mardi 24 mars 2009

Déferlement négativiste


L’autre jour à Sainte-Anne, avec une patiente que je vois environ deux fois par an. Elle est suivie par une consoeur, mais elle tient à nos consultations de loin en loin, ça la rassure.
En général, nos entretiens se ressemblent : elle me submerge d’un déferlement de propos négatifs, sur elle et le monde qui l’entoure. Je tiens bon, je souris en la recadrant doucement (« vous pensez vraiment que ..? », etc.). Elle ne lâche rien, fait comme si elle ne m’entendait pas et continue ses propos pleins de malheur et de bile. Et effectivement, il lui en arrive pour de vrai des malheurs, elle n’invente rien. Mais elle ne me parle pas de ce qui va correctement dans sa vie.
Puis les cinq dernières minutes, elle baisse la garde et se met à sourire un peu et à relativiser. Et elle me dit que ça lui a fait du bien de discuter avec moi. Elle termine notre entretien allégée, rassurée que je n’ai pas cédé sur l’essentiel : notre existence ici-bas n’est peut-être pas ce qui se fait de mieux, mais ce n’est pas non plus l’Enfer total. Je suis un peu sonné, mais soulagé moi aussi : que ça s’arrête, et qu’elle semble repartir un peu mieux qu’elle n’est arrivée. Et je sais, car elle m’écrit souvent après les consultations, que nos discussions lui font du bien ensuite, dans les semaines et les mois qui suivent.
Mais j’ai mis quelques années à comprendre que nos entretiens avaient un effet-retard : ils ne marchent pas tout de suite ; il lui faut du temps, à ma patiente, pour malaxer nos échanges dans sa tête, et s’en trouver mieux. Au début, ça m’affligeait, j’avais un sentiment d’impuissance, et j’étais crispé, prêt à l’envoyer sur les roses. Puis, j’ai compris ce que je devais faire pour l’aider : rester calme, continuer de bien l’aimer et de le lui montrer malgré les déferlantes, et faire tranquillement le boulot de thérapie cognitive. Toujours croire en elle, ses bons côtés et son intelligence de la vie. Je ne sais pas jusqu’où ça l’aide (car elle ne change tout de même pas beaucoup d’une rencontre à l’autre), mais je ne sais pas faire autrement pour la soulager.
Souvent, lorsque je vois son nom sur la liste des rendez-vous du jour, je soupire (« ça va être dur… »), puis je souris («je suis content d’avoir de ses nouvelles...»), enfin, je repense à la maxime de Pasteur : « guérir parfois, soulager souvent, écouter toujours ». Mon mantra de thérapeute pour les cas difficiles…

Image : Picasso, Femme qui pleure.

11 commentaires:

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  2. Je disais donc:

    Etre là, écouter sans juger, aimer sans condition et sans exigence de performance, sans rien attendre d'autre que la saine "re-connaissance" du bienfait apporté... N'est-ce pas là ce que l'on est en droit d'attendre de toute relation humaine et de tout amour sincère? N'est-ce pas aussi ce qui manque cruellement à tant de gens au point de les pousser aux extrémités de la négation de soi? Surtout quand ce manque de sincérité est à mettre au passif des parents?

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  3. Je suis toujours fascinée par ce don de soi qui se répète chaque jour et qui suivant les états d'âme, peut parfois devenir une lutte. A quel point il faut travailler sans relâche sur soi pour pouvoir apporter une aide à l'autre.
    Chapeau bas Monsieur André, à vous et à tous ceux qui comme vous donnent.

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  5. et bien moi je suis très contente de vous retrouver désormais tous les jours pour lire vos petites histoires, depuis que j'ai découvert que vous aviez enfin votre site (et oui je l'attendais depuis longtemps)! c'est mon petit bonheur du moment alors merci Christophe

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  6. Merci beaucoup de votre présence, de vos messages, de votre soutien. Et dommage pour les commentaires effacés ! Pourquoi ne pas les compléter par un autre, plutôt que de nous en priver ?

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  7. j'ai préféré vous écrire sur l'adresse "contact" que vous avez indiqué sur votre site.
    bonne journée à vous.

