mardi 7 septembre 2010

Le deuil sera fait


"Le deuil sera fait, j’imagine, lorsque nous aurons retraversé sans le mort toutes les situations vécues une première fois avec lui, lorsque nous aurons revu tous les lieux connus en sa compagnie, et rencontré l’odeur de l’arbre à papillons qu’il aimait, et ramé de nouveau dans la baie, et soufflé dans un cor de chasse à la fenêtre d’un appartement angevin, et cassé un mur à la masse, et gratté un rythme de valse sur une petite guitare espagnole…, lorsque donc nous aurons parcouru de long en large le monde sans lui et revécu seul nos aventures communes. C’est aussi bien pourquoi le deuil ne sera jamais fait et pourquoi je hais cette expression stupide qui laisse entendre que celui-ci est un travail dont nous viendrions à bout comme de tout labeur avec un peu de bonne volonté et d’application."

C'était hier dans L'Autofictif, le blog d'Éric Chevillard.

17 commentaires:

  1. Bjr,
    je ne suis pas d'accord avec le désaccord d'Eric Chevillard. Pour moi, avoir "fait" son deuil, c'est ne plus souffrir toute la journée du manque de la personne, accepter que ce qui a été vécu est bel et bien fini sans chercher à le revivre chez une autre personne et donc pouvoir reprendre la vie avec un optimisme certes mélancolique mais tout de même un optimisme. Et effectivement, c'est un travail que de se hisser hors du chagrin de la perte.
    A présent, peut-être y a-t-il des deuils impossibles (perte d'un enfant) et des deuils plus faciles (perte d'un grand-père âgé)? peut-être qu'il y a une évolution interne inéluctable qui fait qu'on s'en sort (donc ce n'est pas du travail) ?
    Bàv
    B.A.

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  2. Sujet grave que celui du deuil ...
    en plein dedans je confirme qu'il ne s'agit pas d'un travail. Qu'on ne maîtrise rien, on se laisse guider par des émotions jusque là inconnues, changeantes, on ne se reconnait plus. Peut être parce qu'avec l'être cher, c'est un bout de nous qui meurt, un bout de lui qui vit en nous. Il faut donc "faire son deuil" (que cette expression est laide) de celui qui nous a quitté mais aussi de celui que nous étions "avant" ...
    Ca ressemble aux marées, aux tempètes en mer, à des vagues qui nous submergent, de plus en plus fortes ; puis elles se retirent, pour mieux revenir encore et encore.
    Le thème du jour est en accord avec la météo, pluvieuse, automnale ... mélancolique.

    Très bonne journée à tous.

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  3. Le deuil est un changement.
    Face à tout changement, l'Etre Humain doit franchir, plus ou moins vite et plus ou moins bien, 4 phases, au minimum, qui sont :
    1/ le refus
    2/ la dépression/déprime
    3/ l'euphorie
    4/ l'acceptation
    Il reste à chacun à accepter ce cycle et rester lucide sur la phase dans laquelle on est.
    Savoir aller de l'avant, d'une phase à l'autre sans trop de retour en arrière, sans stagnation.
    Nous avons tous la capacité à franchir ces phases même si cela n'est vraiment pas simple.
    Bon courage à celles et ceux qui sont en chemin.
    Dy

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  4. "Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d’une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s’enfla, remplie d’une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L’être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l’âme, c’était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n’avais plus rien de moi, était entré, et qui m’avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l’apportait). Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand’mère, telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée, le visage de ma grand’mère, non pas de celle que je m’étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n’avait d’elle que le nom, mais de ma grand’mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs–Elysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques); et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n’était qu’à l’instant—plus d’une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments—que je venais d’apprendre qu’elle était morte."Marcel Proust

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  5. Revenir sur les lieux, revivre les situations, c’est vouloir s’immerger de nouveau dans la relation, dans les fils invisibles de la relation. Ces pèlerinages de l’âme se retrouvent aussi dans les deuils d’amour. Non, ce n’est pas un travail. Non, çà ne fait pas oublier. Mais ce n’est pas l’être perdu qu’il faut oublier, bien sûr, mais la souffrance de la perte qu’il faut apaiser, pour continuer de vivre en se nourrissant peu à peu du passé, sans culpabilité. Il ne faut pas rompre ses fils invisibles, je crois que de toute façon, ils sont au delà du temps.
    Je vois plus ces retours en arrière comme une démarche d’acceptation, source d’émotion qui malgré sa force, apaise aussi.
    Laisser couler ses pleurs, se laisser submerger par la vague, accepter, et remonter à la surface. C’est « plus facile » pour l’adieu à une grand-mère centenaire que dans le cas de la perte d’un enfant qui vous arrache le cœur. J’ai un peu honte du « plus facile », j’espère que vous me comprenez.

    En tout cas, le premier paragraphe est d’une grande beauté.

