lundi 16 février 2015

Conférence



Même quand il ne se passe rien de spécial, rien d’anormal (en bien ou en mal) dans ma vie, elle m’intéresse quand même. Voici donc une non-histoire, le récit d’un moment de vie sans rien d’exceptionnel, mais que j’ai aimé vivre.

Ça commence un soir d’hiver, lors d’une conférence à Bordeaux pour la MAIF (j’aime bien travailler avec cette mutuelle, gérée en grande partie par ses militants). C’est dans la grande et belle salle du Palais des Congrès. Comme toujours, après avoir installé mon ordinateur et vérifié que mes diapositives passent bien, je m’installe dans un petit coin de la salle, pendant qu’elle se remplit. J’observe les personnes qui arrivent et s’installent, par petits groupes. J’écoute la rumeur des conversations, qui enfle doucement.

Je n’ai plus beaucoup de trac, contrairement à mes débuts (je me souviens par exemple très bien de ma première communication à un congrès de médecine, à Barcelone, alors que j’étais jeune interne, et de mon impression, au moment de commencer à parler, d’avoir la tête à l’envers et le cœur qui allait exploser, vraiment).

Aujourd’hui, il n’y a plus de trac dans ma tête, mais tout de même des petites ondes d’inquiétude dans mon corps ; malgré l’habitude, ma partie animale continue d’estimer que cette situation n’est pas normale : dans quelques minutes je vais me retrouver sur scène avec 1200 regards braqués sur moi, pendant deux heures. Dans le monde animal, dont je fais partie, ce n’est pas une situation de bon augure. Dans le monde des humains, dont je fais aussi partie, ce n’est plus un danger vital, mais social (il faut « assurer »). Ce que je m’efforce de faire, « assurer », en préparant de mon mieux, à chaque fois, mes interventions : pour intéresser, faire réfléchir, faire sourire, donner envie de progresser. Mais ça n’empêche pas mon corps d’avoir un peu peur, et parfois même mon esprit.

Alors, je me centre sur ma respiration, j’écoute un peu plus attentivement le chant de la salle et de ses rumeurs, j’observe la scène et ses lumières. Parfois des pensées inquiètes se présentent à mon cerveau : et si tu faisais un malaise ? et si tu perdais le fil de ce que tu as à dire ? et si tu te bloquais, l’esprit soudain vide ? Je sais que c’est normal que ces pensées viennent ; alors, je souris, je me recentre sur mon souffle, et sur toutes mes sensations de l’instant présent, sur tout le réel de l’ici et maintenant ; pour ne pas me laisser piéger et aspirer par le virtuel de mes inquiétudes engendrées par mon corps et mon cerveaux inquiets.

Le plus souvent, la petite tension et les inquiétudes ne disparaissent pas totalement mais restent là, dans un coin. Pas grave. Je me centre alors sur le pourquoi de ma présence ici : aider les personnes qui ont fait l’effort de venir à aller bien, à se sentir mieux, à se rendre un peu plus heureuses et à rendre les autres humains un peu plus heureux. C’est ce que ces gens attendent de moi, et je vais faire de mon mieux pour que le message passe.

Voilà, la responsable de la soirée vient de finir son topo de bienvenue, c’est à moi. Je me lève et je monte sur scène, je ne suis plus centré que sur le désir de faire passer quelques uns de ces messages, données et conseils qui m’ont personnellement tant aidé et passionné, à toutes ces personnes, ou au plus grand nombre d’entre elles. Je vais faire de mon mieux, et le reste ne m’appartient déjà plus…

Le lendemain matin, avant de sauter dans le TGV, je prends mon petit déjeuner dans une salle anonyme d’hôtel ; la télé sur les murs délivre des flots d’informations, on ne peut pas couper le son. J'attends que ça passe, je suis un peu en manque de grâce et de beauté. Dans le tramway qui traverse Bordeaux du nord au sud, j’observe le jour qui se lève, le ciel qui s’éclaire doucement, le croissant de la lune dans le ciel rose, les passagers qui montent et descendent.

