sur internet. 

Et vous retrouverez aussi, sur la page Facebook de l’éditeur L’Iconoclaste, une remise régulière en circulation des vidéos tirées des chapitres de mes livres, « La Vie intérieure », et « Trois minutes à méditer ». En vous abonnant à la page, vous pouvez découvrir ou redécouvrir ces petits enregistrements, dont j'espère qu'ils pourront vous aider à traverser le confinement.


Illustration : une fructueuse séance de méditation sur la bienveillance.


jeudi 5 mars 2020

Faire du bien en silence














Attention, aujourd'hui nous allons parler de choses grises et ternes, ringardes, suspectes même : nous allons parler de bienveillance et d’urbanité, de discrétion et d’humilité. Ça va être affreux... 

Depuis toujours, notre monde est dirigé par les humains dotés des plus gros égos. Se mettre en avant, ne penser qu’à soi, passer devant tout le monde, n’être obsédé que par ses intérêts et sa réussite, parler plus et plus fort que les autres... voilà les clés du pouvoir, à défaut d’être celles du bonheur.

C’est comme ça depuis la nuit des temps, et le progrès aujourd’hui, c’est que tout le monde peut s’y mettre, ce n’est plus réservé aux puissants. 

Nos sociétés modernes et démocratiques proposent maintenant à tous les citoyens de devenir eux aussi narcissiques, comme les grands de ce monde : parce que cela fait vendre et consommer davantage, les pubs et les big data nous incitent à promouvoir notre image et notre singularité, elles nous encouragent à boursoufler nos egos - parce que nous le valons bien -, elles nous poussent à nous mettre en scène, pour être admirés et même enviés, de la façon plus visible et bruyante possible...

Zim boum boum ! Le tapage du « moi, moi, je, je, » a été démultiplié par les réseaux sociaux, qui prospèrent sur la promotion des égos. Mais heureusement, nous commençons à prendre la mesure des dégâts. 

Nous découvrons, selon la formule de Paul Valéry, que « le monde ne vaut que par les extrêmes, mais ne tient que par les moyens ». Nous réalisons que le bal des égos est pittoresque 5 minutes, mais qu’au bout d’un moment, on n’en peut plus des égoïsmes et des particularismes revendiqués, on n’en peut plus du « moi, je » et du « moi d’abord » : on veut de la fraternité, de la douceur, de la légèreté, du respect mutuel !

Alors entrent en scène les bienveilleuses et les bienveilleurs : ces personnes qui ne font pas de bruit mais qui font du bien, ces humains qui pratiquent dans l’ombre - au sein des familles, des entreprises, des associations -, ces vertus communes dont nous parlons aujourd’hui : la discrétion, la prévenance, la loyauté, la gratitude, la mesure, la constance. 

Comme tout ça ne fait pas de bruit, on l’oublie. Mais si tout ça n’existait pas, ce serait la cata ! Et la vie en société deviendrait impossible, invivable, l’air humain deviendrait irrespirable.

Il faut rendre hommage à ces personnes et à leurs vertus discrètes, même si elles ne cherchent pas la lumière mais le bien commun. Leur rendre hommage de persévérer dans leur rébellion contre un des crédos de notre société : l’obsession de la compétition et de l’autopromotion. Leur rendre hommage de promouvoir au contraire l’entraide et la collaboration. 

Si quelqu’un a du mal à suivre, on s’arrête pour l’aider au lieu de l’abandonner. Si quelqu’un fait ou dit des bêtises, on cherche à voir comment le lui montrer sans l’humilier. Quand on est au-dessus, on fait tout pour ne pas faire remarquer ses supériorités. On cultive l’humilité, cette humilité qui ne consiste pas à se rabaisser, mais à ne plus vouloir dominer ou briller.

On parle beaucoup aujourd’hui de désobéissance civile, de désobéir aux lois qui nous semblent injustes. Eh bien, les bienveilleuses et les bienveilleurs désobéissent aux injonctions modernes d’égoïsme et de narcissisme, et s’obstinent à diffuser dans notre grand corps social malade, toutes ces molécules anti-égotiques, toutes ces petites vertus, ces vertus communes et parfois dénigrées, que sont la gentillesse et le souci du bien d’autrui. Plus nous serons nombreux à leur ressembler, plus nos vies seront belles...


Illustration : "moins de bruit et plus de bonnes actions, s'il vous plaît !" (enluminure médiévale d'un loup évêque d'oiseaux).

Ce texte reprend ma chronique du 4 février 2020 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.





jeudi 27 février 2020

Une vie réussie



C’est une question que je ne me pose jamais, de me demander si ma vie est réussie.. 

Et c'est une question que je n’aime pas voir les autres se poser de cette façon, avec ce genre de mots pollués : « réussite, challenge, performance, rendement, compétition… », ça me fait penser à « Rolex, 4x4, pub, frime, marketing, esclavage, pognon, fric, matérialisme... »

Et puis quand on me parle de vie réussie, ça me fait penser à la mort. Il n’y a pas de mort réussie, c’est toujours raté, de mourir, par définition. Mais notre mort, ou l’approche de notre mort, est le révélateur de cette question d’une vie réussie. Par les regrets que nous pourrons avoir à ce moment crucial.

