lundi 28 octobre 2019

Douleur et souffrance




Parmi les grands enjeux de toute vie humaine, il y a la traversée de la souffrance. Au fond, vivre n’est pas toujours un truc très gai :  vivre, c’est naître, souffrir et puis mourir. « Ici-bas, la douleur à la douleur s’enchaîne / Le jour succède au jour, et la peine à la peine » nous explique joyeusement Lamartine dans ses Méditations.

Bon, heureusement qu’entre les moments de souffrance il y a aussi les moments de bonheur et de bien-être, qui rendent l’ensemble supportable ! Mais savoir affronter et traverser les inévitables souffrances de toute vie humaine reste un enjeu important. Dans ce domaine, notre marge de manœuvre est limitée, mais bien réelle. Pour cela, on fait souvent, par exemple, une distinction pédagogique entre douleur et souffrance. 

La douleur, c’est l’ensemble des phénomènes physiques ou matériels à l’origine de nos maux, c’est le réel qui nous fait mal : une blessure ou un dysfonctionnement de notre corps, une maladie, un deuil, un divorce, une adversité concrète ; nous n’inventons alors rien, les sources de la douleur sont bien là, en nous ou autour de nous. Souvent, nous ne pouvons pas grand-chose sur la douleur. En tout cas, nous pouvons rarement la supprimer comme ça, d’un coup.

La souffrance, c’est l’impact sur nous de la douleur, c’est la place qu’elle prend dans notre tête, dans notre vie.  La souffrance, finalement, c’est ce que notre esprit fait de la douleur.

Avant de continuer sur mon discours psychologique, je voudrais rappeler une vérité médicale simple : quand la douleur est violente, douleur physique ou douleur morale, les médicaments sont les bienvenus ! Que l’on soit migraineux ou cancéreux, rhumatisant ou agonisant, il est toujours légitime de soulager la douleur ainsi. Mais les médicaments ne sont pas la seule et unique réponse possible. 

C’est pourquoi la réflexion sur l’art et la manière d’affronter la douleur en limitant nos souffrances a toujours préoccupé les humains. Choisir la bonne attitude pour traverser les souffrances est ainsi un des fondements du bouddhisme ; savoir leur trouver un sens, est un de ceux du christianisme. Et la psychologie s’attache elle aussi, de son mieux, à aider les patients à ne pas se laisser dominer et asservir par leurs souffrances. 

Dans la méditation, par exemple, de nombreux exercices sont destinés à nous entraîner à ne pas laisser toute notre attention se focaliser et se rétrécir sur la seule douleur, et à entraîner notre esprit à ne pas se laisser embarquer par des pensées et des émotions à propos de la douleur.

Toutes les études le confirment : l’apprentissage de la méditation aide à « mieux souffrir » lorsque les douleurs arrivent : « mieux souffrir », c’est-à-dire limiter l’envahissement, l’omniprésence et la dictature de la souffrance. C’est ce que rappelle la philosophe Simone Weil : « Ne pas chercher à ne pas souffrir, mais à ne pas être altéré par la souffrance. » 

Je sais, ce n’est pas facile, et rien de plus irritant que les professeurs de douleur qui nous invitent à relativiser, parce que c’est comme ça, parce qu’on n’est pas le seul dans ce cas, etc. Vous connaissez la formule assassine de La Rochefoucauld : « On a toujours assez de force pour supporter les maux d’autrui. » On aimerait bien les voir alors, ces bons conseilleurs, prendre notre place et notre souffrance, et nous faire une petite démonstration de leur savoir-faire ! 

Face à la douleur, chacune et chacun fait qu’il peut, comme il peut ! Mais chacun fait aussi ce qu’il a appris à faire, d’où l’importance de proposer des approches psychologiques de nature à aider nos patients à moins souffrir. En les laissant libres de se tourner ou non vers ces dernières…

Et vous, quand vous avez très mal à la tête, c’est médicament ou méditation ?

Illustration : " je te dis que j'ai mal, tu es bouché ou quoi ?! " 

PS : ce texte reprend ma chronique du 15 octobre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous fasse d'Ali Rebeihi.








vendredi 25 octobre 2019

Inégalité et Santé




C’est un souvenir ancien, tenace, de mes études de médecine. J’étais externe dans un service de pédiatrie et j’avais sympathisé avec une petite patiente atteinte de leucémie, avec qui je bavardais chaque matin. Un jour, découragée par la maladie, fatiguée des examens répétés, des complications des traitements, elle me confia : « j’en ai marre d’être toujours malade ! pourquoi je n’ai pas de chance, moi ? ». 

