mercredi 1 février 2017
lundi 23 janvier 2017
Robert

La scène se passe dans le tramway, à Paris. Tous les sièges sont occupés, et nous sommes donc nombreux à être debout dans le couloir.
À un moment, un couple âgé monte avec peine, en s’accrochant bien à toutes les barres et poignées ; ils ont des sonotones (on dit encore comme ça ?) derrière les oreilles, et semblent ne pas très bien tenir sur leurs jambes. Une jeune femme cède tout de suite sa place à la dame âgée. Son mari se tient debout derrière elle, en s’agrippant bien pour résister au démarrage.
Un peu plus loin, un jeune au look des cités - casquette de base-ball, grosses baskets au pied, et tout ça - observe la scène. Après quelques secondes (sans doute le temps de latence vient-il du rap qu’il écoute dans son casque à fort volume, et qui l’entraîne dans un autre univers) et tout en restant assis, il appelle : « Monsieur, Monsieur ! » pour lui proposer sa place.
Mais le monsieur n’entend pas. Sa femme, par contre, entend, se retourne, et voit le jeune homme qui leur fait signe pour proposer sa place. Alors, elle appelle à son tour son mari : « Robert, tu veux la place ? »
Mais Robert n’entend pas bien, ou ne comprend pas, il marmonne quelque chose et il retourne la tête vers la fenêtre pour regarder le paysage défiler. Du coup, le garçon se met à crier : « Robert, Robert ! Eh ! Robert ! » dans un élan de familiarité et un souci d’efficacité qui commence à faire sourire le wagon (d’accord, il aurait pu se lever, mais à sa décharge, il était assis un peu loin, et avait peut-être peur que quelqu’un d’autre lui chipe la place qu’il réserve à Robert).
Robert entend enfin, se retourne, voit le jeune homme, comprend, mais refuse la place ; soit par fierté, pour montrer qu’il peut encore tenir debout ; soit parce qu’elle est trop loin de sa femme, ou de la porte… Tout redevient calme ; les regards des passagers se détournent de la scène, et retournent à leur lecture, leur écran ou leur rêverie ; le jeune homme se replonge dans son rap.
Et je réfléchis à ce qui vient de se passer, qui me laisse un goût un peu inhabituel à l’esprit, sans doute lié au mélange insolite qui compose cette scène : le geste de politesse du garçon ; sa familiarité, déplacée selon certains codes, mais finalement bienveillante ; la fierté et le refus de Robert ; la fragilité de la vieillesse…
Je me demande ce qu’en retiendra le couple âgé : gardera-t-il un souvenir amusé et touché de l’interpellation du garçon ? Ou un souvenir agacé de sa manière bien à lui de se montrer poli ?
En tout cas, de mon côté, j’ai trouvé ça mignon, et réconfortant. Et préférable à tous ces regards baissés des autres hommes valides et assis, qui n’ont certes pas interpelé Robert à voix forte, mais qui ne lui ont pas non plus proposé leur place…
Illustration : un homme qui ne peut pas laisser sa place, mais qui aime voir passer les bateaux. Par Florian Kleinefenn.
PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2016.
mercredi 18 janvier 2017
Déambulateur et frais bancaires

Cette semaine, j’ai vu passer dans la rue une vieille dame qui utilisait un petit déambulateur à roulettes, un modèle perfectionné, avec des freins, et auquel on peut accrocher ses sacs pour faire des courses. Elle s’en servait avec aisance, et elle avançait assez vite.
J’étais en train de l’admirer d’être aussi vaillante et énergique, quand tout à coup, je la vois qui traverse en dehors de tout passage piéton. L’air pas commode, elle toise les automobilistes et les scooters furieux, qui freinent, klaxonnent et zigzaguent pour l’éviter.
Elle s’en fout, elle a décidé qu’elle traversait maintenant ! Et elle va jusqu’au bout, puis accoste sur le trottoir d’en face d’un pas décidé, tout en s’appuyant sur son engin. Là, elle se retourne une dernière fois pour regarder ces conducteurs qu’elle vient de défier, aussi fière et déterminée que Brigitte Bardot sur sa Harley-Davidson…
Je la contemple avec stupéfaction ! Je suis partagé entre admiration (« elle a du cran la mamie ! ») et agacement (« elle est gonflée quand même, elle doit être à la retraite, elle a tout son temps, et au lieu de patienter à un feu piéton, elle se lance comme ça, au risque de provoquer un accident… »).