Je me souviens d’une conversation que j’avais eue un soir avec des amis sur ce thème : chacun autour de la table faisait l’effort d’imaginer ce qu’on pourrait regretter si on devait mourir demain. Pour moi, et pour beaucoup d’autres, c’aurait été de ne pas avoir fait assez d’efforts pour me rendre heureux et rendre les autres heureux, de ne pas avoir passé assez de temps avec mes proches, mes amis…

Mais un de mes copains, à ma grande surprise, avait surtout peur de regretter de ne pas avoir réussi sa vie professionnelle, pas réussi à atteindre ses objectifs de statut, de notoriété et de richesse, pas réussi à laisser quelque chose derrière lui, une image, un héritage, une carrière...

Dans ma vie de psy, j’ai vu pleins de patientes et de patients qui avaient l’impression de ne pas avoir réussi leur vie. Des poètes qui n’avaient jamais connu le succès et toujours vécu dans la précarité, des mères au foyer qui avaient le sentiment de n’avoir rien fait d’autre qu’aimer et éduquer leurs enfants, des chômeurs qui n’avaient pas trouvé leur place dans le monde du travail…

Mais la plupart étaient des humains gentils, bienveillants, généreux, qui ne faisaient pas fait de mal autour d’eux. Leurs vies me semblaient beaucoup plus réussies que celles des grands prédateurs de la banque, du marketing, de la Bourse et des affaires, qui s'efforcent de ne pas partager et de ne pas payer leurs impôts, et qui  dévastent, par leur orgueil et leur avidité, notre planète et nos sociétés. Elle est réussie leur vie, à ces grands bandits ? Si oui, alors je préfère rater ma vie, plutôt que la réussir comme eux !

En fait, une vie réussie, c’est simple, c’est une vie tournée vers le bonheur, le sien et celui des autres : ai-je été heureux, aussi souvent que possible ? ai-je rendu heureux ? Ou du moins, ai-je aidé d’autres humains à être moins malheureux ? Ai-je fait du bien autour de moi ?

Si au moment de notre mort, nous pouvons nous dire : « oui, j’ai fait de mon mieux pour vivre heureux et rendre heureux » alors c’est qu’on a eu une vie réussie.

C’est Pierre Rahbi qui rappelle souvent ceci : « Je me fiche de la question de savoir s’il existe une vie après la mort. Ce qui est important, c’est la vie avant la mort ! »

Il a raison !

C’est pour ça qu’elle est importante cette question d’une vie réussie, et qu’il faut se la poser maintenant, tant que nous sommes vivants. Pour nous demander si on veut réussir ou être heureux ? Nous demander si on met autant d’énergie à réussir notre vie professionnelle qu’à épanouir notre vie personnelle ? Nous demander ce qu’on regrettera au moment de mourir ?

Trouvez les regrets de demain, et vous trouverez les efforts d’aujourd’hui, le chemin de ce qu’il vous faut faire maintenant pour que votre vie soit « réussie » !

Et vous, si vous deviez mourir demain, ce serait quoi votre plus grand regret ? Ou votre plus grand souvenir de réussite ?


Illustration : toutes voiles dehors vers une vie réussie ! (Frégates en mer, par Étienne Blandin).

PS : ce texte est inspiré de ma chronique diffusée lors de l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse, sur France Inter, le 20 mars 2018.



mercredi 19 février 2020

Nature et méditation

















Voilà presque une heure que nous sommes assis en silence dans cette grande salle baignée de lumière, dédiée à la méditation. Les uns sur des chaises, beaucoup sur un gros coussin, le zafu. Je suis, pour ma part, installé sur un petit banc japonais incurvé, le shoggi. Mais quel que soit l’endroit sur lequel nous avons posé nos fesses, les sensations inconfortables arrivent doucement. Crampes, envies de bouger, retour de vieilles douleurs que les occupations et distractions de notre vie active nous font habituellement oublier.  L’expérience méditative nous amène à la rencontre de notre corps, et ce n’est pas toujours agréable. Au moins dans un premier temps…

Alors, quand l’instructeur de méditation sonne le signal de la pause pour aller effectuer une  « marche en pleine conscience », c’est le soulagement ! Il s’agit d’une marche très lente, durant laquelle on s’efforce de se relier à toutes les sensations enclenchées par le fait même de marcher. Un peu étrange au début, car on est surtout occupé à se freiner, freiner l’automatisme de marcher vite, et de marcher pour aller quelque part. Là, on marche lentement, et on ne va nulle part. Mais en pleine conscience, le cerveau attentif et ouvert…

Et comme la semaine de retraite se déroule en été à la campagne, au grand bonheur de bouger son corps s’ajoute celui, encore plus grand, de marcher ainsi, quotidiennement, pieds nus dans l’herbe. Le premier jour, c’est délicieux. Prenant tout mon temps pour chaque pas, tout mon temps avant d’enchaîner le suivant, je contemple longuement les humbles fleurs des champs, chaque sorte de brin d’herbe, tout le petit peuple des insectes affairés. Parfois, j’oublie totalement de marcher, je relève la tête, et je contemple les arbres alentour, le ciel, les nuages qui passent tout là-haut. Et peu à peu, jour après jour, ces temps de marche pieds nus dans la nature deviennent plus que délicieux : addictifs, bouleversants, étranges.

