vendredi 14 septembre 2018

Non, tu ne vas pas mourir !


Ça se passe lors d’une réunion sur les soins palliatifs, où on m’a invité à parler de méditation. La rencontre est passionnante. Parmi les autres intervenants, un prêtre nous raconte une histoire qui me bouleverse.

Il rend visite dans le service à une dame en fin de vie ; elle souffre d’un cancer généralisé, et il n’y a plus guère de doute sur ce qui va se passer. Le prêtre s’est assis près d’elle, sur son lit, et lui parle doucement. Le mari est aussi dans la chambre, un peu à l’écart, sur une chaise ; il écoute, mais ne participe pas à la conversation.

À un moment, la dame, qui a déjà eu plusieurs cancers, et qui a jusque là réussi à s’en sortir, dit au prêtre : « mon père, cette fois-ci, je crois que je vais mourir… » 

Le prêtre comprend que ce n’est plus la peine de faire semblant, de réconforter ou de parler d’autre chose. Il se penche doucement vers elle, pour la questionner : « vous voulez qu’on en parle ? »

Mais à ce moment, d’un bond, le mari se lève de sa chaise et se rapproche de son épouse pour lui dire, avec angoisse et véhémence : « mais non, tu ne vas pas mourir ! »

Du coup, tout s’arrête. Le prêtre n’ose pas poursuivre sur cette voie, apparemment insupportable au mari. Et la dame non plus ; elle se laisse rassurer, sans rien dire. Tout le monde renonce à parler vrai. On discute d’autre chose. Deux jours après, elle meurt. Sans avoir pu aller au bout de ses angoisses, sans avoir pu recevoir un véritable réconfort, au-delà des paroles lénifiantes et mensongères, dont nous avons aussi besoin dans ces moments, mais qui ne suffisent pas. Elle était prête, mais son mari ne l’était pas. Il a choisi pour elle. Mal ? Comment le savoir…

Plus loin dans la discussion, le prêtre nous raconte qu’il se sent, lui aussi, souvent démuni face à la mort : « Comme je ne suis pas médecin, je ne peux pas dire aux gens : “calmez-vous, je vais vous soulager, vous expliquer comment ça va se passer…“ Car même en tant que prêtre, je ne le sais pas moi-même ! J’ai la foi, mais Dieu ne m’a jamais contacté pour m’expliquer tout ça en direct ! Je dois me débrouiller avec mes convictions, sans certitudes…»

Je bois ses paroles, j’admire sa bonté et son humilité. Je suis épaté par tous ces bénévoles et ces soignants, qui chaque jour accompagnent leurs frères et sœurs en humanité, jusqu’à la porte de la mort, sans jamais savoir ce qu’il y a derrière, et en se disant qu’un jour ce sera leur tour.

Je sors de la réunion dans un état second, bien sûr. Il pleut, je vais me tremper sur mon scooter. Je m’en fiche complètement. Il m’a été donné, cet après-midi, de côtoyer les sommets et les abîmes, j’ai été invité à entendre ce qu’on n’entend jamais. Je suis bouleversé et comblé. Nous avons parlé de la mort toute la journée, et là, sans l’avoir cherché, j’ai le goût de la vie dans la bouche.


Illustration : "La mort ? Tout au fond à gauche. Vous n'y serez pas seul, il va y avoir du monde..." (Valley of the Gods, Utah, par Wim Wenders)

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mai 2018.

mardi 28 août 2018

Junk-food, humains et goélands



Ça se passe sur un front de mer, en Bretagne. Comme chaque été, les goélands tournent autour des touristes pour solliciter de la nourriture, ramassent et avalent tout ce qui tombe au sol des miettes humaines, et fouillent les poubelles pour manger nos déchets alimentaires. Du coup, je me pose des tas de questions, autant sur les goélands que sur les humains.

Les goélands, d’abord : je me demande pourquoi ils s’intéressent à la junk food, laissée ou lancée par les vacanciers ? C’est tellement moins bon pour leur santé que les coquillages, les poissons ou les algues ! Mais ils sont simplement aussi tentés que les humains par la facilité ; les humains qui, au lieu de se faire une bonne soupe, ouvrent un paquet de chips toxiques, en emballage non biodégradable.

