lundi 29 avril 2019

Sourires à la gare de Genève



Je ne sais pas si le rire peut sauver le monde, comme on le dit parfois de la beauté. Mais je suis sûr que le sourire peut changer bien des choses.

Récemment, j’étais invité en Suisse pour faire un exposé à la très ancienne et vénérable Société de Lecture de Genève. Une journaliste m’attendait à la gare, pour réaliser un petit entretien en direct. Afin de mieux m’enregistrer, elle recule tout en me tendant son micro, et fait trébucher un grand monsieur qui passait en hâte derrière elle, et qui n’avait pas prévu sa marche à reculons.

Il est très mécontent, sans doute parce qu’il a été surpris et a vraiment failli tomber. Mais il l’exprime avec retenue, comme le fait un Suisse en colère (le même incident n’aurait peut-être pas donné le même scénario à la gare de Marseille, par exemple). La journaliste sent le ton monter, et elle adopte deux comportements décisifs : elle s’excuse franchement, sans essayer de dire que lui aussi aurait pu regarder devant lui ; puis, le voyant encore contrarié, elle lui tend la main avec un grand sourire, et se présente, en donnant son prénom, en exprimant à nouveau qu’elle est désolée, et en ajoutant « allez, sans rancune ! » Le monsieur a l’air surpris, il hésite une seconde, puis tend la main en rigolant, et s’éloigne… 

Le sourire sincère est un messager puissant : il signifie qu’on respecte son interlocuteur, qu’on lui témoigne de la considération, voire de la bienveillance. Il signifie qu’on désire des rapports humains pacifiés, qu’on souhaite ne pas faire de mal à autrui, et même, si possible, lui faire du bien.

Une littérature scientifique importante existe sur le sujet, et montre qu’il y a au moins deux bonnes raisons de sourire. 

La première, c’est que sourire nous met de meilleure humeur On pense souvent que, quand notre cervelle est joyeuse, elle commande à notre visage de sourire. C’est vrai, mais ça marche aussi dans l’autre sens : quand notre face sourit, elle rend notre cerveau un peu plus joyeux. Des tas d’études ont confirmé que le sourire n’est pas seulement la preuve que nous sommes heureux, mais que l’inverse est vrai aussi : sourire doucement, du moins lorsque nous n’avons pas de raison de pleurer, améliore doucement notre humeur. Car notre corps influence notre cerveau : la manière dont nous respirons, dont nous nous tenons plus ou moins droits exerce une influence sur nos états d’âme, légère, mais qui peut être puissante si elle est constante. Les études qui évaluent le poids de cet impact à long terme aboutissent toutes au même résultat : sourire souvent est favorable au bonheur et à la santé. Un moyen simple et écologique de faire du bien aux autres mais aussi de s’en faire à soi ! 

La deuxième raison de sourire, c’est que cela attire des bonnes choses dans notre vie : on vient davantage vers nous, on nous accorde davantage d’aide et d’attention, on nous sourit en retour. C’est injuste pour les personnes tristes ou boudeuses, qui auraient justement encore plus besoin d’attention et d’affection. Mais c’est ainsi. Je me promène souvent avec un petit sourire sur les lèvres, et j’observe que beaucoup de gens me sourient aussi, voire me disent bonjour (certains croient sans doute que nous nous connaissons, mais beaucoup à mon avis se sentent davantage reliés à moi simplement parce que je leur souris).

Et puis, il y a une troisième raison, pas encore démontrée par la science, mais ce n’est pas grave : faire la tête rend le monde un peu plus moche, et sourire rend le monde un peu plus beau. Rien qu’un peu. Mais un peu quand même. Alors, c’est parti pour une journée sourire ?


Illustration : un visage souriant malgré un peu d'adversité... (temple Wat Mahathat en Thaïlande) 

PS : ce billet a été initialement publié dans la revue Kaizen au printemps 2019.




jeudi 18 avril 2019

Et moi, et moi et moi !



De manière générale, quand le mot « ego » apparaît dans une conversation, ce n’est pas bon signe! Ce n’est pas bon signe non plus que nous disposions, en psychologie, de très nombreux termes pour évoquer tous les dérapages du « moi je »…

Il y a par exemple l’égocentrisme, cette tendance à se placer volontiers au centre de tout raisonnement et de toute discussion, à considérer ses intérêts avant ceux des autres. Un cran au-dessus, et voici l’égoïsme, et sa devise « Après moi, le déluge » : une fois nos besoins satisfaits, on se fiche bien de ce qui arrivera aux autres. 

