vendredi 17 novembre 2017

Quand notre cœur fait boum




Parfois, je repense à tous ces traqueuses et traqueurs excessifs, que nous avons soigné dans le service à Sainte-Anne, pendant des années…

Quand il prend de l’intensité, le trac peut devenir un handicap, on parle alors d’anxiété de performance. Ça ne concerne plus seulement le fait de monter sur une scène, mais ça va empêcher de prendre la parole lors d’une réunion de parents d’élèves, d’une fête familiale, d’un tour de table au travail… 

Ah, le tour de table ! C’est le cauchemar pour les traqueurs : on attend son tour, et pendant ce temps, le malaise monte, monte, le cœur cogne, cogne, de plus en plus fort, on se décompose, on panique, c’est le cauchemar ! Car pour le trac, le pire moment c’est avant, c’est l’attente du grand saut dans le vide…

Comme beaucoup de monde, j’ai longtemps eu le trac : à l’école je n’aimais pas du tout passer au tableau, mais mon pire souvenir a été le premier congrès médical où j’ai dû prendre la parole. C’était à Barcelone, alors que j’étais jeune interne. J’ai fait toute ma communication en apesanteur, avec le cœur à 200 battements minute, l’impression d’avoir les pieds au plafond et la tête à l’envers, et en me demandant à chaque fois si j’allais pouvoir prononcer la phrase suivante de mon topo…

Cette panique du corps qui provoque une panique de l’esprit, c’est la marque du trac : affolement partout, dans la tête et dans le cœur : boum, boum, boum

C’est très pénible, le trac, mais il y a tout de même des messages d’espoir, comme on dit.

D’abord, le fait qu’on n’est pas tout seul. Les études montrent qu’environ 1/3 de la population ressent un trac important, et donc évite systématiquement de prendre la parole devant un public. Ça veut dire que si vous avez le trac, environ 30% des gens qui vous écoutent sont des sympathisants ! 

Ensuite, le fait qu’on peut progresser. 

Le trac, c’est une histoire d’entraînement, les comportementalistes disent qu’il faut s’exposer, régulièrement, aux situations qui nous stressent, en le faisant progressivement, en commençant par des prises de parole faciles, devant des publics bienveillants, puis en répétant inlassablement les occasions d’être au centre des regards. Parfois, il faut pour cela rejoindre un groupe de thérapie, un club de théâtre, ou même des clubs de traqueurs, ça existe ! 

Important aussi de lâcher son perfectionnisme (car on n’a pas à faire une intervention parfaite) et son désir de masquer à tout prix son émotivité (car on peut faire un bon speech tout en montrant des signes de trac).

Et peu à peu, on verra le trac reculer, devenir tolérable, et le plaisir à communiquer l’emporter. On sentira que le stress de la prise de parole en public ne se transforme plus en trac paralysant mais en énergie stimulante.

Et vous, est-ce que vous ressentez la montée du trac quand tous les regards se tournent vers vous et attendent que vous commenciez à parler ? Ou juste de la bonne énergie, joyeuse et curieuse ?

Illustration : dans le trac, on se sent pris pour cible des regards et des jugements (illustration de l'ami Muzo, extraite de notre livre Petites angoisses et grosses phobies)...

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 septembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


lundi 6 novembre 2017

Anxiété



Quand je parle d'anxiété, je ressens bienveillance, gratitude et fraternité.

Bienveillance, pour tous les patients anxieux que j’aurai soignés dans ma carrière, et qui toujours m’ont touché et ému. Gratitude, parce qu’ils m’ont aidé à travailler moi-même, à leurs côtés, sur ma propre anxiété. Et fraternité, parce qu’ils sont nos frères et sœurs en humanité, juste un peu plus fragiles que les autres, mais que leurs maux se retrouvent chez chaque être humain.

