vendredi 27 novembre 2009

Le cahier de classe


Il y a quelques années, ma plus jeune fille, alors au cours préparatoire, me raconte que la maîtresse a montré son cahier en exemple aux autres enfants de sa classe. Elle est bonne élève pour tout un tas de raisons : par anxiété (elle n’a pas envie d’être réprimandée), par empathie (elle ne veut pas faire de peine à sa maîtresse et ses parents), par plaisir d’apprendre (elle est curieuse). Bref, c’est comme ça, et elle estime n’avoir aucun mérite dans l’histoire.
D’où sa réaction au geste de la maîtresse : elle est à la fois flattée et embarrassée. « Tu comprends, ça va faire de la peine aux autres, ceux qui n’arrivent pas à bien tenir leur cahier. »
Elle m’a fait alors penser à ces lignes du poète Christian Bobin (dans son ouvrage avec le photographe Édouard Boubat : Donne-moi quelque chose qui ne meure pas) : « Je suis incapable de penser à une chose sans aussitôt faire venir son ombre à côté d’elle. Je ne peux, par exemple, réfléchir à la lecture sans penser à ceux qui n’y auront jamais accès… Les livres me font penser aux analphabètes. Et les photographies aux aveugles. » Et ses succès devaient le faire penser à ceux qui toujours échouent (ou croient échouer...).
C’est la richesse et la fragilité des mouvements de l’estime de soi chez les sensibles empathiques : dès que le bonheur ou la satisfaction pointent le bout de leur nez, alors surviennent aussitôt les ombres du malheur et des douleurs des autres. Chez eux, pas de risque d’emballement vers le narcissisme ou la béatitude…

Illustration : le magnifique livre de Bobin et Boubat, "Donne-moi quelque chose qui ne meure pas".

30 commentaires:

  1. je ne connaissais pas C Bobin , et cela me rend heureuse de découvrir un extrait de ses textes , c'est tout simplement magnifique de bonté et de sensibilité .Merci pour cette découverte , la lecture me nourrit , encore une belle journée qui commence grâce à vous.
    NB

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  2. Hello,
    a) Votre exemple est mignon mais est-ce bien sain ?
    b) On peut être sensible empathique vis à vis de causes lointaines et être férocement compétitif dans la vie de tous les jours tout cela toujours avec une estime de soi fragile. Comment qualifieriuez-vous cette façon d'être ?
    bonne journée,
    B.A.

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  3. la terre n'est pas carrée, ben non, elle tourneNov 26, 2009 10:49 PM

    Sabah el Kheir à toutes et tous!
    Bobin possède un regard prolongé. Le prolongement du regard est une immersion de la vision de l'extérieur des choses vers leur intériorité. Cet écrivain, a , en définitive, un regard supplémentaire sur la vie ou, comme le disent les soufis, cet homme voit "avec les deux yeux".
    "Je suis incapable de penser à une chose sans aussitôt faire venir son ombre à côté d’elle."écrit-il. Derrière un mal un bien et inversement.
    Il n'y a pas beaucoup d'écrivains contemplatifs en France. Peut-être même est-il le seul.... Sa contribution dans la "Grâce de solitude" est pénétrante de beauté. Autour de 6€ dans le commerce. Sinon, toutes les bonnes bibliothèques ont Bobin dans leurs rayonnages!
    Ahhhhh! dernière p'tite chose.......
    Bobin écrit qu'il y a quelque part Quelqu'un qui nous aime d'un amour insensé.
    Et chez lui, ce n'est pas du blabla, c'est de l'ordre de la réalité vécue.....
    Merci d'écrire Monsieur Bobin.

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  4. C'est marrant je retrouve ma fille dans la description de la vôtre. De belles qualités mais qui la rendent bien malheureuse parfois !!!

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  5. Dans votre billet d'hier et celui d'aujourd'hui il me semble entendre : le bien, le mal, le bien, le mal, la culpabilité...en gros les grandes lignes de la religion quelle qu'elle soit...
    Et si on effacait ces notions, et si on utilisait juste notre bon sens sans référence à l'autre, que se passerait-il ?
    Belle journée à tous

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  6. Pages jaunes... et vertesNov 27, 2009 12:31 AM

    Bonjour Rairoa
    Le bien qui nous échoit sous forme intuitive (le bon sens), d'où vient-il?
    Le bien a-t-il une origine?

    C'est un peu philo philo mais bon....
    Très bonne journée à vous!

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  7. Je ne pense pas que ce que ressent la petite écolière modèle soit de la culpabilité...
    Elle a peut-être juste conscience que cela peut blesser et décourager les élèves qui ont des difficultés: et qui de ce fait sont peu ou pas valorisés.
    Et, ça, c'est une juste conscience des choses, qui n'a rien à voir, a priori, avec la culpabilité, il me semble?...
    Ce qui me trouble, c'est le fait que sa maitresse, bien qu'adulte et pédagogue, n'est pas cette même conscience!
    Je ne la juge surtout pas... Je constate juste que nous avons à apprendre les uns des autres, y compris - en de nombreuses occasions - des enfants eux-mêmes.