Je me sens en paix et je trouve les gens beaux. Je repense à cette phrase de Christian Bobin, lue dans un de ses entretiens, au hasard d’un journal, et qui dit à peu près ceci : « les gens sont beaux et ils ne le savent pas ». Oui, ce matin, les gens sont beaux, presque tous, même ceux qui ont un physique ingrat, même ceux qui sont mal fringués (comme moi, avec mon visage froissé par une nuit trop courte, mes chaussures mal cirées et mon bonnet sans doute de travers, comme d’habitude). Les seules laideurs que j’aperçois ne sont pas liées à ces détails des apparences mais à la vulgarité des attitudes : un chewing-gum mâché la bouche grande ouverte, un corps vautré et des chaussures posées sur la banquette d’en face, une conversation sans pudeur, à voix trop forte, au téléphone. Mais ce matin, il n’y en a pas, ou je ne les vois pas. Tout le monde est beau, les visages et les corps sont pleins de grâce, de souffrance ou de fragilité ; pleins d’humanité.

J’arrive à la gare, le train est là, à l’heure, dans le wagon tout le monde est calme. Il n’y a qu’une ou deux personnes qui parlent au téléphone, de temps en temps ; ça m’agace un peu, mais pas assez pour que j’aille leur demander d’aller causer sur la plateforme. Je vois bien qu’il y en a aussi qui parlent tout doucement, avec la main devant la bouche pour ne pas déranger ; d’autres qui se lèvent et quittent le compartiment pour discuter. Ce matin, ce sont eux qui me réjouissent, plus que les autres ne me désolent.

Et puis, je préfère regarder par la fenêtre le défilement des arbres dépouillés, qui dorment de leur sommeil d’hiver et attendent les baisers du printemps pour s’éveiller et reverdir.

Mon souffle est toujours là, je vois et j’entends correctement, mes jambes me portent et mes mains m’obéissent.

À cet instant, tout est bien.

Et demain ?

Demain, on verra bien…


Illustration : sur un mur en Inde, près des rives du Gange.

lundi 2 février 2015

Le plus beau jour de ta vie



Quand j’étais étudiant en médecine, j’avais un ami spécial, moqueur et parfois persifleur, voire méchant avec ceux qu’il prenait pour cible, mais toujours très drôle ; il s’appelait Pierre.

Une année, nous étions partis à trois avec un autre ami, Patrick, devenu depuis psychanalyste, pour un voyage en Écosse dans sa vieille 4L (pour les plus jeunes de mes lectrices et lecteurs, la 4L Renault était une guimbarde populaire, robuste et pas chère). Comme nous étions fauchés, nous dormions parfois dans la voiture. Ce fut notamment le cas la première nuit, dans un coin paumé de la campagne anglaise. La qualité du sommeil fut des plus médiocres ; froid, courbatures et humeur grognonne étaient au menu dès l’aube.

Et ce matin-là, alors que je m’extirpais péniblement du coffre en maugréant, il me lance en rigolant : « Allez debout mon vieux, c’est peut-être le plus beau jour de ta vie ! » Malgré la sale petite pluie qui commençait, malgré le froid et les ankyloses partout dans mon corps, je me souviens avoir éclaté de rire.

Je m’en souviens encore.

Et je me sers parfois du truc de Pierre, moi aussi : de temps en temps, réveiller quelqu’un, un matin banal ou mieux, un matin merdique (où il a fallu se lever tôt pour faire quelque chose de pas forcément réjouissant ou excitant), en lui disant juste ça : « Allez, debout, c’est peut-être le plus beau jour de ta vie ! »

Au début, je le disais juste pour faire rire, pour faire du bien, justement les jours pas terribles a priori...

Maintenant je le dis parce que je pense que c’est peut-être vrai.

En tout cas que c’est parfois vrai, au moins en partie, et bien plus souvent qu’on ne le croit : chacun de nos jours est beau, et à son matin, nous ne pouvons jamais savoir jusqu’où ira cette beauté.

