vendredi 6 janvier 2017

Ma pomme



Une semaine, j’étais tranquille chez moi, un midi, c’était une journée d’écriture, et j’avais décidé de jeûner, pour me nettoyer un peu le corps et l’esprit. Pas un vrai jeûne intégral, mais un allégement de mon menu. Et ce midi-là, mon menu, c’était une des belles pommes que j’avais achetées au marché le dimanche précédent.

J’avais décidé de déguster ma pomme en pleine conscience, tranquillement, comme nous devrions le faire régulièrement avec nos aliments.

Je me suis assis à la table de la cuisine, et j’ai commencé par la regarder, la faire tourner dans mes mains, l’admirer, avec sa belle peau jaune et rouge. Je l’ai un peu reniflée, je l’ai passée sur mes lèvres, puis j’ai croqué dedans, juste une bouchée. Cette bouchée, j’ai pris tout mon temps pour la savourer, tout mon temps pour en explorer les arômes, tout mon temps pour la mastiquer et l’avaler, sans rien faire d’autre, avant de croquer une deuxième fois. Puis, j’ai dégusté lentement chacune des bouchées. C’était hyper-zen, j’adore ce genre d’exercice de méditation, qui consiste à manger ce que nous mangeons d’habitude, mais tranquillement, l’esprit et les sens ouverts, en pleine conscience.

Au bout de 10 minutes, j’avais terminé ma pomme.

J’ai pris encore un peu de temps pour me régaler des dernières saveurs qui s’attardaient dans ma bouche, des derniers fantômes de son goût, du sillage de tout ce qu’elle m’avait offert. Un peu de temps aussi pour écouter ce que me disait mon ventre, pour voir si cette lente dégustation de la pomme l’avait rassasié. Mon ventre m’a dit que c’était OK, et que nous pouvions en rester là.

Alors j’ai coupé le trognon de la pomme en deux, et je suis allé le donner aux deux frères lapins qui vivent dans notre jardin. Ils sont comme moi, ils aiment beaucoup les pommes… Et ils ont fait comme moi, ils ont mangé leur part, tranquilles, en pleine conscience…

Je me suis assis sur le vieux banc du jardin, j’ai regardé le ciel et je me suis réjoui : c’est fou, quand on prend son temps, de voir tout ce qu’une pomme peut nous offrir. Puis j’ai ressenti de la gratitude envers tous les humains qui m’avaient permis de vivre ce moment. Le paysan qui s’est occupé du pommier, ceux qui l’ont cueillie, puis amenée jusqu’à mon marché. Gratitude aussi pour ma marchande de fruits et légumes

Je suis resté encore un moment dehors, avec dans le crâne ma perfusion d’états d’âme agréables. J’ai reniflé l’air froid de l’automne, le parfum du crachin et de la terre humide, l’odeur des feuilles qui commençaient leur cycle de décomposition et de résurrection future. J’ai senti que la pomme était là, bien au chaud dans mon ventre, et qu’elle commençait à m’offrir ses fibres et ses vitamines. Je me suis dit qu’à cet instant, j’étais heureux…

Et vous, c’était comment la dernière fois que vous avez croqué dans une pomme ?


Illustration : Trois pommes d'api par le divin Chardin...

PS : ce texte reprend ma chronique du 22 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 2 janvier 2017

Voeux pour 2017



Puissiez-vous connaître de nombreux moments heureux tout au long de cette année 2017.

Puissent ces moments vous aider à donner de l'amour tout autour de vous.

Et puissent-ils vous vous donner aussi l'énergie pour changer tout ce qui doit l'être dans ce monde.


Illustration : dans la forêt de Białowieża, en Pologne, par Karolina.

vendredi 23 décembre 2016

Ne jamais dire "rien"



Cette semaine j’ai vu la surprise et la déception dans les yeux de mes filles.