Dans ces instants, émergent ces sentiments que les méditants (mais aussi tous les humains qui prennent leur temps) connaissent bien : des ressentis de communion profonde avec la nature, puis de dissolution de soi. Les frontières entre nous et l’environnement s’estompent : au début, c’est de la présence, puis de l’appartenance. 

Phénomène classique dans la méditation : on passe des choses que l’on savait (nous savons tous que nous appartenons à la nature, et que tous les atomes de notre corps en viennent et y retourneront) à des choses que l’on vit, que l’on expérimente au plus profond de soi, sans que les mots soient alors nécessaires (on éprouve des instants de bouleversement calme). Ce passage de la connaissance à l’expérience n’est pas anodin pour notre lien à la nature. Il nous rappelle avec force plusieurs données capitales... 

La première, c’est que ce ressenti profond et ineffable de bien-être et d’apaisement que nous offre la nature est une réalité et non de l’autosuggestion ; et c’est une réalité globale, mentale et corporelle. Les anciens avaient depuis longtemps l’intuition que nature et santé entretiennent des liens étroits, depuis le « sequi naturam » (« suis la nature ») d’Aristote jusqu’à l’œuvre de Thoreau, et de nombreux passages de son Journal : « Aucun homme n’a jamais imaginé à quel point le dialogue avec la nature environnante affectait sa santé ou ses maux. » 

Et une avalanche de travaux contemporains le confirme : amélioration durable de notre immunité après deux jours de marche en forêt, modifications cérébrales mesurables (baisse de l’activité des zones cérébrales dédiées à la rumination et aux émotions négatives, comme le cortex préfrontal ventromédian et l’amygdale cérébrale), etc. 

Les données s’accumulent au point que certains soignants n’hésitent plus à parler de vitamine V (V comme Verte) pour souligner que le contact régulier avec la nature est plus qu’un plaisir : une nécessité ! Enjeux de santé médicale donc, mais aussi sans doute de santé sociale : il est de plus en plus clair que la pollution et les environnements de béton aggravent les comportements agressifs et délinquants, et qu’à l’inverse, la présence d’espaces verts en milieu urbain diminue stress et incivilités.

La deuxième donnée, c’est que le contact avec la nature, régulier et sincère (sans utilitarisme), est une source de spiritualité. La spiritualité, c’est la vie de notre esprit lorsqu’il se confronte à l’infini, à l’absolu, au mystère, bref au plus grand que nous. 

Nous avons besoin de spiritualité, qu’elle soit laïque ou religieuse (la religion est une forme de spiritualité codifiée, dotée de dogmes et de rites) pour être pleinement des humains, et non des robots ou des consommateurs. Passer du temps dans la nature, contempler le ciel étoilé, admirer l’infinie diversité du vivants sur cette planète, se demander comment toute cette complexité et cette beauté ont pu émerger et exister, c’est cela, être humain. 

Et c’est aussi l’occasion de redécouvrir les vertus d’une attitude disparue : la contemplation, c’est-à-dire, selon les mots du philosophe André Comte-Sponville, « l’attitude de la conscience quand elle se contente de connaître ce qui est, sans vouloir le posséder, l’utiliser ou le juger ». Bref, une attitude calme, intelligente et désintéressée, totalement à l’encontre de la philosophie de vie consumériste…

La troisième donnée (mais il y en a bien d’autres encore) est  que la nature est source d’humilité. Et que l’humilité est une bonne chose dans notre monde contemporain, affolé par la promotion et l’inflation des égos, titillés par le mercantilisme et les réseaux sociaux. L’humilité, ce n’est pas se rabaisser ou s’inférioriser, mais renoncer à vouloir dominer ou mettre à son service, qu’il s’agisse des autres humains ou de la nature. 

L’immersion régulière dans la nature, et sa contemplation non moins régulière, font naître en nous des sentiments d’appartenance et de communauté de destin, mais parfois aussi d’admiration et même de cette forme d’admiration mêlée de respect et d’un peu de crainte, que les anglo-saxons nomment « awe », et que l’on ressent face à certains spectacles naturels (hauts sommets, océans, désert, très vieilles forêts, etc.).

Bref, nous avons tout à gagner à comprendre que la nature n’est pas à notre service, mais qu’elle est notre matrice. Elle n’est pas là que pour nous nourrir ou nous réjouir, mais pour nous apprendre l’essentiel : nous ne sommes en ce monde que de passage, ce que nous bâtissons et possédons nous est prêté, et tout sera à rendre et à transmettre. Alors, au-delà de l’amour et du respect que nous lui devons, demandons-nous aussi comment lui redonner une toute petite partie de ce qu’elle nous offre. 

En songeant par exemple à la phrase célèbre de John Kennedy, lors de son discours d’investiture en 1961 : « Ne vous demandez pas seulement ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Puissions-nous avoir nous aussi ces paroles en tête : « Ne vous demandez pas seulement ce que la nature peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour la nature » !



