vendredi 22 février 2019

Vieillir ou mourir ?



Sincèrement et en ce qui me concerne, je préfèrerais plutôt ne pas vieillir…

Mais, comme tous les humains, je n’ai pas le choix. Alors je me console. D’abord en me disant que finalement, vieillir reste encore le meilleur moyen qu’on ait trouvé à ce jour pour ne pas mourir. Ensuite, en lisant les études scientifiques sur le vieillissement.

Elles sont encourageantes, ces études ! Elles nous montrent qu’on n’est bien sûr pas obligé d’être heureux de vieillir, mais qu’il est possible, et même fréquent, de vieillir heureux. Ainsi, il semble que les aptitudes les plus grandes au bonheur se situent pour la plupart des occidentaux dans la fourchette 50 – 70 ans, voire au-delà. Au fond, c’est à la soixantaine - on est tout de même dans la vieillesse - que la plupart des gens se sentent les plus heureux.

Comment expliquer cela ? D’abord parce que nos sociétés nous permettent de mieux vieillir : par rapport à nos ancêtres, à 60 ans, nous sommes en bien meilleure santé, nous savons que nous toucherons une retraite nous permettant de ne pas dépendre de nos enfants, la société ne nous oblige pas à nous vêtir de noir et à vivre au ralenti. Notre regard sur le vieillissement a favorablement changé.

De fait, les personnes qui ont une vision positive du vieillissement (car il permet, en général, d’avoir plus de temps pour soi et ses proches, plus de recul sur la vie, plus d’expérience…) eh bien ces personnes vieillissent mieux. 

Mais tout de même, revenons à cette histoire de pic de bonheur vers 60-70 ans : bizarre, tout de même, alors que notre corps flanche, que certains de nos proches et de nos contemporains commencent à mourir, bizarre que notre cerveau soit heureux, malgré tout ! 

Pas si bizarre en fait : justement, c’est bien parce que la fin approche, parce qu’on sait qu’il nous en reste moins devant que derrière, que pour beaucoup d’entre nous, le calcul est vite fait : le bonheur c’est maintenant ! Avant, on avait le temps de se dire : «  je profiterai de la vie quand… quand j’aurai remboursé le crédit de la maison, quand j’aurai fini d’éduquer les enfants, quand je serai à la retraite, quand, quand, quand, etc. » 

Mais passé cinquante ans, les « je serai heureux quand » ça ne marche plus ! On a compris que si on n’est pas heureux maintenant, on ne le sera jamais. On a compris que le bonheur c’est au présent pas au futur, pour aujourd’hui pas pour demain. On a compris qu’il vaut mieux savourer le présent, plutôt que ressasser le passé ou s’angoisser du futur.

Et comme on est plus expérimenté, plus intelligent émotionnellement, comme on sait choisir entre les bons et les mauvais combats, on sait mieux vivre, tout simplement.

Vieillir n’est pas une chance, mais vivre oui. Alors, face au déclin du corps, gardons l’esprit en joie. Car le danger est là, aussi, dans notre esprit, comme le notait Montaigne en parlant de la vieillesse : « Elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage… »

Et vous, prêts à vieillir ? 

Illustration : L'art de vieillir joyeux, saisi sur le vif par l'ami Matthieu

PS : ce texte reprend ma chronique du 18 décembre 2018, dans l'émission d'Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.


vendredi 15 février 2019

Petit avec de grandes oreilles



Trop grand, trop petit, trop ceci, trop cela… ; mais aussi le nez, les oreilles, les seins, les muscles, la peau, les cheveux, les poils, les dents… ; sans oublier l’intelligence, la culture, l’humour, la beauté, la popularité… Les raisons de complexer ne manquent pas !

Un complexe, c’est la focalisation de notre esprit sur un défaut ; que ce défaut soit réel ou supposé, ça n’a aucune importance. Ce qui est important, c’est que cette focalisation est suivie d’une amplification de ses conséquences : on attribue au défaut la responsabilité de nombre de nos problèmes existentiels, de nos échecs, de nos difficultés. Si on ne trouve pas l’amour, si on n’a pas assez d’amis, si on végète dans son travail, c’est à cause de ce satané défaut. Être petit avec de grandes oreilles, par exemple…

Pourtant, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir qu’on peut être heureux, même si on est petit avec de grandes oreilles. Et qu’il y a aussi de grands avec de petites oreilles qui sont capables, malgré leur chance inouïe, d’être très malheureux !

Car, le plus souvent, le problème ce n’est pas le défaut mais notre réaction au défaut : on se persuade que tout le monde le voit, le scrute et nous juge ; mal, évidemment.