Alors autant rester éveillés, activés et attentifs à toutes les grâces qui sûrement viendront aujourd’hui, même partielles, même minuscules.

Illustration : notre vieille 4L orange avec des passagères telles que nous en rêvions à l'époque.

vendredi 16 janvier 2015

Un peu de joie dans le grand vent du monde



Je suis un introverti tranquille : la joie m’est étrangère. Je ne sais que la recevoir, pas la créer en moi. Je ne sais cultiver que le bonheur, une joie plus calme, plus discrète, plus intériorisée.

Longtemps, je me suis méfié de la joie, qui me semblait une forme d’imprudence : imprudence dans la vision (la joie est associée à la confiance envers le futur, hélas si incertain), imprudence dans le comportement (la joie est associée à l’enthousiasme, cette envie de se lancer dans l’action et la vie, qui nous expose aux déceptions et aux désillusions).

C’est une de mes filles qui a changé mon regard sur la joie. Elle incarne, bien souvent, la joie de vivre spontanée : dès le matin, elle est heureuse de se trouver dans cette journée, sur cette terre. Même si ce qui l’attend n’est pas forcément réjouissant, même s’il pleut, même si elle va affronter des cours, des examens difficiles, elle se dope à l’enthousiasme, plaisante, cherche les occasions de sourire ou de rire. Autrefois, je la trouvais naïve et fragile, j’avais peur qu’elle ne soit déçue puis blessée, à cause de cette joie délibérée. Je la trouve aujourd’hui sage, et plus solide qu’elle n’y paraît.

Aujourd’hui grâce à elle, la joie m’inspire davantage de respect. Par rapport au bonheur, j’en vois mieux les avantages : elle est plus contagieuse, plus susceptible de nous pousser vers l’action. J’en perçois toujours les inconvénients : elle est plus dérangeante, offensante parfois pour ceux qui souffrent et sont dans la douleur ; car elle n’est pas discrète et secrète comme le bonheur, elle est une énergie qui déborde et bouscule.

Mais n’est-ce pas exactement ce dont nous avons besoin pour vivre ?

Surtout ces temps-ci, alors que soufflent de méchants vents sur le monde...

Illustration : un petit panneau, non loin du lieu où je suis en retraite à l'instant où j'écris ces lignes. Mais il ne faut pas le prendre à la lettre : Coeurjoie, ce n'est pas une voie sans issue !

(Ce texte a été publié la première fois dans le magazine La Vie, le 8 janvier 2015.)

mercredi 7 janvier 2015

Un peu à l’image de notre vie…



Grande discussion lors d’un repas chez des amis. Un couple est en train de raconter avec humour une galère survenue lors de leurs dernières vacances, liée à leur façon de vivre, improvisée et désorganisée : partis sans vérifier leur jauge d’essence, ils se sont retrouvés en panne sur l’autoroute embouteillée, voiture pleine de bagages et d’enfants. Rien de méchant, mais le genre d’aventure dont on ne sourit qu’une fois qu’elles sont terminées.

Tout le monde renchérit sur l’anecdote, et tout à coup, je sens se lever dans mon cerveau de psy l’envie de lancer : « Est-ce que ça n’est pas un peu à l’image de toute votre vie, finalement, cette histoire ? » Ce que je fais.

À leur tête perplexe et tout à coup concernée, je vois que j’ai fait mouche. Ils réfléchissent, se regardent, commencent à dire « Peut-être, oui, c’est vrai que nous vivons toujours dans le désordre et l’absence d’anticipation » et ils s’embarquent dans un début - très intéressant - d’auto-analyse de leur style de vie. Jusqu’à ce que je leur avoue que j’ai lancé ma remarque juste pour rire. Mais j’ai beau tenter de banaliser mon intervention, je sens bien qu’elle a tout de même activé chez eux une remise en question.

Après la soirée, je suis frappé par la manière dont ce genre de phrase passe-partout peut paraître juste et personnalisée. Je décide alors de la tester à nouveau.