Illustration : une séance de marche en pleine conscience dans les Pyrénées, près de Loudenvielle (photographie Fred Richet).

PS : cet article a été publié dans la revue Sens & Santé en 2019.



vendredi 14 février 2020

Éco-anxiété : ayez peur !




Ça se passe à la fin d’une conférence sur l’éco-anxiété, cette crainte des catastrophes écologiques et climatiques à venir. Une jeune fille vient me remercier pour mon exposé, et me questionne : « Je fais de mon mieux en matière de protection d’environnement, mais je me demande si ça va suffire. Par exemple, vous pensez  que je peux continuer de rester habiter en ville, ou qu’il vaut mieux partir vivre à la campagne ? » 

Je comprends que pour elle, les problèmes écologiques, ce ne doit pas seulement être de la spéculation, mais de l’action, que c’est un sujet qu’elle prend vraiment au sérieux. Je m’empresse de lui dire que je ne suis pas un spécialiste de l’environnement et de la prédiction climatique, juste un médecin qui étudie les émotions associées à ces changements. 

Mais en tant que soignant, justement, je ne peux pas m’empêcher de la rassurer : « Vous savez, si les villes continuent de se transformer, et accélèrent encore le mouvement, si tout le monde ou presque prend son vélo ou les transports en commun, si on cesse de bétonner pour végétaliser à tour de bras, si on interdit les éclairages de vitrines inutiles et la climatisation à tour de bras, les 4x4 et les SUV, et tout ça, alors les milieux urbains resteront vivables ! Nous devons juste tous pousser en ce sens. » J’ai l’impression que je la rassure un peu. Mais ai-je bien fait de la rassurer ?

Car finalement, ce que je viens de dire en conférence, c’est que l’anxiété n’est pas forcément une maladie. Ce n’est vrai que pour ses formes extrêmes, sur lesquelles on a perdu le contrôle, dans lesquelles on ne peut plus arrêter le petit vélo à angoisses, surtout la nuit... Sinon, l’anxiété, c’est une fonction cérébrale normale, c’est simplement l’anticipation des problèmes à venir, dans l’idée de pouvoir les éviter ou mieux s’y préparer.  C’est un signal d’alarme qui peut avoir de la valeur. 

Les personnes anxieuses ne délirent pas, elles ne se focalisent pas sur des dangers imaginaires, mais des problèmes réels qui risquent de survenir. L’anxiété appartient à la famille de la peur, qui est son émotion-mère : et la peur, c’est notre réaction face à un danger bien réel, bien concret, à une menace présente, actuelle. Si un molosse court vers vous toutes dents dehors, les oreilles rabattues vers l’arrière, vous avez intérêt à avoir peur, pour courir vous mettre à l’abri. Le risque de morsure n’est alors pas seulement une question d’imagination ! 

Bien sûr, il y a des personnes plus anxieuses que d’autres, qui réagissent plus vite, plus fort, plus souvent aux situations de danger éventuel, non encore survenu. Mais il arrive que les anxieux aient raison. Que leur anxiété soit une forme de lucidité, là où la tranquillité ou l’indifférence ressemblent à de l’aveuglement. C’est le cas de l’éco-anxiété : elle ne doit pas être supprimée, sauf dans ses formes excessives et maladives, mais écoutée.

Le problème, c’est que l’anxiété est une émotion douloureuse et inconfortable. Et que la tentation est grande de la faire taire par tous les moyens, même mauvais. C’est ce qu’on appelle en psychologie les « mécanismes de défense » : c’est-à-dire les petits réflexes inconscients que nous adoptons inconsciemment pour acheter notre paix intérieure. En voici quelques exemples, appliqués à l’éco-anxiété... Le déni : « ce n’est pas un si gros problème ». Le refoulement : « un problème ? quel problème ? ». Le déplacement : « le problème est ailleurs ». La projection : « c’est vous qui avez un problème » 

Ça vous rappelle les réactions de certains pour le réchauffement climatique ? Normal, c’est leur façon de se défendre de l’éco-anxiété. Ils feraient mieux d’assumer leurs émotions inconfortables. C’est ce que cherchait à leur dire vigoureusement la jeune militante Greta Thunberg : «Les adultes répètent qu'ils doivent donner de l’espoir aux jeunes générations. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que soyez rassurants. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et ensuite, j’attends de vous que vous agissiez ; je veux que vous agissiez comme si nous étions en crise, comme si la maison était en feu. Parce que c’est le cas. »

Tiens, il y a aussi une autre éco-émotion qu’il vaut mieux accepter de ressentir, plutôt que de la refouler : l’éco-culpabilité ! Ce serait bien que tous les humains qui en ont les moyens renoncent désormais à prendre l’avion pour un oui ou pour un non, pour leur seul bon plaisir d’un week-end à Rome ou d’une semaine en Thaïlande !

Vraiment, les temps changent : c’est la première fois de ma vie, en tant que psychiatre, que je souhaite voir davantage de gens anxieux et culpabilisés ! Quelle drôle d’époque…


Illustration : Greta Thunberg au Parlement Européen en 2019.