Que faire ? Défocaliser : se rappeler qu’une bonne estime de soi, c’est comme une bonne alimentation, elle doit être nourrie de sources variées. Si défaut il y a, il ne doit pas nous faire oublier toutes nos autres qualités, sur lesquelles nous devons ouvrir les yeux. Défocaliser, c’est aussi observer les autres personnes : sont-elles toutes parfaites, douées, brillantes et belles ? N’ont-elles aucun défaut, vraiment ? Bien sûr que non ! Et pourtant, elles vivent !

Défocaliser donc, de désenfermer de soi-même. Et puis, agir comme si le défaut n’existait pas. Et observer le résultat.

C’est comme ça que marche la chirurgie esthétique, lorsqu’elle marche : quand on en vient à se faire opérer d’un défaut physique, et qu’on se sent mieux après, c’est parce qu’on cesse du coup d’être obsédé et focalisé, et que dans les échanges sociaux, on n’est plus tourné vers soi et ses défauts mais vers les autres, on n’est plus dans l’observation mais dans l’interaction.

Mais on peut aussi faire l’économie de la chirurgie en suivant une thérapie comportementale, qui nous apprendra, au travers d’exercices concrets, à agir malgré le défaut, malgré le sentiment de gêne, malgré l’impression de honte. Et à observer que notre défaut 1) la plupart des gens ne le remarquent pas, 2) la plupart de ceux qui le remarquent s’en fichent et ne nous jugent pas inférieurs pour autant.

Donc : défocaliser, socialiser, en parler à ses proches (qui vous parleront aussi de leurs complexes et de leur manière de les tenir à distance) et surtout, surtout, ne pas fréquenter les réseaux sociaux ! Parce que ce sont des usines à complexes : tout le monde passe son temps à y balancer des images parfaites des moments où on a bonne mine, dans de beaux endroits, entouré par plein de gens qui nous aiment. Et comme le complexe se nourrit de la comparaison avec autrui, de l’interrogation « je suis mieux ou moins bien ? », vous imaginez la catastrophe. Ce n’est pas sur les réseaux sociaux, nids à mensonges, qu’il faut aller chercher la vérité vraie de notre popularité…

« Moins je pense à moi et mieux ça va » me disait un jour une de mes patientes. Il est là le secret : ne plus se soucier de l’effet que l’on fait. Et s’occuper de vivre, tout simplement.

Et au fait, et vous, encore quelques petits complexes, ou vous leur avez définitivement tordu le cou ?

Illustration : On arrête d'urgence de complexer ! Parce que la vie est compliquée, inutile d'en rajouter ; et aussi parce qu'elle est belle, mieux vaut en profiter.(photo prise dans une salle des machines au Pic du Midi)

PS : ce texte reprend ma chronique du 9 octobre 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.


vendredi 8 février 2019

Cher Journal


Une devinette : je ne coûte quasiment rien, je suis très écologique, accessible à tout le monde, les études scientifiques montrent que je fais un bien fou à l’âme et au corps, et pourtant et pourtant : de moins en moins d’humains s’intéressent à moi, et encore moins me fréquentent. Qui suis-je ? 

Le journal intime ! 

Oui, je sais, le journal intime c’est ringard, c’est daté, c’est fleur bleue, c’est plein de clichés, à l’opposé de la modernité des écrans imbéciles, bleutés et branchés. Je m’en fiche !

Tenir un journal, c’est peut-être une activité vieillotte et à contre-courant ; mais après tout, marcher ou jardiner aussi, c’est vieillot et à contre-courant. Or, nous avons aujourd’hui quelques bonnes raisons de nous méfier de tout ce qui est moderne et dans le courant, qui souvent n’est là que pour manipuler nos cerveaux et nos cartes bleues, pas pour nous aider à réfléchir et devenir de meilleurs humains.

Le journal intime, si ! Il nous aide à comprendre ce que nous vivons, à prendre du recul, à accueillir nos émotions, à clarifier nos passions. En ce sens, il est supérieur à la seule réflexion, la simple introspection, comme l’écritMontaigne dans ses Essais : « Ceux qui s’analysent en pensée seulement, et oralement, une heure en passant, ne s’examinent pas aussi essentiellement et ne se pénètrent pas comme celui qui a fait de cela son étude, son ouvrage et son métier, qui s’engage à tenir un registre permanent, avec toute sa foi, toute sa force… » 

Et il n’y a pas que Montaigne : la plupart des grands auteurs ont tenu un journal, qui est souvent, à mon avis de psy, la partie la plus passionnante de leur œuvre, en tout cas la plus touchante, la plus proche de cette fragilité qui nous concerne tous, nous les humains… 

Bien sûr, lorsqu’il s’agit d’écrivains, le journal a une valeur littéraire unique, mais il est aussi l’occasion de découvrir leur humanité, et de réfléchir sur la nôtre. Dans un journal, nous ne prenons pas la pose, nous ne mentons pas, comme l’écrit Rousseau, en incipit de ses célèbres Confessions : « Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l'ai été; bon, généreux, sublime, quand je l'ai été… » 

Et c’est à ces conditions que l’écriture de soi, l’écriture intime, peut avoir un impact considérable sur nous. Sur l’intelligence de soi, l’intelligence émotionnelle, mais aussi - désolé de redescendre sur terre - sur notre santé. 