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  8. 1° principe de la médecine : Ne pas nuire .
    Les effets iatrogénes ça existe ....
    Et puis il y a l'effet placébo qui est trés puissant et trés térapeutique ....
    Et puis "la maladie" est aussi une richesse parfois pour celui qui la vit car elle lui appartiend . Ce n'est pas un truc en plus en trop , c'est aussi la vie , aussi terrible soit elle .....

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  9. Je crois que je comprends votre patiente et que c'est un peu (beaucoup) comme ça que les gens me voient (et même moi, je me vois comme ça aussi) : très négativiste.

    J'ignore l'histoire de cette patiente, mais pour ma part, à force de me faire harceler au travail, puis dans mon logement, de prendre sur moi, m'auto-raisonner pendant plusieurs années pour pouvoir retourner travailler et continuer (pas facile de lâcher un emploi pour un autre par les temps qui courrent surtout quand on a totalement perdu l'estime de soi à force de se faire dénigrer) et aussi garder mon appartement le temps de pouvoir en trouver un mieux, à un moment, j'ai décidé de m'obliger, me forcer à me répéter et répéter ce qu'on me faisait, pour être capable de m'en souvenir, parce que depuis mon enfance, j'ai développé le réflexe d'oublier les injustices que je subis pour pouvoir survivre et rester heureuse.

    Mais il arrive un moment, où tout effort dans se sens s'avère vain, surtout lorsqu'on a affaire à des personnes frustrées de voir leurs collègues ou voisins apparemment plus heureux qu'eux. C'est ce qui m'est arrivé, j'ai même failli devenir comme eux, c'est ce qui a tiré chez moi la sonnette d'alarme.

    Ca parait peut-être bizarre, mais les émotions trop fortes m'empêchaient de l'écrire et à me vider l'esprit un peu, et j'ai cherché des ressources pour m'aider à les écrire dans un premier temps et ensuite à voir ce que je peux faire avec cela : continuer à prendre sur moi avec un soutien psychologique au cas où je serais trop suceptible, ou demander justice au cas où ce serait effectivement du harcèlement avec aussi un soutien psychologique.

    Or, en trois ans, je n'ai trouvé personne pour m'aider dans cette démarche. Même dans les organismes spécialisés en harcèlement on me renvoyait toute seule remplir mes formulaires comme s'ils ignoraient les effets néfastes du harcèlement. Personne n'a jamais voulu entendre le récit de tout les faits, et me donner un avis. Rien que les mots "harcèlement psychologique" sucitaient un certain recul, de la méfiance et des paroles relativisantes comme si je n'avais jamais pensé à relativiser en plusieurs années, et me faisant ainsi sentir encore plus dénigrée.

    J'ai donc continué à me répéter tous ces faits qui me semblent terriblement injustes, non seulement au travail et dans mon logement, mais en plus les réflexions et même les boutades reçues de la part des personnes ressources que j'ai contactées. Les seuls qui semblaient me comprendre (rares) n'étaient pas habilités à m'aider.

    Donc, ce que je crois pour cette patiente, c'est que même si les paroles réconfortantes soulagent un peu la douleur, il manque quand-même quelque chose. Comme je l'ai lu sur un autre site, c'est comme si on mettait un pansement sur une plaie qui n'a pas été nettoyée, ni même recousue, l'infection continue sous le beau pansement tout propre.

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  10. Précision : ma recherche de l'avis des autres n'a rien de (totalement) pathologique car la loi sur le harcèlement se base sur "ce que pense une personne raisonnable".

    Jusqu'à aujourd'hui, je n'ai encore rencontré aucune "personne raisonnable".

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  11. Dr Andre, je ne sais pas si la patiente dont vous parlé c etait moi..nous aussi on se voiait pas beaucoup mais à chaque fois que je repartais de Sainte Anne je me sentais tres lourde tout de suite et puis, petit à petit, vos mots revenaint..vous m avez apris plain des choses..peut etre sans meme pas vous rendre compte mais je garde nos conversation tres preciusement entre mes pensees..
    Cristiana Mondoloni

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