PS : cet article a été initialement publié dans le n° 49 de la revue Kaizen, en 2019.





lundi 10 février 2020

Êtes-vous météo-sensible ?




Ah, la météo ! le temps qu’il fait, qu’il a fait ou qu’il va faire ! Hors actualité brûlante, c’est le sujet de conversation numéro 1 entre les humains !

Et sans doute depuis longtemps : c’était très important à l’époque où nous vivions dans des abris rocheux ou des cabanes peu étanches et peu chauffées, à l’époque où l’essentiel de nos activités se déroulaient en plein air. Le temps qu’il faisait pesait alors totalement sur nos activités quotidiennes.

Mais ça reste aussi le cas aujourd’hui, alors que nos maisons - quand on a la chance de ne pas dormir à la rue- , nos maisons sont confortables et nous protègent des aléas du climat, alors que nous avons toute une garde-robe de vêtements nombreux et adaptés, et surtout alors que les bulletins météo font partie des programmes parmi les plus écoutés tous médias confondus et que nous savons tout sur la météo du jour avant même d’avoir mis le nez dehors.

Pourquoi revenons-nous alors inlassablement sur le thème du temps qu’il fait ?

D’abord parce que, tout simplement, nous vivons sous le même ciel et au même endroit que les gens que nous croisons. Ensuite, parce que c’est un sujet simple, et assez consensuel, accessible à tous sans distinction de diplôme ou de milieu social…

Et peut-être aussi, enfin, parce que, tout de même, nous avons l’impression que c’est important, que cela joue grandement sur nous : le beau temps nous permet un beau moral, le sale temps nous met le moral en berne et nous rappelle parfois des moments douloureux, comme dans la chanson de Barbara, "Nantes"…

Mais est-elle fondée cette relation entre le climat et le moral ? Subjectivement oui, pour la plupart d’entre nous ; mais notre subjectivité nous dit aussi que la Terre est plate, que si elle était ronde, nous tomberions, alors… En réalité, les études scientifiques ont plutôt du mal à mettre ces effets en évidence, et montent qu’ils sont réels chez certaines personnes, mais globalement, plutôt faibles.

Ainsi, selon une étude néerlandaise, conduite pendant 1 mois auprès d’environ 500 adolescents, il semble exister 4 grandes familles de personnes : les plus nombreux, environ 50%, sont globalement peu sensibles au temps qu’il fait et peu influencés par lui ; et puis 3 autres familles y sont par contre plus sensibles : les summer-lovers (qui se sentent mieux quand il fait chaud et sec) ; les summer-haters (qui sont mal quand il fait chaud et sec) ; et les rain-haters (mal quand il pleut, humide et gris).

Sans doute est-ce comme cela qu’il faut étudier l’impact de la météo, sur des échantillons de populations spécifiques. Par exemple, chez personnes fragiles : on retrouve plus de décompensations de maladies bipolaires quand il fait chaud (mais est-ce l’effet direct des températures ou une simple conséquence du fait que quand il fait chaud, on dort moins bien ? et que le manque de sommeil est un facteur de rechute chez ces patients).

On retrouve aussi plus de tentatives de suicide au début des périodes ensoleillées (les 3-4 premiers jours), ce qui est contre-intuitif ; alors qu’ensuite l’effet s’inverse (et l’ensoleillement prolongé protège alors sur la durée). C’est un peu ce qui se passe pour les antidépresseurs : un risque suicidaire augmenté lors des tout premiers jours de prescription, puis un effet protecteur ; on peut donc supposer là un possible effet biologique direct du soleil sur nos neurotransmetteurs.

Dossier passionnant, mais complexe, donc !

Mais… nous avons aussi, fort heureusement d’autres sources d’équilibre intérieur disponibles, et qui pèsent sans doute plus lourd encore que le temps : ainsi, une bonne nouvelle me rendra la pluie indifférente voire plaisante. Et un échec me fera insensible au soleil.

Allez, mieux vaut construire nous-même au mieux notre bien-être intérieur, et sa météo mentale. Quitte à savourer ensuite, librement, celle qui nous tombe du ciel. Et puis finalement, mieux vaut tout aimer. Pour la nature, il n’y a pas de « beau » et de « mauvais « temps, tous sont utiles et tous sont admirable. C’est ce que nous suggèrent les poètes, comme Christian Bobin : « Moi, je ne maudis jamais la pluie, cette petite sœur déshéritée du soleil. » 

Et vous, êtes-vous météo-sensible ou météo-impassible ?


Illustration : un paysage qui fait en général du bien au moral (photo Passou).

PS : ce texte reprend ma chronique du mardi 3 décembre 2019 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.








mercredi 29 janvier 2020

Dans le secret des âmes





Nous croyons connaître nos proches, nos amis, nos voisins. Et puis un jour, sur un geste ou une phrase, nous réalisons que toute âme humaine est un mystère.