Enfin, il y a le narcissisme : un égoïsme important, une surévaluation de sa valeur (autrement dit un « complexe de supériorité ») qui s’accompagne de mépris pour autrui, et de droits que l’on s’arroge de ce fait : droit de parler plus que les autres (puisqu’on dit des choses plus intelligentes), droit de dépasser tout le monde dans les files d’attente (puisque notre temps est plus précieux), droit de rouler plus vite (puisqu’on conduit mieux), etc. Dans le narcissisme, il y a combinaison d’égoïsme, de sentiment de supériorité et d’une relative amoralité.

C’est vrai que les narcissiques sont par ailleurs des personnages fascinants, avec lesquels on fait de bons films ou de bon romans. C’est vrai qu’il y a parfois des comportements ou des paroles narcissiques qui peuvent être drôles, comme cette phrase d’Alexandre Dumas, à propos d’une soirée mondaine un peu terne : « Ma foi, si je n’avais pas été là, je me serais bien ennuyé ! » 

Mais globalement, les comportements narcissiques provoquent plus de mal que de bien. Et malheureusement, beaucoup de chercheurs en psychologie pensent que nous assistons aujourd’hui à une véritable épidémie de comportements narcissiques, dans les sociétés occidentales. Dès 1966, Jacques Dutronc l’évoquait dans une chanson devenue depuis célèbre, dont le refrain était : « c’est la vie, c’est la vie… »

Et la vie, depuis toujours, nous apporte donc son lot de personnalités narcissiques. C’est pourquoi, de tout temps, les sociétés humaines, allergiques au narcissisme, à l’égo, à l’orgueil, avaient mis en place de nombreux garde-fous pour décourager les vocations et raboter un peu les ego. 

Ainsi, les grecs mettaient en garde contre l’hubris, ce sentiment d’orgueil démesuré qui conduisait aux catastrophes.

On se souvient aussi des généraux romains qui, lorsqu’ils avaient droit à un triomphe dans Rome, se faisaient acclamer par la foule à la tête de leurs armées victorieuses ; mais sur leur char, l’esclave qui brandissait une couronne de lauriers au-dessus de leur tête devait leur répéter régulièrement « memento mori », souviens-toi que tu vas mourir ; sans doute histoire de les calmer un peu.

Pendant longtemps également, on ne célébrait pas les anniversaires : et effectivement, en quoi le  jour de notre venue au monde mériterait-il festivités, cadeaux et acclamations ?

Et puis la révolution humaniste est arrivée au 18èmesiècle, prenantl’être humain pour fin et valeur suprême, visant à son épanouissement et au respect de sa dignité. C’était une avancée merveilleuse : les droits de l’individu devenaient les égaux de ceux des groupes sociaux, toute personne devait être considérée et respectée, sans avoir à se sacrifier à la loi de sa famille, de son village, de sa patrie. 

Et peu à peu l’ego et le « moi je moi je » en ont profité pour relever le bout de leur nez. Puis, une fois que la société de consommation s’en est mêlée, s’apercevant que chatouiller l’ego, l’inquiéter puis le flatter, le manipuler, lui dire « parce que tu le vaux bien », tout cela faisait vendre. Le détestable ver du narcissisme s’était installé dans le beau fruit de l’humanisme. Et aujourd’hui ce travail est parachevé par la grande flambée narcissique sévissant sur les réseaux sociaux, où chacun s’étale ; un vrai « narcissisme de dingue », dirait notre président.

Mais aucune vie en groupe ne résiste longtemps à la montée des égoïsmes, aucune société ne peut se passer d’altruisme. Alors, on peut prédire sans trop de risque, dans les années qui viennent, un grand coup de balancier de l’autre côté, du côté du respect des règles et des valeurs indispensables à la survie de tout groupes humains, que ce soit dans l’éducation, la politique, ou l’entreprise. Le règne de l’ego boursouflé devrait donc bientôt s’achever…

Et vous, ça vous agace les gens qui commencent toutes leurs phrases par « eh bien moi, je… » ?


Illustration : un nombril indien du début du XIème siècle (Musée Guimet, Paris).