Je suis fasciné par le cerveau anxieux, cette extraordinaire machine à scanner l’environnement à la recherche des problèmes et des soucis potentiels, cette machine à anticiper sans cesse, à grossir et amplifier les obstacles. L’anxiété, par certains aspects, ressemble à une allergie : sauf que là, au lieu d’être allergique aux pollens ou aux noix, on est allergique à l’incertitude ! Dès que quelque chose n’est pas sûr et certain, on commence à s’en préoccuper : tout ce qui n’est pas verrouillé, blindé et garanti à 200% est angoissant ; et donc en gros, la vie toute entière se transforme en une source d’inquiétudes.

Et puis, ce qu’il y a d’émouvant et d’humain chez les personnes anxieuses, c’est qu’elles savent parfaitement, le plus souvent, que leur cerveau en rajoute, qu’il amplifie, qu’il exagère, qu’il les mène par le bout du nez avec l’anxiété ; elles savent parfaitement quelle attitude elles auraient intérêt, parfois, à adopter : moins s'en faire...

Mais ne pas s’en faire, pour un anxieux, ce n’est pas possible ! Il y a toujours un objet de souci ou d’inquiétude quelque part dans leur vie, ou dans le vaste monde !

Heureusement qu’on peut progresser ! Heureusement que l’anxiété on peut apprendre peu à peu à l’apprivoiser ! Mais ça ne tombe pas du ciel comme ça – boum ! - du jour au lendemain, parce qu’on aurait compris quelque chose, dans notre passé ou notre présent, qui expliquerait pourquoi nous sommes si anxieux. C’est plutôt une lente rééducation, une pacification progressive de toutes nos alertes mentales, de notre système d’alarme existentiel. Les thérapies nous aident, bien sûr, quels que soient leurs mécanismes : thérapies cognitives ou comportementales, psychanalyse. Mais aussi la méditation, qui nous aide à pacifier notre corps et notre esprit, qui nous apprend à accepter ce qui est, sans nous affoler…

Très important la pacification du corps et des émotions ! De récents travaux ont confirmé que plus l’activité de notre système nerveux parasympathique (celui qui calme) est accrue, et plus nos efforts pour prendre du recul, « nous raisonner » comme disent les non-anxieux, sont efficaces. Calmer le corps pour calmer l’esprit ! C’est pour ça que la relaxation aide, que le sport et l’activité physique aident, et que la méditation de pleine conscience aide (même si cette dernière nous apporte aussi bien d’autres bénéfices que le seul apaisement émotionnel).

Un patient plein d’humour me disait un jour que finalement, pour lui, c’était plutôt la pleine inconscience dont il rêvait pour ne plus être inquiet. Pleine inconscience pour ne plus rien voir de ses problèmes et des souffrances du Monde. Mais la méditation de pleine conscience, c’est quand même mieux ! Mieux pour continuer de voir les difficultés, mais pour les voir telles qu’elles sont, et non telles que notre anxiété nous les fait imaginer.

Au fait, et vous, comment ça se passe dans votre cerveau ? Un peu d’allergie à l’incertitude ? Une petite tendance à anticiper et amplifier les difficultés ?


Illustration : l'anxiété, vue par l'excellent Muzo, dans notre livre sur l'anxiété.

PS : ce texte reprend ma chronique du 3 octobre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

lundi 30 octobre 2017

Je m’en fous du soleil !




La scène se déroule dans une pharmacie, à Paris, un jour de très beau temps, doux et ensoleillé.

Au comptoir voisin du mien se trouve une dame âgée, l’air affligé. Le préparateur en pharmacie lui parle longuement, à voix douce, gentiment. Je n’entends pas ce qu’ils se disent, mais il semble essayer de la rassurer, de la convaincre. La préparatrice joviale et souriante qui me sert, revenant de son arrière-boutique avec mes médicaments, les voit parler tous les deux et lance à la dame, qu’elle semble bien connaître « : « Alors, vous avez vu ce beau soleil, comme ça fait du bien ?! »

Mais la dame, relevant la tête un instant puis la rebaissant, l’air renfrogné, s’exclame : « Je m’en fous du soleil ! » Pas très sympa… Mais la préparatrice ne se laisse pas rebuter (elle doit avoir l’habitude de cette cliente), et me demande gentiment de l’attendre un moment. 