C'est parce qu'elles m’ont demandé ce que je voulais pour Noël. En général, je leur demande du bon thé, du bon vin, un bon livre. Mais là, j’ai écouté mon cœur, et mon cœur m’a dit : tu n’as besoin de rien, tu as déjà tout ce qu’il te faut, n’embête pas tes filles avec des demandes de cadeaux. Alors je leur ai dit, comme ça : « Merci les filles, c’est gentil, mais je n’ai besoin de rien. »

A la tête qu’elles ont fait, j’ai compris que je venais de commettre une gaffe, de les priver de la joie des achats et des préparatifs de la fête. J’ai compris qu’à 18 ou 20 ans, ça les amusait, de faire des cadeaux à Noël ; tandis que moi, à 60 ans, ça me barbait. Je me suis souvenu de la chanson sacrilège de Pierre Perret que je chantais, ado, quand Noël m’agaçait un peu…

Oui, vraiment, à la tête de mes filles j’ai compris que j’avais gaffé. Ne jamais laisser les humains face au vide, au néant : ça les angoisse ! Il nous faut toujours quelque chose plutôt que rien.

C’est comme ça en médecine : quand on ne trouve pas d’où viennent les petits symptômes pas trop graves d’un patient, on ne doit pas lui dire « vous n’avez rien » mais trouver une explication (il y en a toujours une, d’ailleurs, il faut faire l'effort de la chercher) à ce qu’il ressent.

Et à Noël c’est pareil, on ne doit pas dire à nos proches pleins de bonne volonté : « je ne veux rien », mais : « le plus beau cadeau, ce sera que vous soyez là, qu’on soit tous ensemble », puis faire tout de même un vœu de tout petit cadeau de rien du tout.

En plus, c’est vrai qu’ensuite, je suis toujours touché rétrospectivement par leurs cadeaux : parce qu’en les revoyant, des années après, je revois l’intention d’amour. La preuve, je garde précieusement tous leurs cadeaux depuis qu’elles sont petites. Ça m’arracherait le cœur de les jeter. Mon cœur s’ouvre et se réchauffe quand je passe devant tous ces objets chargés d’affection, ils me font du bien. Longtemps après Noël, ils continueront de vivre comme des petits bouts d’amour, qui rallumeront régulièrement le souvenir de tous mes bonheurs paternels.

Au fait, joyeux Noël à vous toutes et vous tous, mes chers internautes !


Illustration : sourires, par Frédéric Richet.

PS : ce texte reprend ma chronique du 20 décembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.





mercredi 14 décembre 2016

Un peu de piment dans le compartiment…



Cette semaine, j’étais dans un train tôt le matin, de retour d’une conférence qui avait eu lieu la veille au soir. Tout le wagon était rempli de cadres qui partaient travailler, et qui faisaient les trucs habituels des cadres dans le train : ils rédigeaient des rapports sur leur ordinateur, ils discutaient entre eux de la réunion qui les attendait à Paris, certains regardaient des films d’action et d’autres lisaient L’Équipe. Bref, un environnement pas très fun et un peu fade. Et là, un petit truc se passe, comme je les aime…

Une vieille dame débarque dans le compartiment, assez chic avec une belle permanente blanche, arrive à sa place, et là, surprise : un monsieur en costume cravate y est déjà assis et discute avec ses collègues.

Elle l’interpelle : « - Monsieur, je crois que vous êtes assis à ma place ! » et ils commencent à discuter : « - Ah, madame, je ne crois pas, vous avez bien la place 54 ? - Oui monsieur, la 54 ! - C’est bizarre ; et vous êtes sûre que vous êtes dans la voiture 2 ? - Ah non, je suis dans la voiture 1 ! Ce n’est pas voiture 1 ici ? - Eh non, madame, c’est la 2, vous n’êtes pas dans la bonne voiture… »

Là, le train commence à démarrer et la petite dame, elle, commence à s’affoler, toute seule de son espèce au milieu des cols blancs qui la regardent, un peu amusés. Elle ne sait pas comment rejoindre la voiture 2, parce que ce sont des voitures de TGV à 2 étages, nous sommes à l’étage du bas, il faut repasser par le compartiment du haut pour changer de voiture. Apparemment, elle n’a jamais fait ça de sa vie, elle a l’air très inquiète.