PS : ce texte reprend ma chronique du 26 mars 2019 sur France Inter dans l'émission Grand Bien Vous Fasse, d'Ali Rebeihi. 


mardi 16 avril 2019

Notre Dame de Paris



"C'est que l'amour est comme un arbre, 
il pousse de lui-même, 
jette profondément ses racines dans tout notre être, 
et continue souvent de verdoyer sur un cœur en ruine." 


Victor Hugo, 
Notre Dame de Paris


jeudi 28 mars 2019

Avoir toujours raison ?



Je me souviens d'un petit dessin humoristique, juste et drôle. C’est un couple qui est assis dans son lit, chacun sur son oreiller, les bras croisés et l’air contrarié des gens qui sont en train de se disputer. La dame demande au monsieur : « mais pourquoi cries-tu si fort ? » Et le monsieur de répondre : « parce que j’ai tort ! »

Je me rappelle aussi l’impression ressentie lors de ma première lecture de « L’Art d’avoir toujours raison » de Schopenhauer : ça m’avait fichu le spleen de réaliser que certains lecteurs s’en inspireraient sans doute pour défendre leur point de vue sans écouter celui de l’autre.

La parole comme ustensile de fourberie ou comme sport de combat ? Très peu pour moi !

Il y a tellement de moments où nous voulons avoir raison pour justement de très très mauvaises raisons ! Par orgueil, par égoïsme, par intérêt, par entêtement, par paresse… Du coup, on n’est plus crédible quant on s’attache à avoir raison pour de bonnes raisons, pour la défense de nos idéaux plutôt que celle de notre égo.

Mais ce n’est pas facile d’échapper à cette tentation !

Dans son « Autoportrait au radiateur », le poète Christian Bobin raconte ce moment d’un dialogue : « Je réponds n’importe quoi, je réponds pour arrêter la question, pas pour l’éclairer. » Nous avons à nous surveiller, régulièrement, de cette tentation de ne pas écouter, et de répondre seulement pour nous soulager, pour faire taire l’autre, ou pour avoir raison.

C’est un travail régulier et passionnant d’autodiscipline et d’auto-observation. Par exemple, lorsqu’on s’entraîne à méditer, on s’entraîne aussi à écouter, à s’observer en train d’écouter. Et on découvre que bien souvent, on n’écoute pas l’autre qui parle : mais on le juge, on compare ses convictions avec les nôtres, on prépare ses propres réponses…

Alors qu’en écoutant vraiment autrui, sans chercher à savoir qui a raison ou qui a tort, en cherchant juste à comprendre comment il voit les choses, on entre dans un dialogue et on écarte l’affrontement de deux égos devenus sourds l’un à l’autre…

Et vous, c’était quand la dernière fois où vous avez senti qu’au lieu d’écouter vous cherchiez à avoir raison ?

Illustration : un dialogue constructif.

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 décembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 




vendredi 22 mars 2019

FLTM : fais-le toi-même !



En tant que psychiatre, j’ai longtemps cru que je faisais un métier d’intellectuel. Imaginez : un médecin mais qui ne touche presque jamais ses patients, sauf quand il leur serre la main pour les saluer, ou quand il leur tape amicalement sur l’épaule pour les réconforter ; de temps en temps, il prend la tension artérielle ou fait un petit examen neurologique. Ce n’est pas vraiment ce qu’on appelle un travail manuel…

Eh bien, comme souvent avec mes grands avis sur la vie, j’avais tort : psychiatre, ce n’est peut-être pas un travail manuel, mais ce n’est pas vraiment non plus un pur travail intellectuel. Plutôt un boulot d’artisan, de bricoleur. Au plus noble sens du terme (je rassure tout de même nos patients !) : de tout son cœur et de toute sa science, on fait de son mieux avec le réel et les moyens du bord.

Comme les artisans, comme les paysans, et comme tous les soignants, on est en contact avec la matière plus qu’avec les idées, le réel nous résiste parfois, et c’est toujours lui qui gagne à la fin. Le paysan n’est jamais plus fort ni plus malin que la terre qu’il cultive, l’artisan n’est jamais plus fort ni plus malin que la matière qu’il répare, et le soignant n’est jamais plus fort ni plus malin que les humains dont il a la charge. S’il n’y a pas humilité et respect, ça ne marche pas. 