Les mammifères sont très faciles à rendre dépendants à tout ce qui est salé, sucré ou saturé par des additifs exhausteurs de goût. Des travaux bien connus ont ainsi montré que des rats de laboratoire à qui on propose, à côté de la nourriture qu’ils aiment habituellement (graines et fruits) de la nourriture dite de « cafétéria » (croissants, chips, etc.) vont très rapidement ne plus se nourrir que de cette dernière, et devenir obèses et diabétiques. Comme nous. 

Les rats, et les goélands, seraient donc aussi sots et paresseux que nous ? Disons plutôt : aussi désorientés par la facilité, aussi faciles à manipuler par l’environnement !

Ce que nous montrent ce genre de scènes (les goélands à touristes) ou d’études scientifiques (les rats de cafétéria) c’est qu’une espèce animale ne peut plus se fier à son instinct (« qu’est-ce qui est bon pour moi ? ») dans des environnements artificiels et pollués. Notre instinct ne nous parle et ne nous sauve que dans un environnement naturel. 

Mais lorsque ce n’est plus nous qui cherchons et préparons notre nourriture, lorsque nous achetons de la nourriture préparée par d’autres, lorsque ces autres ne sont pas bienveillants mais avides d’argent, et lorsque dans ce qu’ils nous vendent, ce n'est plus le cas. 

Tout est alors pensé et calculé pour nous manipuler (ajouter de manière dissimulée le plus possible de sucres, de sel, et d’exhausteurs de goût, pour que nous mangions au-delà de nos besoins), alors nous sommes en danger, alors nous allons faire n’importe quoi avec notre alimentation, parce que nous sommes devenus aveugles à ce qui est bon pour nous.

Cette facilité de notre environnement commercial à manipuler intelligemment (diaboliquement) nos instincts et nos faiblesses est évidemment inquiétante. C’est pourquoi nous avons à nous montrer très vigilants. En ce qui nous concerne, nous, les humains. Mais aussi en ce qui concerne les animaux, dont nous sommes désormais responsables, en tant qu’espèce colonisatrice de tous les espaces naturels de cette planète.

Ne remplissons plus nos assiettes de junk-food : je ne parle pas seulement de la nourriture de cafétéria et de fast-food, mais aussi la nourriture toute faite, préparée par l’industrie agro-alimentaire pour enrichir bestialement ses actionnaires ! Ne nourrissons pas non plus les animaux sauvages avec cette bouffe toxique. Ni avec aucune autre, d’ailleurs. 

Donner à manger aux goélands (ou aux écureuils, etc) c’est de l’égoïsme à l’état pur (pour faire plaisir à notre égo ou pour amuser nos enfants) et c’est une violence aussi grande que les frapper ou les agresser physiquement.

Admirons-les, écoutons-les, observons-les, mais foutons-leur la paix : ne nous mêlons pas de leur nourriture, et occupons-nous plutôt de ce qu’il y a dans nos propres assiettes !

Illustration : Ce n'est pourtant pas si compliqué de cohabiter... (Jan Brueghel de Velours et Petrus Paulus Rubens, Le Jardin d'Eden et le Péché originel, vers 1615, huile sur bois, 743 x 1114 cm, Mauritshuis, La Haye)

PS : cet article a été initialement publié dans Kaizen durant l'été 2018.






mardi 24 juillet 2018

On lâche les écrans et on relève la tête...



Il est temps de nous déconnecter (si ce n'est pas encore fait) pour savourer l'été. 

Je vous souhaite de belles vacances, de belles soirées, de belles rencontres, de belles lectures, de belles balades, etc. 

On se retrouve en septembre. 

D'ici là, n'oubliez pas de sourire aux humains, de marcher dans la nature et de regarder souvent le ciel, les nuages, la lune et les étoiles !

Illustration : coucher de soleil au Pic du Midi, en juillet 2018.

lundi 18 juin 2018

L’amour ne suffit pas pour mettre un couple en joie



Quel boulot, la vie de couple !

Au début on croit que le plus dur, c’est de trouver l’amour. Puis, on réalise que l’amour ne suffit pas, qu’il faut aussi faire des efforts ! Et que les lois du couple  ressemblent à celles de la créativité, vous savez : « le génie, c’est 10% d’inspiration et 90% de transpiration ». Et bien pour le couple, c’est pareil : 10% de transports (amoureux) et 90% d’efforts (laborieux). Bon, les proportions peuvent varier, mais ne comptez pas laisser tout le boulot au conjoint et à l’amour, et vous en tirer avec moins de 50% d’efforts !

