mercredi 19 octobre 2016

Éreutophobie



Cette semaine, à Sainte-Anne, j’ai vu une dame qui avait très très peur de la couleur rouge. Pas une petite gêne, comme nous pouvons tous en avoir quand on nous fait rougir, à coup de blagues grivoises ou de compliments (vous connaissez la savoureuse expression de Jules Renard, un grand timide, dans son Journal : « il est tombé sur moi à coup de compliments » !?). Non, pas une gêne mais une peur panique, ce qu’on appelle en psychiatrie l’éreutophobie, du grec éreutos : rouge, et phobos : peur intense.

Chez ces personnes, l’idée de rougir sous le regard des autres entraîne une détresse immense : elles se sentent abaissées, humiliées, inférieures, coupables, minables. Du coup, elles vivent dans la crainte de se mettre à rougir si on les observe attentivement, si elles donnent leur avis dans un groupe, ou si un silence survient dans une conversation en face-à-face. Parfois, même entendre le mot « rouge » les fait rougir et paniquer !

Ça peut aller très loin : le premier cas connu dans l’histoire de la médecine a été décrit en 1846 par un médecin allemand, et concernait un étudiant en médecine, dont l’histoire s’est mal finie : dépression, puis suicide… Si on ne se soigne pas, hélas, ça peut encore arriver de nos jours. Mais ce serait dommage : il existe maintenant des aides efficaces, des médicaments parfois, mais surtout des psychothérapies, notamment les fameuses TCC, Thérapies Comportementales et Cognitives.

Faute de soins, les patients inventent de nombreuses stratégies pour limiter le risque de rougir. Il y a bien sûr tous les évitements : ne pas sortir, ne pas parler, ne pas se montrer, ou seulement maquillé, pour les femmes. Parfois ils portent des vêtements rouges pour faire diversion et que le rougissement se remarque moins, parce que rouge sur rouge, ça fait moins de contraste. Mais parfois, à l’inverse, ils n’en portent jamais, et ne s’habillent qu’en gris, parce que le rouge, tout de même, ça attire un peu l’attention sur soi. La vie est bien compliquée quand on souffre d’éreutophobie !

Et le pire, c’est quand on leur dit de ne pas rougir, même gentiment…

Ce n’est pas possible de s’empêcher de rougir ! Parce que l’éreutophobie, comme toutes les phobies, est une allergie : si vous êtes allergique aux pollens, ça ne vous fait pas seulement tousser, comme tout le monde, mais vous commencez à vous asphyxier. Eh bien si vous êtes éreutophobe, rougir ne vous met pas seulement mal à l’aise, comme tout le monde, mais vous bouleverse et vous donne envie de fuir ou de disparaître.

Pourtant, il arrive qu’en consultation, les personnes éreutophobes se sentent rougir et nous demandent si nous l’avons vu sur leur visage : dans ce cas, c’est différent, et je leur dis toujours la vérité. Car ce n’est pas de rougir qui est un problème : tout le monde peut rougir. C’est de se figer, de se bloquer sur le rougissement. Et c’est cela que nos interlocuteurs remarquent : notre raideur et notre peur, bien plus que notre couleur. Et c’est d’ailleurs la voie pour sortir de la maladie : même quand on se sent rougir, ne pas baisser les yeux, tenir bon, rester dans la conversation...

Pas facile, je sais, mais peu à peu, à force de se confronter, la peur passera, et le rougissement ne sera plus une obsession paniquante mais une simple gêne. Courage frères et sœurs éreutophobes ! J'espère que tout coeur que vous pourrez un jour vous remettre à aimer le rouge.


Illustration : Malevitch, Silhouette rouge.

PS : ce texte reprend ma chronique du 11 octobre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.




jeudi 13 octobre 2016

L'empereur dans son cercueil



Cette semaine, j’ai vu un empereur allongé dans son cercueil, et le plus fort c’est que c’était dans le métro, sur la ligne 8 pour celles et ceux que ça intéresse…

C’était le matin assez tôt, et je n’étais pas tout seul, évidemment. Question espace vital, il ne fallait pas être trop en demande ! Mais je n’étais pas trop à plaindre : j’avais réussi à me trouver un petit coin debout, bien coincé, vous savez : le coin entre le strapontin et la porte qui ne s’ouvre pas…

Du coup, j’en profite pour sourire et fermer les yeux, j’en profite pour me dire que j’ai de la chance : je suis vivant, mon pays est une démocratie, j’ai un boulot, mes jambes me portent, il y a des gens qui m’aiment et que j’aime… Et là, bizarrement, les yeux fermés, je vois Charles Quint, avec sa barbe, ses décorations et son beau costume.