Je me souviens d’avoir marqué un temps d’arrêt avant de lui répondre, et de l’encourager de mon mieux. Avec, à cet instant, le sentiment d’une injustice poignante : effectivement, pourquoi elle ? Pourquoi d’autres enfants profitaient-ils de leur enfance, au même instant, avec insouciance ? Et d’autres adultes, de leur vie ?

Cette question des inégalités me tourmente depuis toujours, comme humain (à propos des inégalités dans la société) et comme médecin (à propos des inégalités dans la santé). Tous les humains sont différents : grands ou petits, blonds ou bruns, peaux sombres ou peaux claires, musclés ou maigrichons, etc. Mais certaines différences sont des inégalités, lorsqu’elles concernent des domaines où il existe clairement un mieux et un moins bien : le bonheur et la santé en sont deux exemples majeurs.

D’où vient la bonne santé ? Elle relève en partie de facteurs génétiques, expliquant par exemple la longévité : l’autre jour, mon dentiste m’annonçait fièrement que sa mère âgée de 93 ans voyageait encore dans toute l’Europe, et que son père était mort à 100 ans, « plutôt en forme ». Cette chance génétique explique que certains humains bénéficient d’une santé qui apparaît parfois « imméritée » : il existe ainsi des personnes qui fument depuis toujours sans être touchées par le cancer (alors qu’il existe des cancers pulmonaires chez des non-fumeurs), etc.

 La santé relève aussi des événements et modes de vie de l’enfance : avoir eu des parents prenant soin de nous est un facteur protecteur important pour la santé d’un adulte. S’ils vérifiaient que nos dents étaient bien brossées et ne nous gavaient pas de sucreries, ils protégeaient notre santé dentaire, etc. De même un environnement affectif sécurisant est un facteur protecteur démontré pour la bonne santé du futur adulte.

Donc, si j’hérite des bons gênes et de la bonne famille, mes chances d’être en meilleure santé sont nettement augmentées, sans que j’aie à produire le moindre effort. On peut alors, si on n’a pas eu la chance de recevoir ces bonnes cartes, éprouver un sentiment d’injustice. De découragement aussi ? Pas forcément, car fort heureusement, nous disposons d’une relative marge de manœuvre, même devenus adultes. 

Depuis plusieurs années, les études scientifiques se sont multipliées pour mettre en évidence comment certaines attitudes quotidiennes et certains styles de vie exercent un rôle protecteur sur notre santé. On dispose aujourd’hui de travaux convaincants montrant les bienfaits d’une activité physique régulière (pas forcément un sport intensif), d’une alimentation équilibrée (privilégiant les fruits et les légumes), de liens sociaux épanouissants (famille, amis, connaissances), de la pratique de la méditation ou de disciplines proches (yoga, sophrologie, etc.). 

Et il ne s’agit pas seulement du bien que ces activités nous offrent moralement, en nous procurant des émotions agréables. Mais d’un effet biologique ! L’activité physique diminue le niveau d’inflammation présent dans notre corps ; les émotions agréables et la méditation freinent le vieillissement cellulaire en stimulant la sécrétion de télomérase, une petite enzyme réparatrice de nos chromosomes ; les fruits et légumes sont très riches – entre autres - en antioxydants, bénéfiques à la santé de nos cellules, etc.

Les recherches actuelles montrent aussi un possible effet « épigénétique » favorable de ces mêmes habitudes de vie : elles permettent de rendre inactifs de nombreux gênes induisant stress ou inflammation, elles ralentissent ce qu’on appelle l’« horloge épigénétique » (une sélection de marqueurs biologiques de vieillissement de l’ADN). Ces données sont très réconfortantes, quant à la possibilité offerte à chaque adulte de réparer une partie des inégalités liées à la génétique familiale et à l’enfance. 

On ne sait pas clairement jusqu’où peut aller cette réparation : rattrapage partiel ou effacement complet ? Ni si les effets en sont transitoires (seulement tant qu’on fait les efforts) ou s’il existe un « effet cliquet » possible (maintien définitif ou durable des bénéfices après un temps prolongé d’efforts) ? 

En tout cas, on sait aujourd’hui ce qui va dans le sens d’une bonne santé. Ces modifications de style de vie sont bénéfiques pour tout le monde. Mais elles sont indispensables pour les personnes fragiles ou malades ! Du moins celles d’entre elles qui veulent ou peuvent s’impliquer personnellement dans leur santé.