Quelques jours plus tard, l’occasion m’en est donnée, lors d’une soirée où une amie nous raconte un rêve récent, dans lequel elle tentait de parler à tout un tas de gens qu’elle rencontrait, mais personne ne l’écoutait. J’attends un instant de silence et je lance : « Est-ce que ça n’est pas un peu à l’image de toute ta vie, finalement, ce rêve ? » Et là encore, ça marche au-delà de toute espérance ! Je la vois froncer le sourcil et commencer à réfléchir…

Jusqu’à ce que j’avoue à nouveau mon subterfuge : elle éclate alors de rire, et toute la tablée avec elle. Puis nous nous amusons à décliner le concept, en l’appliquant à toutes sortes de situations, pour réaliser qu’il s’agit vraiment d’une phrase tout terrain, qui peut être énoncée dès qu’une personne raconte une tranche de vie qui l’a marquée.

La discussion se porte vers d’autres sujets, mais je continue de réfléchir à ce qui s’est passé. Version triste : c’est si simple (surtout quand on est psy) de tromper son monde, et de faire croire à du sur-mesure quand on ne fait que délivrer des banalités. Version gaie : nous partageons tous les mêmes doutes et inquiétudes (ne pas être aimés, faire des erreurs, échouer, etc.) et nous sommes tous prêts à en discuter avec des amis. Version psy : même une banalité peut engendrer une réflexion intelligente.

Quels chouettes cerveaux que les nôtres !


PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en novembre 2014.

Illustration : À l'école d'infirmières, par Jean Dieuzaide.

mercredi 31 décembre 2014

Voeux



Je bavardais cet après-midi avec des amis à propos des humains qui nous inspirent au quotidien et auxquels nous voudrions ressembler.

Pour ma part, beaucoup des personnes que je croise sont à mes yeux de grandes sources d'inspiration : je laisse leurs défauts et leurs limites de côté et je me concentre sur ce qu'elles me montrent et m'apprennent de beau et de bon.

Nombre de mes lectrices et lecteurs, nombre des internautes de ces pages, m'auront ainsi touché et appris durant cette année 2014. Je les ai admirés, je m'en suis inspiré, et je les en remercie affectueusement.

Et je souhaite à tout le monde une très très belle année 2015, avec de nombreux moments de sérénité et d'amour à savourer, des moments de force et d'énergie pour changer ce qui doit l'être, en nous et autour de nous.

mardi 23 décembre 2014

Vivre ou écrire ?



La petite île de Navarino est située tout au sud du Chili, en Terre de Feu, et on peut y trouver ce qui est sans doute la ville la plus australe du monde : Puerto Williams. Il y fait rarement chaud, même en décembre ou janvier (saison la plus clémente là-bas puisque nous sommes dans l’hémisphère sud, où les saisons sont inversées) car les côtes de l’Antarctique sont à moins de 1000 km. A peu près 2200 habitants vivent là, dont un personnage étonnant, un suisse venu habiter au Chili il y a plus de 20 ans.

Après avoir roulé sa bosse, il s’est établi ici, et exerce plusieurs petits boulots locaux, comme celui de gardien de voiliers : beaucoup de riches sud-américains viennent naviguer dans l’archipel de la Terre de Feu à la belle saison, malgré les conditions climatiques rudes, car les paysages sont d'une beauté à couper le souffle. Il est aussi guide touristique : parlant couramment plusieurs langues, il est passionné par sa région d’adoption et l’histoire des indiens Yamanas qui la peuplaient autrefois. Passionné aussi par l’installation des occidentaux dans la région : il a retrouvé et fait restaurer la maison du premier missionnaire installé ici et elle est transformée aujourd’hui en petit musée. Il est à lui tout seul une encyclopédie ambulante sur tout ce qui concerne la Terre de Feu, avec beaucoup de recul et d’humour.

A la fin de la visite de l’île que nous avons effectuée avec lui, nous bavardons un peu. Comme j’ai été très intéressé par tout ce qu’il nous a raconté, de lui et de son histoire personnelle, je lui suggère, sincèrement, d’écrire ses mémoires sur tout ce qu’il a vu et vécu ici.

