vendredi 9 mars 2018

Besoin d'un peu de solitude ?



Il y a quelques semaines, j’étais parti en Belgique pour y parler de mon dernier livre, et j’y menais la vie d’auteur en promotion.

Le matin, par exemple, je prenais mon petit déjeuner à l’hôtel et j’observais, puisque j’étais seul, les autres clients, presque tous seuls, eux aussi. La plupart étaient plongés dans leurs téléphones portables. Ce qui ajoutait encore, à mes yeux, à la tristesse du spectacle : tous ces humains esseulés, courbés sur leurs écrans, dès le petit matin… Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour échapper à la solitude et à l’ennui ! Bon, ils devaient eux aussi trouver bizarre ce grand barbu sans écran, qui les observait attentivement, en mâchouillant sa salade de fruits ; mais c’est un autre problème…

La solitude subie, ce n’est pas très gai, et il est bien normal de vouloir y échapper.

Il est parfois profond, ce sentiment de solitude qui nous tombe dessus dans les moments douloureux de nos existences, les échecs, les deuils, les exils, les chagrins d’amour. Quand les amis venus nous consoler sont repartis et qu’on se retrouve toute seule ou tout seul devant son miroir en train de se brosser les dents avec l’envie de pleurer, en se demandant de quoi demain sera fait. Cette solitude là, cette « renifleuse des amours mortes », comme le chantait Barbara, celle-là n’est jamais la bienvenue…

Mais la solitude n’est pas qu’une souffrance, elle est aussi une voie d’accès à la vie intérieure, et à la connaissance de soi. Elle est une occasion, parfois un peu obligée, c’est vrai, de se rendre visite à soi-même. Certains la considèrent comme une hygiène de l’esprit, à l’image de Vauvenargues, qui écrivait : « La solitude est à l'esprit ce que la diète est au corps, mortelle lorsqu'elle est trop longue, quoique nécessaire. »

La solitude comme une diète ? - nous dirions aujourd’hui « comme un jeûne ? » Oui, mais il y a une grande différence entre souffrir ne pas avoir assez à manger - c’est la famine, et décider de moins manger – c’est le jeûne. De même, la solitude subie - manquer de liens sociaux, n’a rien à voir avec la solitude choisie - s’éloigner un moment, court ou long, des gens que l’on connaît et que l’on aime, mais en sachant que notre place à leurs côtés et dans leurs cœurs n’est pas remise en question. Cette solitude là, transitoire, est féconde et presque confortable.

Et certains d’entre nous ont besoin d’en avoir une dose élevée : les introvertis. En psychologie, on définit l’introversion comme le besoin de se trouver fréquemment seul, l’intolérance à l’excès de stimulations sociales. Les introvertis ne sont pas forcément des misanthropes, mais fatiguent vite au contact des autres. Je le sais, j’en suis un ! Et du coup, on pourrait les définir comme des « solitaires sociables », aimant à la fois le contact et la solitude, mais avec le besoin de 20% de temps sociaux et 80% de temps de solitude. Là où les extravertis ont besoin de proportions inverses : 20% de temps de solitude et 80% de temps sociaux.

Et, vous, ce serait quoi votre pourcentage idéal de répartition entre temps social et temps solitaire ?


Illustration : on n'est jamais seul au fond des mers !

PS : ce texte reprend ma chronique du 13 février 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 





jeudi 1 mars 2018

Lapins malins



Longtemps, nous avons hébergé des lapins dans notre jardin. Nous leur donnions à chaque repas nos épluchures et trognons de légumes et de fruits, ils adoraient ça. Dès que nous ouvrions la porte de la cuisine donnant sur le jardin, ils accourraient pour voir ce que nous allions leur offrir. Ils avaient un goût très sûr : ils reniflaient quelques secondes, mordillaient éventuellement, puis si ça ne leur plaisait pas, rabattaient leurs oreilles en arrière et s’éloignaient d’un air déçu ; les nôtres par exemple n’aimaient pas du tout les poireaux ni les endives.

J’avais tiré à l’époque deux conclusions de ces échanges réguliers avec nos lapins.