Voilà longtemps qu’à la suite d’un chercheur précurseur, James Pennebaker, on a montré qu’écrire sincèrement et précisément ses expériences existentielles, notamment douloureuses, nous faisait un bien fou, améliorait notre équilibre émotionnel, et de ce fait, notre santé physique. 

Il y a des règles simples pour cela : d’abord, ne pas chercher à construire d’emblée un récit cohérent, mais coucher sur le papier ses ressentis émotionnels, le désordre des pensées, des émotions, des événements, des ruminations… Sans souci de clarté ou de beauté du style. 

Ensuite, ne pas chercher à résoudre, à trouver des explications ou des solutions, des certitudes, mais en rester aux faits, aux ressentis, aux doutes, aux craintes, aux hypothèses, aux espérances. Ne pas avoir peur d’écrire au fil de l’eau, se souvenir de ce conseil de Gide, dans son Journaljustement : « J’attends trop souvent que la phrase ait achevé de se former en moi pour l’écrire. » N’attendez pas que tout soit clair, écrivez, vous verrez ensuite. 

Enfin, se montrer aussi régulier que possible : dans les études de Pennebaker, la consigne était d’écrire chaque jour pendant au moins 15 jours, et à chaque fois 15 minutes, sans s’arrêter pour se relire.

Et puis, très important aussi : ne faites pas comme le champion du monde toutes catégories, le suisse Henri-Frédéric Amiel, qui rédigea au XIXème siècle un journal intime de plus de 17.000 pages ! Parfois passionnant, parfois barbant, comme tous les journaux. Mais toujours émouvant. Pourtant sur la fin, Amiel était perplexe, notant ainsi : « J’ai observé ma vie, au lieu de la vivre… » 

L’observation et l’écriture de soi comme un détour régulier, pas comme un séjour permanent. Écrire, certes, mais ne pas oublier de vivre !

Et au fait, et vous, vous avez déjà essayé de tenir un journal ? 

Illustration : le journal intime pour aller au-delà (et en-dessous) des apparences. illustration de Muzo.

PS : ce texte reprend ma chronique du 16 octobre 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.

lundi 28 janvier 2019

Pied aux fesses


C’est un dimanche après-midi de printemps, ou de début d’été, par grand soleil, sur un lieu de promenade fréquenté. Je ne sais pas pourquoi je suis là, je trouve qu’il y a trop de monde et trop de bruits dans ce genre d’endroit, à ce genre de moment. Mais puisque j’y  suis, je regarde mes frères et sœurs humains, qui déambulent, discutent et interagissent.

Je suis en train de rattraper un grand groupe, qui marche presque au même rythme que moi. Je ralentis pour observer et comprendre. Il y a une douzaine de personnes, des parents et des enfants, sans doute deux familles en vacances ensemble. Tout le monde est habillé en style prolétaire, sans les codes bon chic bon genre, ni vestimentaires ni comportementaux.

Un homme d’environ 40 ans, donne régulièrement des coups de pied aux fesses d’une adolescente. Il s’agit sans doute d’un père, et d’une de ses filles. Rien de dramatique : malgré les coups de pieds, elle rigole, lui tourne autour, revient ; il lui botte à nouveau les fesses. Tout le monde s’en amuse, l’ambiance est bon enfant.

Je me sens mal à l’aise. Ce qui se passe n’est pas méchant en apparence, ce n’est pas un conflit, c’est plutôt comme un jeu. Pourtant, j’ai le sentiment d’assister à quelque chose d’humiliant pour la fillette, même si personne ne semble en prendre conscience.

Quel message est en train de se graver dans son esprit ? Que ce n’est pas grave de se faire botter les fesses, de se faire frapper, du moment qu’on rigole ensemble ? Est-ce si anodin ? Je me demande si ce genre de séquence (il doit y en avoir d’autres, à d’autres moments, sur d’autres registres) ne risque pas de la conduire à développer une tolérance anormale aux humiliations, aux petites violences. Et à les accepter lorsqu’elles viendront d’autres personnes que son père : de ses petits copains, de son futur conjoint, de son futur patron.