Alors le groupe de cadres la prend sous son aile, et finit par lui trouver une place vide non loin d’eux : « mettez-vous là madame, il n’y a personne ! »

Mais non, ça ne lui va pas à la dame, elle fait non de la tête, un peu gênée : « c’est pas dans le sens de la marche, vous comprenez, ça me rend malade » et elle reste debout dans le couloir avec son air perdu, têtu mais aussi attendrissant. Les cadres s’agitent à nouveau, chamboulent leurs places, et arrivent à la caser dans le sens de la marche après un petit jeu de chaises musicales.

Ça y est, tout le monde est rassis et chacun reprend ses activités. Moi, je regarde par la fenêtre le paysage qui défile…

Je souris tout seul, tandis que le train accélère doucement. Ça m’a plu de voir tous ces inconnus se bouger les fesses pour cette petite dame. Mais ce que j’ai encore plus aimé, c’est le petit rebond de l’histoire, son petit grain de sel, quand elle refuse la place qu’on lui offre pour en avoir une dans le sens de la marche. Moi je n’aurais jamais osé, après avoir fait bouger tout le troupeau de cadres, réclamer ça. Elle l’a fait et ça me plait.

Et vous, vous auriez fait quoi à la place de la dame ?


Illustration : aidons-nous et sourions-nous les uns les autres...

PS : ce texte reprend ma chronique du 29 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


vendredi 2 décembre 2016

Baston de moutons



Cet été, lors de vacances au Pays Basque, je suis en train de marcher sur des petits chemins. C’est le matin, il est tôt, je renifle les odeurs de bois et de terre humide, qui commencent à se réchauffer sous les premiers rayons du soleil.

À un moment, j’entends des chocs sourds derrière des buissons ; je m’approche : ce sont deux moutons qui se battent, en se donnant de grands coups de tête, comme des piliers de rugby qui rentrent en mêlée. Le reste du troupeau s’est un peu écarté et observe la bagarre. Au bout d’un moment, un des deux combattants commence à en avoir marre, et cherche à se dérober, refuse le combat, fait semblant d’aller brouter, l’air de rien. Mais l’autre le suit obstinément, et puisque l’adversaire ne veut plus se battre, il continue de lui donner des coups de tête, mais dans les flancs cette fois. Je me dis que ça va mal finir, qu’il va lui casser des côtes ou lui éclater la rate…

Mais un autre mouton sort du troupeau et s’interpose doucement, avec insistance, pour empêcher le vainqueur d’écraser le vaincu. Peu à peu le cogneur se calme, et les belligérants se séparent, le troupeau reprend sa vie normale.

Ça m’a plu, cette petite scène. Je reste un long moment à observer les moutons ; mais je pense à l’espèce humaine : chez nous aussi, il y a des personnes qui calment, apaisent, interrompent les conflits, tentent de protéger les vaincus de l’acharnement des vainqueurs à les achever, à les humilier. Au lieu de rester, comme les autres, à distance de l’affrontement, indifférents ou voyeurs.

On les appelle parfois des « bienveilleurs », ces individus soucieux d’apporter douceur et bienveillance au sein de leur troupeau, ovin ou humain. En anglais existe le terme de « toxic handler », qui désigne, notamment au sein d’une entreprise, les personnes qui prennent sur elles un peu de la souffrance de leurs collègues, qui font preuve d’écoute, d’empathie, de douceur, de compassion.

Ce sont des gens précieux, indispensables pour qu’une communauté soit vivable. Ce qui fait que l’ambiance est bonne dans un groupe, c’est bien sûr qu’il y ait des personnes souriantes et drôles, mais aussi qu’il y ait une proportion de bienveilleurs et d’altruistes suffisamment élevée. Les troupeaux où dominent les comportements narcissiques, égoïstes, indifférents à autrui, ont une ambiance irrespirable.