Le première concernait les liens entre alimentation et émotion : jamais ils ne galopaient vers nous aussi vite que quand nous leur apportions à manger. C’est ce qu’on nomme la reconnaissance du ventre. Ce partage affectif autour de la nourriture existe aussi chez les humains : dans les couples et les familles, amour et bonne chère font souvent bon ménage…

Mais après les liens entre amour et nourriture, ma deuxième conclusion était que contrairement aux lapins, nous ne pouvons plus guère faire confiance à notre instinct pour savoir ce qui est bon pour nous : trop d’aliments transformés et trafiqués, dans lesquels le sel, le sucre, les exhausteurs de goût affolent nos papilles et nous font avaler trop de saletés et d’aliments mauvais pour notre santé.

Ce serait tellement bien si, comme nos lapins, en reniflant nos aliments, nos oreilles se rabattaient en arrière pour nous signaler de ne pas en manger !

Comme nous n’évoluons plus dans des environnements naturels, comme les aliments que nous rencontrons sont désormais transformés, notre instinct ne nous sert presque plus à rien. Nous devons désormais nous appuyer sur nos connaissances et nos savoirs pour décider de ne pas trop manger de ce délicieux saucisson, et de ne jamais toucher à ces biscuits à apéritifs au goût de bacon synthétique.

Nous nous efforçons de suivre les recommandations des experts scientifiques, et nous nous faisons parfois piéger par des gourous hâbleurs qui ressemblent à des experts. Ou par nous-mêmes et nos obsessions, de minceur ou de bien-être. Car aujourd’hui, manger ne sert plus seulement à nous donner énergie ou plaisir, mais aussi bonne apparence et bonne santé.

Du coup, on est parfois un peu perdus. Mais pour ma part, quand je ne sais plus que faire ni quoi avaler, je repense au style de vie de nos maîtres lapins, qui ont atteint un âge très respectable en gambadant dans le jardin et en n’avalant que des fruits et des légumes. Alors, c’est simple : végétables à volonté, et rien de mauvais ne pourra nous arriver ; du côté de l’assiette, en tout cas.

Et vous, c'est quoi votre politique de l'assiette ?

Illustration : des petits lapins de tapisserie médiévale (celle de la Dame à la licorne, au muse de Cluny, à Paris).

PS : ce texte reprend ma chronique du 23janvier 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 



jeudi 15 février 2018

L’histoire de nos émotions



Je parlais l’autre jour avec un vieux copain de la manière dont les humains changent, ou non, avec le temps. Nous parlions, plus précisément, de l’histoire de nos émotions...

Nous avons d’abord discuté de nos proches : « Celui-ci a beaucoup progressé, il était tellement plus colérique autrefois ! » « Celle-là, pas vraiment, elle a toujours cette sorte d’angoisse de ne pas être au centre de toutes les attentions… »

Puis, nous nous sommes penchés sur nous-mêmes, en nous demandant, bien sûr, si nous aussi nous avions changé…

Évidemment, en l’absence de contradicteurs (et de contradicteuses : nos épouses n’étaient pas là) nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous, contrairement à Julio Iglesias, nous avions changé - changé en bien, évidemment - et que les choses continuaient de s’améliorer, année après année !

Et ce qui avait le plus changé en nous, c’était nos émotions : nous en sommes vite arrivés à la conclusion qu’avec le temps, nous ressentions moins d’émotions douloureuses (moins d’anxiété, de découragements, d’énervements…) et plus d’émotions agréables (curiosité, bienveillance, capacité à savourer…).

Attention ! nous n’étions pas en train de nous raconter des histoires pour nous rassurer ou nous vanter : les études de psychologie ou de neurosciences retrouvent clairement ce genre de données chez la plupart des adultes. Ainsi, avec le temps, les amygdales cérébrales, ces petites zones du cerveau qui traitent les données émotionnelles, ont tendance à beaucoup plus réagir aux situations agréables, et moins aux situations désagréables. De même, quand on avance en âge, notre attention, elle aussi, tend à rester posée moins longtemps sur ce qui ne va pas, et préfère se tourner vers ce qui va bien.