Il n’y a que les philosophes et les idéologues, les théoriciens et les polytechniciens qui peuvent faire les malins et spéculer sans craindre le retour du réel. Mais sans espoir de beaucoup le modifier non plus, comme le notait un philosophe, justement, Alain : « La matière est sourde aux prières, mais fidèle aux mains. » Inutile d’implorer le réel, pour le transformer il faut l’empoigner. Mais avec intelligence…

C’est pour cela que rien n’est plus triste que le dévoiement du très respectable et très antique travail manuel, sa mise en esclavage, sous la forme du si bien nommé « travail à la chaîne »…

Gainsbourg chantait le Poinçonneur des Lilas en 1959, l‘époque où le travail à la chaîne était à son apogée. Depuis, le monde a bien changé : les robots nous remplacent pour tous les boulots répétitifs, et le travail manuel reprend peu à peu son lustre et son prestige.

Les études scientifiques chantent ses vertus : il est bon pour nos émotions (faire de ses mains diminue notre stress, nous donne du plaisir) ; il nous offre des bouffées de réel par rapport au virtuels des écrans qui nous absorbent de plus en plus ; il nous met en position d’agir au lieu de subir, de construire au lieu de consommer… 

Et du coup, il devient à la mode. Voyez la vogue du DIY : DIY, "di-aï-waï", ce sont les initiales de « Do It Yoursef » ; on pourrait dire en français le FLTM : « Fais-le-toi-même ». Eh bien cette mode du DIY ou du FLTM, comme vous voulez, permet que ce qui était hier corvée pour la survie (faire pousser sa nourriture ou fabriquer les objets de son quotidien) devient loisir gratifiant (sous forme de jardinage ou bricolage).

Plus le virtuel, le digital les écrans envahissent nos vies et nos quotidiens, plus nos cerveaux et nos corps réclament du réel, du concret, du manuel.C’est exactement ce qui s’est passé pour le sport : plus nous sommes devenus sédentaires, plus nous avons compris qu’il fallait compenser et se bouger par une activité physique de loisirs… 

Face aux grands monstres digitaux tapis dans l’ombre, face à la horde des écrans, les cerveaux de demain seront manuels ou ne seront plus !

Et vous, comment ça se passe le week-end avec vos mains : ça bricole, ça jardine ou ça cuisine ?


Illustration : le travail manuel, c'est parfait sauf quand on vous met la pression pour accélérer encore et encore.. (une affiche de Mai 68)

PS : ce texte reprend ma chronique du 12 mars 2019, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.

lundi 18 mars 2019

Les anges, derrière ton épaule



C’est dans le dernier livre de Christian Bobin, La Nuit du cœur, une merveille comme d’habitude. Dès le chapitre 3, ceci : « J’écoute le bruit que fait l’araignée d’eau courant sur l’étang. Je frissonne au passage d’un ange pressé de rentrer chez lui. » Christian voit des anges partout ; c’est une des sources de sa grâce.

Il y a des gens comme ça, qui croient aux anges. Longtemps, j’ai eu du mal avec ce truc, vraiment. Peut-être était-ce dû à une patiente, croisée lorsque j’étais jeune interne. Elle se promenait dans les couloirs de l’hôpital en écartant de ses mains des mouches qui volaient tout autour d’elle. Mais il n’y avait pas de mouches. Et quand je lui demandai pourquoi ces gestes de la main, elle m’expliqua, l’air préoccupé : « ce sont les anges, qui volent trop près de moi ; ne les voyez- vous pas ? » Non, je ne les voyais pas ; et je ne les vois toujours pas aujourd’hui.

Mais beaucoup de mes proches les voient, ou les sentent. C’est mon cousin François, qui nous raconte qu’il a perçu leur présence, au soir d’une journée d’été où l’amitié a soufflé sur notre groupe, et réconforté un de ses frères, déprimé. C’est mon épouse, après la lecture d’un petit livre offert par une amie, qui se met, dès le lendemain, à voir la main des anges derrière toutes les joies de la journée. 

À leur contact, je me mets parfois à croire, moi aussi, aux anges, à chercher leurs traces dans nos vies. Cela m’aide à mieux voir tous ces copeaux de bonheurs minuscules qui nous tombent du ciel, chaque jour. Ils sont vraiment là, eux ; ils ne sont pas une illusion. Croire aux anges me fait du bien. Un bien fou. 

