lundi 30 octobre 2017

Je m’en fous du soleil !




La scène se déroule dans une pharmacie, à Paris, un jour de très beau temps, doux et ensoleillé.

Au comptoir voisin du mien se trouve une dame âgée, l’air affligé. Le préparateur en pharmacie lui parle longuement, à voix douce, gentiment. Je n’entends pas ce qu’ils se disent, mais il semble essayer de la rassurer, de la convaincre. La préparatrice joviale et souriante qui me sert, revenant de son arrière-boutique avec mes médicaments, les voit parler tous les deux et lance à la dame, qu’elle semble bien connaître « : « Alors, vous avez vu ce beau soleil, comme ça fait du bien ?! »

Mais la dame, relevant la tête un instant puis la rebaissant, l’air renfrogné, s’exclame : « Je m’en fous du soleil ! » Pas très sympa… Mais la préparatrice ne se laisse pas rebuter (elle doit avoir l’habitude de cette cliente), et me demande gentiment de l’attendre un moment. 

Elle se dirige alors vers la dame, la salue, la prend dans les bras, et elle l’admoneste gentiment : « Eh bien alors ? C’est quand même mieux que toute la pluie et tout le gris de la semaine dernière, non ? Allez, il faut se secouer, sortir prendre l’air, profiter du soleil ! » 


La dame n’a pas l’air follement convaincue, ni décidée à faire des efforts, mais tout de même, son visage s’est déridé, elle se détend un peu, ne peut réprimer un petit sourire.

Je ne suis pas sûr de mon côté que les conseils de la préparatrice en pharmacie soient suivis de beaucoup d’effets, vu la tête de la dame, mais on ne sait jamais. Je suis sûr en tout cas que c’est bien mieux pour elle que si elle n’avait rencontré, en se faisant servir, que de l’indifférence. Les deux salariés de la pharmacie semblent bien la connaître, et être habitués à son humeur triste et bougonne.

Par déformation professionnelle et par curiosité personnelle, je tords un peu le cou pour essayer de voir discrètement quels médicaments elle prend (je « girafe » comme on dit dans les écoles en Afrique, lorsqu’un élève cherche à copier sur l’autre). Je me dis qu’il doit y avoir sur son ordonnance des antidépresseurs, et je me demande lesquels et à quelles doses. Peine perdue, je ne vois rien. Aucune importance.

Ce qui est important, c’est l’humanité dont font preuve ses deux interlocuteurs, qui font leur travail de réconfort dans l’ombre. C’est le milieu de la matinée, il n’y a pas trop de clients dans la pharmacie, ils ont un peu de temps pour elle, et au lieu de le consacrer à ranger leurs boîtes ou à prendre un café dans leur arrière-boutique, ils restent à ses côtés pour tenter de la consoler. 

Je trouve ça beau et touchant, leur sollicitude envers la pauvre dame si triste qu’elle se fout du soleil. Personne n’a assisté à la scène sauf moi, mais elle a bien existé, en vrai, et pour l’éternité : j’ai vu, de mes yeux vu, ce monde parfois si triste s’enrichir d’une bouffée d’amour fraternel…


Illustration : Soleil et nuages...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2017.

mercredi 25 octobre 2017

Le milieu de la vie



La crise du milieu de la vie ?

Ça me fait penser à ce qui se passe à la fin d’une randonnée en montagne : après avoir atteint le sommet, on redescend tranquillement dans la vallée. Et effectivement, parmi les soucis de la quarantaine, figure le sentiment que, au moins corporellement parlant, on est sur la pente descendante. Ce n’est pas forcément désagréable, les descentes, elles comportent même des aspects plaisants: on lâche prise, on est en roue libre, on prend le temps de regarder et de souffler, alors que dans la montée on serrait les dents. Mais la descente, c’est aussi la fin de la balade, le jour qui décline, les jambes qui flageolent… C’est comme quand on prend de l’âge : le corps fatigue, mais l’esprit grandit en sagesse et en sérénité. Ne rigolez pas, j’ai des preuves, vous allez voir…

Pour en revenir à la crise de la quarantaine, elle correspond donc à la prise de conscience que l’on se trouve à peu près au milieu de notre vie.

