jeudi 10 septembre 2009

Regarder le soleil


C'est un jeune patient qui m’a été adressé par le service d’ophtalmologie, une histoire étonnante, comme je n’en avais encore jamais vu. Il s’est abîmé les yeux à force de fixer le soleil. En face de moi, très gentil, intelligent, il me raconte son histoire. Il a toujours été un gamin anxieux, avec tout un tas d’inquiétudes depuis qu’il était tout petit, un peu comme tout le monde, mais en plus fortes et plus durables : peurs de la mort, du divorce de ses parents, d’avoir une vie malheureuse… Et puis il y a six mois, à la suite d’une période de vie un peu difficile, il s’est mis à avoir des angoisses obsédantes à propos du soleil : il avait peur qu’il explose. De manière lancinante. Alors il s’est mis à le surveiller. Attentivement. Régulièrement. « Je sais bien que c’est absurde, mais c’était plus fort que moi. Il n’y avait que ça qui me soulageait… » Résultat : des lésions de la rétine, pas gravissimes, mais les ophtalmos aimeraient bien qu’il ne recommence plus, tout de même, d’où la consultation… Bon, nous allons nous occuper de l’aider à mieux faire face à ses angoisses. Mais son histoire, évidemment, m’a rendu perplexe et songeur. Je me mets à penser au soleil, à mon tour.
Je me souviens de mes propres peurs d’enfant : à une période, après avoir lu que les étoiles s’éteignaient, que le soleil était une étoile et que donc il s’éteindrait lui aussi, j’avais eu des interrogations sur le matin où les humains se réveilleraient et où il n’y aurait plus de soleil. Je crois que ce type d’inquiétude a inspiré de nombreuses légendes dans toutes les cultures (avec des animaux ou des humains qui partent à la recherche du soleil…). Et d’ailleurs, le lendemain de la consultation avec ce jeune patient, le soleil levant est nimbé de brumes d’automne : rond, beau, paisible ; mais tout faible, tout pâle. Alors je pense à une autre de mes inquiétudes enfantines : l’hiver nucléaire. Au temps où la guerre atomique entre les USA et l’URSS (pour les lectrices et lecteurs plus jeunes, c’est l’ancien nom de la Russie communiste) était une possibilité concrète, on nous racontait ce qui pourrait se passer, en plus des irradiations : le soleil voilé par des milliards de tonnes de poussières dans l’atmosphère, la terre qui se refroidit, les plantes qui dépérissent et les animaux qui meurent...
Bizarre, tous ces échos en moi des peurs de mon patient : c’est qu’elles touchent, comme souvent, à la fois à l’intime et l’universel de nos préoccupations d’êtres humains… Du coup, les jours suivants, je suis attentif au soleil, à tous ses états, toutes les fluctuations de sa lumière, tous les moments de sa course dans le ciel. Mais pas pour craindre son explosion. Pour savourer sa présence : même s’il doit s’éteindre ou disparaître, que faire de mieux que de se réjouir qu’il soit là, tranquille au-dessus de nos têtes, à donner le signal des saisons ? Si nos angoisses peuvent servir à quelque chose, c’est bien à cela : au lieu de nous faire ruminer sur les idées de perte ou de disparition de ce que nous aimons, personnes ou objets, qu’elles nous aident à les aimer encore plus fort ce que nous perdrons peut-être (et tout est dans ce peut-être) un jour…

14 commentaires:

  1. J'aime bien ce "peut-être" et les points de suspension ...
    Depuis mon expérience de mort rapprochée , je ne crains plus de perdre ... ni les êtres que j'aime , ni ... la vie ! car j'ai reçu cette évidence : je confondais les cycles de naissances et morts et la Vie elle-même ...
    On oppose , dans le langage courant : vivre et mourir...
    A partir de cette expérience : la naissance continue de s'opposer à la mort , ...
    mais la Vie ne meurt jamais ...
    Une grande paix à propos de la perte des personnes chères s'est effacée à partir de là et la peur de ma mort ...aussi !