Le seul point sur lequel nous n’étions pas d’accord était l’explication de ces changements favorables. Mon copain disait que chez lui, ça s’était fait tout seul, naturellement, par l’expérience : à force de traverser des angoisses inutiles, des énervements absurdes, des désespoirs transitoires, son cerveau avait peu à peu tiré les leçons de tout ça. Un peu comme dans la formule du philosophe Cioran : « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes ! »

De mon côté, il me semblait que mes progrès étaient dus à mes efforts - introspection, méditation, et tous les nombreux chantiers de ma vie intérieure - ; et que durant les périodes où je relâchais ces efforts, les émotions toxiques refaisaient vite surface, ou plutôt, reprenaient vite les commandes dans mon cerveau. Mais après tout, si nos efforts nous font du bien, cela n’est pas si méchant d’avoir à les maintenir…

Nous avons conclu notre discussion en nous interrogeant sur notre avenir dans le grand âge : serons-nous devenus totalement sages et apaisés ? Rendez-vous dans une ou deux décennies, si Dieu nous prête vie…

Et vous, quelles sont les émotions qui ont changé en vous ?


Illustration : amour et bienveillance, des émotions pour réchauffer nos coeurs...

PS : ce texte reprend ma chronique du 30 janvier 2018, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


vendredi 9 février 2018

Comme d’habitude



Si on y réfléchit, c’est tout de même un petit miracle que des changements existent dans nos vies !

Parce que quand on fait la liste de tous les obstacles au changement, c’est vraiment impressionnant.

Il y a d'abord notre cerveau qui cherche à tout prix à éviter les pertes plutôt qu’à obtenir des gains ; or, dans tout changement, il y a bien sûr des pertes et des gains. 

Puis, la tendance à économiser notre énergie mentale et physique, et donc à préférer rester dans nos habitudes plutôt que d’affronter le stress et les efforts du changement ; or, beaucoup de changements, même agréables comme déménager, se marier, avoir un enfant, comportent des moments stressants, voire épuisants. 

Enfin, notre préférence pour ce qui est concret, et facile à comprendre et à visualiser, plutôt que pour ce qui est abstrait et virtuel ; or, par définition, le changement c’est souvent lâcher quelque chose qui existe et que l’on connaît pour aller vers quelque chose qui n’existe pas encore et que l’on ne connaît pas… D’où le proverbe « un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras », et autres « il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre ». 

D’où le fait que l’humain, même s’il s’en plaint, est tout de même profondément attaché à ses petites habitudes

Ah, les habitudes ! Ces petits freins au changement, discrets, familiers et omniprésents…

Mais qu’est-ce qui fait alors, malgré toutes ces capacités à l’inertie en nous, qu’est-ce qui fait que les changements surviennent tout de même, et - fort heureusement – bien plus souvent que nous ne le voudrions ?

D’abord, parce que la vie nous bouscule, que les autres nous bousculent, et qu’on ne nous demande pas toujours notre avis. Si nous étions consultés à chaque fois, beaucoup de choses ne bougeraient pas !

Et puis, parce que nos émotions nous sauvent. Je ne parle pas des émotions négatives, de nos peurs et de nos craintes, mais de nos émotions positives : bonheur, bien-être, confiance, curiosité, enthousiasme, bienveillance, sérénité, etc. Chaque fois qu’elles nous visitent, elles nous ouvrent à la nouveauté, et le changement devient attirant et motivant. Dans toutes les espèces animales, les émotions fonctionnent ainsi : les négatives sont associées à la méfiance et au recul, à la réticence au changement ; et les positives à la confiance et à l’approche, à l’appétence pour le changement.

C’est pour cela que nous avons intérêt à changer lorsque tout va bien et que nous sommes en forme et de bonne humeur ! Si nous attendons le dernier moment, la crise et les difficultés, nous serons alors sous perfusion d’émotions négatives, et le changement sera beaucoup plus difficile et douloureux.

Et au fait, vous, quel est le changement actuellement en chantier dans votre vie ?


Illustration : en Inde, quand ils sont de sortie, les éléphants ont pour habitude de se maquiller légèrement. Bon, je rigole mais j'espère que ce n'est pas trop pénible pour eux, tous ces falbalas...