Elle est ce moment où l’on comprend qu’on est – peut-être - plus près de la fin que du début, plus près du jour de notre mort que de celui de notre naissance ; que nous avons plus d’années derrière nous que devant ; qu’on n’est plus tout à fait des jeunes mais pas encore des vieux ; et que de nouvelles générations pleines d’énergie sont en train de nous pousser vers la sortie…

Bon, tout ça pourrait n’être pas très gai. Mais il y a quand même des bonnes nouvelles ! La principale c’est que presque toutes les recherches montrent qu’en vieillissant on devient plus apte au bonheur. La plupart des personnes voient leur niveau de bien-être émotionnel augmenter régulièrement à partir de 45 ans, et ça monte comme ça, de plus en plus, jusqu’à au moins 70 ans.

Il y a tout un tas d’explications possibles.

Les matérialistes disent que c’est parce qu’à partir de 45-50 ans, les enfants commencent à être grands et moins fatigants, on est en train de finir de rembourser le crédit de l’appartement, on a mis en principe sa carrière professionnelle sur des rails, etc. Bref, plus de bonheur parce que moins de stress…

Mais il y a d’autres raisons, plus psychologiques. Comme on prend de l’âge et qu’on sait compter, on comprend qu’il ne nous reste plus un temps de vie illimité.

Pour certains, c’est terrifiant, et ils refusent de vieillir : ils se jettent sur les voitures décapotables, la chirurgie esthétique, les vêtements de jeunes, la musculation et le régime sans gluten ; ils se font teindre les cheveux, blanchir les dents, et même, si besoin, échangent leur vieux conjoint contre un plus jeune, tout neuf. Bon, pour eux, les ennuis ne vont pas tarder, parce que, bien sûr, on perd toujours ce genre de course contre la montre.

Pour les autres, pour la plupart d’entre nous, vieillir, ça va bien sûr nous attrister au début ; mais peu à peu, ça va nous stimuler. On comprend que le bonheur, c’est maintenant. On lâche les raisonnements qui consistent à se dire « je m’occuperai de mon bonheur quand… » : quand j’aurai remboursé mes emprunts, quand les enfants seront casés, quand je serai calife à la place du calife, quand je prendrai ma retraite, etc.

On comprend que tout pourrait s’arrêter plus vite que prévu, et que ce serait dommage de ne pas avoir savouré la vie avant. On devient plus intelligent, plus sage, on savoure ce qu’on ne prenait pas assez le temps de savourer ; on s’énerve moins sur ce qui nous énervait et qui n’en valait pas la peine ; on apprend à lâcher prise, à éviter les personnalités toxiques, les rabat-joie, les grincheux et les casse-pieds. Ce sont tous ces micro-changements qui rendent la seconde partie de notre vie plus belle.

Et vous, du moins si vous êtes concerné(e), comment ça se passe chez vous cette petite crise du milieu de vie ?


Illustration : qu'y a-t-il de l'autre côté ? (David Plowden).

PS : ce texte reprend ma chronique du 26 septembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 


mercredi 18 octobre 2017

Les bonnes vibrations de la méditation



Quand je me tourne vers mon passé de méditant, de nombreux souvenirs me reviennent, tous heureux…

Ma première retraite dans un monastère bénédictin, avec un moine dans la chambre à côté de la mienne qui ronflait tellement fort chaque nuit que les cloisons en vibraient… Les séances de printemps avec nos patients de Sainte-Anne dans les jardins de l’hôpital, pieds nus dans l’herbe, à écouter en pleine conscience la rumeur de la ville tout autour de nous, et l’étrange sentiment de fraternité universelle qui nous reliait alors … Mes larmes sereines lors de la sortie d’une retraite silencieuse de plusieurs jours, et l’émerveillement de pouvoir à nouveau parler et dialoguer…

Je suis émerveillé par ce paradoxe des pratiques méditatives : comment une démarche aussi simple (s’asseoir, observer le fonctionnement de son esprit et accueillir le monde en soi) peut avoir des conséquences aussi puissantes ? Comment ce détour par notre corps, cette attention prêtée au mouvement de nos pensées, et ce voyage intérieur immobile peuvent avoir un tel pouvoir de transformation ? Nous aider à mieux affronter nos souffrances, à mieux dépasser nos incohérences ? Et déclencher en nous, régulièrement, d’aussi bonnes vibrations ?