Il semble important aussi de cultiver une vision lucide de la santé : pas de perfectionnisme ! On est le plus souvent contraint de renoncer à une santé parfaite et idéale (celle dont jouissent certaines personnes chanceuses), mais on peut toujours s’attacher à cultiver et savourer la meilleure santé possible dans son propre cas. Autrement dit, ne pas se comparer aux autres, ou pas trop, ou pas trop souvent ; et seulement, alors, pour s’inspirer de leurs bonnes habitudes. L’envie, le découragement, le ressentiment sont des émotions néfastes pour la santé, en plus d’être des états d’âme douloureux !

Et puis, il y a les devoirs des personnes en bonne santé. En tant que médecin, je suis souvent agacé lorsque ceux qui vont bien se permettent de juger ceux qui sont malades : « c’est dans la tête ; il se plaint tout de même beaucoup ; elle doit aimer aller chez les médecins… » C’est aussi révoltant que lorsque les riches critiquent les pauvres. Or, il existe des devoirs liés à la richesse, qu’elle concerne la fortune ou la santé : ces devoirs sont d’une part l’humilité et la discrétion (ne pas offenser les autres, et surtout les « pauvres », par l’étalage de ses chances) ; et d’autre part, le partage, la générosité, la redistribution. 

On voit bien ce que cela signifie pour de l’argent. Mais redistribuer sa santé ? C’est très simple : si on est en bonne santé (ou durant les périodes où cela nous est offert par la vie), donner du soutien, de l’affection, du respect à celles et ceux qui sont malades ; le cas échéant, leur offrir des conseils  de santé prudents et bien dosés, sans rien imposer, ni se mettre en avant. La République Française a pour devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Pour corriger les inégalités, la fraternité est un pas précieux et important…


Illustration : se reposer pour résister les vents contraires et violents de l'adversité... (
photo de Pieter Hugo).

PS : cet article a été précédemment publié dans la revue Sens & Santé en mai 2018.



jeudi 17 octobre 2019

Plus vieux, plus heureux ?




« Le plaisir peut s’appuyer sur l’illusion, mais le bonheur repose sur la vérité. » C’est de Chamfort – le moraliste, pas le chanteur - et ça s’applique parfaitement à notre sujet du jour. « Plus vieux, plus heureux » : ça réjouit tout le monde d’entendre ça, mais… est-ce la vérité ?

Eh bien, oui, apparemment, d’après la plupart des données chiffrées dont nous disposons, c’est plutôt vrai ; en tout cas en Occident, et dans la tranche des personnes de 50 à 70 ans. Dans cette période-là, une majorité d’entre nous vit ses années les plus heureuses, les plus épanouies, les plus apaisées.

Paradoxal, tout de même ! Alors que le corps vieillit, que les rides apparaissent, que les cheveux blanchissent ou s’éclaircissent, qu’on a de plus en plus souvent mal quelque part, comment fait-on pour se sentir tout de même plus heureux à 60 ans qu’à 20 ou 40 ? 

Peut-être justement à cause de cela, – ou plutôt grâce à cela, grâce à toutes ces adversités et ces rappels à l’ordre : à partir de 50 ans, on finit par comprendre… Comprendre que notre vie et notre corps ne seront pas éternels. Par comprendre que le bonheur, ce n’est pas pour demain, mais pour aujourd’hui, que c’est maintenant ou jamais. On le savait avant, bien sûr, quand on était plus jeune ; mais on le savait seulement dans sa tête. Là on le sait dans son corps : premières limitations physiques, premières maladies chroniques, premiers amis de notre génération qui meurent... 

Impossible alors de continuer à fermer les yeux et de se croire immortel, on le sent bien, que le compte à rebours a commencé. 