Cela se passe avec une amie : nous animons un jour une conférence sur la méditation pour des dirigeants d’entreprise. À un moment, l’un d’eux nous demande comment nous faisons pour convaincre les patients stressés et pressés de ralentir et de méditer régulièrement. J’explique alors toutes nos stratégies : exercices courts, pédagogie sur les avantages en terme de santé, etc. Mais le dirigeant insiste (il doit parler de son cas personnel) : « oui, mais si les gens continuent à ne pas vous écouter ? » Alors mon amie de répondre, avec un grand sourire : « eh bien, quand on fait n’importe quoi de sa vie, au pire, ce n’est pas grave, on meurt et puis voilà ! » Têtes médusées des auditeurs... et de votre serviteur !

Cela se passe lors d’une visite dans un monastère bouddhiste en Inde, où j’accompagne Matthieu Ricard, rendant visite à un de ses maîtres. Mon étonnement de le voir tout à coup se prosterner au sol devant le très vieux sage. Puis de le revoir faire cela à d’autres moments, et d’autres endroits, parfois devant de simples photographies de ses maîtres disposés sur un autel. Mon ami Matthieu ! Un des esprits les plus rigoureux et scientifiques que je connaisse, en train d’accomplir de mystérieuses dévotions ! Je connais bien sûr sa foi bouddhiste, mais la voir ainsi en action… Bien plus tard, un jour que je lui reparlais de cet épisode, Matthieu me dit d’un air taquin : « Mieux vaut se prosterner devant l’Éveil et la sagesse que devant ceux qui vous font dilapider votre vie en futilités ! » Pour sûr !

Cela se passe au cours de ma première lecture de l’introduction du livre de Simone Weil, « La Pesanteur et la grâce », quand je tombe sur ce passage, raconté par son ami le philosophe Gustave Thibon, qui fit connaître son œuvre : « Je la vis pour la dernière fois au début de mai 1942. Elle m’apporta à la gare une serviette bourrée de papiers en me priant de les lire et d’en prendre soin pendant son exil. En la quittant, je lui dis en plaisantant et pour masquer mon émotion : “Au-revoir, en ce monde ou dans l’autre !“ Elle devint subitement grave et me répondit : “Dans l’autre, on ne se revoit plus.“ Je la regardais s’éloigner dans la rue. Nous ne devions plus nous revoir… » Thibon voulait la faire sourire, Weil le reprend sèchement : pour elle, les mots ne sont pas faits pour faire semblant mais pour dire le vrai. Je n’arrive pas à continuer ma lecture, et je reste accroché à ces lignes, retenant mon souffle pour ne rien perdre de leur portée…

J’aime ces instants, où un autre univers se révèle à nous, surgi des tréfonds de l’âme de nos interlocuteurs, du plus vrai de leur cœur et de leur vision du monde. Ces instants où l’habituel et le prévisible de nos existences se font bousculer. Ces instants où, d’un coup, les apparences se déchirent. Comme un unique coup de griffe, venu d’on ne sait où, et qui nous marque à jamais…


Illustration : Buste d'un garçonnet, au Musée Bourdelle à Paris.

PS : ce texte a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2019.

jeudi 23 janvier 2020

Résolutions, méditation et esprit du débutant




Les fêtes, anniversaires et autres célébrations révèlent souvent la nature de notre regard sur la vie. La vie est à la fois légère et tragique, joyeuse et douloureuse, réjouissante et agaçante. Il en est de même pour les fêtes, comme celles de Noël ou du Nouvel An : sur quoi portons-nous notre attention lorsqu’elles surviennent ? 

Sur leurs dérives commerciales, leurs aspects obligatoires et superficiels ? Ou sur leurs bons côtés malgré tout, sur le fait qu’elles permettent de retrouver des proches, de célébrer ensemble le passage du temps, de faire des bilans, des résolutions ? 

Année après année, les fêtes sont aussi le révélateur de notre façon de vieillir : en se durcissant ou en s’attendrissant, en devenant de plus en plus blasés ou de plus en plus émerveillés. Elles sont un moyen d’observer de quelle manière nous avons évolué face à elles, depuis notre enfance jusqu’à aujourd’hui. Comme un révélateur annuel de notre intelligence de vie…

Prenons l’exemple des résolutions, que l’on prend souvent en cette période. On se moque volontiers des bonnes résolutions. Mais est-ce mieux de ne pas en prendre ? Et de laisser persister dans nos vies des habitudes indésirables, que nous continuerons de subir, par passivité et inertie. Plutôt qu’une marque de naïveté, ne sont-elles pas l’expression d’une quête de fidélité, à soi-même et à ses idéaux ? 

Une résolution, ce n’est pas seulement une vague intention. C’est un engagement pris envers soi-même pour atteindre un objectif, en ayant bien conscience des difficultés qui nous attendent, pour initier ou maintenir le changement désiré. C’est un questionnement auquel on se soumet, pour évaluer ce qui compte pour nous et nos proches : résolutions de faire plus d’exercice ou plus de compliments, d’être plus à l’écoute ou plus généreux… 

Certes, intentions et bonnes résolutions ne suffisent pas. De nombreux dictons nous rappellent que « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Et parmi les critiques, figure souvent celle de leur inefficacité : les bonnes résolutions seraient faites pour ne pas être tenues. C'est une erreur : ça marche ! 