Elle se dirige alors vers la dame, la salue, la prend dans les bras, et elle l’admoneste gentiment : « Eh bien alors ? C’est quand même mieux que toute la pluie et tout le gris de la semaine dernière, non ? Allez, il faut se secouer, sortir prendre l’air, profiter du soleil ! » 


La dame n’a pas l’air follement convaincue, ni décidée à faire des efforts, mais tout de même, son visage s’est déridé, elle se détend un peu, ne peut réprimer un petit sourire.

Je ne suis pas sûr de mon côté que les conseils de la préparatrice en pharmacie soient suivis de beaucoup d’effets, vu la tête de la dame, mais on ne sait jamais. Je suis sûr en tout cas que c’est bien mieux pour elle que si elle n’avait rencontré, en se faisant servir, que de l’indifférence. Les deux salariés de la pharmacie semblent bien la connaître, et être habitués à son humeur triste et bougonne.

Par déformation professionnelle et par curiosité personnelle, je tords un peu le cou pour essayer de voir discrètement quels médicaments elle prend (je « girafe » comme on dit dans les écoles en Afrique, lorsqu’un élève cherche à copier sur l’autre). Je me dis qu’il doit y avoir sur son ordonnance des antidépresseurs, et je me demande lesquels et à quelles doses. Peine perdue, je ne vois rien. Aucune importance.

Ce qui est important, c’est l’humanité dont font preuve ses deux interlocuteurs, qui font leur travail de réconfort dans l’ombre. C’est le milieu de la matinée, il n’y a pas trop de clients dans la pharmacie, ils ont un peu de temps pour elle, et au lieu de le consacrer à ranger leurs boîtes ou à prendre un café dans leur arrière-boutique, ils restent à ses côtés pour tenter de la consoler. 

Je trouve ça beau et touchant, leur sollicitude envers la pauvre dame si triste qu’elle se fout du soleil. Personne n’a assisté à la scène sauf moi, mais elle a bien existé, en vrai, et pour l’éternité : j’ai vu, de mes yeux vu, ce monde parfois si triste s’enrichir d’une bouffée d’amour fraternel…


Illustration : Soleil et nuages...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2017.

mercredi 25 octobre 2017

Le milieu de la vie



La crise du milieu de la vie ?

Ça me fait penser à ce qui se passe à la fin d’une randonnée en montagne : après avoir atteint le sommet, on redescend tranquillement dans la vallée. Et effectivement, parmi les soucis de la quarantaine, figure le sentiment que, au moins corporellement parlant, on est sur la pente descendante. Ce n’est pas forcément désagréable, les descentes, elles comportent même des aspects plaisants: on lâche prise, on est en roue libre, on prend le temps de regarder et de souffler, alors que dans la montée on serrait les dents. Mais la descente, c’est aussi la fin de la balade, le jour qui décline, les jambes qui flageolent… C’est comme quand on prend de l’âge : le corps fatigue, mais l’esprit grandit en sagesse et en sérénité. Ne rigolez pas, j’ai des preuves, vous allez voir…

Pour en revenir à la crise de la quarantaine, elle correspond donc à la prise de conscience que l’on se trouve à peu près au milieu de notre vie.

Elle est ce moment où l’on comprend qu’on est – peut-être - plus près de la fin que du début, plus près du jour de notre mort que de celui de notre naissance ; que nous avons plus d’années derrière nous que devant ; qu’on n’est plus tout à fait des jeunes mais pas encore des vieux ; et que de nouvelles générations pleines d’énergie sont en train de nous pousser vers la sortie…

Bon, tout ça pourrait n’être pas très gai. Mais il y a quand même des bonnes nouvelles ! La principale c’est que presque toutes les recherches montrent qu’en vieillissant on devient plus apte au bonheur. La plupart des personnes voient leur niveau de bien-être émotionnel augmenter régulièrement à partir de 45 ans, et ça monte comme ça, de plus en plus, jusqu’à au moins 70 ans.

Il y a tout un tas d’explications possibles.