PS : ce texte reprend ma chronique du 5 décembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


vendredi 2 février 2018

Cauchemars



Parfois, je pense à tous les cauchemars que j’ai faits dans ma vie, comme beaucoup d’entre nous. Que d’aventures !

J’ai étouffé dans des tunnels en faisant de la spéléologie ; plus j’avançais, plus ils devenaient étroits, et je ne pouvais pas faire marche arrière. J’ai été attaqué par des dizaines d’assassins qui voulaient ma peau ; mais je ne me suis pas laissé faire, et je leur ai distribué des grands coups en poussant des cris terribles. Je suis tombé dans le vide un nombre incroyable de fois. Je me suis noyé. Je suis sorti tout nu dans la rue, parce que j’étais très pressé et que j’avais  oublié de m’habiller. J’ai été attaqué par des chiens, des lions, des requins. Mais jamais, jamais par des aigles noirs. Ou alors, j'ai oublié...

Un de mes cauchemars récents les plus étranges mettait en scène mon copain Ali Rebeihi, de France Inter. Pour nous rendre à la Maison de la Radio, nous venions de voler une grosse BMW noire, un vieux modèle pas terrible, une voiture de petits brigands de seconde zone. Dans le rêve, c’est Ali qui conduit : mal, trop vite, parce que la police nous poursuit déjà. A un moment, pour leur échapper, il descend sur une rampe destinée aux bateaux, et nous tombons dans le port avec la voiture. Gros coup d’angoisse pour sortir et ouvrir les portières, j’ai le temps de me dire « on va se noyer », mais on y arrive. 

Les policiers nous attendent  sur le quai, et ils commencent à nous interroger. Je comprends qu’il veulent que j'accuse Ali, que je leur dise que c’est lui le coupable, et qu'il m’a entraîné dans cette aventure. Au début, je n’ai pas compris, alors je raconte que c’est lui qui a eu effectivement l’idée de voler la voiture. Puis je comprends leur manœuvre, et je modifie mes arguments, je procède comme un avocat et je retourne la situation pour le disculper. 

Le chef des policiers comprend qu’il a perdu la partie, et me dit « bien joué ! » Là, je m’aperçois qu’en fait c’est un hippopotame, car il ouvre alors la bouche en grand et il a plein d’énormes dents pourries (ça, c’est parce que je suis en soins chez le dentiste au moment du cauchemar). Il me dit « servez-vous », et je comprends que je dois prendre un des nombreux cure-dents qu’il y a dans sa bouche, plantés à côté de ses chicots jaunâtres. Il veut qu’on prenne l’apéro avec lui. Je lui arrache un cure-dents de la mâchoire, mais je trouve ça répugnant, l’idée de piquer les olives à apéritif avec ce machin dégoutant. J’ai une énorme bouffée de dégoût, et ça me réveille…

Bon, enfin, ça ce sont mes petites histoires. Mais que faire quand on cauchemarde régulièrement ?

D’abord comprendre que, comme pour tous nos rêves, ces scénarios nocturnes qui nous agitent traduisent souvent des préoccupations non réglées ou des aspirations non accomplies. Pas forcément besoin de chercher trop loin des explications ésotériques : si nous cauchemardons, c’est que nous avons, dans notre présent ou notre passé, des événements à forte charge émotionnelle, à affronter ou à digérer.

Pour nous aider, nous pouvons en parler, à nos amis ou nos proches, ça s’appelle le soutien social ; nous pouvons les mettre par écrit, ça n’a l’air de rien mais ça fait beaucoup de bien, et ça s’appelle un journal ; nous pouvons aussi nous apaiser avant de nous endormir, faire infuser un peu de calme dans notre cerveau, en nous relaxant, ou y faire infuser un peu de joie, en repensant aux petits bons moments de la journée.

Et puis se dire qu’en général, avec le temps qui passe, les cauchemars sont de moins en moins fréquents et de moins en moins violents…

Mais tout de même, je repense à un truc qui me tracasse à propos de cette voiture qu’on a volé tous les deux cette nuit-là : est-ce qu'Ali, grand piéton devant l'éternel, a son permis de conduire ? 


Illustration : le chef des policiers nous poursuivant pour l'interrogatoire.

PS : ce texte reprend ma chronique du 12 décembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.