    RépondreSupprimer
  2. Le soleil "explosera" un jour . C'est de la thérmodinamique . Plus exactement il gonflera en devenant une geante rouge et consumera le systhéme planétaire , et puis sous la force gravitationnelle il deviendra une naine blanche .
    Alors il tournera hyper-vite sur lui même .... IL y a des étoiles qui deviennent des trous noirs , et les trous noirs c'est troublant ....
    La mort est-elle un trou noir ? ou une géante rouge ? ou une naine blanche ? C'est troublanc non ? .... La mort est-elle un voyage temporel vers un hyper-éspace ? .... Tout cela est trop rationnel pour être vrai , je crois .... Ce que j'en pense vraiment ? La mort c'est comme l'amour , c'est intime selon moi (ou ça devrait l'être)... Je voudrais savoir un jour , mourir libre et solitaire . Partir à la rencontre de cette suprême aventure , seule , ailleurs déja et loin de tout ; comme lors d'un premier rendez-vous amoureux .... La mort est un don de soi

    RépondreSupprimer
  3. bonjour,
    Catherine, je vous rejoins : la Vie ne s'arrête jamais...
    le tout est d'arriver à faire la distinction entre "notre vie" ou de celle des personnes que nous aimons, et la Vie, comme vous l'expliquez. Et cela, ce n'est pas facile, facile pour tout le monde. On y travaille!
    Et notre réflexion du jour, Christophe, est essentielle pour les grands ruminateurs potentiels que nous sommes...
    D'ailleurs, un petit clin d'oeil pour flatter votre fausse modestie éventuelle (?, lol) pas plus tard qu'hier, je me demandais quand ce blog s'arrêterait...un jour probablement et cela m'a fait encore plus plaisir de le lire et le relire. au passage, je vous en remercie encore, ainsi que vous tous qui commentez avec tant de sincérité.
    Douce journée... avec un soleil voilé dans mon ciel tourangeau, mais bien brillant dans ma tête!

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour,

    De manière très pratique, et à court ou moyen terme, les ophtalmo pourraient lui conseiller de regarder le soleil avec les mêmes lunettes que l’on utilise lors des éclipses solaires ? Évidemment, même avec ce type de lunettes, il n’est pas prudent de regarder le soleil très longtemps, mais au moins ça soulagera les yeux de votre patient, en attendant que la thérapie lui permette de mieux faire face a ses angoisses. Il existe un magasin, à Paris, spécialisé en astronomie où l’on peut facilement trouver ce genre d’équipement de protection pour l’observation solaire ça s’appelle La Maison de l’astronomie.

    RépondreSupprimer
  5. Cet été j’ai déjeuner avec Libar FOFANA, écrivain guinéen, À dix-sept ans, il fuit son pays et le régime de terreur du président Sékou Touré et s’exile en Europe. Ingénieur en informatique, il vit actuellement à Marseille. Il a déjà publié deux romans dans la collection Continents Noirs, Le fils de l’arbre (2004) et N’Körö (2005). (source Gallimard). Alors que nous évoquions le récent décès d’un jeune homme de notre entourage, il eu ces paroles….une personnes ne meure jamais, elle continue de vivre sur nos lèvres…

    RépondreSupprimer
  6. Suite ;-) j'ai omis de préciser que Libar est Malvoyant. Pour revenir à votre jeune patient que la lumière du soleil rassure, Libar lui vit dans le sombre et semble avoir trouvé dans la communication verbale et dans l'écrit une réponse à ses angoisses.
    Bonjour à tous et à bientôt

    RépondreSupprimer
  7. Bonjour,
    Lorsque les angoisses liées à la peur de la perte nous permettent d'aimer plus fort le temps présent, ne serait-ce pas "simplement" la sérénité ? Et dans ce cas, peut-on toujours parler d'angoisse ?
    Merci pour vos textes et les réflexions qu'ils suscitent !
    Françoise

    RépondreSupprimer
  8. J'ai compris le "peut-être" en songeant que notre disparition peut précéder bien des pertes: nous aurons vécu la peur de perdre mais pas la perte.Constater que, souvent ce n'est pas ce que nous avons redouté, qui nous atteint mais autre chose d'imprévu ne dissipe pas la peur. Je suis aussi arrivée à l'idée de mieux apprécier de ce fait chaque "bon " jour. Le soleil est un merveilleux symbole de la Vie, de son éclat, et d'une éternité à notre échelle. Les légendes abondent effectivement à propos de l'angoisse suscitée par le raccourcissement de son apparition et différents rites ont été pratiqués pour que cesse ce rétrécissement de sa course. Avec succès ! Noël garde ainsi la trace des grandes fêtes païennes du solstice d'hiver. Que nous ayons peur ensemble est source de réconfort, que nous retrouvions l'écho de nos peurs en l'autre aussi. Je souhaite à votre patient guérison et douceur de vivre comme à nous tous,sous le soleil et sous la lune sur terre

    RépondreSupprimer
  9. Ce récit est poignant. Ce qui me touche le plus, c'est la phrase de votre jeune patient. " Je sais bien que c’est absurde, mais c’était plus fort que moi. Il n’y avait que ça qui me soulageait… ". C'est terrible de voir comme l'angoisse peut nous terrasser, et nous faire faire des choses qui peuvent mettre en péril notre santé ou notre vie. Heureusement que l'on dispose aujourd'hui de traitements et de thérapies efficaces pour soulager toute cette souffrance.