Je pense souvent à la phrase de Claude Nougaro, dans sa chanson Plume d’Ange : « La foi est plus belle que Dieu. » Même si Dieu n’existe pas, la foi est belle et réconfortante. Même si  les anges n’existent pas, songer à leur présence à nos côtés nous soutient, nous ouvre les yeux sur ce que nous oublions : la chance d’être là, vivants.

Croire aux anges nous rend humbles : tout ne dépend pas de nous, de nos efforts, de nos qualités ; pour que la vie soit belle et bonne, il y a aussi des choses et des chances qui doivent nous tomber du ciel.

Croire aux anges, c’est penser qu’une présence aimante veille sur nous. Parfois imprévisible dans ses actions, dans ses absences, dans ses violences aussi, que nous ne comprenons pas, ou seulement des années plus tard.

Pas besoin d’y croire à 100%. On peut juste se contenter d’une demi-croyance. On en a beaucoup, de ces demi-croyances, de ces confiances dont nous ne sommes pas sûrs qu’elles soient fondées ni garanties, mais dont nous percevons obscurément que nous ne pourrions vivre sans elles. 

Maintenant, arrêtez-vous de lire. Arrêtez-vous de tout. Respirez. Écoutez. Ressentez. Je suis sûr qu’il y en a un, là, penché sur votre épaule, juste à cet instant… 


Illustration : l'ange de la cathédrale de Reims.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en décembre 2018.

mercredi 13 mars 2019

La fin du monde ?


À un moment de ma vie, j’ai essayé d’être moderne : de me servir par exemple de l’agenda électronique de mon smartphone ! Bon, depuis j’ai renoncé… Mais à l’époque, mes filles profitaient de mes efforts avec cet engin pour me faire des blagues.

Un jour par exemple, j’étais en train de parcourir mon agenda pour voir un peu ce qui m'attendait quand je tombe sur une date bizarre : un truc planifié pour 2068 ! Wow... Qu’est-ce que c’est que ça ? J’aurai alors plus de 100 ans ! Une erreur, sans doute. J’ouvre la page et je lis : « 1er décembre 2068, 18 heures : fin du monde ». C’est bon, j’ai compris, c’est encore un coup de mes filles : à l’époque, elles me chipaient régulièrement mon téléphone pour y glisser de faux messages, de faux rendez-vous, ou des photos de grimaces loufoques. Mais comme aucune n’a jamais avoué être l’auteure de cette prophétie, je vous transmets tout de même l’info : la fin du monde, d’après le fantôme dans mon téléphone, c’est peut-être pour 2068 ! 

Sans rigoler, moi, la fin du monde, ça me touche. Je fais partie de la génération des baby-boomers qui a grandi avec la menace de guerre atomique et les affolements survivalistes des grands anxieux qui se faisaient construire des abris enterrés au fond de leur jardin, avec réserves d’eau, boîtes de conserve, médicaments et tout le tremblement…

Alors aujourd’hui, le discours des collapsologues me touche, forcément. Mais il a, à mes yeux, quelque chose de plus sympathique que ce que j’ai connu dans mon enfance. Ce discours n’émane pas de prophètes de malheur, mais de chercheurs et penseurs bien informés. Il ne nous pousse pas à la paranoïa ou à l’égoïsme mais à la lucidité et à la solidarité. Il nous dit, ce discours : « oui, le pire va sans doute arriver ; oui, notre monde va sans doute s’effondrer ; mais on pourra s’en tirer si on se serre les coudes ». 

Se serrer les coudes, mais aussi accepter de voyager léger et de vivre de peu, comme on le chantait déjà en 1991

Oui, si notre monde s’effondre, nous aurons besoin de vivre avec moins, de faire le deuil de toutes nos dépendances énergétiques et matérialistes. Mais surtout, nous devrons comprendre qu’il sera alors inutile de vouloir survivre égoïstement, de seulement chercher un abri pour y vivre comme avant.

Quand tout menace de s’effondrer, on se met à mieux écouter les prophètes, mais aussi les poètes. Et voilà ce que nous dit l’un d’entre eux, Christian Bobin : « Fou celui qui se croit à l’abri. Je ne cherche pas un abri. Ce ne serait qu’un endroit pour y mourir sans bruit. Je cherche ce qui arrive quand on n’est plus protégé et qu’on n’a plus peur de rien. »

Ouh la, ça va nous faire bizarre de renoncer à toutes nos protections et toutes nos peurs. Mais ça va peut-être aussi nous faire du bien…

Et en attendant, on fait quoi ? 