J’ai envie de leur dire d’arrêter. Mais ils rient à un nouveau coup de pied aux fesses, et elle rit aussi. « Fous-leur la paix, ce sont leurs codes, ils vont te regarder comme un casse-pied, un intello pisse-vinaigre et donneur de leçons. » Voilà ce que je me dis, sans doute par lâcheté, ou par paresse. Mais du coup, je ne veux plus regarder, j’ai l’impression que continuer d’observer, ce serait cautionner. J’accélère, pour les dépasser et m’éloigner. 

Pas fier de moi, avec l’impression de ne pas avoir fait ce que j’aurais du faire. Avec une culpabilité que je ne repousse pas ; je la laisse au contraire me faire un peu de mal. En espérant que sa cicatrice me poussera à intervenir la prochaine fois que je serai témoin d’un truc comme ça : un truc pas révoltant ni scandaleux ; mais source de malaise. 

Parce que, maintenant que je suis loin, j’en suis sûr, il y a forcément une blessure et des larmes, tout au fond du cœur de la fillette…

Illustration : des enfants sur un banc, par Gérard Castello-Lopes.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en octobre 2018.

lundi 14 janvier 2019

Ambition = pollution ?



Il y a comme ça des personnes qui nous apparaissent sympathiques, au premier abord, et d’autres qui font se lever en nous un peu d’antipathie. Tout ça n’est pas gravé dans le marbre, et peut changer par la suite ; c’est même bien, de changer d’avis par rapport à une antipathie initiale ; mais l’antipathie intuitive, ça existe. Et c’est un peu pareil pour les mots.

C’est très subjectif, bien sûr. Dans mon cas, par exemple, il y a des mots qui me ravissent, comme fraternité, bienveillance, partage…, et d’autres qui me hérissent, comme performance, challenge, croissance... Et ambition. À mes yeux, ce sont des mots pollués, trop souvent prononcés dans des contextes de compétition, par des personnes prêtes à marcher sur la tête des autres. Des mots qui traînent derrière eux des zones d’ombre. C’est plus fort que moi, mais dès que mes oreilles entendent le mot « ambition », mon cerveau y accroche d’autres mots, comme arrivisme, cynisme, égoïsme… ou obsession, agression, aliénation… 

C’est sans doute injuste, et je sais bien qu’il s’agit de jugements de valeur, sur un concept au départ neutre. L’ambition se définit simplement comme le désir puissant de réussir. Mais l’ambition n’est pas une rêverie, elle est une mise en énergie et en action de ce désir. L’ambition, c’est comme rouler trop vite en voiture, c’est comme appuyer trop fort sur l’accélérateur du désir de réussite : on augmente les risques de dérapages et d’accidents, au lieu de regarder un peu le paysage et de savourer la vie, tranquille

Montesquieu écrivait dans ses Cahiers : « Un homme n’est pas malheureux parce qu’il a de l’ambition, mais parce qu’il en est dévoré. » Et comme eux, nous avons tous observé des humains dévorés par leur propre ambition, et semant de ce fait désordres, souffrances et conflits tout autour d’eux.

C’est dommage, car il est normal d’avoir des projets, et de souhaiter les voir aboutir. Mais il y a sans doute des conditions pour éviter que l’ambition ne conduise à l’aliénation et à l’agression. La première de ces conditions, c’est ne pas sacrifier sa vie à son ambition, et de préserver de nombreux moments paisibles et sans enjeu, des moments où il n’y a aucun objectif à atteindre et rien à réussir. La seconde condition, c’est de choisir un objet d’ambition qui ne soit pas empoisonné dès le départ : ainsi les ambitions de réussite, de richesse ou de notoriété sont déjà suspectes et toxiques en elles-mêmes, pas besoin de vous faire un dessin.

Finalement, la première ambition que nous devrions avoir, c’est de nous défaire de ces ambitions-là ! Pour nous tourner vers des ambitions plus intimes de progrès personnels : exceller dans son métier, ses loisirs ou son humanité.

Et revenir finalement, à la formule du philosophe Spinoza, qui représente selon moi la plus belle ambition pour une vie humaine : « Bien faire et se tenir en joie ». Rien de mieux à mes yeux.

Et vous, quelles sont les ambitions qui habitent votre vie ? Ou qui la dévorent ?