Pour ne pas la juger trop vite, j’envisage toutes les hypothèses…
Je me demande si elle a toute sa tête, si elle ne souffre pas de maladie d’Alzheimer ? Mais il me semble bien avoir vu un œil vif sur son visage, et guère d’hésitations dans ses façons de faire.
Puis je me dis que c’est peut-être une ancienne baroudeuse, qui faisait du parachute, du saut à l’élastique, de la varape, du planeur, des trucs comme ça, et qu’elle a toujours besoin de sa dose d’adrénaline malgré son âge avancé ?
Ou bien peut-être que son feuilleton préféré passe à la télé dans 10 minutes, et qu’elle ne veut pas rater le début ?
Ou alors il s’agit d’une militante écologiste convaincue, qui déteste les voitures dans Paris, qui pense que les piétons devraient toujours avoir priorité absolue sur les véhicules à moteur, où qu’ils traversent ?
Et là, alors que je continue de l’admirer, je la vois rentrer dans une agence bancaire, en se faisant aider pour passer le seuil par quelqu’un qu’elle a interpelé dans la rue. Ouh la la ! Je ne sais pas si elle y va pour parler de ses frais bancaires, mais si c’est le cas, je n’aimerais pas être à la place de son banquier, ça va chauffer !
Et vous, vous pensez qu'à son âge, vous serez aussi intrépide que cette dame ?
Illustration : la dame en plus jeune sur un autre déambulateur...
PS : ce texte reprend ma chronique du 29 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.
vendredi 6 janvier 2017
Ma pomme

Une semaine, j’étais tranquille chez moi, un midi, c’était une journée d’écriture, et j’avais décidé de jeûner, pour me nettoyer un peu le corps et l’esprit. Pas un vrai jeûne intégral, mais un allégement de mon menu. Et ce midi-là, mon menu, c’était une des belles pommes que j’avais achetées au marché le dimanche précédent.
J’avais décidé de déguster ma pomme en pleine conscience, tranquillement, comme nous devrions le faire régulièrement avec nos aliments.
Je me suis assis à la table de la cuisine, et j’ai commencé par la regarder, la faire tourner dans mes mains, l’admirer, avec sa belle peau jaune et rouge. Je l’ai un peu reniflée, je l’ai passée sur mes lèvres, puis j’ai croqué dedans, juste une bouchée. Cette bouchée, j’ai pris tout mon temps pour la savourer, tout mon temps pour en explorer les arômes, tout mon temps pour la mastiquer et l’avaler, sans rien faire d’autre, avant de croquer une deuxième fois. Puis, j’ai dégusté lentement chacune des bouchées. C’était hyper-zen, j’adore ce genre d’exercice de méditation, qui consiste à manger ce que nous mangeons d’habitude, mais tranquillement, l’esprit et les sens ouverts, en pleine conscience.
Au bout de 10 minutes, j’avais terminé ma pomme.
J’ai pris encore un peu de temps pour me régaler des dernières saveurs qui s’attardaient dans ma bouche, des derniers fantômes de son goût, du sillage de tout ce qu’elle m’avait offert. Un peu de temps aussi pour écouter ce que me disait mon ventre, pour voir si cette lente dégustation de la pomme l’avait rassasié. Mon ventre m’a dit que c’était OK, et que nous pouvions en rester là.
Alors j’ai coupé le trognon de la pomme en deux, et je suis allé le donner aux deux frères lapins qui vivent dans notre jardin. Ils sont comme moi, ils aiment beaucoup les pommes… Et ils ont fait comme moi, ils ont mangé leur part, tranquilles, en pleine conscience…
Je me suis assis sur le vieux banc du jardin, j’ai regardé le ciel et je me suis réjoui : c’est fou, quand on prend son temps, de voir tout ce qu’une pomme peut nous offrir. Puis j’ai ressenti de la gratitude envers tous les humains qui m’avaient permis de vivre ce moment. Le paysan qui s’est occupé du pommier, ceux qui l’ont cueillie, puis amenée jusqu’à mon marché. Gratitude aussi pour ma marchande de fruits et légumes…
Je suis resté encore un moment dehors, avec dans le crâne ma perfusion d’états d’âme agréables. J’ai reniflé l’air froid de l’automne, le parfum du crachin et de la terre humide, l’odeur des feuilles qui commençaient leur cycle de décomposition et de résurrection future. J’ai senti que la pomme était là, bien au chaud dans mon ventre, et qu’elle commençait à m’offrir ses fibres et ses vitamines. Je me suis dit qu’à cet instant, j’étais heureux…
Et vous, c’était comment la dernière fois que vous avez croqué dans une pomme ?