Eh bien, on fait de notre mieux : on agit individuellement (moins de voiture, moins d’avion, moins de viande, moins de plastique, moins de vêtements), on agit collectivement (en rejoignant des associations et en militant), on agit électoralement (en votant pour des politiques qui agissent vraiment pour l’environnement). C’est vrai, on ne sait pas si tout ça suffira ; mais au moins on n’aura pas de regrets !

Et vous, vous le voyez comment le monde de demain ? 


Illustration : la fin du monde, vue par les dieux depuis le mont Olympe. 

PS : ce texte reprend ma chronique du 5 février 2019, dans l'émission d'Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.


vendredi 8 mars 2019

Suivre la mode, c’est ringard !


Il y a longtemps, 15 ou 20 ans, je participais à un congrès de psychiatrie aux USA, dans une grande ville comme Chicago ou Atlanta. Il y avait beaucoup de soleil, et je cherchais un couvre-chef pour me balader, quand je passe devant une vitrine où trônait la casquette rouge de mes rêves. Je rentre pour l’essayer : parfait, il y avait ma taille. Mais elle était tailladée à certains endroits, un peu déchirée à d’autres. Je vérifie la pile : toutes abîmées !

Je demande au jeune vendeur ce qui se passe, et il m’explique en riant que c’est la mode cette année, les vêtements déchirés. Mince alors ! Je connaissais les jeans délavés, mais pas les fringues déchiquetées. L’année suivante, ce truc absurde arrivait chez nous, pantalons tailladés et tout ça… C’est dingue, ces histoires de mode ! 

D’abord, c’est absurde : des bureaux de tendance et de style, commandités par les firmes,  décident tous les ans que l’année prochaine ce n’est plus l’orange qui sera à la mode, mais le violet, et que les vêtements ne se porteront plus amples mais près du corps. Donc, sous la pression insidieuse de ce qu’il convient de porter pour avoir sa place en société, on se débarrasse de son ancienne garde-robe pour suivre bêtement ces diktats et passer à la caisse. 

Ensuite, ça pollue sévèrement la planète : fabriquer un simple T-shirt en coton consomme énormément d’eau. Si on le garde 10 ans, pourquoi pas ; mais si on en change tous les ans, c’est criminel. 

Enfin, ça pollue nos esprits : ça nous rend moutonniers, inquiets quant à notre apparence, tendant à juger les autres sur leur look, etc. L’importance prise par l’apparence physique (corps et fringues) notamment auprès des jeunes et sur les réseaux sociaux, la part qu’elle tend à occuper dans l’équilibre global de l’estime de soi, tout cela est disproportionné et dangereux pour notre équilibre intérieur.

C’est pour ça que ça me réjouit à chaque fois de voir Pierre Rabhi en conférence ou dans les médias, avec sandales, chemise à carreaux et pantalon paysan, pas intimidé par la mode : réconfortant ! Il fait partie de celles et ceux qui résistent tranquillement. Mais quand on ne vit pas dans une communauté ou un groupe ayant adopté ces valeurs, ce n’est pas si facile. 

Alors, on fait quoi ? On résiste comment ? 

Pour la plupart d’entre nous, on peut choisir de n’acheter que ce qu’on appelle des « basiques », solides, écoresponsables, et les garder le plus longtemps possible. On peut les choisir discrets, n’attirant pas l’attention sur nous, ni parce qu’on est à la mode ni parce qu’on est ringard ; le vêtement retrouve alors une fonction plus sobre, il se fait oublier, ce n’est pas lui qui importe mais l’humain qui est à l’intérieur ! 

Vouloir être élégant, plutôt qu’à la mode, me semble un compromis respectable avec nos apparences. Pour les accros à la mode, mais dotés d’une conscience écologique, de nombreux mouvements se dessinent (voir quelques sites ci-dessous) qui encouragent à plus de responsabilité humaine (halte aux vêtements fabriqués dans de sales conditions) et écologique (on recycle).

Il est normal que nos façons de nous vêtir puissent évoluer. Mais il est anormal que les codes changent tous les ans ou presque : ce n’est alors plus une question de plaisir (découvrir des nouvelles couleurs ou formes) ni de fonctionnalité (aller vers un progrès en terme de confort) mais seulement de bénéfices des multinationales de la mode, tout aussi cupides, égoïstes et irresponsables que celles de l’agro-alimentaire, de la banque, etc. 