Illustration : Napoléon sur son trône, par Ingres

PS : ce texte reprend ma chronique du 8 janvier 2019, dans l'émission d'Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.



vendredi 11 janvier 2019

Mood swing



Un matin où je n’ai pas le moral. Tristounet. J’ai des raisons, bien sûr, des soucis réels. Mais qu’est-ce ça va changer de me traîner toute la journée avec ce cafard ? 

Je pressens qu’il va s’installer durablement si je ne fais rien. Mon cerveau est très bon pour ça, la rumination, le ressassement de pensées tristes ; si je lui lâche la bride, il va y aller à fond, surtout qu’en ce moment, il a du carburant : de vrais soucis, pas une humeur triste tombée du ciel alors que tout va bien. Mais une fois que ça aura démarré, je connais le truc, à la fois en tant qu’humain et en tant que thérapeute : ça va durer.

Alors je décide de me rebiffer ! Oui, j’ai des soucis. Non, je ne veux pas les remâcher toute la journée. Je vais au moins essayer : lorsque nos inquiétudes ou nos déprimes ne sont pas trop intenses, on peut éviter de s’y laisser glisser, par de petits efforts à notre portée…

Programme simple : d’abord sourire, doucement, en me disant qu’à côté des soucis, il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura plein de belles petites choses dans ma vie. 

Me bouger, par exemple : je me lève, je mets un disque de jazz plein d’énergie joyeuse, je chantonne à voix haute, j’esquisse un ou deux pas de danse, et je range un peu mon bureau. Je décide qu’aujourd’hui, je grimperai tous les escaliers en sautillant et non en me traînant. Puis je me dis que je ferai bien de sortir prendre l’air, en savourant le fait d’être en vie, même avec mes problèmes. C’est mieux que d’être mort et de ne plus jamais avoir de soucis, non ?

Eh bien ça marche ! Ce matin-là, en tout cas, ça marche. Oh, attention ! Ces petits efforts ne me mettent pas dans une joie profonde, ne m’aspirent pas vers une félicité éthérée. Mais ça va mieux, je sens que ça va un peu mieux.

J’en profite pour m’offrir un quart d’heure de méditation en pleine conscience. Ne rien faire, ressentir, observer ce qui est là, sans attentes. Dans la plainte et le cafard, il y a des attentes : « si seulement je pouvais ne pas avoir ces problèmes », ou « si seulement je pouvais avoir des solutions ». Puis aussitôt après, on désintègre la possibilité des solutions : « mais non, il n’y a pas de solutions, il n’y en aura jamais ! ».

Là, je vois passer ces pensées, et je les laisse filer, et s’épuiser, faute de carburant. Leur carburant, c’est ma participation. Je décide de leur permettre d’être là, mais de ne plus participer, ni pour les soutenir (« oui, c’est affreux ce qui m’arrive ») ni pour les contester (« il faut absolument que je m’en sorte »). Qu’elles continuent leur cirque sans moi ! Pour le moment, je fais un truc vital, plus important : je sens la vie en moi et le monde autour de moi.

Et pour l’instant, ça suffit à mon bonheur. Un petit bonheur limité, cabossé, un peu inquiet. Mais infiniment plus agréable à éprouver que le cafard épais du début de journée…

Illustration : "Une baleine qui rit." Petit cadavre exquis réalisé avec une de mes filles, il y a longtemps, lors d'un voyage en auto ennuyant, sur la route des vacances. Le retrouver perdu dans mes papiers m'a rendu heureux.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en avril 2018.


mercredi 9 janvier 2019

Plaidoyer pour le bonheur




« Tyrannie du bonheur » ? Allez, faudrait peut-être pas charrier, comme on dit, et utiliser les mots à bon escient. Ce qui se passe avec le bonheur ne relève pas de la tyrannie, mais plutôt de la mode et de la récupération.

Car il y a effectivement une mode du bonheur, une inflation de livres, d’articles, de préceptes éducatifs ou managériaux, etc. Ce n’est pas nouveau, et d’ailleurs le grand siècle de la production littéraire sur le bonheur n’est pas le nôtre mais le XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Tout ce que l’Europe comptait alors de grands esprits se mit à rédiger des traités sur le bonheur, et à en faciliter la démocratisation, puisqu’il était auparavant réservé aux élites. Les Révolutions américaine et française souhaitaient explicitement non pas rendre leurs citoyens heureux, mais les aider à se rendre heureux : le droit à la recherche du bonheur y figurait comme un des 3 droits fondamentaux, à côté du droit à la vie et à la liberté.

Il y a aussi, c’est vrai, une récupération marchande du bonheur, car il fait vendre : ainsi, la publicité tente insidieusement de nous convaincre que nous nous rendrons plus heureux si nous achetons tout un tas de choses : des objets, des meubles, des voitures, des vacances à tel ou tel endroit, etc.