L’action des bienveilleurs est souvent invisible et discrète. Ils ou elles sont rarement reconnus pour tout ce qu’il apportent par leur souci d’autrui. On admire bien trop les leaders et pas assez les diffuseurs de douceur, les réconciliateurs. Alors, à cet instant, devant mon troupeau de moutons qui s’éloigne doucement, j’ai une pensée affectueuse pour eux, ces travailleurs de l’ombre, ces ambianceurs d’amour, qui œuvrent à ce que la vie soit plus belle au sein de nos troupeaux.

Et puis c’est drôle : pour une fois qu’un comportement de mouton peut avoir valeur d’exemple…


Illustration : un détail de l'extraordinaire retable de L'Agneau Mystique, de Jan Van Eyck ; nous sommes allés en voyage à Gand rien que pour lui...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en septembre 2016.



jeudi 24 novembre 2016

Ramasse-crottes



Cet été, je m’étais levé tôt, comme tous les matins, et je me marchais sur une grande et belle plage de Bretagne, à marée basse.

Il y avait déjà beaucoup de monde, surtout des joggeurs et des promeneurs. Beaucoup de ces derniers étaient accompagnés de leur chien. Parmi les nombreuses vertus des chiens, en plus de leur capacité à nous donner inlassablement de l’amour inconditionnel, figure celle-ci : ils nous font faire de l’exercice physique, à chaque fois que nous devons les sortir, ils nous arrachent à nos écrans, et souvent nous font faire des rencontres...

Bref, je marchais en regardant tout ce petit monde. Les chiens, notamment, très drôles à observer, dans la variété de leurs personnalités : certains galopant comme des fous, faisant d’innombrables allers et retours vers leur maître ; d’autres ne le lâchant pas d’une semelle. Mais la plupart d’entre eux s’arrêtant, à un moment ou un autre, pour lâcher un petit pipi ou une petite crotte. Comme nous n’étions pas en Méditerranée, ça ne m’agaçait pas trop : la marée nettoierait ça d’ici quelques heures ; et peut-être même que certains poissons ou coquillages ont l’habitude de s’en régaler ? Mais tout de même, ce n’est pas très sympa, en attendant, pour les vacanciers et leurs enfants qui vont arriver tout à l’heure, avant la marée haute…

À ce moment, je vois un monsieur dont le chien vient de faire une crotte s’arrêter et la ramasser délicatement avec un petit sac plastique qu’il avait dans sa poche. C’est la première fois que je voyais ça sur cette plage, un propriétaire de chien assez citoyen pour respecter ceux qui viendraient après lui sans attendre la prochaine marée ! En général, je les vois plutôt dans les rues ou les lieux publics.

Et assez souvent, je vais les féliciter, pour les encourager, les pauvres. Je n’ai pas de chien, mais l’idée de ramasser ses crottes à la main, de les garder quelque part dans mon sac ou ma poche en continuant ma promenade ne m’enchante guère. Alors, je les valorise, ces anonymes de la propreté et de la citoyenneté. Je m’approche du monsieur, qui, me voyant venir, a un regard inquiet, se demandant ce que je lui veux : « Monsieur, c’est super de ramasser les crottes de votre chien. Ce sera génial quand tout le monde fera comme vous ! Félicitations ! »

Ça le fait sourire, il me dit que c’est normal, il a l’air un peu gêné, mais content tout de même que quelqu’un reconnaisse sa bonne et humble action. Du coup, je repars tout léger (j’aime bien les échanges positifs avec des inconnus, il me semble que ça rend le monde un peu plus souriant et agréable) et je me demande ce que je dois faire maintenant avec tous les autres, la majorité, que je vais voir ne pas ramasser les crottes de leur chien. De temps en temps, je les engueule : « c’est dégueulasse, pourquoi vous ne ramassez pas ? ». Mais le plus souvent, je ne dis rien, pour plein de raisons : pas envie de vivre un conflit, même légitime ; sentiment que ça ne servira à rien ; et parfois, par pitié pour le maître, qui me semble trop âgé pour se baisser…