Hélas, hélas, un des problèmes que nous avons toutes et tous, c’est que nous aimerions bien ne pas avoir à les conduire, ces efforts, nous aimerions bien que notre couple carbure juste à l’amour et à l‘eau fraiche. C’est vrai que la tendre propagande, belles histoires et jolies chansons, nous vendant l’évidence du grand amour est ancrée très profondément dans nos petits cerveaux…

Alors ça, le mythe du grand amour facile, on peut dire que ça aura donné du boulot aux thérapeutes de couple ! J’en ai fait autrefois des thérapies de couple : j’ai vite arrêté, car je ne connais rien de plus difficile, de plus fatigant, stressant et frustrant pour un psychothérapeute.

Par contre, ça m’a permis de comprendre tout un tas de règles passionnantes sur la vie à deux.

Par exemple, que les conflits et les désaccords ne sont pas un problème. La différence entre couples fonctionnels et couples dysfonctionnels ne se situe pas dans la présence de crises, mais dans l’art de sortir des crises. La manière dont on discute rapidement du désaccord, le souci de chercher une solution plutôt qu’un coupable, la capacité à ne plus en reparler sans arrêt ensuite pour coincer l’autre, c’est là que l’on peut voir si le couple a de l’avenir ou pas, en tant que couple heureux en tout cas. Parce qu’on peut aussi rester en couple en se faisant la guerre…

Une autre loi, c’est celle du ratio de Losada (aujourd'hui contesté), du nom du chercheur qui a mis le premier en évidence ce rapport de 3 pour 1 : l’équilibre émotionnel c’est 3 émotions positives pour 1 émotion négative (inutile de viser le 100% d’émotions positives). Et l’équilibre conjugal, c’est pareil : au moins 3 échanges agréables pour un échange conflictuel. Prendre le temps de passer des bons moments avec notre conjoint nous permettra ensuite de mieux nous embrouiller avec lui ; mieux, au sens de « plus intelligemment », bien sûr !

Je pourrais continuer longtemps, car les règles, préceptes et recommandations sur le couple sont innombrables, mais il me semble qu’il y en a une petite dernière qui vaut la peine d’être rappelée : malgré tous ces efforts nécessaires, on n’arrivera jamais à tout mettre à plat.

Il y a toujours des parts bricolées et mal fichues dans un couple, des dissensions pas réglées, des zones d’ombre pas clarifiées… C’est là que l’amour est précieux : il sert à les recouvrir, à pardonner, à accepter. Mais quand il se retire, cet amour, comme dans les divorces, les conjoints se demandent comment ils avaient bien pu faire pour supporter tous les défauts de l’autre  pendant des années ! Ça, c’est la part irremplaçable de l’amour dans le couple. Et c’est pour cela que, même s’il ne suffit pas, il faut tout de même qu’il soit là !

Et au fait, vous, vous en pensez quoi de la part d'amour nécessaire dans un couple ?

Illustration : en tout cas, faire la cuisine ensemble et se parler à table au lieu de regarder des écrans, c'est bon pour le couple...

PS : ce texte reprend ma chronique du 15 mai 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


lundi 4 juin 2018

Voir Papa



Je marche dans la rue, derrière deux jeunes femmes, dont une maman, qui pousse son bébé dans un landau.

Elles sont en pleine discussion, mais de temps en temps la maman s’arrête pour s’adresser au bébé, qui lui fait face. Elle lui parle gentiment, avec ces intonations que l’on a lorsqu’on s’adresse à des jeunes enfants qui ne peuvent pas nous répondre : «  Tu veux voir papa, hein ? Oh oui ! Tu veux le voir, hein, ton papa ! » Le bébé doit avoir un large sourire et les yeux pétillants, car les deux jeunes femmes le regardent en riant elles aussi, et s’exclament sur lui.

Ça m’intéresse de savoir ce qu’en pense le bébé, alors j’accélère pour les dépasser. En fait, il n’en pense probablement rien : je vois sa petite tête réjouie, il doit avoir 2 ou 3 mois, et en dehors du fait qu’il est bien éveillé et tout heureux d’entendre la voix joyeuse de sa maman, je ne crois pas qu’à cet instant il ait un avis personnel élaboré sur les éventuelles retrouvailles avec son papa.