Illustration : Trois pommes d'api par le divin Chardin...
PS : ce texte reprend ma chronique du 22 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.
lundi 2 janvier 2017
Voeux pour 2017

Puissiez-vous connaître de nombreux moments heureux tout au long de cette année 2017.
Puissent ces moments vous aider à donner de l'amour tout autour de vous.
Et puissent-ils vous vous donner aussi l'énergie pour changer tout ce qui doit l'être dans ce monde.
Illustration : dans la forêt de Białowieża, en Pologne, par Karolina.
vendredi 23 décembre 2016
Ne jamais dire "rien"

Cette semaine j’ai vu la surprise et la déception dans les yeux de mes filles.
C'est parce qu'elles m’ont demandé ce que je voulais pour Noël. En général, je leur demande du bon thé, du bon vin, un bon livre. Mais là, j’ai écouté mon cœur, et mon cœur m’a dit : tu n’as besoin de rien, tu as déjà tout ce qu’il te faut, n’embête pas tes filles avec des demandes de cadeaux. Alors je leur ai dit, comme ça : « Merci les filles, c’est gentil, mais je n’ai besoin de rien. »
A la tête qu’elles ont fait, j’ai compris que je venais de commettre une gaffe, de les priver de la joie des achats et des préparatifs de la fête. J’ai compris qu’à 18 ou 20 ans, ça les amusait, de faire des cadeaux à Noël ; tandis que moi, à 60 ans, ça me barbait. Je me suis souvenu de la chanson sacrilège de Pierre Perret que je chantais, ado, quand Noël m’agaçait un peu…
Oui, vraiment, à la tête de mes filles j’ai compris que j’avais gaffé. Ne jamais laisser les humains face au vide, au néant : ça les angoisse ! Il nous faut toujours quelque chose plutôt que rien.
C’est comme ça en médecine : quand on ne trouve pas d’où viennent les petits symptômes pas trop graves d’un patient, on ne doit pas lui dire « vous n’avez rien » mais trouver une explication (il y en a toujours une, d’ailleurs, il faut faire l'effort de la chercher) à ce qu’il ressent.
Et à Noël c’est pareil, on ne doit pas dire à nos proches pleins de bonne volonté : « je ne veux rien », mais : « le plus beau cadeau, ce sera que vous soyez là, qu’on soit tous ensemble », puis faire tout de même un vœu de tout petit cadeau de rien du tout.
En plus, c’est vrai qu’ensuite, je suis toujours touché rétrospectivement par leurs cadeaux : parce qu’en les revoyant, des années après, je revois l’intention d’amour. La preuve, je garde précieusement tous leurs cadeaux depuis qu’elles sont petites. Ça m’arracherait le cœur de les jeter. Mon cœur s’ouvre et se réchauffe quand je passe devant tous ces objets chargés d’affection, ils me font du bien. Longtemps après Noël, ils continueront de vivre comme des petits bouts d’amour, qui rallumeront régulièrement le souvenir de tous mes bonheurs paternels.
Au fait, joyeux Noël à vous toutes et vous tous, mes chers internautes !
Illustration : sourires, par Frédéric Richet.
PS : ce texte reprend ma chronique du 20 décembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.
mercredi 14 décembre 2016
Un peu de piment dans le compartiment…

Cette semaine, j’étais dans un train tôt le matin, de retour d’une conférence qui avait eu lieu la veille au soir. Tout le wagon était rempli de cadres qui partaient travailler, et qui faisaient les trucs habituels des cadres dans le train : ils rédigeaient des rapports sur leur ordinateur, ils discutaient entre eux de la réunion qui les attendait à Paris, certains regardaient des films d’action et d’autres lisaient L’Équipe. Bref, un environnement pas très fun et un peu fade. Et là, un petit truc se passe, comme je les aime…
Une vieille dame débarque dans le compartiment, assez chic avec une belle permanente blanche, arrive à sa place, et là, surprise : un monsieur en costume cravate y est déjà assis et discute avec ses collègues.