Les études à ce propos montrent qu’environ 40% des résolutions continuent d’être tenues après 6 mois ; et 20% le sont encore après 2 ans. D’accord, ce n’est pas du 100%, mais c’est bien mieux que  ce que donne l’absence totale de résolutions. Prendre de bonnes résolutions, c’est accepter un face-à-face avec soi-même. Cela nécessite un temps d’arrêt et de réflexion sur la conduite de sa vie ; c’est l’occasion d’établir avec soi non un procès mais un dialogue amical. Et surtout, c’est faire preuve de fraîcheur et d’enthousiasme : quel qu’ait pu être le passé, et les erreurs commises, tout reste possible si j’en prends la décision !

La nouvelle année est aussi l’occasion de prendre soin de nos capacités à l’enthousiasme, cette disposition d’esprit associant curiosité  et confiance envers l’avenir, élan joyeux vers l’action, comme ça, pour voir, sans réclamer ces certitudes (est-ce qu’au moins ça va marcher ?) qu’attendent les anxieux et les grincheux pour agir. 

Personnellement, j’ai longtemps eu du mal avec l’enthousiasme, spontané ou volontairement activé. Au mieux, je me sentais apaisé, heureux, confiant, serein, mais rarement enthousiaste, rarement dans cette excitation joyeuse - face à la vie, à chaque nouvelle journée, à chaque nouvelle année qui s’annonce - et que l’on retrouve souvent chez les enfants. Pire, je m’en suis longtemps méfié : il me semblait que l’enthousiasme était preuve de naïveté et source d’aveuglement et de déception. 

Aujourd’hui, je comprends que ce désir inquiet de ne me réjouir que face à des certitudes n’était pas si raisonnable. Et qu’il est précieux d’apprendre à cultiver l’enthousiasme. D’apprendre aussi à l’admirer chez les autres, au lieu de n’en voir que les limites : certes, l’enthousiasme n’est pas toujours raisonnable, mais qu’est-ce qui est toujours raisonnable ? Sûrement pas les contraires de l’enthousiasme, le négativisme et l’immobilisme.

Enfin, la nouvelle année est une occasion d’interroger son rapport à la fraîcheur du regard et l’ouverture de l’esprit. La tradition Zen y porte une attention toute particulière, et elle nomme cette attitude Shoshin : l’esprit du débutant. 

C’est une des bases de son enseignement : régulièrement vider notre esprit des certitudes et des habitudes, aborder chaque activité et  chaque instant comme si c’était la première fois. Ceci à la fois pour nous éloigner de la lassitude (« c’est toujours la même chose, toujours pareil ») comme de la présomption (« je sais d’avance ce que cela signifie et ce qui va se passer »), ces deux poisons de l’âme. 

Dans la pratique de la méditation, cet esprit du débutant est également précieux : à chaque séance, ne rien se dire, ne rien prévoir, ne rien attendre, mais juste s’ouvrir à ce qui est là, dans une présence réceptive, curieuse et confiante. Toutes les occasions sont bonnes pour faire vivre et revivre en nous l’esprit du débutant : chaque matinée, chaque commencement d’activité, chaque début d’année. L’esprit du débutant est précieux face à tout ce qui se répète, à tout ce qui revient. Car il est le rappel en nous de ce regard très enfantin et très sage : la vie n’est pas une tâche répétitive ! 

Les fêtes ne le sont pas davantage ! En portant sur elles un regard blasé et désabusé, nous insultons la vie même, et nous oublions l’essentiel : la chance d’être arrivés jusque là, la chance de pouvoir vivre ces moments, quelles que soient leurs imperfections.

Alors, de notre mieux, cultivons tout cela, grâce au passage de l’année nouvelle : n’ayons pas peur de nous engager pour de nouvelles résolutions, soyons enthousiastes pour l’année qui vient et tous les projets qui vont l’habiter, et faisons vivre en nous l’esprit du débutant, comme celui qui habite les enfants.


Illustration : l'esprit du débutant, c'est par exemple ne jamais manquer une occasion de regarder autour de soi avec curiosité, et d'y découvrir des drôles de choses, et d'associations !

PS : cet article a été publié dans la revue (disparue, hélas) Sens & Santé, en janvier 2018.




mardi 21 janvier 2020

Sous le pont Mirabeau






Juste avant Noël, j’ai ressenti une petite bouffée de colère. 

Un ami m’avait envoyé un mail où était écrit ceci : « Salut camarade, j’ai lu ce passage dans un bouquin de X et j’ai pensé que ça pouvait t’intéresser : "Règnent aujourd'hui sur le marché du livre ce qu'on appelle les "feel-good books", main dans la main avec leurs jumeaux maléfiques, les livres de développement personnel. Ces ouvrages agissent sur nous comme le fait un shot de sucre, activant puissamment le circuit neuronal de la récompense - sans prémunir pour autant de la chute, une fois l'éblouissement du confort passé."