C’est plutôt la maman qui a très envie de revoir le papa. Et apparemment, elle souhaite que son bébé en ait autant envie qu’elle ! C’est touchant et limpide. C’est dans ce genre de petits moments de rien du tout que les mamans font (ou pas) une place privilégiée aux papas, en les faisant exister dans le désir de l’enfant. Si ce travail n’est pas fait, régulièrement, joyeusement, les choses sont certainement plus délicates pour le père. Je suis en train d’assister à une vraie leçon de micro-psychologie, cette psychologie des tout petits détails, qui accumulés, finissent par compter…

Après les avoir dépassées, je ralentis un peu le pas pour continuer d’apprendre des choses passionnantes. Mais la maman parle désormais de sa reprise de travail avec la copine qui l’accompagne. Bon, je ne vais pas passer ma journée à les espionner, j’accélère ; j’allais où, déjà ?

Plus tard, en repensant à la scène, je me demande si un papa aurait eu le même genre de réflexe. Est-ce qu’un père impliqué (comme le sont de plus en plus les jeunes pères) aurait pensé à dire « tu veux voir maman, hein ? » Je n’en suis pas si sûr. D’abord parce que ça nous semble évident, à nous les papas, qu’un bébé veut revoir maman. Puis parce qu’on y pense moins, qu’on est moins attentifs ; et peut-être plus égoïstes.




Du coup, je ressens à ce moment de la gratitude pour mon épouse, dont je pense qu’elle a du échanger avec nos trois filles des tas de petites paroles semblables, qui m’ont bien facilité la tâche, et permis de prendre ma place de papa gâteau encore plus facilement. Puis de l’admiration pour toutes les mamans du monde, qui font ainsi, discrètement et intelligemment, de la place aux papas. Ce petit bout de vie de 5 minutes m’a appris, nourri et réjoui. Comme c’est intéressant d’exister !

Illustration : Un couple en vacances à la montagne (le bébé est dans la voiture, au calme).


PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mars 2018.

vendredi 18 mai 2018

Trop de psy dans nos vies ?


Certains pensent qu’il y a trop de psychologie dans nos vies. Parfois, ce sont des psys eux-mêmes qui disent ça, les pédo-psys par exemple : ils constatent que beaucoup d’enfants qu’on leur envoie n’ont pas véritablement de problèmes psychologiques mais simplement des problèmes éducatifs : on ne leur a pas appris la frustration, on ne leur a pas dit assez non, on les a beaucoup aimés mais assez peu éduqués…

Et puis, d’autres disent que c‘est l’inverse, et qu’il n’y a pas assez de psychologie dans nos vies. Que si dans notre vie de couple, en famille, au travail, nous avions appris à mieux nous écouter, mieux nous parler, mieux nous comprendre et nous respecter, il y aurait moins de conflits et moins de souffrances.

Peut-être ne parle-t-on pas de la même chose, d’ailleurs, quand on parle du « trop de psy » : est-ce trop de recours à la psychothérapie (envoyer ses enfants ou son conjoint chez le psy dès qu’il nous dérange ou se plaint) ? Ou est-ce, plus largement, de trop avoir recours à la psychologie pour comprendre et améliorer notre vie ?

Sur ce dernier point, pas mal de gens pensent, effectivement, que bon sens et bonne humeur devraient suffire pour bien conduire une vie humaine…

C’est une façon de voir les choses qui se défend, mais ça ne marche pas pour tout le monde, et ça ne satisfait pas non plus tout le monde. D’où pour certaines personnes, l’envie d’un peu de psy, car tout ne se résout pas en trinquant et en chantant…

De toute façon, nous autres occidentaux vivons dans des sociétés de pléthores, où il y a globalement trop de tout. Regardez chez vous et autour de vous : trop de nourriture, trop de fringues, trop d’objets inutiles, trop d’informations, trop de tentations… Le « trop de psy » n’est peut-être pas le pire des « trop de » que nous ayons à affronter !

Et puis, ce sentiment de « trop de psy », c’est peut-être un bon signe, le signe que nous avons satisfait nos autres besoins fondamentaux.