Il me regarde droit dans les yeux et répond sans un instant d’hésitation : « pas question ! », l’air presque agacé, comme si je venais de lui dire un truc absurde ou dérangeant. Je cherche à comprendre, à m’expliquer : « vous savez, c’est tellement passionnant tout ce que vous racontez, que ça intéresserait sûrement pas mal de lecteurs ; et ce serait aussi un document historique, une manière de préserver le souvenir de cette période où la région est en train de changer à toute allure. »

Il réfléchit quelques secondes, et me répond un peu calmé : « J’ai trop de choses intéressantes à faire de ma vie pour prendre tout le temps nécessaire à un tel bouquin. Dans ma vie d’autrefois, j’ai été libraire en Suisse. Si vous saviez le nombre de livres inutiles que j’ai vu arriver sur mes rayons, et repartir sans qu’un seul lecteur potentiel ne les ait pris et parcouru, même un bref instant ! Je m’intéresse trop à tout ce qui se passe ici, je préfère vivre qu’écrire… »

Je me sens un peu nigaud, comme toutes les fois où la vie me donne une leçon. Bien sûr qu’il a raison, s’il le sent comme ça. Bien sûr qu’à choisir, il vaut mieux vivre qu’écrire (même si on peut aussi faire les deux !). Et bien sûr que c’est une déformation professionnelle de ma part d’avoir ainsi le réflexe de vouloir transformer tout ce que j’aime en livre, pour en faire profiter d’autres personnes. Je suppose que dans la logique de mon interlocuteur, le raisonnement valable pour l’auteur s’applique aussi aux lecteurs : souvent nous avons mieux à faire dans notre vie que lire ou écrire. Vivre par exemple…

Nous nous quittons pour toujours, sur un sourire et une poignée de main. Mais le souvenir de notre échange, et de sa leçon, est encore vif en moi. Pourquoi ? Je pourrais me dégager de mon inconfort en me disant qu'il a tort, que c'est dommage, qu’on peut parfaitement vivre ET écrire, et que c’est, par exemple, ce que j’ai fait de mon mieux jusqu’à présent : il ne me semble pas avoir été un zombi de l’écriture, renonçant à la saveur du monde. Mais tout de même : si je suis si troublé, c’est qu’il a mis le doigt sur quelque chose qui m’habitait sans que j’en ai pris conscience assez clairement. Et ce quelque chose c’est que je dois, simplement, davantage vivre et un peu moins écrire…

C’est drôle cette manière dont les leçons nous arrivent souvent de l’extérieur : nous sentions bien les choses mais nous ne nous écoutions pas. Et il faut alors un petit déséquilibre, un vent venu du dehors, pour que nous comprenions enfin et que nous nous décidions à aller dans la bonne direction.

Je vous souhaite à toutes et tous de très belles fêtes, vacances, rencontres, méditations ou résolutions durant ce cœur de l’hiver. Les jours ont recommencé à s’allonger, et bientôt le printemps sera de retour : n’est-ce pas merveilleux ?

Illustration : une tranche de vie d'autrefois chez les indiens Yamanas.


vendredi 28 novembre 2014

Dieu s’en fiche



C’est un grand-père en visite chez ses enfants et petits-enfants.

Lors d’un petit déjeuner qui se passe joyeusement, il échange avec l’une de ses petites-filles, à propos de leur bonheur de se retrouver, une fois de plus, tous en famille (il est âgé et malade, et sait mieux que quiconque à quel point ces instants sont précieux).

Heureux de ce qu’il vit avec ses proches, il propose à la fillette de prier pour remercier le Seigneur, de Lui rendre grâce pour ce joyeux petit-déjeuner, pour la chance d’être encore là, tous ensemble.