Là, sur la plage, finalement, je n’apostrophe pas les propriétaires égoïstes (« mon chien chie et je m’enfuis ; pour les autres, tant pis »). Pas envie de me gâcher la balade par une querelle de plage ; même si je sais que j’ai raison, ça me fait battre le cœur un peu plus vite, ça me met de mauvaise humeur pour le reste de la promenade.

Il fait beau, c’est un de mes derniers jours de vacances, je préfère détourner le regard vers l’océan, le ciel magnifique, et écouter la rumeur sourde des vagues inlassables. Les remontées de bretelles des indélicats, ce sera pour Paris…


Illustration : Chien et passant à Neuilly, par Elliott Erwitt...

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen à l'automne 2016.

jeudi 17 novembre 2016

Bouffée de fraternité



C’est une consultation toute simple, sans histoires, avec un patient qui souffre de schizophrénie. Il le sait, il connaît sa maladie et en parle sans déni. Il a déjà présenté 6 épisodes délirants impressionnants, et il n’a pas du tout envie que ça recommence. Alors il prend ses médicaments et fait tout ce qu’il peut faire pour aller bien. Voilà plusieurs années par exemple qu’il participe à nos groupes de yoga et de méditation, qui, me dit-il, l’aident énormément. Il a un travail où il se sent bien, il s’est trouvé une compagne.

Mais elle est fragile, elle aussi ; ils se sont rencontrés à l’hôpital psychiatrique, lors d’un de leurs séjours. Actuellement elle est en pleine rechute, à nouveau hospitalisée depuis plusieurs semaines. Il me raconte que ça l’a beaucoup secoué, mais qu’il a tenu bon ; à chaque fois qu’il vient la visiter, il s’arrête ensuite pour prier et méditer dans la chapelle de l’hôpital, où il reste jusqu’à ce qu’il se sente apaisé. Il me dit qu’il a foi en l’avenir, qu’il sait que les médecins vont guérir son amie et qu’ils seront à nouveau heureux ensemble : « c’est très important pour nous », me précise-t-il, « nous nous faisons beaucoup de bien… »

Dans la belle lumière de cet après-midi d’automne, son visage est serein ; il me parle calmement, avec des mots simples ; puis il se tait, me regarde avec confiance et attend ma réponse. Tout, dans son attitude, est juste et mesuré.

Je sens que je commence à être troublé, un truc se passe en moi qui me bouscule de l’intérieur. Quelque chose s’allume dans ma poitrine : un sentiment de proximité, une bouffée de fraternité avec mon patient. Une sorte de lumière et de chaleur fait fondre toutes nos enveloppes, toutes nos différences : il n’y a plus un médecin et un patient, il y a deux personnes sensibles et un peu émues, qui font de leur mieux avec leurs vies. Il me semble tout à coup que nos histoires, à mon patient, à moi et à tous les humains, sont les mêmes : nous avons été enfants, et nous courons après le bonheur et l’amour. Et – voyez comme c’est bizarre parfois un cerveau – j’entends Françoise Hardy qui se met à chanter doucement dans ma tête…

Voilà, la consultation se termine. Je suis en train de lui serrer la main, alors que j’aurais envie de lui donner une accolade fraternelle. Mais je n’ose pas, je ne suis pas sûr qu’il soit dans le même état que moi. Lui il a juste rencontré un psychiatre avec qui le courant passe, moi j’ai rencontré un frère en humanité et ça m’a balancé par terre. Je lui parle comme dans un rêve, je lui souhaite de bientôt retrouver sa compagne en bonne forme, j’espère pour eux beaucoup de bonheur, je lui serre la main bien fort avec mes deux mains, je lui donne toute mon affection avec mes yeux et mon sourire. Puis, je le regarde s’éloigner dans le couloir, et je lui fais un petit au-revoir de la main avant de refermer ma porte.