Vous connaissez la fameuse pyramide de Maslow, cette loi psychologique qui explique qu’il existe une hiérarchie de nos besoins, et qu’ils ne peuvent survenir que les uns après les autres. Il y a d’abord les besoins liés à notre survie : manger, boire, dormir ; lorsqu’ils sont satisfaits, peuvent alors émerger les besoins liés à notre sécurité : pouvoir vivre en paix, dans des environnements sans danger ; puis viennent les  besoins d’appartenance, besoins d’amour, d’amitié, de solidarité…

Et c’est seulement lorsque tous ces besoins fondamentaux sont satisfaits qu’on accède à des besoins plus spécifiquement psychologiques : besoin d’estime de soi, d’autonomie, de réalisation de soi, de transcendance…

Une société où on se pose la question du « trop de psy » c’est donc une société qui, a priori, et pour la majorité de ses citoyens, a réussi à répondre à tous les besoins plus fondamentaux (nourriture, logement et citoyenneté). Plutôt réjouissant.

Mais nous sommes d’accord : ce n’est pas une raison pour envoyer tout le monde sur le divan ! Éduquons nos enfants, sans déléguer ça aux écrans ou aux psys. Écoutons nos proches et exprimons-leur nos émotions. Parlons-nous les uns les autres, entre voisins et entre inconnus. Engageons-nous, militons, votons…

Rendons à la psy ce qui relève de la psy, et à la vie ce qui relève de la vie. On y verra déjà un peu plus clair !

Et au fait, vous, est-ce que vous avez tendance à parler trop souvent de psychologie ?

Illustration : tout de même, un bon psy, ça fait du bien rien que quand on le voit nous attendre sur le pas de sa porte...

PS : ce texte reprend ma chronique du 8 mai 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 






lundi 14 mai 2018

La charge mentale



Au départ, nous les humains, nous sommes des chanceux : nous avons un chouette cerveau qui peut nous aider à voyager dans le temps et l’espace. Nous aider par exemple à anticiper : à rêver de nos prochaines vacances, à faire des projets pour notre retraite, à savourer le futur par avance, à mieux le préparer…

Mais ces mêmes capacités d’anticipation et de planification, situées dans notre cortex préfrontal, ces capacités organisatrices si précieuses peuvent déraper, et se transformer en moteurs à anxiété, en fabriques d’inquiétude. Ces capacités à nous projeter plus tard ou ailleurs peuvent faire qu’on n’est jamais totalement présent à l’instant, qu’il s’agisse de loisirs : on est dimanche mais on pense au lundi ; ou de travail : on est au bureau mais on pense aux courses à faire en sortant ; on pense par exemple à ne pas oublier d’acheter des cornichons, de la moutarde, du pain et tout ça…

C’est ce qu’on appelle en psychologie expérimentale « l’effet Zeigarnik », du nom de la chercheuse russe Bluma Zeigarnik. Celle-ci a montré, dès les années 1920, que toutes les tâches que nous n’avons pas eu le temps de terminer nous restent davantage en tête que celles que nous avons pu achever. Elles nous restent en tête, et donc nous tourmentent un peu, nous mettent la pression, nous démangent, nous poussent vers l’action… Car faire soulage ! Boucler un dossier, clore une action, ça fait baisser la tension mentale.

Le problème évidemment, c’est quand on a plein de choses à faire : alors, la liste de ces choses à faire, et donc pas encore faites, reste bien au chaud dans notre tête, mais elle n’y reste pas calmement, elle nous met la pression, insidieusement. C’est ça, la charge mentale : devoir héberger à notre esprit toutes les listes remuantes de ce que nous n’avons pas encore eu le temps de faire.

Et la charge mentale, c’est aussi savoir, au fond de nous, que nous n’aurons jamais assez de temps pour toutes les faire, ces choses, ou du moins pour toutes les faire tranquillement, calmement, comme il faudrait. Il va falloir accélérer,  il va falloir speeder, il va falloir, surtout, ne pas se reposer, ne pas perdre de temps… C’est là que les ennuis commencent.

Il est alors urgent de pratiquer l’exercice du canapé !