    RépondreSupprimer
  10. Re-Bonjour,

    Votre chronique m’a fait penser à cet extrait d’Annie Hall de Woody Allen, dans lequel le jeune Woody est déprimé car il a lu que l’univers est en expansion et de fait il ne voit plus l’utilité de faire ses devoirs…
    Voici l’extrait (en anglais)
    http://www.youtube.com/watch?v=3Pa34orcwwA

    RépondreSupprimer
  11. Comment savourer l'instant présent ? Comment retrouver nos yeux d'enfants, source d'emmerveillements ? Comme la parole, nos yeux peuvent être source de paix, de liberté ou d'angoisse. Les yeux ne sont-ils pas le reflet de l'âme ?

    RépondreSupprimer
  12. Il y a beaucoup de choses dans ce texte aujourd'hui. Je vais essayer d'être brève.

    - croyance d'enfants : "gratifiée" de parents "toxiques" comme vous dites, je trouvais réconfort et énergie dans la nature, la forêt plus précisément qui m'enveloppait de ses bras feuillus, et puis je me suis mise, moi aussi à regarder le soleil. Mais de façon prudente : le matin ou le soir, lorsqu'il est moins fort et seulement une fraction de seconde, le temps de me laisser remplir de son énergie. Et c'était efficace. Mais comme pour tout, il suffit d'y croire ... Il y a quelques années, j'ai appris que cette pratique existait chez des adeptes de métaphysique ou autre. Cette magie, je l'ai perdue dès les années '80, en voyant les désastres que le "progrès" faisait subir à la nature et aux campagnes ; ce "plancher" si solide s'effondrait sous mes pieds, j'ai commencé à dégringoler.

    - il y a la crainte de perdre ce que l'on a, qui a déjà été abordée.

    - et j'ai l'impression qu'il y a des craintes entretenues par les média, comme la "bombe nucléaire", mais il y en a eu tant depuis, il y avait aussi "le péril jaune" qui n'a pas eu autant d'impact, il y a aussi le terrorisme et la crainte de guerres bactériologiques et les différentes "maladies" : sida, grippes (aviaire, porcine), vache folle. Ce qui m'inquiète avec ces peurs médiatisées, programmées, c'est qu'on en oublie (elles nous font oublier ?) les "petites" précautions quotidiennes : durant plus de 20 ans, les gens craignaient le nucléaire et consommaient, gaspillaient et polluaient sans discernement. Aujourd'hui, on va tous aller se faire vacciner, mais va-t-on prendre soin de sa qualité de vie pour autant ? J'en doute. Une majorité non avertie va encore s'en remettre au diktat du moment.

    Aujourd'hui, l'heure est à la santé et à l'environnementalisme, mais 1) cette inquiétude mêlée de nostalgie des "boomers" sur le déclin va-t-elle durer ? 2) comme tout mouvement, est-ce que cela ne risque pas d'être récupéré par des personnes intéressées ? (il y a déjà plusieurs exemples).

    Voilà, comme toute bonne pessimiste qui se respecte, je me permets d'inviter à la vigilance devant ces soleils qui nous aveuglent tous parfois. En attendant, j'essaie "d'écouter chanter" mes oiseaux et d'apprécier ces instants.

    RépondreSupprimer
  13. Bonjour,
    Et si c'etait une bonne chose que de regarder le soleil....!
    connaissez vous le "sungazing" et l'experience de HRM. - pour info : sungazing.fr
    Rah...micalement!
    Philippe

    RépondreSupprimer
  14. PS: Ah oui, bien sûr, il y a "les phobies" aussi, qui semble bien être le sujet du jour. Hier, il me semblait que nous passions en revue les thèmes que vous avez traités et je me demandais quel serait celui d'aujourd'hui. Je m'amusais aussi à vous imaginer comme le "maître d'école" nous donnant chaque matin le sujet de la rédaction. En bons élèves que nous sommes, nous nous précipitons sur nos cahiers (claviers), consciencieux, appliqués, j'en vois même qui pointent un bout de langue rose, veillant à ne pas faire de taches avec leur porte-plume ... Eh oui, tout disparait ... "c'est comme s'il y avait un peu de craie dans l'encrier" ...

    RépondreSupprimer