Comme l’écrivait GB Shaw : « Les modes ne sont après tout que des épidémies provoquées. » Alors, on se soigne et on résiste ?

Sites pour une mode responsable 

Illustration : La mode pour hommes en Allemage de l'Est, en 1975.

PS : cet article a été initialement publié dans Kaizen en novembre 2018.

PPS : quant à la casquette rouge, j'ai fini par l'acheter (il m'en fallait bien une) et elle est toujours en ma possession. Très solide, finalement, malgré les mauvais traitements pré-subis !


mardi 26 février 2019

Orange et roux : vive la diversité !


Bon honnêtement, et sans vouloir vexer personne, je m’en fiche un peu de la couleur orange et des gens roux. Et aussi des blonds, des bruns, des auburn, des dames âgées aux cheveux violets... Un humain, c’est un humain, quelle que soit la couleur de ses poils de tête…

Ça me rappelle une histoire arrivée récemment à une de nos amies. Sa fille aînée lui parlait depuis des mois de son nouveau petit copain. Et un jour elle propose de lui présenter. Notre amie, trop contente, organise un petit thé à la maison. Le copain arrive, il est charmant et tout se passe très bien. Mais quand il repart, notre amie dit à sa fille : « il est super ton copain, mais tu ne m’avais pas dit qu’il était noir ! » Et sa fille, très étonnée, de lui répondre : « ben non, pourquoi ? » C’était un détail que la maman avait remarqué, mais que sa fille avait oublié. Très bon signe pour l’évolution de nos sociétés : ça bouge, ça bouge, et dans le bon sens.

Attention, tout n’est pas parfait, loin de là, et l’actualité récente nous montre que les « ismes » de tout poil (racisme, sexisme, antisémitisme et autres fléaux idiots) ne sont pas encore en voie d’extinction. Il faut du temps pour les extirper de nos cerveaux ; même lorsque nous sommes de bonne volonté, comme notre amie avec le copain de sa fille. Les personnes rousses, par exemple, ont longtemps mal vues, et parfois même considérées comme maléfiques

 Plus grand monde ne croit à ces sornettes, heureusement. C’est bien, la capillo-diversité, c’est bien que toutes les chevelures ne soient pas semblables. Même chose pour la dermato-diversité : c’est bien qu’il existe des peaux de toutes les couleurs.

Dans la nature, la biodiversité est toujours une chance et une richesse. Toujours ! Plus il y a de variétés de plantes, d’insectes, d’animaux de tous genres et de toutes apparences, plus le monde va bien. Et notre moral aussi : des recherches scientifiques montrent qu’évoluer dans un environnement marqué par la diversité, même si nous ne nous en rendons pas compte consciemment, fait du bien à notre esprit.

Mais il y a une autre diversité qui me tient à cœur : la psychodiversité. Le fait que nous n’ayons pas toutes et tous le même caractère, les mêmes idées, les mêmes préférences, etc.

Ça nous agace parfois, que les gens ne pensent pas comme nous, ne partagent pas nos convictions, ne se comportent pas comme il le faudrait, à nos yeux. Qu’ils n’aient pas les mêmes idées que nous, qu’ils ne fassent pas les mêmes erreurs que nous !

Pourtant c’est une bonne chose ! Si nous avions tous le même avis, quel ennui ! Et quel danger aussi ! C’est d’ailleurs un des nombreux problèmes des réseaux sociaux : nous prenons peu à peu l’habitude de ne fréquenter par écran interposé que des gens pensant comme nous. Et on devient du coup de plus en plus raide et intolérant envers le reste du monde…

Non, vraiment, c’est une chance, la psychodiversité. Et même les casse-pieds ! Tout le monde est utile à une société humaine. Pensez au casting des marins de Christophe Colomb quand il part à l’aventure sur l’Atlantique, sans savoir ce qu’il y a de l’autre côté. Il avait besoin à son bord d’un bon pourcentage de psychopathes fonceurs et bagarreurs pour entraîner tout le monde, mais aussi de quelques anxieux pour vérifier qu’on embarquait assez de vivres et d’eau, de quelques histrioniques pour faire le spectacle sur le pont pendant la traversée, de quelques obsessionnels pour vérifier chaque jour les fuites d’eau dans la cale… Bref s’il n’avait pas eu à son bord un ramassis de casse-pieds, il n’aurait jamais atteint son but.