    Yves

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  8. Bonjour,

    Je trouve superbe cette expression de "sensibles empathiques". Cela donne encore plus de sens à l'empathie et valorise la sensibilité qui de nos jours n'est pas toujours considérée comme positive.

    Pour ma part, je me souviens de mon dernier entretien d'embauche où l'on m'a fait le coup classique du : "selon vous, vos trois qualités et vos trois défauts." Je n'ai pas(disons plus) hésité à dire la sensibilité....comme qualité ainsi que la discrètion due à une certaine timidité.

    Je suis sortie de l'entretien, libérée, heureuse, d'être juste enfin moi-même, de m'accepter et donc, de fait, de le faire simplement accepter aux autres. Et vous savez quoi? J'ai eu le poste.

    Quant à la lecture de Christian Bobin, ces livres pleins d'humanité ont toujours été pour moi sources de refuge lors de baisse de moral. Son style épuré, sobre, toute en délicatesse touche. Il va directement au coeur des choses (qui me semblent) essentielles.

    Je conseille particulièrement "Le très-bas" et "L'inespérée".

    Bonne journée

    AG

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  9. Les livres de C Bobin sont un souffle qui vous atteint l'intérieur...On sourit comme si on ne savait pas d'où ça vient..Il touche surement l'innocence de l'enfance que nous avons plus ou moins conservée, la réveille. C'est une prière silencieuse sans pour autant devoir être croyant.
    Et les couvertures de ses livres sont superbes.
    Bonne journée! Et merci Dr de me remémorer cet auteur ...

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  10. Elle est toute mignonne cette petite! J'aimerais en avoir davantage dans mes classes de ces " sensibles empathiques"! Ce serait tellement plus agréable...

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  11. bonjour
    aujourd'hui j'avais envie de savoir si vous aussi , vous qui venez sur ce blog , vous vous questionnez souvent ? j'ai parfois l'impression que je me pose trop de questions que les autres fonctionnent plus simplement ...
    ce n'est pas trop en rapport avec le billet du jour, mais j'avais très envie de poser la question, pour savoir, comme un sos ...

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  12. bonjour Florence Achard, psychologue!

    Elle est flattée et embarrassée, au final, c'est un bon équilibre.

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  13. Réponse à pages jaunes et vertes : je fais encore plus simple qu'aller chercher le bien derrière le bon sens, de mon point de vue derrière le bon sens il existe la vie tout simplement mais on peut tout imaginer...

    Réponse à Yves : je ne parlais pas de culpabilité renvoyée par la petite fille, mais par la conclusion du billet de ce jour en parlant des sensibles empathiques : "chez eux, pas de risque d'emballement vers le narcissique ou la béatitude" je trouve cette phrase très orientée.

    Christophe André, il y a quelques temps j'ai lu dans un de vos billets que votre copain Massimo mettait en doute l'efficacité de la gentillesse et que votre blog serait un peu mièvre, je pense que vous êtes un gentil et que c'est une chance pour beaucoup de gens, que votre blog s'éloigne chaque jour de la mièvrerie grace à la liberté d'expression. Tout cela vous charge un peu plus en responsabilité.

    Bonne soirée à tous

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  14. Il y a eu un spam à 13h26 qui n'a pas de problème d'estime de soi ?!

    Notre hôte nous convie sur son blog pour partager ensemble des idées, des émotions. C'est du don. "13h26" devrait peut-être vendre sur d'autres sites.

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  15. Quel beau titre et quelle belle photo! Merci.
    Tendresse affichée: serein plaisir d'enfance.
    Oui les sensibles empathiques caressent nos cœurs et parfois froissent un peu les leurs.

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  16. Nous irons sur le blog de "13h26" pour lui apprendre à vivre...

    Pour le sujet du jour, je pense qu'il faut profitter de ces petites jouissances si rares et éphémères, sans remords, peut être égoïstement.
    Le thème du jour est bien relié à celui d'hier sur l'égoïsme.

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  17. Je comprends...y a pas un chat sur son blog ...à 13h26....

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  18. Pas de risques d'embalement vers le narcissisme ou la béatitude .... Super ! .... Mais vers le plaisir , si ! et alors c'est en-corps plus super ......

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  19. Edouard Boubat... ah, oui ! je l'ai rencontré à alors qu'il exposait à l'école des Beaux-Arts à Lyon lorsque j'étais encore collégienne. On ne l'oublie pas.
    Et quelle estime de soi pour un enfant qui a son cahier tout plein de rouge et de point d'exclamations avec des "applique-toi !, sale ! brouillon !n'a rien fait !... et encore, quand la page n'est pas totalement barrée ou arrachée ? terrible impact lorsque l'on sait que "l'écriture consciente et un dessin inconscient, signe et portrait de soi-même "(Pulver).
    A ne pas oublier, les graphologues y pensent tous les jours...