Les matérialistes disent que c’est parce qu’à partir de 45-50 ans, les enfants commencent à être grands et moins fatigants, on est en train de finir de rembourser le crédit de l’appartement, on a mis en principe sa carrière professionnelle sur des rails, etc. Bref, plus de bonheur parce que moins de stress…

Mais il y a d’autres raisons, plus psychologiques. Comme on prend de l’âge et qu’on sait compter, on comprend qu’il ne nous reste plus un temps de vie illimité.

Pour certains, c’est terrifiant, et ils refusent de vieillir : ils se jettent sur les voitures décapotables, la chirurgie esthétique, les vêtements de jeunes, la musculation et le régime sans gluten ; ils se font teindre les cheveux, blanchir les dents, et même, si besoin, échangent leur vieux conjoint contre un plus jeune, tout neuf. Bon, pour eux, les ennuis ne vont pas tarder, parce que, bien sûr, on perd toujours ce genre de course contre la montre.

Pour les autres, pour la plupart d’entre nous, vieillir, ça va bien sûr nous attrister au début ; mais peu à peu, ça va nous stimuler. On comprend que le bonheur, c’est maintenant. On lâche les raisonnements qui consistent à se dire « je m’occuperai de mon bonheur quand… » : quand j’aurai remboursé mes emprunts, quand les enfants seront casés, quand je serai calife à la place du calife, quand je prendrai ma retraite, etc.

On comprend que tout pourrait s’arrêter plus vite que prévu, et que ce serait dommage de ne pas avoir savouré la vie avant. On devient plus intelligent, plus sage, on savoure ce qu’on ne prenait pas assez le temps de savourer ; on s’énerve moins sur ce qui nous énervait et qui n’en valait pas la peine ; on apprend à lâcher prise, à éviter les personnalités toxiques, les rabat-joie, les grincheux et les casse-pieds. Ce sont tous ces micro-changements qui rendent la seconde partie de notre vie plus belle.

Et vous, du moins si vous êtes concerné(e), comment ça se passe chez vous cette petite crise du milieu de vie ?


Illustration : qu'y a-t-il de l'autre côté ? (David Plowden).

PS : ce texte reprend ma chronique du 26 septembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


mercredi 18 octobre 2017

Les bonnes vibrations de la méditation



Quand je me tourne vers mon passé de méditant, de nombreux souvenirs me reviennent, tous heureux…

Ma première retraite dans un monastère bénédictin, avec un moine dans la chambre à côté de la mienne qui ronflait tellement fort chaque nuit que les cloisons en vibraient… Les séances de printemps avec nos patients de Sainte-Anne dans les jardins de l’hôpital, pieds nus dans l’herbe, à écouter en pleine conscience la rumeur de la ville tout autour de nous, et l’étrange sentiment de fraternité universelle qui nous reliait alors … Mes larmes sereines lors de la sortie d’une retraite silencieuse de plusieurs jours, et l’émerveillement de pouvoir à nouveau parler et dialoguer…

Je suis émerveillé par ce paradoxe des pratiques méditatives : comment une démarche aussi simple (s’asseoir, observer le fonctionnement de son esprit et accueillir le monde en soi) peut avoir des conséquences aussi puissantes ? Comment ce détour par notre corps, cette attention prêtée au mouvement de nos pensées, et ce voyage intérieur immobile peuvent avoir un tel pouvoir de transformation ? Nous aider à mieux affronter nos souffrances, à mieux dépasser nos incohérences ? Et déclencher en nous, régulièrement, d’aussi bonnes vibrations ?

C’est d’autant plus étonnant que lorsqu’on apprend à méditer, on reçoit dès le début un enseignement à la fois important et déconcertant : commencer par ne poursuivre aucun objectif, et par lâcher ses attentes. 

Ne pas chercher à être cool, zen, détendu, ne pas chercher à faire le vide ou à léviter dans sa tête. Se contenter d’être là, présent, à observer les mouvements de son souffle, à ressentir tout ce qui se passe dans son corps, à écouter la rumeur du monde autour de nous, à  laisser filer ses pensées sans se laisser aspirer par elles. 

Cette démarche qui consiste à établir une qualité de présence intense et désintéressée, cette démarche de conscience ouverte et attentive est tellement inhabituelle qu’elle nous ouvre en fait des horizons insoupçonnés !