Le soir, en rentrant chez soi, on commence par s’asseoir dans le canapé, pour respirer, se détendre, tranquille, ne rien faire pendant 5 mn ; non, plutôt 10 mn, allez, tant qu’on y est ! Évidemment, à peine assis, on est attaqué de tous les côtés ; attaqués par nos pensées, nos propres pensées, les pensées sur les choses à faire : « quoi ? comment ? tu te poses un instant ? alors que tu n’as pas fait les courses, pas acheté les cornichons ? pas rangé la maison,  alors que des amis viennent dîner ? pas commencé à préparer le repas ? pas terminé de répondre à tes mails de boulot ? pas téléphoné à ta copine qui vient de divorcer ? pas vérifié que les enfants étaient bien sur leurs devoirs et pas sur leurs écrans ? »

Là, on s’aperçoit qu’on s’est déjà remis debout pour agir, pour cocher des trucs sur la liste des choses à faire. Alors, on dit NON, et on reste dans l’exercice : on se rassied et on respire, juste ça, respirer. Les pensées attaquent encore ? On leur redit NON, et on leur explique : « non, c’est bon, j’ai compris ! J’aurai toujours des choses à faire, même sans jamais dormir, sans jamais me reposer. Alors là, j’ai décidé de faire une chose encore plus importante : prendre soin de moi, me reposer, souffler. Tout le reste, n’importe qui peut le faire à ma place : ranger, nettoyer, travailler ; quand je serai mort ou malade, d’autres le feront. Mais me poser et me reposer, il n’y a que moi qui puisse le faire. Et c’est maintenant, tant que je suis vivant… »

Voilà, à partir de désormais, grâce à cette chronique, ce sera comme ça tous les soirs, on fera l’exercice du canapé ! La charge mentale n’a qu’à bien se tenir !

Et, vous, qui appréciez la psychologie puisque vous fréquentez ces pages, vous la ressentez cette charge mentale ? De temps en temps ? Ou tout le temps ? Et d’ailleurs, vous avez un canapé chez vous ?

Illustration : " Et halte aussi à la charge mentale !"

PS : ce texte reprend ma chronique du 10 avril 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

mercredi 9 mai 2018

Pourquoi tant de peurs ?


L'autre jour, je me demandais quelles étaient les dernières fois où j’avais vraiment ressenti de la peur ?

Pas de l’anxiété, qui est la forme de peur associée à un danger possible ou approchant, non, de la peur, la peeeeeeur !... la vraie, celle qui déboule violemment dans notre corps et notre esprit lorsque le danger est là, le danger pour de vrai, et pas seulement comme une virtualité ! Ce n’est pas si fréquent que ça dans nos vies, la vraie peur.

Pour moi, je me souviens, j’ai senti sa morsure lors d’un accident de rafting, quand notre embarcation s’était renversée et que nous étions tous passés à deux doigts de la noyade, coincés dans l’eau glacée entre courant violent et énormes rochers ; je l’ai sentie aussi lors d’un vol agité en parapente où tout mon corps se raidissait de frayeur à chaque fois que je regardais en dessous de moi (ma prof de parapente d’alors est morte dans un accident 2 ans après) ; ou encore lors d’une bagarre de rue imprévue avec des inconnus louches et équipés comme il fallait pour me tuer… Mais à part ça, pas grand-chose, finalement.

Ressentir la vraie, la grande peur, face à un risque mortel, ce n’est pas si fréquent, donc, et tant mieux. En tout cas, ce n’est pas fréquent pour nous autres, occidentaux du XXIe siècle, ayant la chance immense de vivre dans un pays démocratique en paix. Par contre, les anxiétés et les inquiétudes, toutes ces petites peurs du quotidien, j’en ai chaque jour, et plusieurs fois par jour même. Mais je ne suis pas seul dans ce cas, et j’ai l’impression qu’un paquet d’humains sont comme moi, même les plus souriants et détendus en apparence, de véritables sacs à peurs

C’est vrai que si on utilise le mot peur pour désigner toutes nos inquiétudes, alors on a tout le temps de quoi avoir peur : peur de ne pas s’endormir, peur de ne pas se réveiller à l’heure, peur de tomber malade, peur de REtomber malade, peur de décevoir, peur de faire du mal sans le vouloir, peur d’échouer, peur de ne pas y arriver, peur de vexer ceux qui n’y arrivent pas si nous on y arrive, peur de ne pas être assez généreux, peur de se faire bouffer par les autres…

Nous avons peur parce que la vie n’est pas facile, parce que nous y rencontrons beaucoup d’adversités, grandes et petites, mais surtout parce que la vie est incertaine et imprévisible, et que chaque jour nous apporte sa dose de la plus grande des nourritures de la peur : l’incertitude.