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  20. J'ai une petite fille qui est comme ça...Hier soir elle m'a dit en regardant un magazine "elles sont drôlement sensibles ces pages maman, regarde, elles se déchirent toutes seules"...Et ça m'a pris une minue de répondre " les pages sont fragiles, ma puce, pas sensibles".

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  21. Le narcissisme comme ombre de la béatitude .
    S'imaginer que le miroir diviserait l'univers en deux : d'un coté l'ombre , de l'autre la lumiére ... et s'imaginer qu'il serait possible de se situer au milieu , dans l'épaisseur même du miroir , en perpétuelle contemplation du jeu des ombres et des lumiéres .... Bien installé sur son cul de gourou -juge-arbitre grand psychanalyste de tout . Oui ! vraiment c'est cela : le Narcissisme le plus pervers comme ombre de la Béatitude la plus plate qu'on puisse imaginer . Alors il ne réste plus que le masque au sourire stupide de fausse bonté du faux sage ......

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  22. l'anecdote de cette petite fille modèle m'a rappelé un jour lointain où, à la fac, le grand professeur de littérature a lu au public étudiant, la dissertation (sur La Fontaine!) produite...par sa propre fille, évidemment brillante, qui ne m'adressait jamais la parole, et je me suis sentie très mal,comme les autres élèves "qui n'arrivent pas à bien tenir leur cahier", et c'était bien de la jalousie, d'une part parce-qu'elle avait un tel père, mais aussi parce-que ce père éclatait de fierté et proposait avec orgueil son modèle aux autres étudiants...

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  23. Sur ce thème, j'ai lu le Chagrin d'école de Pennac; livre qui porte à réfléchir sur nos méthodes d'éducation et sur la capacité de faire une différence dans la vie des gens avec de la finesse, un grand respect et un peu d'effort pour entrer dans le cadre référenciel de l'autre.

    Ma fille a souvent été cité en exemple et elle détestait ça. Elle travaillait bien pour elle car elle aimait les choses bien faites et non pour aider le professeur a motiver les autres. C'était comme une punition pour elle d'avoir cette pression sans l'avoir demandé. Si l'enseignante avait su...

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  24. Je suis heureuse que vous ayez acheté ce livre dont nous avions parlé dans une de vos première notes !
    Autre bonheur ce soir : je découpe une à une les pages d'u miraculeux petit livre bleu de Christian Bobin qui s'appelle "une bibliothèque de nuages" chez lettres vives et cette phrase me fait penser à votre fille :
    "La neige qui va à pas feutrés porte entre ses mains blanches une couronne de lumière. Elle cherche une âme pure pour la lui remettre."
    Chaleureusement

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  25. Bonjour,
    Y a t il un kit de survie pour les sensibles empathiques pour le monde "réel"?(collège..recrutement..rivalités...)

    Journal,méditation,s'affirmer,prendre sa place au milieu des autres,bienveillance etc,

    mais parfois il faut aussi savoir gagner presque
    "à l'anglaise".

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  26. Bonjour,


    Stefan Zweig, qui se reconnaissait comme un homme sensible et empathique, disait peu avant de se suicider, qu’il lui aurait fallu « un peu plus d’égoïsme et un peu moins d’imagination ». Vous nous parliez d’égoïsme, il y a peu de temps, mais il y a aussi cette imagination qui fonctionne tout le temps chez les grands sensibles, comment l’apaiser, la freiner ?

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  27. Je pense qu'on flirte quand même avec le concept de culpabilité.
    Avoir cette belle capacité d'ame à se projeter sur les manques des autres est une chose, le vivre dans la remise en cause en est une autre. Non ?
    Le flux et reflux de l'attention, de soi vers l'autre, puis vers soi... puis à nouveau vers l'autre, etc, doit pouvoir trouver sa juste fréquence avec l'age et les enseignements de la vie. A ce titre, je ne me fais pas de souci pour votre petite fille qui saura régler le curseur (comme son papa s'y attèle quotidiennement !).
    Pour le photographe (qui est lui aussi soumis à la balance des contrastes) la tâche s'est sans doute facilitée du fait de l'avènement de la technologie. Dans le sens ou, avec l'avènement du numérique, déjà il n'a plus à assister à la lente surimpression de l'image sur la pellicule photosensible... mais qq chose me dit que je m'éloigne du thème initial !
    Bonne soirée.
    Sympa ce blog. Tellement important de prendre le temps :)

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  28. Quelques petites minutes à la bibliothèque pour dire un petit dénouement positif et un gros merci pour vos messages de soutient.

    De mon ordinateur, je peux lire mais pas répondre.

    A bientôt

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  29. Ayant enseigné aux enfants pendant près de quarante ans, j'essayais, avec, plus de réussite dans les dernières années, je crois, de ne pas utiliser les leviers de l'anxiété et du désir de "faire plaisir au maître", mais ceux du pur plaisir de comprendre et de réussir, autant que possible.
    Luc

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