On me demande souvent si je n’en ai pas marre, parfois, de méditer ? « C’est quand même toujours un peu la même chose » me dit-on, « tu t’assieds sur ton banc, tu fermes les yeux, tu ne bouges pas pendant 20 minutes ; un peu barbant, non ? »

Ben, non ! Ce n’est pas barbant. J’ai même l’impression que ce n’est jamais barbant. 

C’est un peu comme aller marcher dans la nature, ou randonner en montagne : on a beau l’avoir fait des dizaines ou des centaines de fois, on ne s’en lasse pas. Parce que ce n’est jamais exactement la même chose : chaque balade est différente, selon la saison, l’heure du jour, le ciel qu’il fait, l’endroit où l’on marche, l’état dans lequel on est. 

Et chaque méditation est différente, nourrie par tout ce que nous sommes en train de vivre et par tout ce qui se passe autour de nous. Quand on se balade, on ne marche pas seulement pour atteindre une destination particulière, mais aussi pour le plaisir de marcher. Et quand on médite en pleine conscience, c’est pareil : on ne cherche pas à atteindre un état quelconque, mais à se sentir vivant, présent, conscient. Tout commence par ça ; et à partir de ça, tout peut advenir.



Illustration : une vision un peu idéalisée de la méditation...

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 septembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

mardi 26 septembre 2017

Non, pas toi !



Ça se passe un été, à la montagne, dans une grande maison de famille. Beaucoup de cousins y sont réunis, et randonnent régulièrement, grandes ou petites balades. Cette semaine-là, un vieil oncle de 82 ans est venu passer quelques jours avec un de ses copains, sympathique et dynamique, mais 84 ans au compteur tout de même…

Ils sont plutôt en forme, autonomes, s’intègrent très bien au groupe plus jeune, et se font leurs petites journées, partagées entre bons restaurants et visites culturelles dans le coin.

Ils nous voient tous les jours partir pour nos promenades. L’oncle n’est pas un fou de sport, et n’est guère intéressé par la marche. Mais au bout d’un moment, ça titille son copain. Un matin, alors que nous nous apprêtons à partir faire une balade de deux ou trois heures, il veut venir avec nous : sans nous en parler, il arrive au moment du départ de la promenade, chaussures de sport aux pieds. Et il nous explique qu’il a décidé de nous accompagner.

Mais je l’ai vu marcher depuis quelques jours, et je pense qu’il va avoir du mal à suivre ; alors, j’essaye de lui expliquer et de le dissuader, car j’ai un peu peur qu’il ne chute et se blesse. Il n’a pas envie de m’écouter. Alors l’oncle le met lui aussi en garde : « méfie-toi d’eux, ce sont des montagnards, ils crapahutent partout, à toute allure ! » Je lui explique à nouveau que la randonnée que nous allons faire est en terrain pentu et accidenté, qu’il risque de tomber. Les cousins se joignent à moi.

C’est un moment très embarrassant. Au bout de quelques minutes, il renonce à nous accompagner. Mais on voit bien que c’est douloureux pour lui, et qu’à la déception et à la frustration, s’adjoignent d’autres états d’âme : nous venons de lui rappeler qu’il est trop vieux ; qu’il peut partager nos repas et nos conversations, mais que nos activités sportives lui sont désormais, et pour toujours, interdites.

C’est pour lui un de ces moments-couperets où les humains prennent conscience de leur âge : la première fois où on nous dit « madame » ou « monsieur » ; la première fois où on nous laisse une place assise dans les transports en commun ; et la première fois où on s’aperçoit qu’on n’a plus sa place dans certaines activités sportives…

C’est certainement un moment douloureux, j’en ai mal pour lui. Durant la balade, nous reparlons de l’épisode, tous un peu embarrassés. Nous nous demandons si nous n’aurions pas dû renoncer à notre programme, pour l’emmener en terrain plus facile et accessible. Mais d’un autre côté, nous étions une dizaine, tous prêts à partir et désireux de grimper haut. Nous n’avons pas renoncé à notre plaisir, pour faire une place à un vieux monsieur et nous résoudre à une promenade adaptée au troisième âge. 