Elle l’interpelle : « - Monsieur, je crois que vous êtes assis à ma place ! » et ils commencent à discuter : « - Ah, madame, je ne crois pas, vous avez bien la place 54 ? - Oui monsieur, la 54 ! - C’est bizarre ; et vous êtes sûre que vous êtes dans la voiture 2 ? - Ah non, je suis dans la voiture 1 ! Ce n’est pas voiture 1 ici ? - Eh non, madame, c’est la 2, vous n’êtes pas dans la bonne voiture… »
Là, le train commence à démarrer et la petite dame, elle, commence à s’affoler, toute seule de son espèce au milieu des cols blancs qui la regardent, un peu amusés. Elle ne sait pas comment rejoindre la voiture 2, parce que ce sont des voitures de TGV à 2 étages, nous sommes à l’étage du bas, il faut repasser par le compartiment du haut pour changer de voiture. Apparemment, elle n’a jamais fait ça de sa vie, elle a l’air très inquiète.
Alors le groupe de cadres la prend sous son aile, et finit par lui trouver une place vide non loin d’eux : « mettez-vous là madame, il n’y a personne ! »
Mais non, ça ne lui va pas à la dame, elle fait non de la tête, un peu gênée : « c’est pas dans le sens de la marche, vous comprenez, ça me rend malade » et elle reste debout dans le couloir avec son air perdu, têtu mais aussi attendrissant. Les cadres s’agitent à nouveau, chamboulent leurs places, et arrivent à la caser dans le sens de la marche après un petit jeu de chaises musicales.
Ça y est, tout le monde est rassis et chacun reprend ses activités. Moi, je regarde par la fenêtre le paysage qui défile…
Je souris tout seul, tandis que le train accélère doucement. Ça m’a plu de voir tous ces inconnus se bouger les fesses pour cette petite dame. Mais ce que j’ai encore plus aimé, c’est le petit rebond de l’histoire, son petit grain de sel, quand elle refuse la place qu’on lui offre pour en avoir une dans le sens de la marche. Moi je n’aurais jamais osé, après avoir fait bouger tout le troupeau de cadres, réclamer ça. Elle l’a fait et ça me plait.
Et vous, vous auriez fait quoi à la place de la dame ?
Illustration : aidons-nous et sourions-nous les uns les autres...
PS : ce texte reprend ma chronique du 29 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.
vendredi 2 décembre 2016
Baston de moutons

Cet été, lors de vacances au Pays Basque, je suis en train de marcher sur des petits chemins. C’est le matin, il est tôt, je renifle les odeurs de bois et de terre humide, qui commencent à se réchauffer sous les premiers rayons du soleil.
À un moment, j’entends des chocs sourds derrière des buissons ; je m’approche : ce sont deux moutons qui se battent, en se donnant de grands coups de tête, comme des piliers de rugby qui rentrent en mêlée. Le reste du troupeau s’est un peu écarté et observe la bagarre. Au bout d’un moment, un des deux combattants commence à en avoir marre, et cherche à se dérober, refuse le combat, fait semblant d’aller brouter, l’air de rien. Mais l’autre le suit obstinément, et puisque l’adversaire ne veut plus se battre, il continue de lui donner des coups de tête, mais dans les flancs cette fois. Je me dis que ça va mal finir, qu’il va lui casser des côtes ou lui éclater la rate…
Mais un autre mouton sort du troupeau et s’interpose doucement, avec insistance, pour empêcher le vainqueur d’écraser le vaincu. Peu à peu le cogneur se calme, et les belligérants se séparent, le troupeau reprend sa vie normale.
Ça m’a plu, cette petite scène. Je reste un long moment à observer les moutons ; mais je pense à l’espèce humaine : chez nous aussi, il y a des personnes qui calment, apaisent, interrompent les conflits, tentent de protéger les vaincus de l’acharnement des vainqueurs à les achever, à les humilier. Au lieu de rester, comme les autres, à distance de l’affrontement, indifférents ou voyeurs.
On les appelle parfois des « bienveilleurs », ces individus soucieux d’apporter douceur et bienveillance au sein de leur troupeau, ovin ou humain. En anglais existe le terme de « toxic handler », qui désigne, notamment au sein d’une entreprise, les personnes qui prennent sur elles un peu de la souffrance de leurs collègues, qui font preuve d’écoute, d’empathie, de douceur, de compassion.
