lundi 18 mars 2013

Le défilé


C’est un souvenir ancien, la scène se passe il y a 15 ans environ.

Ce jour-là, c’était un après-midi en semaine, je marchais dans la rue principale de notre petite ville de banlieue parisienne. Tout à coup, je vois arriver un cortège enfantin, déambulant au milieu de la chaussée, précédé par deux policiers municipaux débonnaires.

C’était Mardi-Gras, les enfants de l’école étaient tous déguisés pour le carnaval, et devaient sans doute se rendre au gymnase proche pour une petite fête.

Je m’arrête pour observer leur passage : certains étaient joyeux et excités, d’autres un peu perplexes voire inquiets de se trouver en train de marcher au milieu de la rue (un endroit où on ne va jamais quand on est un petit enfant de maternelle) sous les regards de quelques parents et passants.

Le spectacle était mignon, mais un peu triste aussi : ces enfants défilant sans public, ou presque, agitant leurs petits drapeaux sans que grand monde ne les regarde. Je ne suis jamais très à l’aise avec les défilés, en général ils m’inquiètent ou ils m’attristent. Et j’ai toujours de la peine quand je vois un spectacle sans spectateurs.

Mais je n’allais pas prendre un visage consterné à leur passage, tout de même ! Alors, pour les encourager, je reste là à applaudir et faire bonjour, à leur proposer un comportement de spectateur joyeux, qui leur manque peut-être un peu à ce moment.

Et j’aperçois au milieu de la petite troupe ma fille aînée, qui devait avoir à l’époque 4 ou 5 ans. J’avais oublié qu’elle pouvait se trouver là ! J’observe son visage : il était un peu inquiet, observant la scène de l’intérieur, de manière incrédule et préoccupée. Elle ne me voit pas. Je l’appelle, elle m’aperçoit, et un sourire éclaire son visage, elle me salue, agite un peu plus fort son drapeau, soulagée d’avoir peut-être trouvé un sens à ce défilé étrange.

Puis le petit cortège s’éloigne, j’aperçois encore ma fille se retournant une ou deux fois, pour me faire au revoir de la main.

Au revoir, ma fille que j’aime, au revoir…

Un étrange sentiment de fragilité de la vie humaine me serre alors doucement le coeur. Ces enfants trimballés pour un spectacle auquel ils ne comprennent pas grand-chose, dans l’indifférence des passants, me semblent un instant à l’image de l’humanité toute entière : fragile, orpheline, perdue. Je devais être dans un jour triste.

Ce souvenir a aujourd’hui pour moi comme un goût de rêve (et vous avez remarqué comment certains rêves nous restent en mémoire des années après ?). Je crois que je m’en souviens comme d’un rêve parce que j’éprouvais des états d’âme complexes et intenses, que la scène était un peu étrange et inhabituelle, et que ma tristesse du moment me rendait archi-réceptif aux petits décalages d’un spectacle censé être joyeux. Dans ces moments, notre vie ressemble à un rêve.

Il y a toujours des petites déchirures dans le bel habit des fêtes. On dit que c’est par là que rentre la lumière. Certains jours, cette lumière est sombre. Mais j’aime bien. J’aime bien que ce souvenir soit porteur d’une douce tristesse. Il me rappelle notre fragilité : celle de ma fille, la mienne et celle du genre humain.

Illustration : Prêts pour le défilé, les amis ? À Paris en 1962.

lundi 4 mars 2013

Vacances



J'ai oublié de vous dire, la semaine dernière : PsychoActif prend un peu de vacances.

Nous nous retrouvons le lundi 18 mars.

Portez-vous bien !

PS : à la suite du billet Sud-Ouest, j'ai reçu une petite information sur le devenir de la chanson Montagnes Pyrénées, devenu hymne officiel du Val d'Aoste. Les chansons voyagent, comme les personnes ! À lire à la fin des commentaires du dit billet (attention, n'oubliez pas de cliquer sur "charger la suite" car il y a beaucoup de messages).

Illustration : au revoir les amis ! Photographie de Bernard Plossu, Mexique, 1966.

lundi 25 février 2013

Transcendance au Mont Sainte-Odile



Ça se passe au Mont Sainte-Odile, le vendredi 15 février 2013, vers 17h30. Je viens de donner un cours au Diplôme Universitaire de Médecine, méditation et neurosciences, à Strasbourg, le premier du genre en France. Fait très rare, et lié à la matière, l’enseignement est donné en résidentiel : les étudiants ont passé toute la semaine au monastère du Mont Sainte-Odile, où les cours ont été entrecoupés d’exercices de méditation. Maintenant, à l’issue de cette première semaine, les étudiants sont tous partis, et seuls restent les organisateurs et les enseignants.

J’en profite pour aller marcher tout seul sur le petit chemin qui fait le tour du monastère, au milieu des sapins. Les bâtiments sont perchés tout en haut d’un mont, perdu au milieu des forêts. Ce jour-là, comme souvent en hiver, tout est couvert de neige. Le ciel est sombre, obscurci par de gros nuages et la tombée du jour. Je marche lentement, en écoutant avec délices cet incroyable son de la neige qui crisse sous chacun de mes pas. Parfois, une percée dans la forêt ouvre l’horizon au regard : d’autres monts, couverts d'autres sapins enneigés. De temps en temps je relève la tête et j’aperçois la masse sombre et séculaire du monastère. Sentiment étrange. Globalement agréable, mais ce n’est pas du bonheur. Trop de gris dans le ciel, trop de rudesse dans le froid. Je suis juste étonné et content d’être là, un peu intimidé et impressionné par la beauté rugueuse de la nature et des bâtiments, par leur longue histoire.

Il n’y a pas de mot en français pour cet état d’âme. En anglais, il y a le mot awe, qui décrit le respect admiratif mêlé d’un peu de crainte et d’intimidation. C’est en quelque sorte l’émotion de la transcendance : ce que nous voyons et vivons dépasse notre cadre mental habituel, nos mots, notre intelligence sont impuissants à en prendre la mesure et la complexité et la signification.

On admire, on se sent dépassé par quelque chose de bien plus grand que nous, d’un peu effrayant aussi. Mais on est content de le voir, de l’observer, de savourer. On se sent tout petit. Et le goût particulier de ce sentiment, c’est que ce n’est pas une joie ou un bonheur centré sur nous-même, mais sur ce que nous voyons ou devinons ou imaginons, et qui nous impressionne, et que nous admirons en silence, le souffle et la parole coupés.

Puis des fantômes arrivent tout doucement.

Je repense que dans ces sombres forêts a eu lieu un accident d’avion célèbre, en 1992 : 87 victimes d’un coup dans ces monts sombres et glacés. Il me semble entendre les âmes des morts, restées là depuis, voltiger dans les branches des grands sapins, et m’observer de leurs yeux impassibles.

Je suis toujours dans le sentiment de awe, mais je ressens maintenant de la compassion pour toutes ces vies écrabouillées et stoppées net un soir de janvier 1992, presque à l’heure où je marche, et où mon souffle fait de plus en plus de bruit dans le silence. Mon cœur cogne, jusque dans mes oreilles. Suis-je en train de marcher trop vite ?