Nous avons eu tort…


Illustration : les lieux du crime, quelque part dans les Alpes...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine au mois de juillet 2017.

mercredi 20 septembre 2017

Kintsugi




Il y a quelque temps, j’ai fait tomber, en la changeant de place dans mon bureau, une petite statuette ancienne en plâtre que m’avait offerte une amie, il y a bien longtemps à Toulouse. Il s’agissait d’une Vierge toute simple, debout, portant auréole et robe brune, et joignant ses mains pour prier. Le choc la décapita.

J’étais désolé, et pour la statue et pour le souvenir qu’elle représentait. Je la recollais tant bien que mal, et les premiers temps, voir sa cicatrice, le joint de colle et le plâtre écaillé, m’attristait un peu. Je dis bien un peu, car effectivement il y a dans nos vies des choses plus importantes qu’un petit objet brisé ; mais vous savez comme moi comment fonctionne notre esprit…

Aujourd’hui, quand je regarde la statue, qui est toujours là, dans mon bureau, je porte un regard apaisé sur la cicatrice de son cou : elle fait désormais partie de son histoire, de notre histoire à elle et moi. Les souvenirs de sa chute, de ma petite tristesse, et de sa réparation, se sont ajoutés aux souvenirs de mon amie, de Toulouse, de la pièce où elle était alors posée, etc. Sa cicatrice me rappelle à chaque fois le principe d’impermanence, si cher aux bouddhistes : tout se casse et tout passe. Notre destin, à la statuette et à moi, en tout cas à nos atomes, c’est de nous casser, de nous décomposer et de redevenir poussière ; puis de nous recomposer en autre chose encore…

Les jours où je suis en forme, je trouve la petite Vierge tout aussi belle maintenant que jadis, avec sa trace de fracture ressoudée. La cicatrice ne l’empêche pas d’être pleine de grâce. Peut-être même est-elle plus belle que si elle était restée intacte. Comme dans l’art japonais du kintsugi…

L’esprit du kintsugi est de considérer que lorsqu’un objet précieux, par sa valeur ou par sa signification, se brise, il faut soigneusement le réparer, mais ne pas chercher à masquer cette réparation. Au contraire, la rendre belle et visible, puisqu’elle est désormais partie prenante de l’identité de l’objet.

Dans le kintsugi traditionnel, on répare principalement des bols en porcelaine ou céramique : on utilise pour cela une colle qui rejointe minutieusement les morceaux, et que l’on recouvre ensuite elle-même d’une laque à base d'or. On obtient alors des objets réparés tout aussi précieux que ceux qui ne se sont pas cassés, dont les fines cicatrices en or rehaussent la beauté et racontent un chapitre de leur histoire, et de celle de leur propriétaire.

J‘aime bien cette pratique, qui a bien sûr quelque chose d’étonnant, à une époque où on jette volontiers ce qui est usé ou brisé. Je l’aime d’autant plus que j’ai parfois l’impression de rencontrer des humains kintsugi ! Des humains que la vie a cabossés, mais qui ont réussi à s’en remettre, et qui n’en ont pas gardé d’amertume ou de ressentiment. Au contraire, qui ont progressé, qui se sont à la fois reconstruits et agrandis, améliorés, bonifiés…

Ils ont recollés les morceaux de leur vie brisée : ils ont pleuré, ils ont travaillé à ne plus trop pleurer, puis à aimer à nouveau la vie et les humains ; et peu à peu leurs cicatrices psychiques se sont recouvertes de l’or de la bienveillance et de la sagesse, d’une certaine sagesse, celle que l’on retrouve souvent chez celles et ceux qui ont traversé un bout d’enfer.

Je les vois, tout autour de moi : tel ami qui boîte après un grave accident, telle autre qui a réchappé à une dépression sévère, tel patient guéri après de nombreuses hospitalisations. Ils se seraient bien passé de se retrouver brisés par l’adversité. Mais aujourd’hui, chacun de leurs sourires vaut de l’or. Ils sont devenus kintsugi


Illustration : un bol kintsugi

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen n°33, durant l'été 2017.