Mais elle traverse une période où sa foi l’a quittée : « Grand-Père, je suis désolée, mais moi en ce moment, je ne crois pas beaucoup en Dieu ! »

Et lui du tac au tac : « Ce n’est pas grave, tu sais, Dieu s’en fiche, que tu ne croies pas en Lui, ça ne le dérange pas ! Ce qui compte, c’est que nous lui rendions grâce pour tout ce bonheur qu’il nous envoie… »

Je suis témoin silencieux de la scène, affairé autour de l’évier car je pars travailler bientôt. J’adore la pirouette du grand-père, qui témoigne de sa foi inébranlable. De sa foi de charbonnier, émouvante sinon convaincante.

Car ça n’a pas très bien marché pour ma fille, cette fois-ci, mais elle s’exécute tout de même, en riant, en joignant ses mains et en remerciant Dieu, amusée et attendrie par l’obstination bienveillante de son grand-père.

Et un vent de grâce souffle dans la pièce à cet instant.

D’où venait-il ?

Aucune idée.

Et aucune importance…

Illustration : Fillette au lapin, par Jean Dieuzaide.

mercredi 12 novembre 2014

Je ne vous vois pas



Je donnais il y a quelques mois une conférence pour une association de personnes aveugles. Le public ne me voyait donc pas, à l’exception des quelques bénévoles et accompagnants. Je me sentais un peu embarrassé par mon privilège de voyant, gêné de pouvoir regarder des personnes qui ne le peuvent pas. Mais quelle intensité d’écoute ! Tout passe par la voix, quand on ne voit pas…

Après ma conférence et la lecture de quelques passages de mon dernier livre, vient le temps des échanges. De nombreux bras se lèvent dans la salle. Et les personnes gardent longtemps leur bras en l’air, calmement, sans tourner la tête ni gesticuler pour attirer l’attention des porteurs de micros : inutile, car elles ne les voient pas.

Puis, j’entends une voix sortir des hauts parleurs, et j’ai beau balayer la salle du regard, je ne trouve pas le visage qui me parle. Alors, bêtement, spontanément, je le dis : « Où êtes-vous, je ne vous vois pas ?! » Oups, un petit rire parcourt l’assistance, et je comprends ma gaffe : personne ne voit dans cette salle, mon vieux, alors oublie un peu tes habitudes de conférenciers pour voyants !

Du coup je m’excuse, inquiet d’avoir pu leur faire de la peine, et je décide de ne pas voir moi aussi : « OK, désolé, je vais fermer les yeux et juste écouter la question, après tout, c’est surtout ça qui compte ! »

De nouveau, de petits rires parcourent la salle, mais il me semble y entendre plus de connivence que de moquerie. Et j’écoute effectivement la question les yeux fermés : aucun problème, c’est même mieux pour moi, mon écoute est mieux centrée, moins distraite par le spectacle du public, je vais mieux à l’essentiel des attentes, je devine mieux l’informulé de la question.

Drôle d’expérience… J’étais à cheval au milieu de piétons, et grâce à une petite ruade du réel, me voici le cul par terre : c’est parfait.

Le reste de la soirée se passe doucement, il me semble le vivre au ralenti, comme dans un demi-rêve : les aveugles me semblent former une compagnie plus douce que celle des voyants, et mille et un petits détails me surprennent et me touchent. Un pot amical a été organisé à l’issue de la rencontre. Je découvre comment on se déplace d’un groupe à l’autre quand on ne voit pas, comment on se sert sur un plateau de petits fours, comment tout cela est à la fois compliqué et possible. Je découvre comment un handicap amène à déployer de l’intelligence et de l’humilité.

En repartant, touché et remué, je découvre un ciel couchant magnifique, à couper le souffle. Tous ces gens ne le verront pas… Dans la rue, des petits groupes s’éloignent, souvent des couples d’amis, bras dessus, bras dessous. Alors que j’enfile mon casque de scooter, j’aperçois deux silhouettes au loin, deux copines, marchant doucement en bavardant, se tenant le bras et balayant prudemment le trottoir devant elles. Lorsque je les dépasse, je m’aperçois qu’elles sont en train de rire. J’ai envie de m’arrêter pour les embrasser. Envie de leur faire au moins un petit signe de la main ; mais non, c’est bon, j’ai déjà donné dans le registre des gaffes de voyant ! Envie de m’arrêter aussi, tant elles sont belles à regarder marcher et sourire.