L’incertitude (que va-t-il se passer ? est-ce que je vais rater mon train ? avoir mes examens ? survivre à cette opération ?) est le plus grand carburant de l’anxiété. D’ailleurs, une des maladies anxieuses les plus fréquentes, qu’on appelle l’anxiété généralisée, c’est à dire la capacité à se faire du souci pour tout, est en fait, tout simplement, une allergie à l’incertitude : dès qu’on n’est pas sûr de quelque chose, on angoisse…

Et du coup, à mes yeux, le vrai mystère ce n’est pas « pourquoi les humains sont-ils si anxieux ? », mais plutôt « comment font-ils pour vivre avec toutes ces raisons d’être inquiets et d’avoir peur ? »

Car, étonnamment, nous y survivons plutôt bien, à nos peurs : elles nous meurtrissent régulièrement, elles nous prennent la tête le temps d’une crise d’angoisse ou d’une nuit d’insomnie, puis nous passons à autre chose, nous nous remettons à rire, à agir, à vivre.

C’est pour ça que j’adore l’espèce humaine. Nous sommes les seuls, parmi tous les représentants du monde animal, à clairement savoir que nous allons mourir un jour, que nos proches peuvent disparaître d’un moment à l’autre avant que nous n’ayons pu les revoir, que l’adversité peut nous frapper à tout moment, quand elle le voudra. Et pourtant nous rions, nous créons, nous passons l’essentiel de notre temps à penser à autre chose, et à faire comme si tout cela n’existait pas. Nous arrivons à vivre heureux…Trop fort, les humains !

Et au fait, vous, c’est quoi votre plus grande peur ?

Illustration : "Au secours, les parents, y a un truc bizarre qui fait du bruit sous mon lit !"

PS : ce texte reprend ma chronique du 13 mars 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

lundi 30 avril 2018

Plaire ou séduire ?




Vaut-il mieux plaire ou séduire ?

Pour certains, séduire, c’est bien. C’est nécessaire, et même indispensable pour toute vie en société : un prof s’efforce de séduire ses nouveaux élèves, un salarié ses nouveaux collègues, un amoureux son amoureuse, ou une amoureuse son amoureux, etc.

Pour d’autres, séduire, c’est un mensonge, une tromperie : séduire, c’est se faire plus beau ou plus belle qu’on n’est, parce qu’on a une idée derrière la tête, ou ailleurs. C’est promettre sans se sentir toujours obligé de tenir ses promesses. C’est effectivement un peu manipuler, si on entend par manipulation une influence qu’on exerce sur autrui en s’efforçant de lui cacher ce qu’on veut obtenir.

Et la question, finalement, c’est de savoir s’il faut vraiment chercher à séduire, ou bien se contenter de plaire ? Une fois que le jeune homme a séduit sa petite amie, doit-il ensuite séduire ses beaux-parents, etc ? Ou bien peut-il juste se contenter de leur plaire ?

Il y a, me semble-t-il, dans la séduction quelque chose de calculé, de stratégique, une activité dirigée vers un but ; et aussi un mensonge - ou plusieurs -, et des calculs que l’on cache.

Dans le fait de plaire, il y a quelque chose de plus calme, mais aussi de plus franc : on se présente tel qu’on est, sans s’embellir, sans  promouvoir ses qualités, sans cacher ses défauts. Moins de mensonge avant, moins déception ensuite…

Plaire c’est ne rien promettre, séduire c’est s’efforcer de plaire en accéléré. Comme dans le Donjuanisme…, chanté par exemple par le talentueux et démodé Claude Nougaro. Dans le donjuanisme, qui peut concerner aussi les femmes, le plaisir de séduire ne peut jamais cesser, jamais se calmer ; on séduit pour amener autrui à soi, pour faire ce qu’on a à faire, puis on l’abandonne pour passer à quelqu’un d’autre.

Dans l’hystérie, qui peut concerner aussi les hommes, c’est l’angoisse de ne pas plaire qui pousse à vouloir séduire toutes les personnes qui nous plaisent, à érotiser tous les rapports sociaux, à beaucoup promettre sans jamais pouvoir donner.

Donjuanisme et hystérie sont les formes maladives du besoin de séduire, et induisent évidemment beaucoup de souffrances chez les victimes qui se font prendre au piège de ce genre de séduction à vide, sans la moindre intention de construire. Le moteur de la séduction ne s’arrête jamais de tourner, et nécessite un mouvement permanent, un recherche constante de   nouvelles cibles à séduire. Gare aux personnes fragiles, qui une fois apprivoisées se feront abandonner. Dans ces séductions pathologiques, on promet de beaucoup donner, mais en réalité on s’apprête à beaucoup prendre, on promet de construire mais on s’apprête à détruire.