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  6. Y a t il vraiment des graduations dans la douleur ?
    Chaque histoire, chaque lien est unique, différent.
    C'est la perte de ce lien unique qui déchire, au delà du degré de parenté ou de l'âge de la personne.
    Perdre une grand-mère c'est perdre son histoire, son enfance, ses racines, le reflet d'une insouciance, la certitude d'un amour indéfectible, inconditionnel ...
    On a beau se préparer, savoir que rien n'est éternel, le choc, la douleur, le manque sont immenses.
    Il y a aussi la perte d'un équilibre entre les survivants, besoin d'inventer un autre centre de gravité quand la pierre angulaire d'une famille disparait. On se rend aussi compte à quel point la douleur est étanche, impossible à partager à l'inverse de l'amour, unique et singulière pour chacun alors que tous pleurent (quand ils le peuvent) la même personne. On se mure, se bloque, on hurle en silence, chute vertigineuse qui semble sans fin.
    Et parfois la seule façon de ne pas imploser c'est la négation de l'inacceptable, une impasse, mais parfois le seul chemin supportable avant de pouvoir reprendre sa route ... dans un monde où la mort est gommée, où on ne donne plus le temps au deuil.

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  7. L'origine du mot travail c'est "torture" en ce sens il peut y avoir un travail de deuil,qu'il puisse prendre tout une vie c'est possible.
    Pour moi le deuil "achevé" c' est quand l'évocation du disparu devient la source d'un certain bonheur. Quand la douleur de la séparation est moins puissante que la douceur du souvenir. Il n'empêche 40ans plus tard les larmes peuvent encore monter aux yeux

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  8. Je crois, Nathalie, qu'il y a une gradation dans la douleur, mais qui, en effet, n'a rien à voir avec le degré de parenté. Tout dépend du lien.
    Mon exemple de grand-mère par rapport à l'enfant n'est donc pas pertinent, dans l'absolu. C'est vrai. Tout comme les conséquences de la perte d'une grand-mère que vous citez n'ont également rien d'universel.
    Bien à vous.

    PS : Si on part sur les mêmes bases en terme de nombre de commentaires qu'hier, celà vous libérera un temps non négligeable, cher Christophe. Et peut-être ce temps supplémentaire nous permettra de profiter d'un éclairage de votre part sur ce sujet? Sans, bien sûr, vous obliger...

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  9. Pour rebondir sur le message de l'anonyme de 09:43, je ne suis pas sure que les phases 3 et 4 sont distinctes et se succèdent.

    Cependant il me semble que si on reste au stade du refus voire du dénie, on se mine la santé de l'intérieur.

    Au contraire faire son deuil peut nous ouvrir une possiblilité de se transformer soi-même en
    profondeur ou épaisseur.

    Je ressens le deuil comme une étape indispensable malheureusement pour mieux comprendre la valeur de la vie.

    La seule mort que je ne parviendrai jamais à accepter c'est la mort d'un enfant.

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  10. Docteur André,

    Je me permets de vous signaler la parution d'un livre de philosophie très intéressant de Robert Redeker qui s'intitule "Egobody" (Fayard).
    Il n'a pas directement un rapport avec le thème du deuil. Il est cependant il est en rapport avec votre livre sur les états d'âme et plus particulièrement le chapitre 13 qui traite de la maladie matérialiste.

    Peut être le connaissez vous déja ?
    Je vous laisse voir...
    Je n'en dit pas plus.

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  11. "Faire son deuil"..."La vie continue"... Parfois je me demande si on pense vraiment par soi-même ou si on se contente de réarranger ensemble des petits morceaux de "pensée préfabriquée" un peu comme ces joujoux pour enfants , les légo , et on les accroche les uns aux autres et ça fait un machin qu'on croit être notre pensée personnelle mais qui n'est qu'un machin de plus parmis d'autres machins ...
    L'expression : Faire son deuil , me fait cet effet là : un machin qu'il est obligatoire de penser , une sorte de préjugé impératif par lequel on se doit de penser la mort .......
    Moi aussi je trouve cette expression stupide .

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  12. Je suis bien d’accord avec toi Zoé. Je la sens pas trop cette expression. Elle est pesante.


    J’aime bien aussi ton commentaire sur nos façons de penser. Parfois, on s’approprie des pensées préfabriquées pour faire le beau, le singe savant ou par peur de se sentir con, et sec sur un sujet. C’est un peu le mécanisme de la pensée unique, ce son de cloche qui ne fait que du bruit et qui ne résonne pas en nous. Il suffirait parfois de répondre : j’en sais rien, çà m’intéresse pas, ou je vais réfléchir… ce serait souvent plus intelligent que la question. Ou alors simplement dire quelque chose de vrai, de personnel, sans faire l’acteur.
    Maintenant comment penser par soi-même, être soi-même sans les autres ? Digérer les pensées des autres ne produit pas que du vent ou de la m…. mais il faut digérer.
    Le contre-pied ne doit pas devenir un TOC.
    Alors, je suis peut-être un ensemble de légos, j’aime bien les légos, c’est l’assemblage des légos qui m’identifie, qui me rend unique, à condition de ne pas avoir voulu faire une belle voiture, un beau camion de police, bien comme il faut .. mais d’avoir laisser les légos prendre leur place en me faisant confiance. Mon légo il ne ressemble à rien.