À ce moment, on utilise enfin son expérience de la vie : on comprend qu’il faut éviter les souffrances inutiles et se contenter d’affronter celle que le destin nous envoie, sans en rajouter ; on comprend qu’il faut savourer tous les bonheurs, même les tout petits, même les imparfaits, même les incomplets, même quand on a mal dormi, même quand il fait gris…

On se rapproche aussi ce qui compte vraiment dans la vie : ce n’est pas le statut social ni l’apparence physique. Les chemins du bonheur ne passent pas par la chirurgie esthétique ou l’épaississement du compte en banque. Ce qui compte, c’est l’amour ! Les amoureux vivent plus heureux, qu’il s’agisse d’amour de la vie ou d’amour des humains, d’amour des copains ou d’amour du conjoint. Écoutez ce qu’en dit le vieux sage du Sud-Ouest, Marcel-Jean-Pierre-Balthazar Miramon

La vérité, sincèrement, c’est que vieillir, ce n’est pas une chance. Qui signerait pour prendre tout de suite 10 ans de plus ? Mais vous connaissez le bon mot de Woody Allen : « vieillir reste à ce jour le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour ne pas mourir. » C’est le principal avantage qu’on peut reconnaître au passage des années : préfère-t-on être vieux ou mort ?

Vieillir, ce n’est pas une chance, donc, mais avoir vécu, oui, et continuer de vivre, oui encore ! Et ce simple constat nous montre la direction à donner à nos efforts : inutile de vouloir à tout prix rester jeune !C’est mauvais signe ! Vous connaissez le bon mot de Jules Renard, dans son Journal : « La vieillesse, c’est quand on commence à se dire : “Je ne me suis jamais senti aussi jeune“ ».

Mais souhaiter bien vieillir, oui ! Cultiver son amour de la vie, oui ! Aimer la vie, malgré tous les soucis du corps, malgré les deuils, malgré les soucis, oui ! 

Regardons tout autour de nous les modèles inspirants de vieillissement heureux : ne pas se plaindre, ne pas comparer, ne pas glorifier le passé, ne pas donner de conseils non demandés. Rire, aller vers les plus jeunes, les écouter sans s’incruster. Etre gai et léger. Se réjouir chaque matin d’être toujours là, et se réjouir chaque soir de s’y trouver encore ! 

Voilà le programme, le seul et l’unique, pour rendre vraie la maxime « plus vieux, plus heureux ». 

Au fait, et vous, vous le sentez comment votre vieillissement ?


Illustration : de vieux objets, beaux et heureux d'avoir eu une belle vie utile.

PS : ce texte reprend ma chronique du 1er octobre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 



lundi 7 octobre 2019

Jungle, guerre et paix



Ça se passe très exactement le matin du 13 juillet. Je suis en train d’écrire à mon bureau, et je me suis levé pour me détendre quelques minutes, me dégourdir les jambes et m’aérer l’esprit. J’en profite pour regarder par la fenêtre le beau ciel bleu, les immeubles, les jardins... C’est là que je vois la bête.

Un chat roux et blanc, que je croise souvent dans notre quartier, est juché sur un petit auvent qui surplombe la porte d’entrée de la maison des voisins. Il est tapi comme un fauve à l’affut. Quasi-immobile, juste parcouru de petits frétillements de plaisir et de concentration, qui agitent doucement les muscles de ses épaules et de sa queue. Il observe le voisin qui sort de chez lui, et qui s’est retourné pour parler à sa femme. Bien sûr, il n’a pas vu le chat, il ne sait pas qu’un petit fauve le guette. 

J’ai une vision : je me dis que si nous étions quelque part en Inde ou en Orient, si le chat était un tigre, il aurait exactement la même gestuelle, la même prudence, la même patiente excitation ; mais qu’au meilleur moment, il bondirait sur le voisin pour le dévorer. Là, le chat se contente d’observer, de réfléchir peut-être. Se demande-t-il si cette grosse proie est à sa portée ? 

Puis le voisin s’éloigne, sans savoir à quoi il a échappé, et le chat se redresse, relève la tête et s’apprête à repartir vers d’autres aventures.

Tout à coup, tonnerre et fracas résonnent dans le ciel : des vagues d’avions militaires passent au-dessus de chez nous, en escadrille, préparant la parade du 14 juillet prévue le lendemain. Le bruit est assourdissant, effrayant. Alors que nous sommes en paix, qu’il s’agit de notre armée, qu’il n’y a pas de bombardement, ces sons stridents et violents, porteurs de menaces, font presque peur. 

J’ai une autre vision : je pense à la vraie guerre, en Syrie, en Lybie, au Yémen, partout ailleurs. A la vraie peur que doivent déclencher, à cet instant, les mêmes bruits pour d’autres humains, qui savent que des bombardements vont suivre.

Les avions tournent encore dans le ciel, puis s’éloignent. Le fracas de leurs réacteurs disparaît, le silence revient, les oiseaux osent se remettre à chanter. Je ne sais pas où s’est enfui le chat. Il a du avoir une sacrée trouille lui aussi.