Ce sont des gens précieux, indispensables pour qu’une communauté soit vivable. Ce qui fait que l’ambiance est bonne dans un groupe, c’est bien sûr qu’il y ait des personnes souriantes et drôles, mais aussi qu’il y ait une proportion de bienveilleurs et d’altruistes suffisamment élevée. Les troupeaux où dominent les comportements narcissiques, égoïstes, indifférents à autrui, ont une ambiance irrespirable.
L’action des bienveilleurs est souvent invisible et discrète. Ils ou elles sont rarement reconnus pour tout ce qu’il apportent par leur souci d’autrui. On admire bien trop les leaders et pas assez les diffuseurs de douceur, les réconciliateurs. Alors, à cet instant, devant mon troupeau de moutons qui s’éloigne doucement, j’ai une pensée affectueuse pour eux, ces travailleurs de l’ombre, ces ambianceurs d’amour, qui œuvrent à ce que la vie soit plus belle au sein de nos troupeaux.
Et puis c’est drôle : pour une fois qu’un comportement de mouton peut avoir valeur d’exemple…
Illustration : un détail de l'extraordinaire retable de L'Agneau Mystique, de Jan Van Eyck ; nous sommes allés en voyage à Gand rien que pour lui...
PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en septembre 2016.
jeudi 24 novembre 2016
Ramasse-crottes

Cet été, je m’étais levé tôt, comme tous les matins, et je me marchais sur une grande et belle plage de Bretagne, à marée basse.
Il y avait déjà beaucoup de monde, surtout des joggeurs et des promeneurs. Beaucoup de ces derniers étaient accompagnés de leur chien. Parmi les nombreuses vertus des chiens, en plus de leur capacité à nous donner inlassablement de l’amour inconditionnel, figure celle-ci : ils nous font faire de l’exercice physique, à chaque fois que nous devons les sortir, ils nous arrachent à nos écrans, et souvent nous font faire des rencontres...
Bref, je marchais en regardant tout ce petit monde. Les chiens, notamment, très drôles à observer, dans la variété de leurs personnalités : certains galopant comme des fous, faisant d’innombrables allers et retours vers leur maître ; d’autres ne le lâchant pas d’une semelle. Mais la plupart d’entre eux s’arrêtant, à un moment ou un autre, pour lâcher un petit pipi ou une petite crotte. Comme nous n’étions pas en Méditerranée, ça ne m’agaçait pas trop : la marée nettoierait ça d’ici quelques heures ; et peut-être même que certains poissons ou coquillages ont l’habitude de s’en régaler ? Mais tout de même, ce n’est pas très sympa, en attendant, pour les vacanciers et leurs enfants qui vont arriver tout à l’heure, avant la marée haute…
À ce moment, je vois un monsieur dont le chien vient de faire une crotte s’arrêter et la ramasser délicatement avec un petit sac plastique qu’il avait dans sa poche. C’est la première fois que je voyais ça sur cette plage, un propriétaire de chien assez citoyen pour respecter ceux qui viendraient après lui sans attendre la prochaine marée ! En général, je les vois plutôt dans les rues ou les lieux publics.
Et assez souvent, je vais les féliciter, pour les encourager, les pauvres. Je n’ai pas de chien, mais l’idée de ramasser ses crottes à la main, de les garder quelque part dans mon sac ou ma poche en continuant ma promenade ne m’enchante guère. Alors, je les valorise, ces anonymes de la propreté et de la citoyenneté. Je m’approche du monsieur, qui, me voyant venir, a un regard inquiet, se demandant ce que je lui veux : « Monsieur, c’est super de ramasser les crottes de votre chien. Ce sera génial quand tout le monde fera comme vous ! Félicitations ! »
Ça le fait sourire, il me dit que c’est normal, il a l’air un peu gêné, mais content tout de même que quelqu’un reconnaisse sa bonne et humble action. Du coup, je repars tout léger (j’aime bien les échanges positifs avec des inconnus, il me semble que ça rend le monde un peu plus souriant et agréable) et je me demande ce que je dois faire maintenant avec tous les autres, la majorité, que je vais voir ne pas ramasser les crottes de leur chien. De temps en temps, je les engueule : « c’est dégueulasse, pourquoi vous ne ramassez pas ? ». Mais le plus souvent, je ne dis rien, pour plein de raisons : pas envie de vivre un conflit, même légitime ; sentiment que ça ne servira à rien ; et parfois, par pitié pour le maître, qui me semble trop âgé pour se baisser…
Là, sur la plage, finalement, je n’apostrophe pas les propriétaires égoïstes (« mon chien chie et je m’enfuis ; pour les autres, tant pis »). Pas envie de me gâcher la balade par une querelle de plage ; même si je sais que j’ai raison, ça me fait battre le cœur un peu plus vite, ça me met de mauvaise humeur pour le reste de la promenade.