C’est d’autant plus étonnant que lorsqu’on apprend à méditer, on reçoit dès le début un enseignement à la fois important et déconcertant : commencer par ne poursuivre aucun objectif, et par lâcher ses attentes. 

Ne pas chercher à être cool, zen, détendu, ne pas chercher à faire le vide ou à léviter dans sa tête. Se contenter d’être là, présent, à observer les mouvements de son souffle, à ressentir tout ce qui se passe dans son corps, à écouter la rumeur du monde autour de nous, à  laisser filer ses pensées sans se laisser aspirer par elles. 

Cette démarche qui consiste à établir une qualité de présence intense et désintéressée, cette démarche de conscience ouverte et attentive est tellement inhabituelle qu’elle nous ouvre en fait des horizons insoupçonnés !

On me demande souvent si je n’en ai pas marre, parfois, de méditer ? « C’est quand même toujours un peu la même chose » me dit-on, « tu t’assieds sur ton banc, tu fermes les yeux, tu ne bouges pas pendant 20 minutes ; un peu barbant, non ? »

Ben, non ! Ce n’est pas barbant. J’ai même l’impression que ce n’est jamais barbant. 

C’est un peu comme aller marcher dans la nature, ou randonner en montagne : on a beau l’avoir fait des dizaines ou des centaines de fois, on ne s’en lasse pas. Parce que ce n’est jamais exactement la même chose : chaque balade est différente, selon la saison, l’heure du jour, le ciel qu’il fait, l’endroit où l’on marche, l’état dans lequel on est. 

Et chaque méditation est différente, nourrie par tout ce que nous sommes en train de vivre et par tout ce qui se passe autour de nous. Quand on se balade, on ne marche pas seulement pour atteindre une destination particulière, mais aussi pour le plaisir de marcher. Et quand on médite en pleine conscience, c’est pareil : on ne cherche pas à atteindre un état quelconque, mais à se sentir vivant, présent, conscient. Tout commence par ça ; et à partir de ça, tout peut advenir.



Illustration : une vision un peu idéalisée de la méditation...

PS : ce texte reprend ma chronique du 19 septembre 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. 

mardi 26 septembre 2017

Non, pas toi !



Ça se passe un été, à la montagne, dans une grande maison de famille. Beaucoup de cousins y sont réunis, et randonnent régulièrement, grandes ou petites balades. Cette semaine-là, un vieil oncle de 82 ans est venu passer quelques jours avec un de ses copains, sympathique et dynamique, mais 84 ans au compteur tout de même…

Ils sont plutôt en forme, autonomes, s’intègrent très bien au groupe plus jeune, et se font leurs petites journées, partagées entre bons restaurants et visites culturelles dans le coin.

Ils nous voient tous les jours partir pour nos promenades. L’oncle n’est pas un fou de sport, et n’est guère intéressé par la marche. Mais au bout d’un moment, ça titille son copain. Un matin, alors que nous nous apprêtons à partir faire une balade de deux ou trois heures, il veut venir avec nous : sans nous en parler, il arrive au moment du départ de la promenade, chaussures de sport aux pieds. Et il nous explique qu’il a décidé de nous accompagner.

Mais je l’ai vu marcher depuis quelques jours, et je pense qu’il va avoir du mal à suivre ; alors, j’essaye de lui expliquer et de le dissuader, car j’ai un peu peur qu’il ne chute et se blesse. Il n’a pas envie de m’écouter. Alors l’oncle le met lui aussi en garde : « méfie-toi d’eux, ce sont des montagnards, ils crapahutent partout, à toute allure ! » Je lui explique à nouveau que la randonnée que nous allons faire est en terrain pentu et accidenté, qu’il risque de tomber. Les cousins se joignent à moi.

C’est un moment très embarrassant. Au bout de quelques minutes, il renonce à nous accompagner. Mais on voit bien que c’est douloureux pour lui, et qu’à la déception et à la frustration, s’adjoignent d’autres états d’âme : nous venons de lui rappeler qu’il est trop vieux ; qu’il peut partager nos repas et nos conversations, mais que nos activités sportives lui sont désormais, et pour toujours, interdites.

C’est pour lui un de ces moments-couperets où les humains prennent conscience de leur âge : la première fois où on nous dit « madame » ou « monsieur » ; la première fois où on nous laisse une place assise dans les transports en commun ; et la première fois où on s’aperçoit qu’on n’a plus sa place dans certaines activités sportives…

C’est certainement un moment douloureux, j’en ai mal pour lui. Durant la balade, nous reparlons de l’épisode, tous un peu embarrassés. Nous nous demandons si nous n’aurions pas dû renoncer à notre programme, pour l’emmener en terrain plus facile et accessible. Mais d’un autre côté, nous étions une dizaine, tous prêts à partir et désireux de grimper haut. Nous n’avons pas renoncé à notre plaisir, pour faire une place à un vieux monsieur et nous résoudre à une promenade adaptée au troisième âge. 

Nous avons eu tort…


Illustration : les lieux du crime, quelque part dans les Alpes...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine au mois de juillet 2017.

mercredi 20 septembre 2017

Kintsugi




Il y a quelque temps, j’ai fait tomber, en la changeant de place dans mon bureau, une petite statuette ancienne en plâtre que m’avait offerte une amie, il y a bien longtemps à Toulouse. Il s’agissait d’une Vierge toute simple, debout, portant auréole et robe brune, et joignant ses mains pour prier. Le choc la décapita.

J’étais désolé, et pour la statue et pour le souvenir qu’elle représentait. Je la recollais tant bien que mal, et les premiers temps, voir sa cicatrice, le joint de colle et le plâtre écaillé, m’attristait un peu. Je dis bien un peu, car effectivement il y a dans nos vies des choses plus importantes qu’un petit objet brisé ; mais vous savez comme moi comment fonctionne notre esprit…

Aujourd’hui, quand je regarde la statue, qui est toujours là, dans mon bureau, je porte un regard apaisé sur la cicatrice de son cou : elle fait désormais partie de son histoire, de notre histoire à elle et moi. Les souvenirs de sa chute, de ma petite tristesse, et de sa réparation, se sont ajoutés aux souvenirs de mon amie, de Toulouse, de la pièce où elle était alors posée, etc. Sa cicatrice me rappelle à chaque fois le principe d’impermanence, si cher aux bouddhistes : tout se casse et tout passe. Notre destin, à la statuette et à moi, en tout cas à nos atomes, c’est de nous casser, de nous décomposer et de redevenir poussière ; puis de nous recomposer en autre chose encore…

Les jours où je suis en forme, je trouve la petite Vierge tout aussi belle maintenant que jadis, avec sa trace de fracture ressoudée. La cicatrice ne l’empêche pas d’être pleine de grâce. Peut-être même est-elle plus belle que si elle était restée intacte. Comme dans l’art japonais du kintsugi…

L’esprit du kintsugi est de considérer que lorsqu’un objet précieux, par sa valeur ou par sa signification, se brise, il faut soigneusement le réparer, mais ne pas chercher à masquer cette réparation. Au contraire, la rendre belle et visible, puisqu’elle est désormais partie prenante de l’identité de l’objet.

Dans le kintsugi traditionnel, on répare principalement des bols en porcelaine ou céramique : on utilise pour cela une colle qui rejointe minutieusement les morceaux, et que l’on recouvre ensuite elle-même d’une laque à base d'or. On obtient alors des objets réparés tout aussi précieux que ceux qui ne se sont pas cassés, dont les fines cicatrices en or rehaussent la beauté et racontent un chapitre de leur histoire, et de celle de leur propriétaire.

J‘aime bien cette pratique, qui a bien sûr quelque chose d’étonnant, à une époque où on jette volontiers ce qui est usé ou brisé. Je l’aime d’autant plus que j’ai parfois l’impression de rencontrer des humains kintsugi ! Des humains que la vie a cabossés, mais qui ont réussi à s’en remettre, et qui n’en ont pas gardé d’amertume ou de ressentiment. Au contraire, qui ont progressé, qui se sont à la fois reconstruits et agrandis, améliorés, bonifiés…

Ils ont recollés les morceaux de leur vie brisée : ils ont pleuré, ils ont travaillé à ne plus trop pleurer, puis à aimer à nouveau la vie et les humains ; et peu à peu leurs cicatrices psychiques se sont recouvertes de l’or de la bienveillance et de la sagesse, d’une certaine sagesse, celle que l’on retrouve souvent chez celles et ceux qui ont traversé un bout d’enfer.

Je les vois, tout autour de moi : tel ami qui boîte après un grave accident, telle autre qui a réchappé à une dépression sévère, tel patient guéri après de nombreuses hospitalisations. Ils se seraient bien passé de se retrouver brisés par l’adversité. Mais aujourd’hui, chacun de leurs sourires vaut de l’or. Ils sont devenus kintsugi


Illustration : un bol kintsugi

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen n°33, durant l'été 2017.

mercredi 13 septembre 2017

Ne pas polluer avec les mots



Nous sommes tous aujourd’hui attentifs aux pollutions de notre environnement physique, qui peuvent atteindre l’air, l’eau, nos aliments, et menacer notre santé et notre intégrité. Nous commençons aussi à prendre conscience d’autres formes de pollution, celles de notre environnement sociologique, et qui menacent cette fois-ci la santé de nos esprits : ces polluants ont pour nom matérialisme, consumérisme, individualisme…

Il s’agit bien de pollution : les effets sont insidieux, cumulatifs, retardés, mais finissent tôt ou tard par altérer notre manière de penser, nous rendant égoïstes, impatients, nous éloignant des fondamentaux de ce qui fait notre équilibre. Et puis, il y a aussi des pollutions qui partent de nous, par exemple celle des mots.

Je ne parle pas ici des tics verbaux, comme ceux qui parfois consistent à polluer notre discours de « joncteurs » (tournures de liaison) inutiles, comme : Voilà, J’avoue, J’dis ça j’dis rien, Absolument… C’est juste agaçant, sans être toxique ; et puis, ça peut avoir l’avantage parfois d’aider quelques personnes à s’exprimer (même mal, diront les puristes).

Non, ce que j’évoque ici ce sont les paroles, plus ou moins intentionnelles, qui peuvent faire mal à autrui : critiques, vacheries et agressions. Quelles que soient nos motivations à tenir de tels propos, il y a une chose importante à nous rappeler : elles auront toujours un impact qui ira bien au-delà de l’échange en cours.

Bien sûr, ces paroles commenceront par blesser la personne en face de nous ; parfois, nous l’aurons voulu, parfois non. Mais il n’y a pas que cela : l’impact de ces mots sera durable, il y aura un effet de rémanence (on nomme ainsi la persistance d’un phénomène après disparition de sa cause). La personne qui aura été la cible de ces paroles intègrera une part de leur violence, et celle-ci se verra répercutée ou reproduite ensuite.

Soit la personne continuera de s’auto-agresser et de s’auto-dévaloriser (si par exemple elle nous admire ou accorde du crédit à nos propos), soit elle agressera des tiers qui n’y sont pour rien (ses proches, des collègues, des inconnus en travers de son chemin), soit elle méditera une riposte ou une vengeance. La violence aura contaminé toute une chaîne de personnes humaines, et il faudra du temps pour que ses traces et conséquences s’effacent. Les paroles agressives jetées dans une conversation polluent à leur manière, autant que des déchets balancés dans la nature.

Le poète Christian Bobin nous le rappelle : « Nous nous faisons beaucoup de tort les uns aux autres, et puis un jour nous mourons. » comment pouvons-nous oublier cela ? D’autant que la vie se charge de nous faire du mal : de la naissance à la mort, chaque humain rencontre bien assez de souffrance (maladies, accidents, deuils)…

Alors pourquoi en rajouter ? Pourquoi ne pas s’efforcer, de notre mieux, de ne pas mentir, ne pas mépriser, ne pas agresser, ne pas humilier ; s’efforcer de ne pas prononcer de paroles offensantes, méprisantes, même si nous avons été blessés nous-mêmes. Il ne s’agit pas de nous transformer en victimes, subissant toutes les violences des autres sans jamais riposter ; mais peu à peu apprendre à se défendre des violences sans être violent nous-même ; c’est presque toujours possible. Ne jamais renoncer à dire Non, ne jamais renoncer à Stop, mais le dire sans intention de faire mal. C’est le principe même des enseignements de la Communication non-violente, si simple dans ses principes, et si délicate à adopter comme habitude de vie relationnelle.

Finalement, la communication non violente, c’est un programme écologique. On ne jette pas ses sacs plastiques ou ses piles usées dans l’océan ou dans la forêt... Et on ne jette pas ses vacheries et ses méchancetés dans le circuit des liens humains…


Illustration : le moine Kuya, qui dispensait des paroles de sagesse, dans un temple de Kyoto (merci à Claire).

PS : cet article a été initialement publié en 2017 dans Kaizen au printemps 2017.


lundi 4 septembre 2017

Quelle tête faisons-nous en regardant l’écran de notre smartphone ?



Ça se passe dans le train. De manière générale, les transports en commun sont un excellent endroit pour côtoyer et observer des humains inconnus ; mais le train est ce qu’il y a de mieux car il offre la durée, que nous n’avons pas toujours en métro, bus ou tramway.

Ce jour-là, je suis donc dans le train, en train d'observer les personnes assises tout autour de moi ; comme souvent maintenant, la plupart d’entre elles ont le regard fixé sur leur smartphone. Mais ce n’est pas cela qui m’intéresse ; qu’on s’en attriste ou qu’on s’en fiche, cette scène est devenue banale. Non, ce qui m’intéresse, c’est la tête qu’ils font.

Quelques uns ont des expressions impassibles. Certains ont l’air passionnés par ce qu’ils voient ou lisent. Beaucoup ont le visage crispé, les sourcils froncés, le front plissé, comme s’ils découvraient des informations préoccupantes. Bien peu d'entre sourient…

Du coup ça me donne envie de sourire ! Ce serait étonnant que toutes ces personnes soient en train d’apprendre de si mauvaises nouvelles sur leurs écrans ; c’est juste une habitude (mauvaise). Si ce qu’elles découvrent, ce sont des nouvelles banales, elles devraient sourire. Pas forcément sourire à ce qu’elles voient sur leur écran, mais sourire à la vie : elles sont bien assises, ont de quoi se payer un voyage en train, des vêtements, un smartphone coûteux.

Je repense à toutes ces études qui montrent les vertus du sourire : faire doucement sourire notre visage fait sourire notre cerveau, élève le niveau de nos émotions positives, qui font du bien à notre santé, et du bien aux personnes autour de nous (eh oui, des visages souriants et bienveillants font du bien, là où des visages renfrognés ou hostiles attristent).

Du coup, je me mets à sourire tout seul, en regardant par la fenêtre, en sentant mon corps qui respire, en devinant mon cœur qui bat, en me réjouissant de la beauté et de l'intérêt du monde. Je ne suis vraiment pas pressé de mourir, c'est tellement intéressant d'être ici ! 

Mais quand le jour viendra, je serai plein de gratitude envers … (cochez la case qui vous convient à vous : mon Dieu créateur, la Nature, mes parents, ma famille) de m'avoir permis de traverser tout ça. J'ai un peu envie de pleurer de joie, tout en continuant de sourire.

Mon portable est devant moi, éteint, dans son étui. Même pas envie de regarder si j'ai des messages. À cet instant, je n'ai besoin de rien qui ne soit déjà là. Et tout ça est parti d'un tout petit sourire...

Merci mes voisins de train de m'avoir ouvert les yeux ainsi, avec vos pauvres visages crispés ! J'espère que cette petite grâce qui vient d'éclairer ce moment ma vie vous touchera bientôt. 

Au fait, et vous, qui me lisez, quelle tête faites-vous à cet instant ?

Illustration : Albaydé, par Alexandre Cabanel, 1848.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en juin 2017.

lundi 28 août 2017

Mauvais présage



Ça se passe un samedi en fin d’après-midi, alors que je fais des courses dans Paris. Je viens de garer mon scooter, et comme mon coffre est plein, je garde mon casque à la main. Je suis un peu pressé, alors je traverse la rue trop vite, hors des passages cloutés, en surveillant les voitures.  Je me dépêche, et tout à coup mon casque m’échappe et roule au sol en rebondissant.

Alors, le temps se fige, se ralentit comme dans un film : tout à coup, je prends conscience que je suis en danger, que je fais quelque chose d’idiot. Je continue de suivre du regard mon casque qui roule, roule encore au sol, interminablement, sans arrêter sa course. 


J’ai froid, une impression de mauvais présage dans la gorge, un sentiment soudain de fragilité. Ma tête n’est pas dans le casque, mais si j’avais un accident, ça ressemblerait à ça : boum, boum, le bruit du casque cognant contre le bitume, sa trajectoire désordonnée et imprévisible.


Je relève la tête : je suis en plein milieu de la rue, toute les voitures sont arrêtées, les conducteurs et quelques passants me regardent, étonnés ; personne ne klaxonne. Je dois avoir l’air totalement à l’Ouest, debout, immobile, parmi les voitures, fixant un casque qui culbute sur le sol. L’air de quelqu’un qui ne va pas bien dans sa tête, ou qui est perdu dans son monde intérieur ; l’air d’un fou des villes. Du coup, personne ne rouspète. Pour le moment, en tout cas. J’avance pour ramasser mon casque, qui a fini par s’immobiliser. Je regagne le trottoir en remerciant d’un geste embarrassé les automobilistes qui ne m’ont pas écrasé.


Je marche lentement dans la rue. L’idée de mauvais présage me revient à l’esprit. Ce casque tombé violemment au sol, inarrêtable, est-ce le présage d’un danger à venir, d’un accident qui m’attend, bientôt, quelque part ? Je me sens inquiet, mal à l’aise. Je ne cherche même pas à me raisonner, à me dire : « tu ne vas tout de même pas te mettre à croire à ces sottises, à devenir superstitieux ? » Non, je suis encore trop ému. Je me contente de bien respirer, et de relever la tête, cherchant je ne sais quoi, au-dessus de moi.


Alors qu’il pleuvait il y a encore 10 minutes, le ciel s’est ouvert. D’immenses pans lumineux de bleu azur sont en train de prendre le pouvoir, et d’écarter le rideau gris terne des nuages. Me voilà soulagé, sauvé par ce beau ciel du soir. Le mauvais présage est effacé, annulé. Mes anges gardiens sont venus à mon secours, après m’avoir donné une petite leçon. Ils m’ont parlé avec clarté : « C’est bon pour cette fois. Mais souviens-toi et ne recommence pas ! » Oui, oui, merci les amis, c’est très clair, j’ai bien compris, parfaitement compris.


Je m’assieds sur un banc. Je redresse mon dos, ouvre mes épaules, ferme les yeux et souris doucement. C’est si bon d’être vivant, à cet instant. C’est si bon de pouvoir continuer à habiter ce monde encore quelque temps. Merci, merci la vie…



Illustration : un soleil levant, en automne, par Frédéric Richet.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazines en mai 2017.