À Sainte-Anne, avec un nouveau patient.
Il me raconte son histoire, triste, triste : une histoire d’enfant émotif, fragile, sans défenses, qui avait l’habitude d’être rejeté par les autres enfants (au mieux) ou de leur servir de tête de turc, de bouc émissaire (au pire). Du coup, aujourd’hui, il a du mal dans ses rapports avec les autres, du mal à accorder sa confiance, à imaginer qu’on puisse être bienveillant avec lui, comme ça, sans arrière-pensées.
Il me raconte encore - visiblement ça lui fait du bien - ces souvenirs d’école où ce qui lui faisait peur, ça n’était pas les moments de cours, ou de passer au tableau, mais les récréations : là, c’est la loi de la jungle qui règne, les forts peuvent martyriser les faibles, par petits bouts, chaque jour. « Pourtant, me dit-il, parfois des forts me prenaient sous leur protection, des chefs de bande décidaient de me protéger ; je ne comprenais jamais bien pourquoi, mais alors c’était la paix assurée, l’immunité, ça changeait tout pour moi, je me sentais en sécurité. Je devenais un intouchable : pas d’amitié mais pas de violences non plus. »
Je ne sais pas pourquoi, tout à coup, je me sens très ému en l’écoutant me raconter ce détail. Il continue son récit, mais pendant quelques secondes, j’ai du mal à l’écouter, je reste « coincé » dans ce qu’il vient d’évoquer : au milieu de toute cette violence dont il a souffert, le fait de savoir que parfois, des « forts » ont décidé de l’en soulager m’émeut et me réconforte.
L’humain, capable du pire et du meilleur, souvent sans raisons claires, sans bien savoir pourquoi…
C’est très triste. Ca me fait penser à cet extrait de « La vie devant soi » de R. Gary dans lequel Momo demande a Monsieur Hamil si on peut vivre sans amour et Monsieur Hamil lui répond oui. Je crois que Romain Gary avait écrit deux fins pour ce livre, celle qui a été publiée, et celle ou Momo plus âgé, allait dans le XIVe arrondissement de Paris pour rencontrer Christophe André. Docteur, il me semble que vos patients sont les héros du livre de Romain Gary.
RépondreSupprimerMoi aussi elle m'émeut cette histoire. Il ne faut jamais désespérer de l'homme... Le brin d'herbe qui pousse entre les pavés...
RépondreSupprimerChaleureusement
Pour Hanna : oui, j'ai souvent le sentiment que mes patients pourraient parfaitement incarner des personnages de romans ou de films. Nos vies sont passionnantes dès qu'on rentre dans les détails et les coulisses. Et pour Le Chemin du bonheur : merci pour le brin d'herbe !
RépondreSupprimerExiste-t-il des études sérieuses sur les conséquences psychologiques des rejets et humiliations subis dans l'enfance. Vous écrivez dans votre précédent livre qu'il s'agit des événements les plus dangereux et graves pour l'équilibre psychologique "un profond instinct nous signale qu'il n'y a rien de plus dangereux pour nous que d'être rejetés par nos semblables" ( ce que d'ailleurs le Christ a vécu à une profondeur indicible puisque divine) Vous citez d'ailleurs à cet endroit un extrait du psaume 31 que toute la tradition catholique attribut à Jésus.
RépondreSupprimerLe Talmud est on ne peut plus clair sur la gravité de l'humiliation publique puisqu'il classe ce péché dans les péchés irrémissibles :
" Celui qui fait blanchir la face de son prochain en public, c'est comme s'il l'avait tué
Tous ceux qui descendent à la géhenne en remontent sauf trois : celui qui commet l'adultère, celui qui humilie son prochain en public, et celui qui lui donne un sobriquet."
Talmud, Traité Baba Metsia 58b
L'antique sagesse avait donc reconnu la très grande nocivité de ces comportements qui adviennent surtout pendant l'enfance et l'adolescence, période où l'on discerne mal la gravité de tels actes. En revanche, tous les éducateurs devraient être formés à faire cesser au plus vite ce type de harcèlement.
Monsieur André, ne pourriez-vous pas user de votre renommée pour alerter le monde enseignant et éviter ansi bien des vies brisées.
Merci à "Leroy" pour avoir souligné à quel point toute forme d'humiliation est une agression des plus violentes et destructrices. Même dans des formes apparemment mineures, comme les surnoms désobligeants, ainsi que le souligne le Talmud (et merci pour nous avoir cité ce passage).
RépondreSupprimer... Quant au monde enseignant, la plupart des maîtres et professeurs sont sensibles à cela, il me semble. Et j'en parle avec eux à chaque fois que l'occasion m'en est donnée. Mais il nous faut inlassablement, nous tous, aller vers les personnes rejetées et agressées.
RépondreSupprimerJe viens de découvrir ce blog, et j'admire votre énergie et votre courage M.André.
RépondreSupprimerJ'ai une petite réfléxion à ce sujet, non pas pour dire que tout acte est interprétable, mais je crois que c'est le cas dans votre exemple : J'ai toujours cru que les "grands" ont besoin des "petits" pour devenir des grands. Et la notion de grandeur là, peut s'appliquer à tous les domaines. Sans votre patient, cette personne qui l'a prise sous ses ailes ne serait jamais devenue une "Grande". Même s'il reste des grains de tendresse et d'identification au plus profond de chacun de nous, je crois que cette personne est grande "à travers le regard de votre patient". Personellement je crois que l'on ne peut jamais, et heureusement, épuiser toute la source d'identification que nous contenons...