Il fait beau, c’est un de mes derniers jours de vacances, je préfère détourner le regard vers l’océan, le ciel magnifique, et écouter la rumeur sourde des vagues inlassables. Les remontées de bretelles des indélicats, ce sera pour Paris…
Illustration : Chien et passant à Neuilly, par Elliott Erwitt...
PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen à l'automne 2016.
jeudi 17 novembre 2016
Bouffée de fraternité

C’est une consultation toute simple, sans histoires, avec un patient qui souffre de schizophrénie. Il le sait, il connaît sa maladie et en parle sans déni. Il a déjà présenté 6 épisodes délirants impressionnants, et il n’a pas du tout envie que ça recommence. Alors il prend ses médicaments et fait tout ce qu’il peut faire pour aller bien. Voilà plusieurs années par exemple qu’il participe à nos groupes de yoga et de méditation, qui, me dit-il, l’aident énormément. Il a un travail où il se sent bien, il s’est trouvé une compagne.
Mais elle est fragile, elle aussi ; ils se sont rencontrés à l’hôpital psychiatrique, lors d’un de leurs séjours. Actuellement elle est en pleine rechute, à nouveau hospitalisée depuis plusieurs semaines. Il me raconte que ça l’a beaucoup secoué, mais qu’il a tenu bon ; à chaque fois qu’il vient la visiter, il s’arrête ensuite pour prier et méditer dans la chapelle de l’hôpital, où il reste jusqu’à ce qu’il se sente apaisé. Il me dit qu’il a foi en l’avenir, qu’il sait que les médecins vont guérir son amie et qu’ils seront à nouveau heureux ensemble : « c’est très important pour nous », me précise-t-il, « nous nous faisons beaucoup de bien… »
Dans la belle lumière de cet après-midi d’automne, son visage est serein ; il me parle calmement, avec des mots simples ; puis il se tait, me regarde avec confiance et attend ma réponse. Tout, dans son attitude, est juste et mesuré.
Je sens que je commence à être troublé, un truc se passe en moi qui me bouscule de l’intérieur. Quelque chose s’allume dans ma poitrine : un sentiment de proximité, une bouffée de fraternité avec mon patient. Une sorte de lumière et de chaleur fait fondre toutes nos enveloppes, toutes nos différences : il n’y a plus un médecin et un patient, il y a deux personnes sensibles et un peu émues, qui font de leur mieux avec leurs vies. Il me semble tout à coup que nos histoires, à mon patient, à moi et à tous les humains, sont les mêmes : nous avons été enfants, et nous courons après le bonheur et l’amour. Et – voyez comme c’est bizarre parfois un cerveau – j’entends Françoise Hardy qui se met à chanter doucement dans ma tête…
Voilà, la consultation se termine. Je suis en train de lui serrer la main, alors que j’aurais envie de lui donner une accolade fraternelle. Mais je n’ose pas, je ne suis pas sûr qu’il soit dans le même état que moi. Lui il a juste rencontré un psychiatre avec qui le courant passe, moi j’ai rencontré un frère en humanité et ça m’a balancé par terre. Je lui parle comme dans un rêve, je lui souhaite de bientôt retrouver sa compagne en bonne forme, j’espère pour eux beaucoup de bonheur, je lui serre la main bien fort avec mes deux mains, je lui donne toute mon affection avec mes yeux et mon sourire. Puis, je le regarde s’éloigner dans le couloir, et je lui fais un petit au-revoir de la main avant de refermer ma porte.
Je retourne m’asseoir à mon bureau, allégé de tous mes oripeaux sociaux. Je ne suis plus un psychiatre mais un humain, avec 7 milliards et demi de frères et de sœurs. Ça me fait bizarre. Heureusement que c’était mon dernier patient de la journée…
Illustration : dans les mosaïques, chaque petit carreau compte...
PS : ce texte reprend ma chronique du 8 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.
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