D’ailleurs, le meilleur endroit où chercher la sagesse est là où nous nous attendons le moins à la trouver : dans l’esprit de nos détracteurs et contradicteurs. Logique : nous connaissons déjà très bien nos propres idées et celles des gens qui pensent comme nous, alors pour progresser il faut faire l’effort de connaître celles de nos adversaires. Ce qui ne nous oblige pas pour autant à penser comme eux.

Moralité : même si ça nous demande des efforts parfois, vive la psychodiversité, vive la biodiversité ! Et pour revenir à notre sujet, vivent les personnes rousses et la couleur orange !

Et vous, sûrement que vous adorez la couleur orange et les personnes rousses, mais faire l’effort d’écouter et d’aimer les casse-pieds, vous y arrivez ? 

Illustration : une belle exposition sur la rousseur, aux Musée Henner à Paris, de février à mai 2019. 

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 février 2019, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.






vendredi 22 février 2019

Vieillir ou mourir ?



Sincèrement et en ce qui me concerne, je préfèrerais plutôt ne pas vieillir…

Mais, comme tous les humains, je n’ai pas le choix. Alors je me console. D’abord en me disant que finalement, vieillir reste encore le meilleur moyen qu’on ait trouvé à ce jour pour ne pas mourir. Ensuite, en lisant les études scientifiques sur le vieillissement.

Elles sont encourageantes, ces études ! Elles nous montrent qu’on n’est bien sûr pas obligé d’être heureux de vieillir, mais qu’il est possible, et même fréquent, de vieillir heureux. Ainsi, il semble que les aptitudes les plus grandes au bonheur se situent pour la plupart des occidentaux dans la fourchette 50 – 70 ans, voire au-delà. Au fond, c’est à la soixantaine - on est tout de même dans la vieillesse - que la plupart des gens se sentent les plus heureux.

Comment expliquer cela ? D’abord parce que nos sociétés nous permettent de mieux vieillir : par rapport à nos ancêtres, à 60 ans, nous sommes en bien meilleure santé, nous savons que nous toucherons une retraite nous permettant de ne pas dépendre de nos enfants, la société ne nous oblige pas à nous vêtir de noir et à vivre au ralenti. Notre regard sur le vieillissement a favorablement changé.

De fait, les personnes qui ont une vision positive du vieillissement (car il permet, en général, d’avoir plus de temps pour soi et ses proches, plus de recul sur la vie, plus d’expérience…) eh bien ces personnes vieillissent mieux. 

Mais tout de même, revenons à cette histoire de pic de bonheur vers 60-70 ans : bizarre, tout de même, alors que notre corps flanche, que certains de nos proches et de nos contemporains commencent à mourir, bizarre que notre cerveau soit heureux, malgré tout ! 

Pas si bizarre en fait : justement, c’est bien parce que la fin approche, parce qu’on sait qu’il nous en reste moins devant que derrière, que pour beaucoup d’entre nous, le calcul est vite fait : le bonheur c’est maintenant ! Avant, on avait le temps de se dire : «  je profiterai de la vie quand… quand j’aurai remboursé le crédit de la maison, quand j’aurai fini d’éduquer les enfants, quand je serai à la retraite, quand, quand, quand, etc. » 

Mais passé cinquante ans, les « je serai heureux quand » ça ne marche plus ! On a compris que si on n’est pas heureux maintenant, on ne le sera jamais. On a compris que le bonheur c’est au présent pas au futur, pour aujourd’hui pas pour demain. On a compris qu’il vaut mieux savourer le présent, plutôt que ressasser le passé ou s’angoisser du futur.

Et comme on est plus expérimenté, plus intelligent émotionnellement, comme on sait choisir entre les bons et les mauvais combats, on sait mieux vivre, tout simplement.

Vieillir n’est pas une chance, mais vivre oui. Alors, face au déclin du corps, gardons l’esprit en joie. Car le danger est là, aussi, dans notre esprit, comme le notait Montaigne en parlant de la vieillesse : « Elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage… »

Et vous, prêts à vieillir ? 

Illustration : L'art de vieillir joyeux, saisi sur le vif par l'ami Matthieu

PS : ce texte reprend ma chronique du 18 décembre 2018, dans l'émission d'Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Également disponible en vidéo.