Je retourne m’asseoir à mon bureau, allégé de tous mes oripeaux sociaux. Je ne suis plus un psychiatre mais un humain, avec 7 milliards et demi de frères et de sœurs. Ça me fait bizarre. Heureusement que c’était mon dernier patient de la journée…


Illustration : dans les mosaïques, chaque petit carreau compte...

PS : ce texte reprend ma chronique du 8 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

jeudi 10 novembre 2016

Robot en Aubrac



Une semaine, je randonnais avec des amis sur le plateau de l’Aubrac. Il faisait grand beau, un ciel bleu magnifique, un petit vent froid, comme souvent là-bas. Ce n’était pas tout à fait le temps idéal pour l’Aubrac. Le temps idéal, c’est le mélange de nuages et de déchirures des nuages, de passages de brumes et de dégringolades de soleil, quand on passe sans arrêt de la rudesse à la beauté. Mais c’était quand même drôlement bien, ce grand beau temps, ce soleil blanc et froid…

Cela faisait plusieurs heures que nous marchions sur les hauts plateaux déserts, comme il n’en existe nulle part ailleurs, plusieurs heures que nous avancions dans ce paysage de « vertige horizontal », comme le qualifiait l’écrivain Julien Gracq, au milieu des belles vaches blondes et des petits murs bas en pierres centenaires. A un moment, un des marcheuses de notre groupe trébuche, épuisée, et reste allongée au sol, nous disant qu’elle n’en peut plus et qu’elle veut se reposer.

Alors tous les randonneurs tombent comme des mouches, et s’allongent eux aussi au sol, dans l’herbe jaune de l’automne. Plus personne ne dit mot. Il n’y a plus que le vent de l’Aubrac qui nous parle, qui chuchote à nos oreilles : « on n’est pas bien, là, à ne plus rien faire, le nez au ciel ? »

Si, on est drôlement bien !

Allongé, les bras en croix, les jambes écartées, la tête au chaud dans mon bonnet, je regarde le ciel bleu total, bleu complet, ce bleu pâle et pur de l’automne. Je ressens la joyeuse fatigue de mes jambes, de mon dos. Je sens mon corps qui respire, tranquille. Et mon cerveau qui tourne doucement, lentement, profondément. Je n’ai plus besoin de rien. Je suis comblé par cet instant. C’est un moment culminant de ma vie. Il y en a eu d’autres avant, il y en aura d’autres après. Mais là, je sens que je suis sur un sommet existentiel, pour aussi simple et dépouillé qu’il soit. Respiration, présence au monde, non action.

La non action ce n’est pas seulement ne rien faire. Ne rien faire, c’est la partie apparente de la non action. La non action, c’est la voie de la présence, une présence intense et éveillée, une présence contemplative : on se rend présent au monde, sans rien lui demander, sans poursuivre aucun but, sans alimenter aucune pensée. On est dans cet état si particulier que l’on appelle « conscience réflexive » : on est là, et on sait qu’on est là, et on observe dans quel état on est là…

Tout à coup, au cœur de la non action, je vois passer à mon esprit une pensée, en forme d’interrogation : « est-ce qu’un jour un robot vivra des moments semblables ? » Est-ce qu’un robot programmé pour marcher 8 heures décidera à un moment de s’arrêter, de s’allonger dans l’herbe et de regarder le ciel ? Est-ce que ça l’intéressera d’écouter le vent, de voir le bout des brins d’herbe s’agiter doucement tout autour de ses yeux pendant que l’azur les remplit ?

Est-ce qu’un jour, un robot pourra se sentir à la fois fatigué et heureux ? Est-ce qu’il pourra se sentir exister dans la contemplation du ciel ? Se sentir appartenir au monde ? Ressentir des états d’âme ?