Mais je vois beaucoup de phénomènes sociaux bien plus dangereux qu’une prétendue « tyrannie du bonheur » : par exemple, la manipulation de nos données personnelles par le Big Data. Là, nos prophètes de malheur vont voir ce que peut être une tyrannie, une vraie, si nous ne nous mobilisons pas pour faire face…

Le bonheur, c’est un besoin humain fondamental, comme l’air et l’eau. C’est Paul Claudel qui écrivait : « Le bonheur n’est pas le but mais le moyen de la vie ». Nous ne vivons pas, ou pas seulement pour être heureux, mais parce que nous pouvons l’être régulièrement. C’est le bonheur qui nous donne la force et l’énergie d’affronter les adversités et les souffrances propres à toute vie humaine. C’est lui qui nous offre cette joie de vivre, qui nous habite parfois, sans raison claire…

Parfois, hélas, ça ne marche pas : malgré nos efforts, nous n’arrivons pas à nous réjouir de ce que la vie nous offre, nous restons englués dans la morosité, la tristesse, la mauvaise humeur, qu’il y ait ou non de bonnes raisons à cela. Car le bonheur ne se décide pas, ne se convoque pas : il se facilite. C’est ce qu’on appelle un état émergent, comme le sommeil. 

On ne décide pas de s’endormir, on facilite la venue du sommeil, en s’allongeant dans le noir, au calme, sans s’être excité auparavant avec des écrans. 

Le bonheur, c’est pareil, on ne le siffle pas comme un chien, mais on vit de manière à lui permettre de naître en nous : en étant présent aux bonnes choses simples du quotidien, en entretenant des relations affectueuses et respectueuses avec les autres humains, en restant en contact avec la nature, etc.

Et puis, en comprenant que le bonheur est une richesse, plus importante que l’argent, la beauté, la célébrité. Et que comme toutes les richesses elle nous impose des règles : discrétion et redistribution. Quand on a beaucoup d’argent, on ne l’affiche pas et on ne le garde pas que pour soi. C’est pareil quand on a beaucoup de bonheur : on reste discret, mais on en redonne le plus possible tout autour de nous. 

Illustration : le génial Mix & Remix, hélas décédé en 2016, avait tout compris...

PS : ce texte reprend ma chronique du 11 septembre 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.


mercredi 19 décembre 2018

Le Père Noël est mort



Ça se passe dans la maison de mes parents, un peu avant Noël. 

Voilà plusieurs années que mon père est mort. Rien n’a changé, comme souvent chez les personnes âgées : mêmes meubles, mêmes objets, mêmes odeurs, tout est toujours là, comme si le temps n’avait pas passé. Lors de mes visites, j’aime farfouiller dans cet endroit qui fut celui d’une partie de mon enfance, explorer le désordre, ranger un peu. Je parcours les rayons des grandes bibliothèques qui encadrent les couloirs. 

Mon père n’avait pas pu faire d’études : issu d’une famille pauvre, il était devenu très vite mousse dans la marine. Il respectait au plus haut point les livres, mais il n’en lisait pas ; je n’ai aucun souvenir de lui penché sur un quelconque bouquin. Il était par contre persuadé que c’est par les livres et les études que ses enfants échapperaient à la condition sociale qui avait été la sienne. Alors il remplissait la maison de livres, et nous, ses fils, nous les lisions, inlassablement. 

Il n’avait jamais eu non plus de jouets dans sa propre enfance, et il en achetait beaucoup, pour mes trois filles. Il les cachait dans des petits recoins de la maison, pour pouvoir leur offrir lors de leurs visites. Et là, en rangeant le placard bas d’une bibliothèque, je tombe sur un de ces gisements de jouets, dissimulés derrière des bouquins. 

Bouffée de passé instantanée. J’imagine la scène, je vois le visage de mon père, le sourire au lèvres, dans ses vieilles fringues improbables, cachant les jouets à cet endroit, heureux par avance du moment où il va les offrir, ou les faire découvrir à ses petites-filles : « plus haut, plus bas ; non, pas ici ; ah, là, là ça brûle… » Il est mort très vite, en quelques semaines, d’un cancer généralisé, et n’a jamais eu le temps de les offrir, ces petits cadeaux. Ils sont restés là, endormis, à attendre qu’on les découvre. 

Je suis à la fois triste et heureux de cette irruption à mon esprit de son visage et de sa présence, au moins pour quelques instants. C’est sans doute ainsi que nous devons repenser à nos morts : en les revoyant vivants et heureux. 