Je m’arrête alors. Je prends le temps de bien ressentir l’air frais qui nourrit mon souffle, cette sensation incroyable et inimitable de l’air de neige. Il me semble entendre le souffle de la montagne qui respire aussi, étouffé lui par le lourd manteau de neige. Silence habité.

Bien descendu dans mon corps je laisse voltiger mes états d’âme à leur guise : le monastère, le tombeau de Sainte-Odile dans la pénombre d’une crypte, le Diplôme Universitaire, les visages des étudiants et les discussions avec eux, l’avion qui s’écrase et les vies qui s’éteignent .

Comme à chaque fois, je suis touché par ce mystère des états d’âme : comment peut-on à la fois être apaisé et endolori ? heureux d’être en vie et attristé par des faits de vie ? écrabouillé par plus grand que nous et désireux pourtant de continuer à voir ce qui va se passer ?

Dans quelques instants, mon corps va se remettre à marcher, je vais rejoindre mes amis là-haut dans le monastère, nous allons bavarder, partir reprendre nos voitures, nos trains ou nos avions. Aucune des énigmes ressenties pendant ma marche n’aura été résolue.
Mais j’aurais senti le souffle de la vie me traverser, et cela m’a serré un instant le cœur, très fort, avant de le rendre plus léger.

Impression d’avoir été un oiseau, saisi un instant par un géant invisible, tenu dans sa main, puis relâché et rendu au ciel. Rien compris, pas bien vu. Quelque chose d’infiniment grand et infiniment fort existe, nous saisit parfois et nous relâche (en général).

C’est beau et effrayant.

Ça donne envie de continuer à vivre, à aimer, et à sourire tout doucement.

Awe…

Illustration : le Mont Sainte-Odile sous la neige.

lundi 18 février 2013

Sud-Ouest



Je suis né à Montpellier, mon grand-père était cévenol. Ce sont mes racines.

Mais j’ai grandi et étudié à Toulouse ; c’est là que je suis devenu un homme, devenu médecin aussi. L’empreinte du Sud-Ouest est très profonde en moi. C’est mon identité.

Le Sud-Ouest n’est pas une vraie région administrative (on y retrouve de nombreuses régions : Aquitaine, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon…), ni même une ancienne province française d’avant la Révolution (car elle s’étend du Pays Basque aux Cévennes), mais une zone de valeurs et de passions communes, de l’Atlantique à la Méditerranée.

On y a l’accent, on y utilise un français coloré d’occitan. Dans les magasins, on ne vous donne pas pour vos achats des sacs mais des poches ; dans les boulangeries, on ne vend pas de pains au chocolat, mais des chocolatines ; les galettes des rois ne sont pas ces gâteaux gras à la frangipane que l’on trouve dans le Nord, mais de délicieuses brioches aux fruits confits et à la fleur d’oranger. Une chauve-souris y devient une pipistrelle…

On y aime le rugby, la corrida, le cassoulet, le foie gras, l’huile d'olive, et ces fanfares qu’on appelle des bandas. On n’y aime pas aller vite ou être bousculé. On y a le verbe haut, quand il le faut.

Bien que je vive maintenant à Paris depuis 20 ans, je suis toujours intensément rattrapé par le Sud-Ouest à la moindre occasion.

Par exemple à chaque nouveau disque de Francis Cabrel. Mes filles et mon épouse me chambrent, parce qu’elles trouvent Cabrel ringard. Mais je m’en fiche. J’aime son boulot, et je trouve irrésistible, unique et convaincant son phrasé qui mélange l’accent d’Agen au rythme du blues.

Et j’ai aussi le cœur complètement soulevé à chaque fois que j’écoute le chant des supporteurs de l’Aviron Bayonnais, le plus bel hymne du rugby français (et que je vois jouer le Stade Toulousain).

La chanson Montagnes Pyrénées m’arrache des larmes.

Pareil pour Mes jeunes années, lorsque « les Pyrénées chantent au vent d’Espagne ».

Et je ne vous parle même pas de tout le reste : voir depuis la plaine toulousaine toute la chaîne des Pyrénées resplendir dans le lointain ; boire un vieil Armagnac en admirant le soleil se coucher un soir d’hiver limpide et glacé sur les collines du Gers, entre Condom et Fleurance ; découvrir la Méditerranée depuis les hauteurs de la montagne de La Clape, quand on arrive de Narbonne ; faire l’ascension tranquille du Mont Vallier dans l’Ariège…

J’ai lu récemment deux études passionnantes sur la nostalgie, ce plaisir, très légèrement teinté de tristesse, que nous éprouvons en songeant à nos bonheurs passés.

La première soulignait à quel point la nostalgie joue un rôle utile pour augmenter le sentiment que notre vie a du sens.

La seconde, plus triviale et amusante, montrait que lorsque la température extérieure est froide, nous sommes plus facilement nostalgiques ; et que ça tombe bien, parce que justement, nous laisser aller un peu à la nostalgie a tendance à nous donner une sensation de réchauffement corporel.

Ce doit être le froid de ce très long hiver, et la promesse du beau soleil d’hier, qui déclenchent en moi ce besoin de Sud-Ouest …

Illustration : un arbre que j'aime, au Pays Basque.

lundi 11 février 2013

Voyages de tristesse


Tous ces voyages où l’on va vers de la tristesse et du chagrin : visite à un proche très malade, enterrement d’un ami. La tonalité du voyage est grave, douloureuse, mais aussi étrange, lestée d’une pesanteur inhabituelle à nos vies.

Le voyage ressemble à la marche dans une forêt où aucun oiseau ne chanterait ; aucun pas n’est léger ni anodin, chacun nous rapproche de la souffrance, et de la mort, redoutée ou advenue, de la personne que l’on aime, et un peu la nôtre aussi.

Tous les détails nous touchent, toutes les rencontres sont intenses. Le visage de la réceptionniste de l’hôtel où l’on va poser sa valise, le regard de l’infirmière qui nous accueille à l’hôpital et nous indique la chambre, l’odeur du couloir, l’entrée et le premier regard. Ou le parvis de l’église, puis le son des graviers des allées du cimetière.

Faire bonne figure, ne pas ajouter de la tristesse à la détresse. Doucement sentir de quoi il est possible – peut-être nécessaire - de parler. Quels sont les bons gestes, les bons mots. Ne pas faire semblant de quoi que ce soit, mais ne pas non plus pleurer là où il faudrait consoler, ne pas non plus en rajouter dans la gravité là où il faudrait parler du ciel, du soleil, de la vie. Sentir tout cela, être intensément présent.

Chaque seconde est habitée. Chaque parole, chaque silence pèsent des tonnes. Plus rien de léger. Goût de tragique dans chaque respiration (tragique : tout ce qui nous rappelle que la souffrance et la mort ne sont jamais loin des rires et de la vie). Mélange indicible d’’états d’âme : tristesse, incrédulité, extrême sensibilité aux détails, perméabilité à tout. On respire un air venu du monde des morts, on marche au bord d’un gouffre. Et les oiseaux chantent quand même, tout autour de nous. Les nuages passent quand même dans le ciel, là-haut.