Je n’en sais rien du tout. Mais si cela arrive, alors ce jour-là, les robots seront devenus nos frères…


Illustration : dans l'Aubrac, pendant la randonnée...

PS : ce texte reprend ma chronique du 1er novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

jeudi 3 novembre 2016

Les esclaves milliardaires de Wall Street



Cette semaine, je suis allé chercher des médicaments, et j’ai vu un pharmacien souffrir devant son ordinateur… Plus de la moitié du temps qu’il a passé avec moi, il l’a passé les yeux braqués sur son écran, à vérifier des listes de stock, à rentrer des données. Il était gentil, et faisait de son mieux pour de temps en temps me regarder et me parler, mais la bête informatique mobilisait clairement l’essentiel de son énergie et de ses soucis.

J’ai eu de la compassion pour lui : il n’avait sûrement pas choisi de faire ce métier pour passer ses journées sur un écran. Puis j’ai égoïstement pensé à moi : dans l’hôpital où j’exerce, nous avons récemment hérité d’un logiciel où nous devons noter tous les rendez-vous des patients, nos ordonnances, nos observations. C’est un logiciel qui marche mal : il est lent, il est compliqué, il est merdique. Rien à voir avec les applications ultra-performantes de nos smartphones. Il a sans doute été acheté au rabais. Normal, l’hôpital est pauvre, de plus en plus pauvre ; on n’est pas chez Apple ou chez Google, faut pas rêver et espérer de beaux outils informatiques performants... Du coup, je passe de plus en plus de temps les yeux rivés sur mon écran au lieu de les tourner vers mes patients. Je me dis alors que nous ressemblons de plus en plus aux pauvres pharmaciens…

On l’a vu venir depuis quelques années, quand on a commencé à prononcer au sein des hôpitaux des mots comme : économies, performance, rendement, optimisation… Ce n’est jamais bon signe ! Ça veut dire qu’il n’y a plus d’argent pour bien travailler. Mais il est passé où l’argent ? Au Luxembourg et aux îles Caïman. Tout cet argent que les grandes multinationales et les ultra-riches exfiltrent pour ne pas payer d‘impôts, il ne servira pas à améliorer la qualité des soins à l’hôpital public.

Alors, toujours dans ma compassion (pour les pharmaciens, les soignants qui ne peuvent plus bien soigner, les patients qui vont trinquer) j’ai pensé aux traders et aux banquiers d’affaire, dont le métier est de détourner l’argent du travail des autres… Se lever le matin en sachant qu’on va spéculer sur des matières premières et affamer des millions de gens ; se regarder dans la glace, en se brossant les dents, et se dire qu’on va aider ses clients à détourner des sommes énormes d’argent dans des paradis fiscaux : c’est pas des sales boulots, ça ?!!

Ben si, et tant mieux : il faut peut-être que ces esclaves surpayés des Forces du Mal et de la Finance souffrent, eux aussi. Il faut peut-être qu’ils soient malheureux, de plus en plus, qu’ils se sentent de plus en plus toxiques, nocifs et mal-aimés, qu’ils aient de plus en plus honte de leur travail. Pour qu’eux aussi, et pas seulement leurs victimes, aient envie que ça change.

Bon, je sais, il ne faut pas souhaiter la moindre souffrance à d’autres humains, et j’ai sans doute tort à chaque fois que je raisonne comme ça. Peut-être qu’il faut plutôt leur souhaiter d’être heureux, intelligemment heureux, solidairement heureux, et peut-être que c’est en étant plus heureux et non plus malheureux qu’ils ouvriront les yeux sur les catastrophes qu’ils engendrent…

En attendant qu’arrive ce grand soir de leur introspection, nous aussi, que nos boulots soient ou pas, ou parfois, des boulots de merde, n’oublions surtout pas d’être heureux, et de savourer les tout petits moments de bonheur que la vie nous offre. C’est ce que nous rappelle le poète Christian Bobin dans un passage de son livre L’Homme Joie. Bobin n’est pas en train de travailler à sa table, il est sorti devant sa maison, et il nous raconte : « J'ai fait la course sur la terrasse avec une fourmi et j'ai été battu. Alors je me suis assis au soleil et j'ai pensé aux esclaves milliardaires de Wall Street… »

Et vous, vous avez déjà fait la course avec une fourmi ?