En quelques minutes, des images de violence – jungle, guerre – ont fait irruption à mon esprit. Elles m’ont rappelé qu’à chaque instant la peur et la mort planent sur cette Terre. Je ne sais pas quoi faire de ces pensées, de ces émotions. Je me dis platement : « n’oublie jamais tes chances, n’abandonne jamais tes frères humains moins bien lotis ». 

Je respire l’air tiède de l’été, je me demande quel geste concret accomplir. Respire encore, frangin, respire, tu vas bien trouver que faire et que donner… 


Illustration : Fauve à l'affût...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2019.

jeudi 26 septembre 2019

S’éveiller en chantant ?




Il y a toutes sortes d’inégalités qui frappent les humains : richesse, beauté, intelligence et bien d’autres. Mais les plus cruelles, à mes yeux de médecin, sont les inégalités en matière de santé : certains peuvent fumer jusqu’à 100 ans car ils ont les bons gênes, tandis que d’autres, malgré une vie plus que saine, meurent à 30 ans. 

Et c’est la même chose en terme de santé mentale : parmi les humains il y a des résilients absolus, que rien en peut abattre, mais aussi des ultra-fragiles, brisés par toutes les adversités. 

Certains (dont je suis) doivent souvent faire des efforts pour activer leur logiciel de bonne humeur, dès le matin et tout au long de la journée ; et d’autres n’en ont aucun besoin, comme Montesquieu par exemple, dont voici un extrait de l’autoportrait : « Je m’éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m’éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engourdissement m’empêche de faire des réflexions. » 

Quel veinard, ce Montesquieu ! Et il n’est pas le seul

Bon, et quand on ne fait pas partie de ces chanceux, chez qui le logiciel de joie de vivre a été livré de série dès la naissance ? Quand on en arrive à souffrir de maladie dépressive, et à tomber au fond du trou ? 

Dans ces cas-là, les antidépresseurs sont une bénédiction : lorsqu’ils marchent (seulement dans 2/3 des cas, hélas) ils sont à même de considérablement alléger les souffrances dépressives, et de permettre aux patients de refaire des efforts au quotidien. 

Mais les antidépresseurs, aussi précieux qu’ils soient parfois, ne représentent pas une solution parfaite : ils peuvent entraîner des effets secondaires gênants, et ne sont pas satisfaisants pour l’image que les patients ont alors d’eux-mêmes : ce n’est pas valorisant de s’appuyer sur une béquille chimique. Et même lorsqu’ils marchent bien et sont bien supportés, tôt ou tard va se poser la question de leur arrêt. Par quoi les remplacer alors ?

C’est pour cela qu’il est recommandé d’associer dès le début les antidépresseurs à une psychothérapie, et d’éviter les « prescriptions orphelines », sans accompagnement psychologique, ni remise en question de ses habitudes de pensée.

Mais les soignants sont en train d’acquérir la conviction qu’il faut modifier non seulement ses habitudes de pensée, mais aussi ses habitudes de vie, concrètement, au quotidien. De plus en plus d’études montrent ainsi le rôle protecteur de la méditation, de l’exercice physique, du soutien social, des émotions positives… pour prendre le relais des antidépresseurs (et peut-être même pour les éviter dans les cas les moins sévères).

Et l’attitude la plus recommandable pourrait bien être alors non pas de les arrêter comme ça d’un coup, ce qui est déconseillé, mais de les diminuer peu à peu, une fois qu’on a changé durablement son mode de vie selon les directions que je viens d’évoquer…

Voilà, vous l’aurez compris, en tant que médecin, je suis favorable au bon usage des antidépresseurs : ils sont comme la bouée qu’on jette à une personne en train de noyer ; ce n’est pas le moment alors de lui apprendre à nager, mais de sauver sa peau. Ce n’est qu’une fois remontée à bord, qu’on peut l’aider ensuite à modifier ses façons de vivre et de pensée, pour qu’elle puisse un jour se rejeter à l’eau sans bouée, et affronter les inévitables douleurs et adversités survenant dans toute vie humaine.

C’est alors, et alors seulement, une fois qu’ils sont guéris, que les patients peuvent éventuellement tirer les enseignements de leur dépression, sans embellir l’histoire, comme le font souvent les personnes qui n’ont jamais été déprimées, avec des phrases du genre « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». 