    PS : je me demande pourquoi tu as enlevé l’option « commentaires » sur ton blog ? Je sais , c’est complètement hors sujet, mais ta réponse m’intéresse.

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  13. Oui , Stéphane , j'ai fermé les commentaires sur mon blog parceque je me suis dit que lorsqu'on passe dans une forêt on y laisse peu de traces , lesquelles s'effacent rapidement . Voilà , c'est un peu métaphorique(?) oui , c'est le mot ? je ne sais pas , symbolique . Quelqu'un passe et puis voilà . En fait je fais de la "PUB" pour la forêt , pas pour moi et puis mes photos sont trés ordinaires car j'essaie de dire que la beauté est ordinaire , banale , et puis qu'elle est sous chacun de nos pas dans la forêt , alors ........

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  14. Jour de greve sur les retraites... au programme : le deuil !!!
    Bon, OK...

    Oui bien sur 'faire son deuil' ca n'est pas une expression enthousiasmante, d'autant plus que dans le langage courant ca signifie plus ou moins renoncer, se debarasser...

    Cela dit le 'travail' de deuil a pour moi.. quand meme... une valeur d'espoir, l'idee qu'en 'travaillant' -donc par notre seule force-, on puisse avoir la possibilite de se detacher doucement d'une souffrance et de vivre les choses autrement que dans le drame et les pleurs.
    Notre societe occidentale est bien empetree vis a vis de la mort... L'attitude generale consistant a glisser le probleme sous le tapis, quand inevitablement il en ressort, dans toute sa brutalite, on n'a qu'une idee c'est de trouver un nouveau tapis ou l'enfouir...
    Alors, se forcer a essayer d'y 'travailler' me semble, malgre tout une idee interessante...

    Bonne journee !

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  15. La meilleure thérapie est peut-être celle du rire et de l'oubli, la plus commune, celle de la tristesse et de l'inconstance...

    Après un blog, un autre blog, après un psy, un
    autre psy, après un auteur, un autre auteur, etc.

    Descendre le fleuve de la vie...

    Lorsque nous avons vécu les événements de nos vies pleinement, ils ne laissent plus de traces dans nos mémoires.

    J'ai aimé des êtres passionnément sur cette terre et aujourd'hui, je ne me souviens plus d'aucun. Car je suis bien trop absorbée par l'instant présent pour me souvenir du passé, ni en bien, ni en mal, d'ailleurs.

    Finalement, à y bien réfléchir, les psy ne sont pas plus préparés que les autres à affronter les épreuves de la vie. Mais ils s'habituent à la souffrance et à force d'entendre les plaintes de leurs patients, peut-être trouvent-ils le courage et la force de vivre surtout dans d'obscures lumières.

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  16. Dans ce cas, "travail" désigne une action de l'esprit qui ne se fait pas, ou ne se fait plus "naturellement", et qui demande un effort conscient, souvent étape par étape.

    Là aussi, je suis en plein dedans. C'est une sorte d'auto-thérapie cognitivo-comportementale.

    Des choses que je faisais naturellement, et même prenais plaisir à faire (vaisselle, sortir, rencontrer des connaissances, etc.), pas à cause de la dépression (qui n'est qu'une conséquence et un ensemble de symptomes de dysfonctions), mais à cause de mauvaises habitudes de vie au travail surtout, et qui, avec la répétition, ont débordé puis envahi ma vie personnelle.

    Et parmi ces symptomes, des deuils pas faits, mal faits ou infaisables et les douleurs qui surgissent de nulle part comme un "aigle noir".

    Dans les années '80 et '90, on a caché la poussière sous le tapis pour être productifs, pour avoir l'air de "gagnants", on a caché nos chagrins, nos peurs dont personne ne voulait rien entendre parce qu'à l'ère du superficiel, la profondeur des sentiments, c'était réservé aux "loosers", aux "perdants", aux inadaptés, aux profanateurs du Progrès Sacré. Aujourd'hui, cette génération vieillissante qui parvient de plus en plus difficilement à suivre son propre mouvement commence à prendre conscience de ses propres faiblesses et de tout ce à côté de quoi elle est passée. Moi, l'inadaptée de cette époque, je les regarde aujourd'hui en rigolant, même si ça va encore plus mal pour moi maintenant. Mais je suis habituée. Bons deuils, mes précieux, je vais aller soigner les miens.

    Je n'aime pas non plus ce mot "travail". Éric Chevillard utilise aussi "labeur". Je préfère. Labeur, comme labour. On façonne la terre, on pétrit le pain. C'est une oeuvre délicate et de longue halène, l'accomplissement subtile de l'artisan, la vibration de l'instant présent, la sensation émotionnelle à l'état brut, sans filtres rose-bonbon. Le chagrin de longue durée est un privilège de oisif. Le laboureur, lui, éponge plus sa sueur que ses larmes, et "creuse la terre, creuse le temps".

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  17. Je suppose que chacun a sa manière de "faire son deuil". Ou pas. Selon les événements. Les moments. Il n'y a rien à juger, rien à généraliser.
    Merci en tout cas pour la découverte du blog d'Éric Chevillard. :)

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