Illustration : au guichet de la banque...

PS : ce texte reprend ma chronique du 18 octobre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


vendredi 28 octobre 2016

Annonces immobilières



Un jour, dans la rue, je me souviens avoir vu un monsieur très pauvrement vêtu, presque comme un SDF, en train de lire attentivement les annonces d’une vitrine d’agence immobilière.

C’était un jour d’automne, gris et tristounet. En voyant ce pauvre monsieur, grisaille et tristesse montent aussi en moi : que peut-il penser et éprouver à cet instant, lui qui, d’après son apparence, ne pourra sans doute jamais acheter ni louer quoi que ce soit dans cette agence immobilière ?

Là, je m’aperçois - c’est dans ces moments que je vois à quoi me servent les heures de méditation passées sur mon banc, à observer le fonctionnement de mon esprit -, là je m’aperçois, donc, que mon cerveau est en train de juger sur les apparences. Mon cerveau, et le vôtre, chères lectrices et chers lecteurs, notre cerveau est un flemmard : bien souvent, il juge vite, simplifie, s’en tient aux apparences et aux évidences. Assez souvent, ça nous rend service : notre cerveau nous fait lever la tête et regarder le ciel, il voit qu’il y a de gros nuages noirs, et il en conclut sans réfléchir qu’il va pleuvoir et qu’on a intérêt à prendre notre imper ou notre parapluie. Mais dès qu’il s’agit des êtres humains, ces automatismes et ces jugements sur les apparences sont trompeurs : nous ne nous réduisons pas à nos apparences, jamais…

Alors, je bloque dans mes connexions interneuronales la spirale des stéréotypes et de la paresse, et je vois que d’autres scénarios, bien plus riches et intéressants, arrivent à mon esprit : peut-être est-il très riche, ce monsieur, bien plus que vous et moi, et qu’il ne s’habille comme un clochard que parce que c’est un original, ou parce qu’il s’en fiche complètement de son look, ça ne l’intéresse pas, ce qui l’intéresse c’est juste acheter des appartements ? Peut-être qu’il veut vendre un des ses nombreux biens immobiliers ? Ou qu’il se renseigne sur les prix avant d’en louer un à sa nièce à prix d’ami ?

Ou peut-être n’est-il pas riche du tout, mais qu’il s’en fiche, et qu’il ne ressent à cet instant ni détresse ni envie. Juste de la curiosité. Par exemple, peut-être est-il en train de se demander : « combien les gens sont-ils prêts à payer pour posséder un appartement ou une maison ? Combien de leur liberté sont-ils prêts à céder pour s’endetter sur des années et des années ? Eh ben ! Je n’aimerais pas être à leur place ! »

C’est peut-être ça qu’il est en train de se dire, ce monsieur aux apparences de SDF… Et peut-être que je ne devrais pas ressentir de la compassion mais de l’admiration pour lui, et sa sagesse.

Je continue mes cogitations, et arrivé tout au bout de la rue, je me retourne : il est toujours devant la vitrine, très intéressé. Je le quitte à contrecœur, en le laissant à son mystère…

Mais je suis content de tous ces scénarios que j’ai réussi à extorquer à mon flemmard de cerveau, content d’être allé au-delà des apparences. Et d’ailleurs, je suis sûr que la réalité de la vie de ce monsieur est encore plus riche et plus intéressante que tout ce que j’ai pu imaginer…


Illustration : les vitrines des librairies, c'est quand même mieux que celles des agences immobilières...

PS : ce texte reprend ma chronique du 6 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.