J’ai les jouets dans les mains, je les observe attentivement, ils me semblent dégager une drôle d’énergie, celle de l’amour dont ils sont encore chargés. Jamais je n’avais pris conscience à ce point que, finalement, tous les cadeaux que l’on reçoit dans une vie sont des messages d’attention, d’affection et d’amour. 

C’est Noël dans quelques jours, et je ne sais pas si je vais avoir des cadeaux (aurais-je été assez sage ?). Mais si c’est le cas, je sais qu’ils vont me mettre dans un sacré drôle d’état. C’est étrange qu’il n’y ait pas de mots précis pour décrire cette émotion si forte et si importante qui consiste à se sentir aimé… 

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en décembre 2017.







lundi 26 novembre 2018

La violence du monde


Il y a 20 ans, alors que nos 3 filles étaient encore petites, et s’apprêtaient à entrer en maternelle et donc à se trouver en contact avec de nombreux adultes inconnus, nous avions eu de grandes discussions avec mon épouse sur le fait de savoir si nous devions ou non les mettre en garde contre les actes de pédophilie.

De mon côté, et bien que psychiatre parfaitement au courant, je n’étais pas tout à fait sûr qu’il faille le faire, et le faire si tôt. Je redoutais un peu de leur transmettre une vision du monde angoissante, de transformer chaque rencontre avec un nouvel adulte en source d’inquiétude. Je craignais de porter trop tôt une première atteinte à la légèreté de leur enfance. 

Peut-être mon attitude s’expliquait-elle par le fait que je n’avais jamais été confronté moi-même à ce type de problèmes : j’étais un petit garçon prudent, voire méfiant envers les adultes, gardant soigneusement mes distances. Mais je crois surtout que j’étais un papa poule, désireux de leur éviter toute souffrance inutile, et de les protéger d’une prise de conscience précoce de toute la violence du monde

J’avais tort : nous ne pouvons pas laisser nos enfants vivre et grandir sous cloche. De même qu’il ne faut pas à tout prix leur cacher l’existence de la mort ni de la souffrance, il ne faut pas non plus leur masquer l’existence de la violence, physique ou sexuelle. Simplement, nous avons à adapter notre discours à leurs capacités de compréhension et d’affrontement.

Mais même une fois la décision prise, j’aurais pu hésiter longtemps avant de trouver le meilleur moment pour leur en parler. C’est mon épouse qui s’en est chargée sans plus attendre : plusieurs de ses copines d’enfance avaient subi des attouchements ou agressions sexuelles, et elle souhaitait que nos filles soient informées suffisamment tôt.

Elle a fait ça très bien, tranquillement. En leur expliquant que la plupart des adultes qu’elles rencontreraient seraient dignes de confiance, mais pas tous. Que certains étaient malades dans leur tête et pouvaient leur demander ou leur faire des choses que les adultes n’ont pas à faire avec des enfants : vouloir les voir tout nus, les caresser. Que si des adultes faisaient ça, ce n’était pas du tout, du tout normal. 

Elle leur rappelait souvent qu’elles avaient le droit de dire non, surtout si elles sentaient au fond d’elles-mêmes quelque chose de bizarre et d’inconfortable. Et surtout, surtout, que c’était très important d’en parler tout de suite : aux parents, à la famille, à la maîtresse. Que si un adulte leur disait : « surtout tu n’en parles pas », c’était déjà un truc bizarre et pas normal.

Sincèrement, je crois que ça leur a un peu fichu la trouille, au début. Du coup, elles en ont fait à un moment un sujet de jeux, quand elles prenaient leur bain ensemble par exemple, en se criant mutuellement : « Tu ne me touches pas, vieux satyre ! ». Mais le message est passé, et ce qui en est resté, c’était sans doute de la prudence et de la vigilance, plus que l’angoisse. Et surtout, la connaissance que ce danger existait.

De mon côté, je continuais de penser que c’était une bonne chose de leur en avoir parlé, mais qu’on aurait tout aussi bien pu s’en passer, car leur environnement était tout de même très protégé. Jusqu’au jour où, quelques années plus tard, un employé de l’école qu’elles fréquentaient a été arrêté pour attouchements sexuels sur des petits garçons. La foudre n’était pas passée loin. Et ma femme avait eu raison, elle s’était montrée plus moderne que moi, vieux crouton d’une époque où la pédophilie existait bel et bien, mais dans le plus grand secret.

Depuis, les choses ont continué de bouger dans le bon sens. On sait aujourd’hui qu’il faut informer, expliquer, éduquer, pour éviter des enfances et des vies fracassées. Ce n’est pas gai, mais c’est ce qu’on peut appeler un progrès…

Et vous, quand vous étiez enfant, on vous en avait parlé de ces histoires de pédophilie ?