Tu parles ! ce qui ne nous tue pas peut aussi nous rendre éclopé à vie… Je préfère ce que disait Cioran :« Sur le plan spirituel, toute douleur est une chance ; sur le plan spirituel seulement… »

Et vous, vous les surmontez comment vos moments de déprime ? Jogging ou Prozac ?


Illustration : si votre ciel mental ressemble à ça, le matin, c'est bon signe ! (Le Croisic, automne 2019, merci Dominique !).

PS : ce texte reprend ma chronique du 10 septembre 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 






jeudi 12 septembre 2019

Chien de moi-même




« Marcher dans une forêt entre deux haies de fougères transfigurées par l’automne, c’est cela un triomphe. Que sont à côté suffrages et ovations ? » Cioran, penseur réputé pour son nihilisme, n’aimait rien plus que de longues marches dans la nature, qu’il s’agisse de campagnes ou de forêts, où il puisait vraisemblablement inspiration et réconfort. 

L’autre jour, en bavardant avec une amie, je lui expliquais que j’avais besoin d’aller marcher tous les jours dans le vert, de me balader une heure, comme ça, sans but, pour faire du bien à mon corps et nettoyer mon esprit. Et que je ne refusais jamais une proposition de promenade avec des amis. Mon amie en riait, en me racontait qu’elle était obligée de faire la même chose plusieurs fois par jour, mais pour balader son chien. 

Et je songeais alors que ce qu’elle faisait pour son chien, ça me faisait du bien le faire pour moi : que j‘étais dans l’histoire à la fois le maître et le chien. Le chien de moi-même : une moitié infatigable et toujours prête à sortir faire un tour ; une moitié parfois plus paresseuse et rapide à trouver des arguments pour rester dedans (trop froid, trop chaud, trop nuit, un peu grippé, fatigué, trop de choses à faire…).

Mais c’est toujours le chien en moi qui gagne : ni la pluie ni le mauvais temps ne me dissuadent jamais ; simplement, je m’équipe en conséquence. Et les promenades, dans les bois ou sur les plages, lorsqu’elles ont lieu sous la pluie, ont ceci de savoureux qu’on y est seul, que les odeurs y prennent une note particulière et différente de ce que l’on renifle par temps sec : un plaisir supplémentaire !

Depuis quelques années, lors de mes marches dans les bois, je croise de plus en plus de grands troupeaux de chiens, accompagnés d’un ou deux dog-sitters, souvent des femmes. Ces bandes sont sympathiques et amusantes : les chiens ont de bonnes têtes, appartiennent à des races incroyablement variées, ont des comportements sociaux très différents, entre les leaders et les suiveurs, les autonomes et les dépendants ; leur joie d’être ensemble à galoper et renifler dans la nature fait plaisir à voir.  

Mais par ailleurs, les croiser ne me réjouit pas pleinement : leurs accompagnatrices hurlent et braillent régulièrement pour les rappeler à l’ordre, c’est moins agréable à entendre que les chants d’oiseaux. Et puis leur présence est un symptôme : leurs maîtres les ont achetés pour un prix élevé (ce sont des chiens de race) et n’ont pas le temps de s’en occuper (puisqu’ils les mettent en pension). 

Cela aboutit à des cacas en plus sur les trottoirs ou au milieu des chemins, de l’argent gaspillé et des animaux tués pour leur nourriture, et des chiens chargés de mission (soutien affectif aux propriétaires ou signe de statut et de distinction sociale). Drôle d’époque… 

Je croise aussi parfois, même dans les bois, des humains juchés sur ces engins urbains destinés à nous épargner des efforts de déambulation, comme les  trottinettes électriques et autres gyropodes motorisés : sous prétexte d’économiser nos forces et nos articulations, ils risquent de nous priver – entre autres bienfaits - de cette source gratuite et écologique d’émotions positives que représente la marche. Absurde, tout de même, quand on sait la grande fréquence des symptômes de stress et de dépression ! 

D’ailleurs, psychiatres, psychologues et autres soignants ne devraient-ils pas proposer plus souvent à leurs patients des consultations marchées, où les échanges psychothérapiques auraient lieu dans les jardins publics du quartier ? Ils rejoindraient ainsi la prestigieuse filiation des philosophes péripatéticiens (du grec peripatetikos : « qui aime se promener »), dont Aristote fut le chef de file, et qui appréciaient de réfléchir en déambulant et en discutant entre eux. 