Comment peut-on ne pas aimer le genre humain ?


PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en septembre 2014.

Illustration : Vu dans une vitrine, par PRA.

mardi 4 novembre 2014

Le Nirvana et la statue de sel



Je participais un jour à un colloque sur la méditation et j’écoutais un ami, le moine bénédictin Benoît Billot, nous parler du Zen, dont il est un spécialiste. A un moment, il nous raconte une histoire qui me fait ouvrir très grand les oreilles : une histoire de Nirvana et de statue de sel.

Le Nirvana est un xénisme, cette importation de mots étrangers dans notre langue. Les xénismes en disent parfois long sur l’âme des peuples qui les utilisent. Par exemple, il y a en français beaucoup de xénismes pour désigner les états heureux ou agréables : être zen, cool, toucher au nirvana, etc. Les français ont-ils de si gros problèmes avec le bonheur pour qu’ils aient ainsi besoin d’importer tant de termes pour en désigner les nuances ?

Le plus drôle de l’histoire, c’est que ces xénismes sont souvent erronés : le courant Zen, par exemple, est une branche du bouddhisme très rigoureuse et exigeante, nécessitant une discipline de fer (pas du tout cool, donc). Et le Nirvana désigne un aboutissement qui est en fait un anéantissement, une dissolution de soi ; c’est très cohérent avec la quête bouddhiste de la disparition de l’ego, mais très loin de notre vision occidentale du Paradis (que nous voyons en gros comme le prolongement amélioré de notre vie ici-bas : nous y resterons nous-même, en plus jeunes et plus beaux). Et habituellement, lorsque nous découvrons la signification exacte du mot nirvana, l’idée d’une extinction définitive de notre petit ego nous est plutôt inconfortable.

C’est pour cela que j’ai adoré l’histoire de Benoît. La voici...

Imaginez que vous soyez une belle statue de sel, tellement magnifique que votre propriétaire vous a posé sur sa cheminée pour que tous ses visiteurs vous admirent. Que serait pour vous le nirvana ?

Ce serait que votre propriétaire vous dépose sur une plage, à marée basse. Et que, peu à peu, l’océan vous recouvre et vous dissolve. Que, peu à peu, tous les atomes qui se sont transitoirement assemblés pour vous donner forme, toutes les molécules de sel qui vous composent, se détachent et rejoignent l’immensité océane. Dans cette dissolution, vous trouveriez votre nirvana : ne plus être compacté en un petit ego, même admirable, mais relâché dans l’océan immense, sans identité propre mais avec une liberté immense, avec le bonheur absolu et indicible d’une molécule de sel ayant retrouvé la mer.

Ça y est : à cet instant, je comprends, je ressens, même de très loin, même sans mots, ce que peut-être le nirvana. Je suis toujours sur ma chaise, mais je n’écoute plus les débats, je suis devenu une molécule de sel, qui navigue dans la vague, sur l’écume, au soleil. Puis qui plonge dans les abysses, se fait avaler par un poisson, recracher, remonte accrochée à une méduse. Je n’ai plus de conscience, plus d’ego, plus de désirs, plus de souffrances. Bien plus heureuse que quand j’étais toute compactée et desséchée sur ma cheminée. Je me sens dans cet état étrange que j’éprouve parfois dans mes méditations : un état où je me sens en proximité totale avec tout ce qui m’entoure, sans aucune barrière, juste des liens, et un sentiment de dissolution de soi étrangement apaisant. Une bouffée, un avant-goût lointain du Nirvana…

Oups, comment ? C’est à moi de monter sur l’estrade ? Mon voisin me pousse du coude. Il doit penser que je somnolais. Non, non, je ne dormais pas, pas du tout. Au contraire, j’étais totalement présent à l’histoire ; tellement que j’étais justement en train d’atteindre le nirvana.

Illustration : Vague sur la digue, par Jean Dieuzaide, ou Yann, grand photographe toulousain.