Illustration : ce que devraient être toutes les enfances... (Fillette dans un champ de fleurs, par Ludwig Knaus)

PS : ce texte reprend ma chronique du 20 novembre 2018, dans l'émission d'Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.



mercredi 14 novembre 2018

Nostalgie et progrès



Comme pas mal d'entre vous peut-être je suis un baby-boomer :  je fais partie de cette génération d’enfants nés dans les années 50 et 60, qui ont grandi dans une société qui croyait au progrès, qui avait foi en l’avenir, et qui était sûre que demain serait mieux qu’hier.

Quand je raconte mon enfance et ma jeunesse à mes 3 filles, elles sont fascinées et me disent qu’elles auraient aimé vivre à cette époque de légèreté, dans laquelle on laissait les enfants aller jouer seuls dans la rue, dans laquelle les étudiants qui cherchaient un petit boulot ou un appartement à louer le matin en avaient trouvé un le soir venu, cette époque d’avant le SIDA et le terrorisme, cette époque où le réchauffement climatique n’existait pas, au moins dans nos esprits. Et je m’aperçois que, sans l’avoir vécu elles-mêmes, mes filles sont un peu nostalgiques de mon propre passé. Mince alors…

Je les ai rendues nostalgiques de ma jeunesse à moi : est-ce que je n’aurai pas un peu embelli mon passé, par hasard ? Est-ce que je n’aurai pas un peu confondu ma subjectivité avec la réalité ? Évidemment ! comme la plupart des gens ! 

Car je n’ai pas eu tendance à parler spontanément à mes filles des guerres qui duraient encore dans mon enfance (guerres d’Indochine ou d’Algérie, à laquelle mon père avait du participer) ; je ne leur ai pas parlé des copains d’école ou de lycée qui avaient eu la polio et étaient handicapés à vie ; je ne leur ai pas parlé de la violence domestique, à cette époque où les hommes battaient leur femme, où les parents battaient leurs enfants, où tout le monde battait les animaux, sans que personne ne trouve ça scandaleux… Comme l’écrit Steven Pinker dans son livre : « rien n’explique mieux le bon vieux temps qu’une mauvaise mémoire » !

Pour tout un tas de raisons, la plupart des humains ont tendance à embellir leur passé. C’est normal : se dire que l’existence était plus douce autrefois aide à supporter le vieillissement : au moins, on aura eu une belle vie ! Imaginez si c’était l’inverse : se dire qu’on a eu un passé pénible et que les choses s’améliorent seulement maintenant, alors qu’on est vieux et qu’on va mourir un de ces jours ! 

Mais non : avoir vécu est déjà une chance. Et pouvoir vieillir en est une autre. Comme le disait je ne sais plus qui : « Vieillir, c’est tout de même le meilleur truc qu’on ait trouvé pour ne pas mourir jeune ! » La vie pouvait être belle autrefois, et ça fait du bien de s’en souvenir. Ça c’est pour le subjectif de notre perception, le côté littéraire et psychologique de la nostalgie. 

Mais pour le côté mathématique et historique, aucune raison d’être nostalgique. Les chiffres sont là et ils sont clairs : le monde progresse dans tous les domaines : moins de violence, plus d’éducation, plus de santé, plus de démocratie, plus d’empathie, plus de fraternité… 

Ces progrès sont parfois irréguliers, incomplets, discontinus, mal répartis selon les moments ou les régions du globe. Pour autant, ils sont réels, chiffrés, objectivables. 

Mais le dire, ce n’est pas dire que tout est parfait, partout, et qu’on peut s’arrêter et se reposer sur nos lauriers. Car échapper à la distorsion nostalgique ne doit pas nous jeter dans les bras de la religion progressiste : voir le progrès comme un mouvement naturel et inexorable, et avoir une foi aveugle dans sa survenue. Je cite à nouveau notre invité : « Si la pile de linge sale baisse, ce n’est pas que les vêtements se sont lavés tout seuls, mais que quelqu’un a fait la lessive ! Et si certaines violences ont reculé, c’est que des humains s’en sont mêlés, en organisant des changements sociaux, culturels, matériels… »

Eh oui ! Restons éveillés et actifs car, comme beaucoup de bonnes choses dans nos vies, le progrès, qu’il soit personnel ou collectif, n’est pas à attendre mais à construire. 

Illustration : ce que j'ai vu hier en me promenant ; j'en suis déjà nostalgique ; mais je sais qu'un de ces jours prochains, je vais être émerveillé par une autre lumière, aussi belle ou plus encore... 

PS : ce texte reprend ma chronique du 6 novembre 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.