Car la marche, de nombreuses études l’ont prouvé, a aussi d’autres vertus que celles de nous remonter le moral, facilitant la créativité, la concentration, la neurogenèse, freinant le déclin cognitif, etc. 

Mais ceci est une autre histoire, et d’ailleurs, il est maintenant temps pour vous d’aller vous dégourdir les jambes ! 



Illustration : "Alors, on la fait cette balade ? "(Eliott Erwitt, à Neuilly).

PS : cet article a été initialement publié dans Kaizen en juillet-août 2019.

mercredi 4 septembre 2019

Sans amour, on n’est rien du tout…




Plus jeune, je jouais de l’accordéon dans un groupe de rock alternatif. Bon, je vous précise tout de suite que ce n’était pas un groupe connu, et que je jouais très mal. Tellement mal que je me suis fais virer par les copains d’ailleurs, gentiment mais fermement. Heureusement que j’ai été ensuite un peu moins mauvais comme médecin que comme musicien !

En tout cas, un de nos tubes en concert, c’était l’adaptation d’une vieille chanson des années 50, La Goualante du Pauvre Jean, dont nous reprenions, beuglant tous en chœur, le refrain à haute portée métaphysique. Écoutez plutôt…

« Sans amour, on n’est rien du tout – Aimez-vous ! » Qui oserait contester ce rappel à l’ordre de l’Amour si est nécessaire à une vie humaine ? Sans amour, les petits enfants ne peuvent grandir correctement, ni corps ni âme. Sans amour, les grands enfants que restent toute leur vie les adultes, ne peuvent vivre et mourir pleinement heureux. 

Alors, chanter « Sans amour, on n’est rien du tout – Aimez-vous ! », ce n’est pas seulement de la  philosophie à la petite semaine. Cela fait partie de ce que les philosophes appellent les « grandes platitudes », ces sentences de sagesse de tous temps et de tous lieux, qui nous expliquent en quoi consistent l’amour, le bonheur, la sérénité, le sens de la vie… où les chercher, comment s’en rapprocher... Cela semble toujours évident, bien sûr – d’où le terme de « platitude » - mais ce qui est moins évident c’est de les appliquer.

Écoutez ce qu’en disait Schopenhauer : « D’une manière générale, il est vrai que les sages de tous les temps ont toujours dit la même chose, et les sots, c’est-à-dire l’immense majorité de tous les temps, ont toujours fait la même chose, à savoir le contraire, et il en sera toujours ainsi. » Alors, quand les sages nous répètent « aimez-vous ! » qu’entendons-nous ? Et qu’en faisons-nous chaque jour ?

Et puis, quand on dit : « Sans amour, on n’est rien du tout », de quel amour parle-t-on ? De celui qu’on reçoit ou de celui qu’on donne ? De celui qui aliène ou de celui qui libère ? De celui qui rend malade ou de celui qui rend léger ? 

Autre souci, comme à chaque fois qu’on parle d’amour ou de bonheur : est-ce qu’on ne prend pas le risque de peiner les personnes qui en manquent, à cet instant. Parler d’amour, c’est rendre plus douloureuse encore son absence. Et parler du Grand Amour, avec des majuscules, c’est aussi angoisser celles et ceux qui ne l’ont pas trouvé, comme dans ces vers de Guillaume Apollinaire : « L’angoisse de l’amour te serre le gosier / Comme si tu ne devais jamais plus être aimé… »

Desserrez vos gosiers, les inquiètes et les inquiets ! Car cet amour indispensable aux humains, ce n’est pas seulement l’Amour romantique, qui est une forme d’idéal, compliqué à rencontrer et plus encore à faire durer, mais c’est l’amour sous tous ses visages et tous ses noms : affection, bienveillance, sympathie, générosité, appartenance, solidarité, amitié, camaraderie, fraternité, tendresse…

Tous ces moments et tous ces liens où l’on donne autant ou plus qu’on ne reçoit. C’est cet amour-là, avec un petit « a », c’est sa petite musique au quotidien qui nous est indispensable et qui nous aide à vivre joyeusement, dans l’attente éventuelle de l’autre Amour, celui avec son grand « A » et ses fracas symphoniques…

Aimons-nous donc, mais de toutes les façons, et dans toutes les positions, je veux dire dans toutes les situations du quotidien…

Et vous, quelle forme d’amour cultivez-vous le plus jour après jour ?


Illustration : l'amour sur le mur, par Toqué Frères.

PS : ce texte reprend ma chronique du 25 juin 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 








jeudi 29 août 2019

Silence, on vit !