Puis le voyage de retour. Pas de soulagement, juste du répit, la pression est moins forte, peut-être. On est bousculé de souvenirs que l’on est totalement incapable d’organiser pour en faire un récit, souvenirs animaux et bruts : des images, des sons, des odeurs, des impressions, des vertiges, des d’émotions. Pas de sens à donner à tout ça, pas de sens. Juste de la souffrance ouatée, avec des pointes violentes parfois, qui nous forcent à respirer plus fort, à regarder plus attentivement tout ce qui défile par la fenêtre du train, pour nous reconnecter à la vie.

Puis la lente digestion de tout ce que l’on a vécu. Impression qu’il va être impossible ou très compliqué de reprendre le cours de son existence. Et certitude pourtant qu’on le fera. Facilement : l’action est antalgique, l’action est amnésiante. Et que cette facilité à se remettre dans la vie après avoir côtoyé le monde de la mort sera à la fois rassurante et inquiétante.

Et puis un éclat qui éclaire tout. Comme ce passage d’un livre de Christian Bobin, le poète médecin des âmes, dans ce qui me semble être son chef d’œuvre (merci Catherine), Prisonnier au berceau :

« Je compris aussi très vite que l’aide véritable ne ressemble jamais à ce que nous imaginons. Ici nous recevons une gifle, là on nous tend une branche de lilas, et c’est toujours le même ange qui distribue ses faveurs. La vie est lumineuse d’être incompréhensible. »

Et c'est la brèche où rentre le soleil...

Illustration : Un ange au violon, par Francesco Botticini ; celui qui nous envoie des gifles et du lilas ?

lundi 4 février 2013

La révélation de soi du psychothérapeute


Pendant longtemps, le modèle de relation psychothérapique issu de la psychanalyse a été dominant, tant chez les professionnels que dans l’esprit du grand public : un thérapeute était forcément un être silencieux et énigmatique, ne parlant jamais de lui, mais posant des questions ou observant le silence.

L’arrivée de nouvelles formes de thérapies a profondément remis en question ce modèle, et il est fréquent aujourd’hui qu’un thérapeute explique, réponde aux questions du patient, propose, encourage. Et, parfois, donne son avis ou parle de lui. Car la relation d’aide est un processus interpersonnel dans lequel la bonne alliance entre thérapeute et patient n’exclut pas un certain degré de complicité et d’échanges personnels, voire de révélation de soi.

La révélation de soi peut ainsi représenter un élément de la psychothérapie : le thérapeute peut par exemple exprimer ce qu’il ressent à certains moments de la séance (« J’ai l’impression qu’à propos de ce problème, il y a des choses que vous n’osez pas me dire : est-ce que je me trompe ? ») ; ou parler de ressentis qu’il partage avec son patient (« Cette inquiétude mêlée de tristesse que vous ressentez le dimanche soir, j’avoue qu’il m’arrive aussi de la ressentir. ») ; ou de carrément dévoiler certaines de ses épreuves personnelles (« Lorsque mon frère est mort, je me suis retrouvé dans un état proche de ce que vous me décrivez. »).

Mais cette révélation de soi ne marche que sous certaines conditions bien précises, qui nécessitent d’être respectées de la part du thérapeute :
– ce n’est qu’un ingrédient minoritaire parmi l’ensemble des techniques utilisées ; la thérapie n’est pas le lieu où le thérapeute parle de lui, c’est un espace de parole dédié au patient ; à ce titre, la révélation de soi joue le rôle du sel dans un plat : il en faut juste un peu ;
– le timing est centré sur le patient ; le thérapeute y a recours non pas quand lui-même ressent le besoin de parler de lui, mais quand il perçoit que le patient a besoin d’entendre une autre expérience humaine que la sienne ;
– elle n’a d’utilité et d’efficacité que dans le cadre d’une alliance thérapeutique déjà établie et bonne (sinon, elle peut être inquiétante ou déstabilisante pour le patient).

On peut noter que cette modification du style de relation en thérapie – le soignant n’est plus obligé d’adopter une position distanciée pour soigner – correspond à des évolutions sociales globales allant dans le sens de relations plus égalitaires dans tous les domaines (entreprise, enseignement, éducation…). S’agit-il d’une évolution vers des sociétés plus égalitaires et fraternelles que hiérarchisées et parentales, comme semblent le prédire certains sociologues ? L’avenir nous le dira, mais, en attendant, certains thérapeutes ont décidé d’anticiper ces évolutions dans leur manière de travailler…

Illustration : le café Freud, à Londres, en 2010.

lundi 28 janvier 2013

Puissance de l’anodin et gratitude infinie


C’est une belle soirée passée chez des amis, avec de grandes discussions, de bons plats et du bon vin.

Nous sommes arrivés tôt à leur demande, pour pouvoir repartir avant minuit et ne pas être crevés le lendemain. Cependant, la conversation dure, dure, dure ; je commence à piquer du nez, et j’observe que mon ami a lui aussi les paupières lourdes. Mais nos épouses sont en pleine forme et continuent, malgré nos petits signaux de fatigue de moins en moins dissimulés, à passer en revue tous les grands thèmes de nos vies. Nous finissons par partir bien plus tard que prévu.

Il me tarde d’être au lit et de dormir. Voilà, ouf, ça y est : quel délice, bien au chaud sous la couette ! Et tout à coup, je me rappelle.

Je me rappelle qu’il y a des années, quand ce genre de situation m’arrivait (vouloir me coucher tôt après une soirée, et en fait me retrouver au lit seulement à 1 heure du matin), quand ce genre de situation m’arrivait donc, je rouspétais in petto : j’étais agacé d’être parti trop tard de la soirée, j’étais fatigué à l’avance par le réveil précoce du lendemain matin, un peu inquiet de ne pas avoir assez de temps pour récupérer.

Et là, je vois que mon cerveau ne rouspète presque plus, ne s'agace presque pas.

Il ne perd pas de temps ni d’énergie à regretter la soirée un peu trop longue. Il ne s’inquiète pas de la fatigue à prévoir pour le lendemain. Il écarte avec facilité ces tentations de ronchonner et se concentre juste sur l’essentiel, sur l’instant présent : que c’est bon d’être dans son lit sous sa couette quand on est fatigué et qu’on a juste envie de dormir !

Il (mon cerveau) se consacre directement à l’instant présent. Il sait que le reste est inutile. En tout cas, inutile à ruminer à ce moment. Ce moment est juste à savourer et non à gâcher.

Je comprends alors que toutes les séances de méditation et tous les séquences de pleine conscience ont commencé à modifier tranquillement mon cerveau (la fameuse neuroplasticité, chère aux thérapeutes) année après année, sans que je ne m’en aperçoive. Il fait le boulot de régulation émotionnelle avec une efficacité bien plus grande : tantôt tout seul, tantôt à ma demande. Grâce à tous les petits efforts anodins, et apparemment improductifs sur le moment, effectués depuis des années.

Des efforts anodins qui font de nous de meilleurs humains : des humains qui rouspètent moins, qui agressent moins, qui savourent mieux, qui sont plus heureux, plus capables d’écouter sans s’énerver, d’agir à bon escient, sans en rajouter dans la colère ou l’autosatisfaction.

Gratitude immense, cosmique, gigantesque, envers tous les méditants de toutes les époques et de toutes les cultures qui ont patiemment mis cela au point depuis des millénaires. Tout seul, je n’y serai jamais arrivé…

Illustration : pouêt-pouêt, c'est l'heure d'aller au lit !

lundi 21 janvier 2013

Pas habillé, c’est trop stylé…


C’est passionnant d’observer la vie.

Voilà plusieurs années que j’ai noté chez les adolescents et jeunes adultes un phénomène qui me laisse perplexe : même par temps de neige ou par moins 5°, ils sortent volontiers en T-shirt, blouson ouvert et petites chaussures légères. Ou en tout cas un bon paquet d’entre eux. Et il ne s’agit pas que d’ados qui feraient ça pour ennuyer leurs parents : hier encore, avec 10 cm de neige dans la rue et un bon froid d’hiver en dessous de zéro, j’observais un jeune monsieur d’environ 30 ans sortir de chez lui pour aller dans sa voiture, en sautillant délicatement dans la neige pour ne pas abîmer ses petits souliers vernis, seulement (mais certes élégamment) vêtu d’une petite veste noire sur une chemise blanche grande ouverte.

Je soupçonne fortement l’influence des plateaux de télévision : en toute saison, c’est l’été sur les plateaux télé, on y est toujours bronzé (maquillage oblige) et en chemisette (à cause des rampes de très gros spots d’éclairage). Toutes les stars passent à la télé habillées très léger, alors on fait pareil.

Il y a aussi, peut-être, l’influence du chauffage : même en plein hiver, on se balade d’un lieu chauffé à un autre lieu chauffé (maison, travail, magasin) et souvent par des moyens de transports eux-mêmes chauffés (voitures, autobus, métro). Alors pour ne pas avoir trop chaud, on ne se couvre pas assez.

Ou alors, il y a d’autres raisons qui m’échappent.

J’ai bien sûr demandé à des jeunes, notamment mes filles et mes neveux, mais leurs réponses m’ont un peu déçu : ils m’assurent soit ne pas avoir froid, soit justement avoir trop chaud s’ils se couvrent trop. Pourtant, ceux que je connais me semblent tomber malades plus souvent qu’à leur tour. Ils n’ont peut-être pas froid dans leur tête, mais leur corps, lui, aimerait bien être un peu plus couvert.

J’ai le vague souvenir que quand j’étais au lycée ou à la fac, nous nous couvrions en hiver, pour ne nous découvrir qu’au printemps. Je n’ai pas réussi à repérer le moment historique où tout a basculé. Quelle étape sociale cruciale m’a donc échappé ?

Si quelqu’un peut m’aider à résoudre l’énigme…

Illustration : la tendance "pas habillé trop stylé"...

lundi 14 janvier 2013

Brûler les doigts de ma fille


Ça se passe un matin, au petit déjeuner.

Je le partage avec une de mes filles qui se lève tôt pour aller à son lycée, où les cours commencent à 8h, et vous savez ce que c’est à Paris, les temps de transport en commun sont longs. Bref, pour l’aider à aller un peu plus vite car elle s’est réveillée légèrement en retard, je lui ai fait chauffer de l’eau pour son thé et je m’approche pour la servir. Comme elle est encore endormie et en retard sur tous ses gestes, en me voyant arriver elle déchire vite le sachet de thé pour le mettre au fond du bol, s’embrouille, et met tout dans le bol : sachet, pochette en papier du sachet, puis ses doigts pour récupérer tout ça.

Pendant ce temps, j’attends au-dessus du bol, la bouilloire inclinée prête à déverser l’eau très chaude.

Et une pensée intrusive déboule tout à coup dans mon cerveau : " Tiens, si je devenais fou, je pourrais profiter de cet instant pour verser l’eau bouillante sur ses doigts et la brûler. »

Comme je sais qu’elle s’intéresse à la psychologie, et que je trouve que c’est un bel exemple de pensée intrusive, comme on en a régulièrement dans les phobies d’impulsion, je lui raconte, tout en la servant sans la brûler, ce qui vient de se passer dans ma tête.

Elle est surprise et gentiment scandalisée : « Comment, Papa, tu as ce genre d’idées avec moi !? »

Je lui explique alors que c’est juste une pensée intrusive, déclenchée parfois par certaines situations ou certaines idées, qu’on ne passe jamais à l’acte, que tout le monde en a, mais que chez certaines personnes souffrant de phobie d’impulsion, la pensée fait très peur et que du coup, on lutte violemment contre elle, et elle se transforme en pensée récurrente et obsédante.

Elle semble soulagée par mes explications. Nous prenons alors un moment pour parler du bien et du mal, de l’intention de nuire volontairement ou non, et du fonctionnement bizarre de notre cerveau. Et je m’aperçois dans l’histoire que ce n’est pas si facile que ça de rendre toutes ses pensées transparentes, même à des proches, même quand on est psychiatre. Et finalement, peut-être pas si souhaitable…

Illustration : "une bonne tasse de thé bien chaude ?"

lundi 7 janvier 2013

Ne plus soupirer


« Tout ce qu’on fait en soupirant est taché de néant », écrit Christian Bobin dans Les Ruines du ciel.

Pour cette année 2013, j’ai pris la résolution de ne plus rien faire en soupirant. Pas envie qu’il y ait trop de moments de néant dans ma vie.

Comme je ne suis pas masochiste, je vais d’abord m’attacher à refuser ce qui me fait soupirer : les invitations barbantes, les corvées plus souvent qu’à mon tour. Parfois, à le fuir : quitter une séance de cinéma si le film m’ennuie trop. Mais quand ce qui me fait soupirer sera inévitable, alors je m’efforcerai de m’y engager le cœur léger, et non à contre cœur - expression parlante, non ?

Ne plus agir en soupirant pour ne plus tacher de néant des instants qui sont tout de même des instants de vie : même quand on s’ennuie, même quand ce qu’on fait n’est pas drôle (laver la vaisselle, descendre la poubelle), même quand on serait mieux ailleurs, tous ces instant, ce n’est pas du néant, c’est du vivant. On est là, on respire, on entend, on voit, on sent. Ce n’est déjà pas si mal. Les morts, peut-être, aimeraient être encore en train de vivre ce qui nous fait soupirer, nous les vivants.

Pendant ces vacances, je suis tombé malade. J’ai du passer plusieurs jours enfermé, avec de la fièvre, endolori, ralenti. Pendant que tout le monde sortait festoyer, se balader et admirer. Ça ne m’a pas vraiment réjoui, de tomber (petitement) malade, mais je n’ai pas soupiré de l’être. J’ai lu, j’ai observé (bien obligé) ce qu'on ne regarde pas (le ciel changer par la fenêtre, les passants passer dans la rue, les objets et meubles immobiles), j’ai écouté les bruits qu'on n’écoute pas (la rumeur du dehors, les craquements des parquets). Je n’ai presque pas soupiré, donc, mais habité de mon mieux cette période. Et aujourd’hui, bizarrement, j’ai impression que ces journées de maladie, à regarder passer les heures, ont finalement été les plus belles et les plus fécondes de mes vacances. Parce que les plus contemplatives. Que j’y ai vécu, sans soupirer, bien plus fortement qu’en festoyant, qu'en visitant des quartiers ou des musées.

Donc, résolution 2013 face à ce qui me pèse : ne plus soupirer. Soit éviter, soit modifier, soit accepter, mais ne plus soupirer. J’espère tenir bon. Et j’espère que lorsque je craquerai (ça va bien m’arriver tout de même) je m’en apercevrai bien vite, et me remettrai au boulot. Sans soupirer...

Bonne année 2013 à toutes et tous.

Illustration : une drôle d'échelle, qui monte tout droit vers le ciel. Sculpture et photo de l'ami Daniel.

vendredi 21 décembre 2012

Solstice


Une bonne nouvelle (parmi d'autres) aujourd'hui, qui tient en un mot : solstice.

Le jour cesse de se réduire au profit de la nuit, et dès demain, le temps de lumière recommencera à gagner sur le temps d'obscurité.

Chaque année ce passage me réjouit : en plein coeur de l'hiver, le soleil va se donner du mal pour nous aider à attendre le printemps. Il va nous donner de la lumière pour que nous supportions mieux le froid.

Psycho Actif va fêter ça en prenant des vacances. Nous nous retrouvons, du moins je l'espère, le 7 janvier.

D'ici là, passez de bonnes fêtes !

Illustration : "Courage les gars, c'est bientôt la fin, le solstice est là !"

lundi 17 décembre 2012

Ça fait longtemps qu’on n’a rien cassé !


Nos univers mentaux nous accompagnent discrètement, au travers de chacun de nos actes, sans que nos proches ne s’en rendent compte. À moins que nous ne les exprimions...

La scène se passe il y a quelque temps, chez nous, dans la cuisine. C’est au tour de ma deuxième fille de ranger la vaisselle dans le lave-vaisselle, et elle s’en occupe en silence pendant que le reste de la famille dessert la table et range.

Tout à coup, je vois son visage qui s’illumine du sourire de ceux qui viennent de penser à quelque chose de drôle ou d’intéressant, et elle s’écrie alors : « Dites-donc, ça fait longtemps qu’on n’a rien cassé ! »

Toute la famille éclate de rire : c’est vrai qu’il y a régulièrement un verre ou une assiette qui volent en éclats, mais ce qui est savoureux, c’est que c’est souvent d’elle que ça vient, ces bris de vaisselle.

Et il n’y a donc qu’elle qui pouvait tout à coup, voyant à ce moment qu'elle n’avait encore rien cassé, prendre conscience que tout allait bien, et s’en réjouir !

Ce jour-là, ma fille nous donnait une double leçon.

La première était une leçon de psychologie cognitive : tout ce que nous faisons est accompagné d’un bavardage intérieur, mélangeant ce qui se passe, et nos expériences et nos attentes envers ce qui se passe. Ce que nous vivons de l’extérieur ressemble à ce que tous les autres vivent, mais à l’intérieur, cela n’appartient qu’à nous.

La deuxième était une leçon de psychologie positive : même à propos de choses simples, se réjouir de ce que cela se passe bien.

PS : il y a eu, peu après, une troisième leçon pour moi : un matin où elle venait de casser un verre (en ne prêtant pas assez attention à ses gestes) je me suis souvenu de la scène, et j'ai instantanément arrêté mon réflexe de rouspéter, pour la regarder en souriant et lui dire : "tu peux faire un peu plus attention ?!". Je me suis souvenu de ma rigolade des jours précédents, un vrai cadeau, et me suis dit que ça valait bien un peu de vaisselle cassée de temps en temps...

lundi 10 décembre 2012

Au cimetière


La dernière fois que je suis allé me recueillir seul sur la tombe de mon père, j’ai attentivement observé ce qui se passait dans ma tête.

Rien à voir avec la manière dont les choses se déroulent lorsque nous sommes plusieurs : il y a alors plus d’actions (mettre de l’eau pour les fleurs, nettoyer un peu la tombe) et de bavardages.

Lorsqu’on est tout seul, c’est bien différent. On est confronté à son monde intérieur. On a le temps de se regarder faire, de s’écouter penser, de s’observer ressentir.

Ce jour-là, je me suis d’abord aperçu que j’étais habité de vagues pensées et images qui allaient et venaient en désordre. Souvenirs d’enfance et souvenirs de sa fin de vie. Je ne m’accrochais à aucun, les laissant juste apparaître et disparaître. Tout en continuant d’être dans le moment présent, de regarder la tombe, d’avoir des pensées parasites, d’entendre les bruits de la vie autour de moi.

Puis j’ai eu envie de lui parler, de le saluer, de lui adresser des messages depuis ici-bas. Envie de reprendre un peu le contrôle sur ce désordre. Avec l’impression que les dernières fois que j’étais allé au cimetière, je n’avais pas vraiment « parlé » à mon père. Qu’il fallait que, au moins ce jour-là, je ne me contente pas de laisser vagabonder mon esprit en pensant à lui, mais que j’organise un peu le truc.

Alors je me suis centré sur de la gratitude, je l’ai remercié pour ce qu’il m’avait apporté : le goût de l’effort, le souci des autres, l’amour des livres, la prudence avec les plaintes. Remercié pour avoir travaillé dur afin de nous permettre, à mon frère et moi, de faire les études qu’il n’avait jamais pu faire. J’ai laissé ce sentiment de gratitude se répandre en moi. Je l’ai senti réchauffer ma poitrine, j’ai respiré un peu plus fort pour le diffuser et le répandre partout dans mon corps. Je suis resté quelques minutes en connexion avec mon père sur ce canal de gratitude. Je voyais les bons souvenirs écarter doucement les moins bons, se frayer une place au premier rang de ma mémoire et de mes émotions. Et je sentais qu’à ce moment, c’était la meilleure des attitudes.

J’avais aussi l’impression étrange qu’à cet instant je transmettais quelque chose à mon père. Et que cette transmission me remplissait moi aussi. Je ressentais physiquement ce que l’on dit souvent à propos des dons qui enrichissent et nourrissent la personne qui donne.

Puis doucement je suis revenu dans le cimetière. Je me suis remis à regarder la tombe, mon esprit a recommencé à vagabonder : sur les autres noms, ceux de mon grand-père, de ma grand-mère.

Je suis reparti tout doucement dans les allées, en regardant attentivement chaque stèle, en me sentant lié à tous les morts qui m’entouraient. Sentiment rassurant de continuité humaine. Je crois que c’est l’historien Philippe Ariès qui faisait démarrer la civilisation avec le culte rendu aux morts. À cet instant, j’en suis persuadé. Comment pourrions-nous vivre dans un monde où toute trace physique et tout souvenir des défunts aurait disparu ?

Illustration : les hommes s'habillaient volontiers comme ça, dans les années 1970.

lundi 3 décembre 2012

Après-coup


C’est lors d’une consultation avec un patient en voie de guérison. Nous sommes en fin de thérapie, en phase de fignolage, de réglages fins, de travail sur ses petits automatismes séquellaires. C’est important de continuer d’accompagner un peu les patients dans ces moments, dans une optique de prévention des rechutes (les troubles psychologiques exposent souvent à des rechutes).

Avant cette phase, nous avons eu de nombreuses difficultés à améliorer chez lui (un trouble obsessionnel, des attaques de panique, une anxiété sociale). À côté de ces troubles étiquetés, il avait aussi une forte tendance à ressentir de la honte, de la gêne, à se sentir inférieur, « toujours de trop », bref à être parasité par des appréhensions sociales (liées entre autre à la vie de ses parents, qui avaient soufferts tous les deux de maladies psychiques, et s’étaient rencontrés à l’hôpital psychiatrique).

Il a fait dans tous ces domaines de grands progrès, dont je reste moi-même admiratif. Mais il reste encore de petits réflexes inadéquats dans différents coins de son esprit.

Il me raconte ce jour-là une anecdote survenue cet automne : un matin, il se réveille sévèrement grippé. Mais il hésite et doute avant de se permettre d’aller chez médecin : « je ne vais pas le déranger pour ça, quand même, une simple grippe… ». Puis, il se décide à y aller. Mais dans la salle d’attente, il continue de se demander : « suis-je assez malade pour mériter de lui prendre son temps ? Il y a sûrement des gens qui vont beaucoup plus mal…» Mais il résiste à l’envie de repartir. La consultation se passe bien, le médecin lui confirme qu’il a bien fait de venir. Il sort soulagé, à la fois d’avoir un traitement, et aussi de ne pas avoir eu l’impression de déranger.

À ce moment, je l’arrête : « Vous vous disiez quoi, juste à cet instant ? Sur le pas de la porte du médecin ? »
Lui : « Je me disais : tu vois, tu es bête, il n’y avait pas de problème à venir. »
Moi : « Et puis ? »
Lui : « Et puis ? Euh, rien. Je suis reparti et je suis passé à autre chose… »

Je garde le silence un long moment en hochant la tête et en souriant. Il comprend que pour moi, cette petite séquence n’est pas anodine, et commence à sourire lui aussi.

Je le relance : « Si le médecin vous avait fait une critique, ou vous avait semblé contrarié par votre venue, vous auriez tourné la page aussi vite ?
- Non, non, sûr que j’aurais été très gêné, et que j’aurais ruminé comme un fou !
- Mais là vous n’avez pas ruminé la bonne nouvelle ?
- Non, ce n’est pas dans mes habitudes de ruminer ce qui va bien ! (il rigole)
- Vous n’y avez même pas réfléchi après-coup ?
- Pas vraiment, non. Juste là, maintenant, avec vous.
- Alors, on va travailler à ça ! Si après des peurs comme celles-là, liées à vos vieux réflexes de pensée : “tu ne mérites pas, etc.“ vous ne dégagez pas quelques minutes à prendre conscience de ce qui s’est passé, vous allez mettre beaucoup de temps à éteindre ces vieux automatismes. Quand vous venez de vivre quelque chose qui infirme vos croyances négatives, prenez le temps de savourer, d’ancrer l’événement dans votre mémoire, de le ressentir physiquement, pas seulement de le noter intellectuellement et de passer à autre chose. Respirez, dites-vous : “voilà ce qui vient de se passer, voilà comment ça bouscule tes trouilles. Souviens-toi de ça ! Souviens-toi…“ Là, vous vous dites juste : “tu es bête d’avoir eu peur“, puis vous vous tournez vers l'action suivante. Non ! Travaillez l’après-coup, c’est très important. Si ça n’avait pas marché comme ça, vous auriez ruminé et ressassé votre échec. Vos vieux démons auraient dansé de joie et célébré leur victoire : “on t’avait bien dit de ne pas le faire !“ Alors, pensez aussi à prendre le temps de célébrer votre succès. »

Lorsque les choses se passent bien dans nos vies, et surtout lorsqu’elles se passent bien en dépit de nos prédictions ou de nos habitudes, prenons le temps d’observer et de savourer. De ressentir. De donner de l’espace mental à cet événement favorable qui infirme nos croyances. De l’espace maintenant, dans l’instant. Puis stockons ce bon souvenir en bonne place dans notre mémoire, pour qu’il entrave un peu nos vieux automatismes la prochaine fois.

Illustration : Camarades, il est temps de vous libérer de l'oppression du passé (Prague, 1968, par Josef Koudelka).

lundi 26 novembre 2012

Histoires d’écrans (encore)


Il y a quelque temps de cela, je bavardais avec Jon Kabat-Zinn, le rénovateur visionnaire des approches de méditation basée sur la pleine conscience, à propos des méfaits des écrans. Chacun de nous avait ses petites anecdotes à ce propos…

Voici la sienne…

Il y a quelque temps, il animait une rencontre sur la méditation dans une entreprise californienne branchée, du genre de Google ou quelque chose comme ça. À un moment, il propose un petit exercice de quelques minutes au public. Tout le monde s’exécute, ferme les yeux, respire en pleine conscience. Tout le monde sauf un gars qui continue de pianoter discrètement sur son smartphone. Jon s’approche pour voir ce qu’il fabrique au lieu de faire l’exercice. Le bonhomme très gêné range vite son matériel, ferme les yeux et fait comme les copains. Mais à la pause, Jon va l’interroger, et le gars confus lui avoue qu’avant de commencer l’exercice, il voulait absolument tweeter l’info pour annoncer à ses followers : « Devinez quoi ?! Je suis en train de faire de la méditation avec le célèbre Jon Kabat-Zinn ! »

Et voici la mienne…

L’autre jour, j’animais un petit atelier sur le thème de l’équilibre émotionnel. La plupart des participants étaient attentifs ; mais beaucoup d’entre eux, régulièrement, consultaient l’écran de leur smartphone. Et l’un d’entre eux y était carrément collé, levant juste un œil vers moi de temps en temps, quand je faisais rire la salle, pour voir ce qui se passait et qui lui échappait.

À un moment, je parle d’une citation dont j’avais oublié l’auteur. Quelques minutes plus tard, le bonhomme en question m’interrompt pour me donner la bonne réponse : il avait entendu que je séchais, et il avait cherché sur Internet et retrouvé la citation et l’écrivain.

Au lieu de m’écouter, il préférait manifestement surfer à la recherche d’informations. Puis, à un moment, je me suis aperçu qu’il avait rangé son engin, et qu’il m’écoutait attentivement. Enfin presque. Car au bout d’un moment, manifestement pas du tout habitué à écouter sans rien faire, à faire marcher son cerveau sans la stimulation des écrans, il commença à somnoler.

À la pause j’allais lui parler pour voir un peu comment ça se passait dans sa tête. Je voulais aussi comprendre pourquoi à un moment il s’était mis à m’écouter. En avait-il fini avec des urgences (ou pseudo-urgences) qu’il devait régler ?

Pas du tout. Il m’avoua juste ceci : « En surfant sur le Web à partir de votre nom, je me suis aperçu que vous aviez écrit des trucs assez intéressants. Alors je me suis dit que j’allais vous écouter… »

Moralité :
1) avant de juger si quelqu’un est « écoutable » il cherchait les jugements sur le Net à son propos, au lieu de se faire une opinion par lui-même, en écoutant et observant en direct ;
2) il n’avait pas de réelle urgence à traiter à distance ce matin-là (la preuve, sa vitesse de réaction lorsqu’il m’entendit dire que je ne me souvenais pas d’un auteur) ;
3) son cerveau était devenu presque incapable de rester en éveil face à la vraie vie (un conférencier) et était devenu accro au rythme du Net (zapper, changer, réagir à ce qui bouge et clignote ; s’endormir devant tout le reste) ;
4) j’ai bien l’impression qu’il y a de plus en plus de personnes dans son cas ;
5) il y a du boulot pour nous autres humains, avant d’apprendre à bien gérer ces écrans merveilleux et sataniques…

Illustration : notre cerveau devient de plus en plus accro à ce qui brille et qui bouge. Saurons-nous un jour réapprendre à contempler l'immobile ?


lundi 19 novembre 2012

Poète en action


Ça s’est passé il y a quelques jours, lors d’une rencontre de Christian Bobin avec ses lecteurs, au 27 rue Jacob à Paris.

J’ai toujours un peu peur quand je vais écouter des écrivains que j’aime, poètes ou romanciers.

J’ai peur parce que, souvent, ce n’est pas leur truc de parler de leurs œuvres. Leur truc, c’est de les écrire, pas forcément de les expliquer. Et parfois, ils sont très mal à l’aise, embrouillés, confus, ternes, inintéressants. Décevants, en un mot. On avait aimé leurs livres et on réalise que la personne qui l’a écrit est ordinaire, banale, au moins à l’instant où elle est devant nous, au moins lorsqu’elle s’efforce de rentrer dans les habits de l’orateur ou du pédagogue. Nous l’avions idéalisée ; nous avions imaginé que son talent d’écriture se retrouverait à l’oral, dans sa présence, sa conversation. Nous ne devrions pas être déçus, puisque c’est l’œuvre seule qui compte. Mais nous espérons toujours la perfection, même chez les autres.

Bon, bref, j’étais inquiet pour l’ami Bobin : allait-il être aussi génial, bouleversant, retournant que dans ses livres ? J’étais allé bavarder un instant avec lui en coulisses, avant qu’il ne démarre : il était tranquille et un peu ému, se demandant comment il allait remplir cette heure de rencontre avec ses lecteurs, mais riant de bon cœur à nos plaisanteries, avec son grand rire débordant, le rire de ceux qui ont traversé la souffrance.

Dès qu’il commença à parler, mes inquiétudes s’envolèrent.

Ce fut un enchantement.

Joyeux, vivant, souriant, content d’être là, Christian Bobin nous parla de poésie, mais surtout nous délivra une parole poétique. En direct, son cerveau et ses lèvres fabriquaient de la poésie devant nous. Nous, bouches bées, yeux écarquillés et oreilles grand ouvertes. Une poésie encore imparfaite (plusieurs fois, il se reprit, mécontent d’un mot ou d’une tournure) mais déjà poésie. Je n’avais jamais encore assisté de si près et de façon si claire au spectacle d’un auteur en train de dire le monde dans l'instant, en langage poétique. Je jubilais. Il y avait le fond : sa vision de la vie est simple, forte et juste. Mais ce soir-là, j’étais surtout retourné par la forme : la puissance des mots et des images.

Bobin croit au pouvoir et à la dignité des mots. Pour lui, la poésie n’est pas une petite ornementation de notre quotidien, une petite chose fragile, mais une force importante et indispensable, comme le Verbe de Saint-Jean. Je pense comme lui que les mots que nous choisissons et assemblons peuvent avoir un pouvoir transperçant, entrer dans nos carapaces, liquéfier nos certitudes, et nous toucher droit au cœur, nous bousculer, nous remuer, nous mettre cul par dessus tête.

À un moment, alors que Bobin parlait, un de mes livres, qui était exposé sur les étagères derrière lui, a basculé et s’est précipité au sol, face contre terre. Hommage fracassant et prosternation joyeuse.

Nous quittâmes tous la soirée le coeur léger et enfièvré.

Illustration : Bobin et ses lecteurs passant un joyeux moment (à moins qu'il ne s'agisse de Max et les maximonstres).

lundi 12 novembre 2012

Temps d’écran et temps de vie


C’est lors d’un long coup de téléphone professionnel. À un moment, mon interlocutrice doit raccrocher et me dit qu’elle me rappelle dans 2 ou 3 minutes pour poursuivre la conversation.

Comme je suis assis à mon bureau, devant mon ordinateur, mon premier réflexe est d’en « profiter » pour regarder mes mails. Je commence donc : ouh la ! il y a en a déjà plusieurs qui sont arrivés depuis le début de notre échange. Je vais peut-être les lire et leur répondre, ça me fera gagner un peu de temps.

Mais ma main se bloque tout à coup sur le clavier ; mon esprit se réveille et change de registre ; je prends conscience que je ferais mieux de mettre ces quelques minutes à profit pour faire autre chose, au lieu de rajouter du stress (vite, répondre à quelques mails) au stress (de cet échange, qui nécessite pas mal de concentration).

Je ferais mieux de respirer, de détendre mes épaules, de me lever et m’étirer, de marcher un peu dans mon bureau.

Je ferais mieux de continuer tranquillement de réfléchir à la discussion en cours, même si elle est momentanément interrompue.

Je ferais mieux de m’approcher de la fenêtre et de regarder le ciel, les nuages.

Bref, je ferai mieux de ne pas me coller sur mon ordinateur, alors que je sens bien, tout a coup (mais sans ce petit décalage de ma conscience, je m’apprêtais à passer outre) que je suis un peu fatigué et tendu. Pas grand chose, juste un peu. Mais si je ne décroche pas, si je ne laisse pas mon cerveau et mon corps se reposer, je les pousse au-delà de la zone de confort et sans doute d’efficacité.

Alors, évidemment, maintenant que j’ai compris, que tout est clair, je fais ce qu’il faut faire, sans hésiter, dans ces moments : je m’approche de la fenêtre, je respire tranquillement, je regarde le ciel et je prends conscience de tout ce qui est là à cet instant et dans ma vie.

Et j’attends que le téléphone sonne. Tranquillement. Content et conscient d’exister, au lieu de rester fermé et crispé.

Et quand il sonne à nouveau, je m’aperçois, alors que je n’ai pas réfléchi délibérément à notre discussion, que tout un tas d’idées plus claires me sont venues pendant que je laissais mon corps et ma cervelle respirer.

Et aujourd’hui encore, quelques semaines après ce micro-événement, je m’en souviens, parfaitement, comme d’un instant de vie agréable. Et je ressens une minuscule bouffée de bonheur en songeant à ce petit décalage qui a éclairé ma journée, au côté de tant d’autres…

Illustration : toujours penser à regarder le ciel par la fenêtre, même quand il y a beaucoup de travail (une répétition au Bolchoï, à Moscou, par Cornell Capa).

lundi 5 novembre 2012

Mort et consolations


On nommait autrefois consolation un ouvrage rédigé à l’occasion de la mort de quelqu’un, et à l’intention de ses proches. Le but en était double : témoigner de son affection et réconforter, mais aussi parler de la vie et de la mort, au-delà de la personne disparue. Les consolations les plus célèbres sont celle de Sénèque, et les écoliers apprenaient autrefois le poème de Malherbe, Consolation à Monsieur du Perrier sur la mort de sa fille.

Aujourd’hui, il existe de très bons livres de psychologie qui jouent ce rôle auprès des personnes endeuillées, du moins lorsqu’elles souhaitent être accompagnées et « consolées ». Par exemple, celui d’Alain Sauteraud : Vivre après ta mort, ou celui de Christophe Fauré : Vivre le deuil au jour le jour.

Puis il y a la parole de certains poètes. Christian Bobin en parle dans un entretien récent accordé au magazine La Vie. Extraits :

« Mon père, mort il y a maintenant 13 ans, n’arrête pas de grandir, de prendre de plus en plus de place dans ma vie. Cette croissance des gens après leur mort est très étrange. »

« Comme la pépite d’or trouvée au fond du tamis, ce qui reste d’une personne est éclatant. Inaltérable désormais. Alors qu’avant notre vue pouvait s’obscurcir pour tout un tas de raisons, toujours mauvaises (hostilités, rancoeurs, etc.), là, nous reconnaissons le plus profond et le meilleur de la personne. »

Les poètes sont bien plus doués que les psys pour consoler. Mais il faut faire l’effort de tendre l’oreille pour bien écouter leurs mots. Ils nous parlent souvent de la mort non comme d’un phénomène angoissant ou absurde (une souffrance sans explication), non comme d’une énigme à résoudre (comme tentent de le faire les médecins) mais comme d’un mystère à accepter (il y a un sens, mais qui nous est caché).

Nous avons toujours un peu de mal avec les mystères…

Illustration : une stèle basque, sur les hauteurs qui surplombent le village d'Ainhoa, vers le col des Trois Croix.

lundi 29 octobre 2012

Un moment parfait


C’est un matin d’automne, tôt (6h30) dans la cuisine, nous prenons le petit déjeuner avec ma deuxième fille. Il fait noir dehors. Parfois nous sommes encore endormis, et la conversation est sommaire. Mais parfois, ça discute ferme. C’est le cas aujourd’hui.

- « Papa, hier j’ai vécu un moment parfait !
- Wow, cool ! C’était quoi ?
- Eh bien, j’étais sortie du lycée avec mes copines, et on était dans un restaurant trop trop sympa et trop pas cher {un jour par semaine, comme elle dispose de 2 heures, nous lui permettons de ne pas manger à la cantine}. J’étais là, devant mon assiette, et tout à coup, je me suis sentie comme en train de sortir de mon corps et de regarder ce qui m’arrivait : j’étais là, bien au chaud et au sec alors qu’il pleuvait et faisait froid dehors, toutes mes amies étaient là autour de moi, on mangeait des bonnes choses, et en plus, il y avait des morceaux de Gainsbourg qui passaient en boucle {son chanteur favori}. C’était trop trop stylé !
- C’était le bonheur !?
- C’est ça : pur bonheur ! Bon, ça n’a pas duré, après il a fallu retourner en cours, et c’était chaud, le programme de l’aprèm ! Mais ça m’a fait drôle de sentir ce moment comme ça, du dedans et du dehors. »

Nous parlons alors un peu de théorie, du bonheur comme prise de conscience des instants plaisants de notre vie. Pas bien longtemps, car le temps presse, il faut aller s’habiller et se brosser les dents...

Mais ça m’a procuré à moi aussi du bonheur, d’entendre ma fille me raconter ce petit moment de transcendance d’un moment agréable. Bonheur de savourer le bonheur des autres…

Illustration : un autre exemple de moment parfait, pour ce petit cavalier danois photographié dans le château de Rosenborg. Ce n'est que pour un instant, ça ne dure pas forcément longtemps, mais quelle importance ?

lundi 22 octobre 2012

Ce qui est important


Lors du récent colloque Émergences de Bruxelles, Pierre Rabhi nous disait : « Les humains se demandent souvent s’il existe une vie après la mort. Nous ferions mieux de nous poser la question de la vie que nous sommes en train de mener avant notre mort ! »

Petits mots et grands effets ; dans mon cas en tout cas… Dans le train qui me ramène à Paris, le lendemain, je réfléchis à ces paroles, et surtout à la manière de les faire vivre au quotidien.

À chaque instant, ou du moins le plus souvent possible, me demander : que suis-je en train de faire de ma vie ? Suis-je en train de m’éloigner de mes priorités et de mes valeurs ? Et si c’est le cas, depuis combien de temps ?

C’est ce dernier point qui compte. Bien sûr que nos existences vont nous éloigner régulièrement de là où nous voulons aller, bien sûr que nous allons perdre le cap. Mais quels efforts mener alors ? Pas forcément, ou pas seulement, de très grands efforts, pas seulement de grand changements de vie. Mais aussi de petits efforts de rien du tout, maintenant, tout de suite. Des efforts plus près encore de chaque instant de notre quotidien.

Quelle que soit ma journée : ai-je souri ? ai-je donné ? ai-je aidé ? ai-je aimé ? ai-je admiré ? au moins une fois ? au moins un peu ?

Si je l’ai fait, alors j’ai vécu. Alors, tout pourra arriver. Alors, tout est bien…

Illustration : quelque part au Québec, le dialogue de la vie et de la mort...

vendredi 5 octobre 2012

Que la lumière continue de vous éclairer


C'est un soir d’hiver de l’année dernière, à Sainte-Anne, alors que la nuit commence à tomber de plus en plus tôt, et que je viens de terminer mes consultations. Je sors du service j'enlève l'antivol de mon vélo, et je découvre en rangeant mon cartable, un petit mot accroché à une des sacoches. Le papier est un peu jauni, il doit être là depuis quelque temps.

Il porte ces quelques lignes : « Que la lumière continue de vous éclairer. Soyez béni. Merci. » Et un petit visage souriant dessiné.

Je me demande qui a bien pu mettre ce papier là ? Qui a eu besoin ou envie de me dire merci ? Et comme c’est tout près de la lumière arrière de ma bicyclette, je ne sais pas si c’est une allusion à son travail de catadioptre, d’indiquer aux voitures que je suis là, dans la nuit, pour ne pas me faire renverser, pour protéger ma vie. Ou si c’est une autre lumière à laquelle la phrase renvoie. Venue de beaucoup plus loin et de beaucoup plus haut. Et beaucoup plus puissante.

Je n’ai aucune réponse à mes questions, mais je suis ému jusqu’à la moelle. Je reste debout quelques minutes avec le tout petit bout de papier entre les mains. Je le mets ensuite dans la poche de ma chemise, tout contre mon cœur. Et je pars en pédalant dans la nuit froide de l’hiver qui tombe, tout plein de joie et de gratitude. Aucun coup de pédale ne me coûte, l’air froid ne brûle même pas mon visage. Je me sens juste infiniment chanceux et heureux. Savoir qu'un être humain a pensé à nous avec affection, ne serait-ce qu'un instant, peut nous nourrir au-delà de tout.

Qui que tu sois, merci à toi. Que cette même lumière éclaire aussi ta propre vie.

PS : PsychoActif va se mettre en repos pour 15 jours, nous nous retrouvons le 22 octobre. Que la lumière continue de vous éclairer...