Quand je vois quelqu’un en faire des tonnes pour séduire, je me demande toujours où est le problème ? Pourquoi tous ces efforts pour convaincre qu’on a du charme et de la valeur ? Pourquoi cette hâte, pourquoi ne pas attendre tout simplement de plaire ? Et supporter éventuellement de ne pas plaire ?

Mais bon, c’est parce que je suis psychiatre peut-être, parce que derrière toute tentative excessive de séduction, je sens le manque : manque de confiance en soi, manque de sécurité intérieure, manque d’intérêt réel pour autrui… Déformation professionnelle, peut-être. Ou peut-être pas, allez savoir…

Et vous, vous avez choisi dans votre vie, entre plaire et séduire ?

Illustration : un mariage au Canada, au siècle dernier. Se sont-ils mutuellement plus ou séduits ?

PS : ce texte reprend ma chronique du 17 avril 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 



mercredi 18 avril 2018

Tout prendre au sérieux


L’autre jour, je donne 2 euros à un SDF assis devant la boulangerie, et il m’en remercie par un beau sourire et un retentissant « Que Dieu vous bénisse ! ». Sans bien comprendre pourquoi, j’en suis profondément touché, et troublé. Je repars avec l’air normal, mais au fond de moi je chancelle. Je suis transpercé par ses paroles. J’ai l’impression, la certitude pendant de longues minutes, qu’il m’a envoyé un éclair de lumière, qu’il m’a offert, vraiment, une protection divine, que ce n’étaient pas que des mots.

Puis je me calme, je souris de moi-même. Je me demande combien de temps la bénédiction divine va planer sur moi et me soustraire à tous les maux qui menacent une vie humaine. Je me sens à nouveau normal dans ma tête, j’ai repris la situation en main. J’ai peut-être eu tort, allez savoir ; certains jours, je me dis que nous devrions nous laisser bousculer plus souvent par les mouvements de nos âmes…

Mais tout de même, c’est drôle comment quelques instants, j’ai pris ses paroles au sérieux. En fait, j’ai toujours été comme ça. Sur toutes mes photos d’enfance, j’ai le regard inquiet et sérieux, l’œil attentif et sans malice du jeune humain qui prend tout au premier degré. Pendant des années, j’ai toujours cru ce qu’on me disait, j’ai manqué de méfiance, je me suis souvent montré naïf, et souvent fait moquer ou rouler.

Puis j’ai fini par comprendre, et par apprendre à sourire tout en me méfiant, à donner le change. Mais au fond de moi, c’est resté, je commence toujours comme ça : croire les autres, et tout prendre au sérieux. 

Sans doute que ça m’a souvent aidé dans mon métier de médecin et de thérapeute, cette confiance absolue dans ce que me disent mes patients, sans doute qu’ils le sentent et que ça leur donne aussi confiance en moi. Quelques uns m’ont baladé, mais avec tous les autres, ça s’est bien passé. 

Avec mes proches aussi, dont je ne me méfie bien sûr pas, cela marche ainsi : je ne doute jamais d’eux et de leurs paroles. Confiance absolue. Les plus farceurs et les plus taquins en profitent parfois pour me bobarder, étonnés eux-mêmes de la facilité avec laquelle j’avale tout. Je marche à toutes les blagues, et je passe à côté de tous les complots. C’est confortable et délicieux. Cela ne m’a jamais mis dans des situations désespérées : je suis un anti-paranoïaque chanceux. Et je ne me sens pas seul…

J’avais lu un jour le récit des adieux de Gustave Thibon, philosophe paysan, à Simone Weil, génie de la philosophie. C’était en 1942, pendant la guerre, il venait de lui dire, pour plaisanter : « Au revoir, en ce monde ou dans l’autre ! » Et elle de répondre, insensible et étrangère à cet humour, et devenue subitement grave : « Non, dans l’autre monde, on ne se revoit plus. »

Tout prendre au sérieux : une faiblesse et une grâce à la fois.

Illustration : Le rêve de Sainte Ursule, par Carpaccio.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en janvier 2018.