Il y a toutes sortes de retraites de méditation, mais celles que je préfère, ce sont les retraites en silence : imaginez un peu, une semaine entière sans parler ; et bien sûr sans téléphone, ni musique. Rien ! Juste vivre et méditer, sans paroles à prononcer ou à écouter. Et vous savez quoi ? On s’aperçoit alors très vite que ce silence n’est pas une privation, mais une révélation. 

Exactement comme la nuit et le ciel étoilé. En plein jour, alors que le soleil brille et que le ciel est bleu, l’idée que tout cela puisse disparaître peut sembler attristante. Et pourtant, quand le soleil se couche, quand le ciel s’assombrit, et que la lune et les étoiles apparaissent, on comprend qu’on n’a pas forcément perdu au change. Eh bien le silence, c’est pareil, ce n’est pas juste un manque de bruit ou de parole, c’est un autre univers qui se révèle.

Il y a bien sûr tous les bouleversements intérieurs que nous apporte le silence, mais je n’en parlerai pas ici, je veux juste raconter la beauté du silence habité. Car le silence absolun’existe pas à l’état naturel, il serait angoissant et ennuyeux ; non, ce qu’on découvre, c’est ce dont parle Paul Valéry dans Tel Quel« Écoute ce bruit que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre… Plus rien. Ce rien est immense aux oreilles. » Ce rien, ou plutôt ce presque rien, c’est la rumeur tranquille de la nature : le vent dans les arbres, les chants d’oiseaux ou cris d’animaux... 

Ce silence habité nous offre un bain sonore apaisé, sans sons intenses, agressants ou continus. Et il y a aussiles bruits et chuchotements des environnements humains lorsqu’ils se font discrets : c’est par exemple le silence des monastères et des lieux de retraites méditatives : l’écho de nos pas, le son des objets que l’on utilise, le chuintement des paroles prononcées à voix basse… Comme le dit un autre écrivain, Christian Bobin, c’est «  le bruit que fait le monde lorsque je n’y suis pas ». 

D’ailleurs, si l’on cherche bien, on découvre vite que tous les poètes du monde l’ont chanté, ce silence… Ah, la voix du silence ! On le sent, tout au fond de nous, que c’est bon, que ça nous fait du bien, d’écouter le silence. Aujourd’hui, les recherches scientifiques démontrent les bénéfices sur notre cerveau, notre santé, de ces temps de calme offerts à nos oreilles et donc à tout notre corps.

Mais, alors même que l’on redécouvre ses immenses vertus, le silence est aujourd’hui en danger, plus que jamais. Tels des hordes de pucerons s’attaquant aux rosiers, la technologie et le mercantilisme semblent avoir décidé de dévorer et d’éradiquer le silence de notre quotidien.

En automne, les jardiniers des parcs publics ne balaient plus les feuilles mortes, ils les rabattent à grands coups de souffleuses ; en hiver, ce sont les tronçonneuses pour élaguer les arbres et les buissons ; au printemps, ce sont les tondeuses à gazon. Et en été, nous avons les couillons à moteur, qui ravagent le calme des lieux naturels à l’aide de leurs quads (en forêt), de leurs ULM (en montagne) et de leurs jet-skis (à la mer). 

Et puis, en tout temps et en tout lieu,  les couillons à sono ; c’est terrible, ces engins destinés à produire de la musique sans fatigue et sans talent : jadis, si un voisin décidait de chanter à tue-tête ou de jouer de la trompette, on pouvait patienter car on savait qu’il finirait par s’épuiser et s’arrêter de lui-même ; mais s’il décide aujourd’hui d’écouter sa musique très fort, rien ne l’épuisera que sa lassitude, votre intervention ou celle de la maréchaussée.

Résultat, le silence est devenu si rare, qu’il est aussi devenu chic et cher : entre autres luxes, c’est lui que font payer les hôtels haut de gamme de la chaîne Relais du Silence, et les salles d’attente de Classe Affairesdans les grands aéroports. C’est un triste destin pour un bienfait au départ gratuit et naturel. Mais je suis confiant, et je suis sûr que le droit au silence, si nécessaire à notre santé et notre créativité, va bientôt redevenir accessible à tous…

Et vous, vous allez les chercher où vos temps de silence régénérateurs et salvateurs ?

Illustration : le silence d'une ville, derrière un double vitrage (Genève, 2018).

PS : ce texte reprend ma chronique du 4 juin 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi.