jeudi 9 mars 2017

Une légère ivresse



Cette semaine, j’ai pris le temps de déguster quelques petits verres de vin en pleine conscience...

Eh oui, je dois reconnaître que j’aime bien boire de l’alcool, mais attention, en pleine conscience et avec le cerveau aux aguets ! J’apprécie le début, le tout début des effets de l’alcool, le commencement de l’ivresse. Pas quand ça va trop loin, pas jusqu’au moment où on se met à beugler, de joie ou de tristesse, comme ce bon Claude Nougaro

Non, à ce stade c’est déjà trop tard pour l’introspection et la vie intérieure, et ce n’est plus du tout drôle, ni pour soi ni pour les autres.

Ce qui est passionnant par contre, ce sont les débuts, les tout premiers stades, lorsque l’on perçoit que notre vision du monde change sous l’effet de ce que l’on boit. Passionnant d’observer ce qui se passe alors dans nos esprits : apaisement et légère euphorie, recul et relativisation de nos soucis, réceptivité, sentiment d’amitié avec le monde et de fraternité avec les autres humains.

Passionnant aussi de tirer des leçons à partir de l’observation de nos cerveaux très légèrement sous l’emprise de l’alcool, et de nous demander si, finalement, nous ne serions pas capables de vivre de telles expériences existentielles sans recours à des substances ? Capables de vivre des débuts d’ivresses sans alcool, des étourdissements subtils devant la vie, le monde, le soleil qui se lève ou qui se couche, l’océan, les montagnes, un soir d’été, un ciel d’hiver, la lune ou les étoiles…

En vérité, je vous le dis, mes amis : c’est possible ! Et pas si compliqué : il faut juste un peu s’entraîner, s’arrêter à temps, au tout début, et observer ce qui se passe en nous, avant de reprendre le verre ou le joint de trop, qui vont nous embrumer au lieu de nous éveiller.

Et vous, vous vous êtes déjà amusé à éprouver attentivement ce qu’un léger début d’ivresse provoque dans votre esprit ?


Illustration : un humain marchant sur la neige, ivre de sensations et de bonheur... (photo MR)

PS : ce texte reprend ma chronique du 21 février 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


jeudi 2 mars 2017

Un rêve



Cette semaine, j’ai vu mon père, mort il y a 10 ans, revenir chez nous, dans la cuisine.

C’était en rêve, mais un de ces rêves au goût fou de réel. J’étais en train de préparer le déjeuner du dimanche, il devait y avoir aussi ma femme et mes filles qui allaient et venaient, quand tout à coup, je vois mon père entrer dans la pièce. L’air normal, enfin je veux dire l’air vivant, pas du tout zombi ; mais silencieux. Et puis aussi, pas content, avec le visage sévère et contrarié qu’il prenait autrefois, quand quelque chose n’allait pas.

Évidemment, ça a créé une drôle d’ambiance dans la cuisine. Il s’est mis dans un coin, debout, genre « faites comme si je n’étais pas là », avec son air mécontent, et toujours en silence. Du coup, personne n’osait lui parler ni aller vers lui. J’ai commencé à me demander dans mon rêve ce qu’il pouvait avoir à nous reprocher. Est-ce que nous n’avions pas assez pensé à lui depuis sa mort, pas assez prié pour lui ?

Là, ça chauffait trop, alors je me suis réveillé, mais j’ai continué de m’interroger : est-ce que j’avais mal fait quelque chose pour qu’il revienne ainsi du passé, avec ce visage contrarié ? Mais bizarrement, je ne ressentais pas d’inconfort émotionnel, ni de culpabilité, comme j’en éprouve pourtant souvent (car je suis un grand culpabilisable). Non, là j’avais le sentiment, peut-être injustifié, d’avoir fait de mon mieux de son vivant, et de penser souvent à lui depuis sa mort. Le sentiment de ne rien avoir à regretter.

Mais ça m’a troublé tout de même, ce rêve, tellement j’avais revu mon père pleinement vivant. J’y ai pensé à la fin de ma méditation du matin. Et les pensées qui me venaient, c’est que bien sûr, on n’aime jamais assez les vivants de leur vivant, et qu’on ne pleure jamais assez les morts après leur mort.

Mais ce n’est pas parce qu’on ne les aime pas. C’est parce que nous sommes maladroits pour nous aimer, parce que pleurer finit par nous faire trop de mal. Et parce qu’il faut bien vivre notre présent, et songer à notre avenir.

Alors, pour apaiser le spectre surgi du passé, je me suis assis et j’ai pensé à mon père ; j’ai écrit quelques lignes sur lui, sur ce rêve, en souriant et en respirant doucement.

Et en espérant que, malgré sa tête contrariée, ça ne se passait pas trop mal pour lui, là où il se trouvait…

Et vous, ça vous arrive de rêver des morts, des années après ?


Illustration : Une forêt en Allemagne. Merci Passou.

PS : ce texte reprend ma chronique du 3 janvier 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 13 février 2017

Grand-mère redonne



Dans ses dernières années, ma grand-mère était connue dans la famille pour redonner tout ce qu’elle recevait. Lorsqu’on lui offrait un petit cadeau, en venant la visiter, elle était ravie, sincèrement. Puis, après avoir savouré, quelques jours ou quelques semaines, elle redonnait. Un jour, à un autre visiteur, elle disait : « ça te plaît ? Je te le donne ! » Et on voyait, lors d’une autre visite, que le cadeau n’était plus là. Ou bien on le retrouvait chez quelqu’un, qui expliquait : « Mamie me l’a donné ». Tout le monde souriait de ce recyclage des cadeaux de Mamie, inéluctable destin pour tout ce que nous lui offrions, sauf peut-être les fleurs.

Pourquoi faisait-elle cela ? Elle disait que, dans la maison de retraite où elle avait choisi elle-même de vivre après la mort de mon grand-père, elle n’avait qu’une chambre, et ne voulait pas y accumuler trop de choses. Mais en réalité, je crois que ce qui lui plaisait dans les cadeaux, c’était l’intention d’amour. L’objet matériel n’avait pas grande importance. Au bout d’un moment, elle sentait que cet objet ferait davantage plaisir en se remettant à circuler qu’en restant chez elle. Alors elle s’allégeait de l’objet, et ne gardait que la mémoire de l’amour.

La vie, c’est une histoire de transmission : il y a tout ce dont nous héritons, tout ce qu’on nous transmet. Et tout ce que nous redonnons, et transmettons à notre tour. Nous ne possédons rien devant l’éternité, ni nos objets, ni nos relations, ni notre corps. Tout nous a été donné, prêté, et tout nous sera repris. L’important n’est pas de nous accrocher, mais de savourer, de remercier, de rendre grâce. Puis de redonner : de bon cœur, de plein gré. Par le don, je m’accomplis et je me libère.

Il y a tant de belles émotions liées au don ! Par exemple, la gratitude, cette joie d’avoir reçu d’autrui, ce sentiment de dette joyeuse, qui amplifie en nous la confiance envers le genre humain. Qui nous rend plus intelligents et nous aide à comprendre que tout ce que nous croyons avoir conquis ou construit par nos seuls mérites est dû aussi à de nombreux autres, qui nous ont donné et dont nous avons reçu. Je n’ai jamais compris pourquoi il n’y a pas dans notre langue de mot pour désigner la joie d’avoir donné, et le sentiment d’être allégé et grandi par ce qu’on a offert…

Que les objets circulent, que les savoirs circulent ! À chaque fois qu’ils sont passés par le don d’un humain à un autre humain, ils y ont gagné quelque chose d’impalpable et de précieux. Ils ont été fécondés par l’écoute, l’amour, la bienveillance. Rien d’étonnant à ce que les âges de la vie où l’on donne le mieux, avec le plus de grâce et de profondeur, en soient les âges extrêmes : quoi de plus émouvant que le don d’un enfant ? Sinon celui d’une personne âgée…


Illustration : dans les Alpes, en janvier 2017...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en décembre 2016.

mardi 7 février 2017

Antismartphone



Cette semaine, j’ai vu une de mes filles dire non à un cadeau. Elle fait des études littéraires, et elle a un vieux téléphone portable, sans écran tactile, elle ne peut même pas recevoir ni envoyer des émoticônes. Plutôt que se payer un bel appareil, elle préfère s’acheter des livres ou des places de concerts rock. L’autre jour, une de ses copines, très high-tech, elle, a voulu lui offrir son vieil i-phone, car elle venait de se faire offrir le dernier modèle. Et ma fille a refusé, sans hésiter.

Je précise que ce n’est pas une enfant sage, c’est au contraire la plus baroudeuses de nos trois filles : elles passe son temps à explorer les catacombes, à grimper sur les toits, à faire du stop aux 4 coins de l’Europe, elle boit volontiers des bières avec ses potes, etc. Mais elle déteste les smartphones.

Comme je lui demandais de m’expliquer pourquoi peur, elle a réfléchi un moment, puis m’a donné deux arguments convaincants : d’abord ça rend les gens accros, ensuite ça rend les groupes tristes. Et ça, elle n’aime pas du tout, les groupes où on ne se parle plus, mais où tout le monde a le nez sur son écran, les groupes où on est ensemble mais seuls, les groupes où on interrompt une conversation avec un véritable humain parce que sa machine sonne ou vibre...

Vous connaissez le mot de Montesquieu : « L’Homme est un animal sociable » ? Eh bien ma fille est l’être le plus sociable que je connaisse, un animal hypersociable. Dès qu’elle arrive quelque part, en très peu de temps, elle connaît tout le monde et tout le monde la connaît, l’appelle par son prénom ; elle se fait adopter instantanément.

Il y a quelque temps, nous nous étions rendus en famille dans une grande école, à la remise de diplômes d’un de nos neveux. A la fin du cocktail qui suivait, au moment où nous voulions repartir, elle avait disparu. En partant à sa recherche, j’ai fini par la retrouver : elle s’était faite inviter, je ne sais comment, dans le carré réservé aux VIP (les professeurs, les politiques, les personnalités, etc.) et elle était en train de discuter avec le directeur de l’école, une coupe de champagne à la main ; ils s’appelaient déjà par leurs prénoms et se tutoyaient ; et elle commençait à lui expliquer qu’il fallait qu’il adapte ses programmes pour que ses élèves soient de meilleurs citoyens, moins matérialistes, etc. Voilà le genre…

Et c’est ça qui me rassure : elle aime tellement les humains et la vie, qu’elle est instinctivement allergique au trop plein d’écrans. Elle perçoit parfaitement que le temps d’écran c’est du temps volé à d’autres activités plus joyeuses et essentielles. Et que si elle l’a compris aujourd’hui, d’autres vont le comprendre demain…


Illustration : "Et vous, vous avez parlé à votre enfant aujourd'hui ?"

PS : ce texte reprend ma chronique du 10 janvier 2017, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.



lundi 23 janvier 2017

Robert



La scène se passe dans le tramway, à Paris. Tous les sièges sont occupés, et nous sommes donc nombreux à être debout dans le couloir.

À un moment, un couple âgé monte avec peine, en s’accrochant bien à toutes les barres et poignées ; ils ont des sonotones (on dit encore comme ça ?) derrière les oreilles, et semblent ne pas très bien tenir sur leurs jambes. Une jeune femme cède tout de suite sa place à la dame âgée. Son mari se tient debout derrière elle, en s’agrippant bien pour résister au démarrage.

Un peu plus loin, un jeune au look des cités - casquette de base-ball, grosses baskets au pied, et tout ça - observe la scène. Après quelques secondes (sans doute le temps de latence vient-il du rap qu’il écoute dans son casque à fort volume, et qui l’entraîne dans un autre univers) et tout en restant assis, il appelle : « Monsieur, Monsieur ! » pour lui proposer sa place.

Mais le monsieur n’entend pas. Sa femme, par contre, entend, se retourne, et voit le jeune homme qui leur fait signe pour proposer sa place. Alors, elle appelle à son tour son mari : « Robert, tu veux la place ? »

Mais Robert n’entend pas bien, ou ne comprend pas, il marmonne quelque chose et il retourne la tête vers la fenêtre pour regarder le paysage défiler. Du coup, le garçon se met à crier : « Robert, Robert ! Eh ! Robert ! » dans un élan de familiarité et un souci d’efficacité qui commence à faire sourire le wagon (d’accord, il aurait pu se lever, mais à sa décharge, il était assis un peu loin, et avait peut-être peur que quelqu’un d’autre lui chipe la place qu’il réserve à Robert).

Robert entend enfin, se retourne, voit le jeune homme, comprend, mais refuse la place ; soit par fierté, pour montrer qu’il peut encore tenir debout ; soit parce qu’elle est trop loin de sa femme, ou de la porte… Tout redevient calme ; les regards des passagers se détournent de la scène, et retournent à leur lecture, leur écran ou leur rêverie ; le jeune homme se replonge dans son rap.

Et je réfléchis à ce qui vient de se passer, qui me laisse un goût un peu inhabituel à l’esprit, sans doute lié au mélange insolite qui compose cette scène : le geste de politesse du garçon ; sa familiarité, déplacée selon certains codes, mais finalement bienveillante ; la fierté et le refus de Robert ; la fragilité de la vieillesse…

Je me demande ce qu’en retiendra le couple âgé : gardera-t-il un souvenir amusé et touché de l’interpellation du garçon ? Ou un souvenir agacé de sa manière bien à lui de se montrer poli ?

En tout cas, de mon côté, j’ai trouvé ça mignon, et réconfortant. Et préférable à tous ces regards baissés des autres hommes valides et assis, qui n’ont certes pas interpelé Robert à voix forte, mais qui ne lui ont pas non plus proposé leur place…


Illustration : un homme qui ne peut pas laisser sa place, mais qui aime voir passer les bateaux. Par Florian Kleinefenn.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2016.

mercredi 18 janvier 2017

Déambulateur et frais bancaires



Cette semaine, j’ai vu passer dans la rue une vieille dame qui utilisait un petit déambulateur à roulettes, un modèle perfectionné, avec des freins, et auquel on peut accrocher ses sacs pour faire des courses. Elle s’en servait avec aisance, et elle avançait assez vite.

J’étais en train de l’admirer d’être aussi vaillante et énergique, quand tout à coup, je la vois qui traverse en dehors de tout passage piéton. L’air pas commode, elle toise les automobilistes et les scooters furieux, qui freinent, klaxonnent et zigzaguent pour l’éviter.

Elle s’en fout, elle a décidé qu’elle traversait maintenant ! Et elle va jusqu’au bout, puis accoste sur le trottoir d’en face d’un pas décidé, tout en s’appuyant sur son engin. Là, elle se retourne une dernière fois pour regarder ces conducteurs qu’elle vient de défier, aussi fière et déterminée que Brigitte Bardot sur sa Harley-Davidson

Je la contemple avec stupéfaction ! Je suis partagé entre admiration (« elle a du cran la mamie ! ») et agacement (« elle est gonflée quand même, elle doit être à la retraite, elle a tout son temps, et au lieu de patienter à un feu piéton, elle se lance comme ça, au risque de provoquer un accident… »).

Pour ne pas la juger trop vite, j’envisage toutes les hypothèses…

Je me demande si elle a toute sa tête, si elle ne souffre pas de maladie d’Alzheimer ? Mais il me semble bien avoir vu un œil vif sur son visage, et guère d’hésitations dans ses façons de faire.

Puis je me dis que c’est peut-être une ancienne baroudeuse, qui faisait du parachute, du saut à l’élastique, de la varape, du planeur, des trucs comme ça, et qu’elle a toujours besoin de sa dose d’adrénaline malgré son âge avancé ?

Ou bien peut-être que son feuilleton préféré passe à la télé dans 10 minutes, et qu’elle ne veut pas rater le début ?

Ou alors il s’agit d’une militante écologiste convaincue, qui déteste les voitures dans Paris, qui pense que les piétons devraient toujours avoir priorité absolue sur les véhicules à moteur, où qu’ils traversent ?

Et là, alors que je continue de l’admirer, je la vois rentrer dans une agence bancaire, en se faisant aider pour passer le seuil par quelqu’un qu’elle a interpelé dans la rue. Ouh la la ! Je ne sais pas si elle y va pour parler de ses frais bancaires, mais si c’est le cas, je n’aimerais pas être à la place de son banquier, ça va chauffer !

Et vous, vous pensez qu'à son âge, vous serez aussi intrépide que cette dame ?


Illustration : la dame en plus jeune sur un autre déambulateur...

PS : ce texte reprend ma chronique du 29 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

vendredi 6 janvier 2017

Ma pomme



Une semaine, j’étais tranquille chez moi, un midi, c’était une journée d’écriture, et j’avais décidé de jeûner, pour me nettoyer un peu le corps et l’esprit. Pas un vrai jeûne intégral, mais un allégement de mon menu. Et ce midi-là, mon menu, c’était une des belles pommes que j’avais achetées au marché le dimanche précédent.

J’avais décidé de déguster ma pomme en pleine conscience, tranquillement, comme nous devrions le faire régulièrement avec nos aliments.

Je me suis assis à la table de la cuisine, et j’ai commencé par la regarder, la faire tourner dans mes mains, l’admirer, avec sa belle peau jaune et rouge. Je l’ai un peu reniflée, je l’ai passée sur mes lèvres, puis j’ai croqué dedans, juste une bouchée. Cette bouchée, j’ai pris tout mon temps pour la savourer, tout mon temps pour en explorer les arômes, tout mon temps pour la mastiquer et l’avaler, sans rien faire d’autre, avant de croquer une deuxième fois. Puis, j’ai dégusté lentement chacune des bouchées. C’était hyper-zen, j’adore ce genre d’exercice de méditation, qui consiste à manger ce que nous mangeons d’habitude, mais tranquillement, l’esprit et les sens ouverts, en pleine conscience.

Au bout de 10 minutes, j’avais terminé ma pomme.

J’ai pris encore un peu de temps pour me régaler des dernières saveurs qui s’attardaient dans ma bouche, des derniers fantômes de son goût, du sillage de tout ce qu’elle m’avait offert. Un peu de temps aussi pour écouter ce que me disait mon ventre, pour voir si cette lente dégustation de la pomme l’avait rassasié. Mon ventre m’a dit que c’était OK, et que nous pouvions en rester là.

Alors j’ai coupé le trognon de la pomme en deux, et je suis allé le donner aux deux frères lapins qui vivent dans notre jardin. Ils sont comme moi, ils aiment beaucoup les pommes… Et ils ont fait comme moi, ils ont mangé leur part, tranquilles, en pleine conscience…

Je me suis assis sur le vieux banc du jardin, j’ai regardé le ciel et je me suis réjoui : c’est fou, quand on prend son temps, de voir tout ce qu’une pomme peut nous offrir. Puis j’ai ressenti de la gratitude envers tous les humains qui m’avaient permis de vivre ce moment. Le paysan qui s’est occupé du pommier, ceux qui l’ont cueillie, puis amenée jusqu’à mon marché. Gratitude aussi pour ma marchande de fruits et légumes

Je suis resté encore un moment dehors, avec dans le crâne ma perfusion d’états d’âme agréables. J’ai reniflé l’air froid de l’automne, le parfum du crachin et de la terre humide, l’odeur des feuilles qui commençaient leur cycle de décomposition et de résurrection future. J’ai senti que la pomme était là, bien au chaud dans mon ventre, et qu’elle commençait à m’offrir ses fibres et ses vitamines. Je me suis dit qu’à cet instant, j’étais heureux…

Et vous, c’était comment la dernière fois que vous avez croqué dans une pomme ?


Illustration : Trois pommes d'api par le divin Chardin...

PS : ce texte reprend ma chronique du 22 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 2 janvier 2017

Voeux pour 2017



Puissiez-vous connaître de nombreux moments heureux tout au long de cette année 2017.

Puissent ces moments vous aider à donner de l'amour tout autour de vous.

Et puissent-ils vous vous donner aussi l'énergie pour changer tout ce qui doit l'être dans ce monde.


Illustration : dans la forêt de Białowieża, en Pologne, par Karolina.

vendredi 23 décembre 2016

Ne jamais dire "rien"



Cette semaine j’ai vu la surprise et la déception dans les yeux de mes filles.

C'est parce qu'elles m’ont demandé ce que je voulais pour Noël. En général, je leur demande du bon thé, du bon vin, un bon livre. Mais là, j’ai écouté mon cœur, et mon cœur m’a dit : tu n’as besoin de rien, tu as déjà tout ce qu’il te faut, n’embête pas tes filles avec des demandes de cadeaux. Alors je leur ai dit, comme ça : « Merci les filles, c’est gentil, mais je n’ai besoin de rien. »

A la tête qu’elles ont fait, j’ai compris que je venais de commettre une gaffe, de les priver de la joie des achats et des préparatifs de la fête. J’ai compris qu’à 18 ou 20 ans, ça les amusait, de faire des cadeaux à Noël ; tandis que moi, à 60 ans, ça me barbait. Je me suis souvenu de la chanson sacrilège de Pierre Perret que je chantais, ado, quand Noël m’agaçait un peu…

Oui, vraiment, à la tête de mes filles j’ai compris que j’avais gaffé. Ne jamais laisser les humains face au vide, au néant : ça les angoisse ! Il nous faut toujours quelque chose plutôt que rien.

C’est comme ça en médecine : quand on ne trouve pas d’où viennent les petits symptômes pas trop graves d’un patient, on ne doit pas lui dire « vous n’avez rien » mais trouver une explication (il y en a toujours une, d’ailleurs, il faut faire l'effort de la chercher) à ce qu’il ressent.

Et à Noël c’est pareil, on ne doit pas dire à nos proches pleins de bonne volonté : « je ne veux rien », mais : « le plus beau cadeau, ce sera que vous soyez là, qu’on soit tous ensemble », puis faire tout de même un vœu de tout petit cadeau de rien du tout.

En plus, c’est vrai qu’ensuite, je suis toujours touché rétrospectivement par leurs cadeaux : parce qu’en les revoyant, des années après, je revois l’intention d’amour. La preuve, je garde précieusement tous leurs cadeaux depuis qu’elles sont petites. Ça m’arracherait le cœur de les jeter. Mon cœur s’ouvre et se réchauffe quand je passe devant tous ces objets chargés d’affection, ils me font du bien. Longtemps après Noël, ils continueront de vivre comme des petits bouts d’amour, qui rallumeront régulièrement le souvenir de tous mes bonheurs paternels.

Au fait, joyeux Noël à vous toutes et vous tous, mes chers internautes !


Illustration : sourires, par Frédéric Richet.

PS : ce texte reprend ma chronique du 20 décembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.