Ça m’a bien agacé, ce discours, et j’ai donc répondu à mon ami : « Merci camarade. Je ne connais pas cette dame, ni son bouquin, mais ce passage me semble – en toute subjectivité – cuistre, con et gratuit. Quels sont ses arguments ? A-t-elle lu toutes les études montrant l’intérêt et les bénéfices de ces livres qu’elle critique ? Peut-elle imaginer un instant, du haut de sa prétention, qu’ils sont sans doute plus bienfaisants que les siens ? Certes il y a de la daube parmi les livres de psychologie et de développement personnel, mais autant que parmi les romans ou les essais en tout genre : faut-il pour autant jeter l’ensemble à la poubelle ? Amitiés et à bientôt. »

Je sais, c’est con et excessif, les propos tenus sous l’emprise de la colère, mais ça m’a fait du bien de me lâcher un peu. Bon, maintenant, passons aux choses sérieuses ! 

Les livres d’aide, ça marche. Si l’on ne s’en tient qu’aux ouvrages de psychologie et de développement personnel, les études sur ce qu’on appelle la « bibliothérapie » (la thérapie par les livres) montrent que leur lecture apporte un soutien et un soulagement réel, significatif et mesurable, dans de nombreuses souffrances, comme les états dépressifs ou anxieux, les troubles du sommeil, la timidité, etc. 

Rien de miraculeux, juste une aide parmi d’autres ; mais peu coûteuse, toujours disponible ; et qui sera encore plus nette chez les personnes suivies par ailleurs en psychothérapie.

D’ailleurs, d’autres recherches montrent aussi les bénéfices de la lecture en général, les romans par exemple, qui aident à cultiver son empathie et sa curiosité, qui permettent de voir le monde avec les yeux d’autrui. La poésie n’est pas en reste, qui nous aide, à sa manière indirecte, intime et fraternelle, à réfléchir sur ce qu’est une vie humaine, avec ses joies et ses peines...

Quand Apollinaire, dans Le Pont Mirabeau, nous parle de la joie et de la peine, qui s’entremêlent à chaque instant de notre vie, il ne nous donne pas de conseils, mais nous permet d’éprouver des sentiments de proximité, de fraternité, d’humanité commune et partagée. Du réconfort face à nos souffrances. C’est l’orientation de la psychologie positive contemporaine, qui n’en est plus au stade de la méthode Coué : nous avons besoin du bonheur non pas pour nous masquer le malheur, mais pour nous donner la force de l’affronter, de le traverser, de nous en remettre...

C’est pour cela qu’un livre ne nous fait pas du bien seulement parce qu’il nous réconforte, nous conseille ou nous encourage. Des auteurs sombres peuvent aussi nous éclairer ! 

Comme Cioran, dont les titres des ouvrages en disent long sur sa vision du monde : De l’inconvénient d’être néSyllogismes de l’amertume, et autres Pensées étranglées. Ses livres nous aident, pourtant, parce qu’ils montrent jusqu’à quelle forme de pire peut nous conduire le nihilisme et le goût du désespoir. Parce qu’ils nous débarrassent de nos illusions et de nos fausses espérances. Parce qu’ils nous ramènent au monde tel que nous devons l’habiter : à la fois imparfait et merveilleux, dur et tendre, etc. 

Les écrits de Cioran, et des autres auteurs mélanographes, comme Houellebecq, n’annulent pas la nécessité et la possibilité du bonheur, ils rappellent simplement que le seul bonheur qui vaille est celui qui admet l’existence et la possibilité du malheur, du tragique.

Et nous avons sans doute besoin de ces deux familles de livres, ceux qui nous désolent et ceux qui nous consolent, pour construire une vision personnelle et réaliste de l’existence et des efforts à y conduire.

Mais pour ma part, je me sens plus à l’aise du côté de ceux qui encouragent l’espoir, comme le poète Christian Bobin, qui écrit dans La Lumière du monde « J’ai toujours considéré qu’un écrivain avait plutôt des devoirs que des droits, et un de ces devoirs est d’aider à vivre. Si j’ai mis de la lumière dans mes livres, c’est aussi pour ne pas assombrir l’autre, par courtoisie envers celui qui me lit. Il m’a toujours semblé qu’il existait assez d’écrivains qui se font une spécialité d’assombrir et de dénigrer la vie. »

Et vous, quel est le dernier livre qui a changé quelque chose en vous, et vous a fait grandir ?


Illustration : Le Pont Mirabeau, à Paris, tel que pouvait le voir Guillaume Apollinaire.

PS : ce texte reprend ma chronique du mardi 7 janvier 2020 sur France Inter, dans l'émission d'Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.




mercredi 8 janvier 2020

Voeux 2020



















Je vous souhaite une belle année 2020, pleine de joies et de bonheurs partagés, pleine d'énergie pour faire avancer tranquillement les projets qui vous tiennent à coeur, pleine de confiance, pleine d'échanges.

Merci pour tous les actes généreux et bienveillants que vous avez accomplis en 2019 et que vous accomplirez en 2020 pour que les choses se passent un peu mieux ici-bas pour nous toutes et nous tous.

Et merci aussi pour votre fidélité à ces pages.

Prenez soin de vous et de celles et ceux que vous aimez. Et des autres, aussi, chaque fois que possible  !


Illustration : un sapin de Noël, tout nu sur la plage de Saint-Jean-de-Luz (par Frédéric Richet).