Vous savez, Charles Quint, le grand empereur d’Autriche, Roi d’Espagne, celui qui a battu et fait prisonnier François 1er à Pavie. Au sommet de sa puissance et de sa gloire, il décide d’abdiquer et de se retirer dans un monastère perdu au bout du bout de l’Espagne : à Yuste, en Estrémadure. Ce monastère, il veut y finir ses jours, dans la prière et la méditation, afin d’assurer le salut de son âme. Il n’a alors que 57 ans.

Un jour – peut-être s’ennuyait-il un peu - il décide d’organiser une répétition générale de ses funérailles : il s’allonge dans son cercueil et demande à tout le monde de faire comme s’il était mort, et que se déroule toute la cérémonie, avec ses rituels, ses discours, ses lectures, ses chants...

Bien calé dans mon coin et balloté dans le wagon de métro, il me semble que je ressens peut-être les mêmes secousses que Charles Quint dans son cercueil. Je le vois, le grand empereur, le maître du monde connu, allongé dans sa robe de bure. Il est un peu ému : c’est quand même la première fois qu’il se retrouve coincé dans un cercueil. Il se sent un peu à l’étroit, même si on n’a pas refermé le couvercle de sa grande boîte en bois.

Il regarde défiler le ciel au dessus de lui, le ciel d’un bleu violent, le ciel éblouissant de l’automne espagnol, puis le sombre plafond de l’église abbatiale. Il est un peu secoué, aussi, à chaque pas des moines, comme je le suis, avec lui, à chaque virage, à chaque freinage. Puis il ferme les yeux et ouvre grand ses oreilles ; il écoute attentivement, depuis le fond de son cercueil, tous les sons qui s’élèvent du dehors : les cantiques, les homélies, le bruit des robes et des soutanes…

Je me sens proche de lui. Je ne sais pas si je vais mourir bientôt, et d’ailleurs lui non plus ne le savait pas à ce moment. Pourtant, cette répétition de ses funérailles était une bonne idée, puisqu’il va partir un mois plus tard, de la malaria. Au moins tout était en règle...

De mon côté, on en reparlera dans un mois (je rigole, hein, j’espère bien que je serai là dans un mois, à vous raconter mes petites histoires).

On en reparlera, mais pour le moment je suis vivant. Vivant et brinqueballé dans le métro, tout serré, sans guère d’espace vital. « Espace vital », l’expression résonne bizarrement à mon esprit : à cet instant, je n’ai pas d’espace, mais j’ai la vie.

Et vous savez quoi ?

Ça me réjouit et ça me suffit…


Illustration : L'empereur Charles Quint, du temps de sa splendeur.

PS : ce texte reprend ma chronique du 4 octobre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


lundi 10 octobre 2016

Frères lapins



Cette semaine, j’ai vu deux frères lapins se battre en faisant des sauts acrobatiques dans les airs.

Oui, nous avons deux lapins en liberté dans le petit jardin de notre maison, un noir et un gris, qui appartiennent à notre plus jeune fille. C’est mignon, des lapins : lors des repas dans la cuisine nous les regardons se balader, grignoter les brins d’herbe, faire la sieste en s’allongeant au soleil. Ce sont deux frères, mais de temps en temps, ils se collent de terribles raclées.

Vous avez déjà assisté à une baston de lapins ? C’est spectaculaire ! Ils se poursuivent à toute allure, en faisant des bonds en l’air incroyables pour se cogner en haut du saut, se mordre, s’arracher des poils. Puis, ils se calment. À d’autres moments, ils se font des papouilles ; et toutes les nuits, ils dorment ensemble blottis l’un contre l’autre. C’est ça, la vie des frères lapins. Ça ressemble un peu à la nôtre, finalement : des bastons et des papouilles…

Les voir se bagarrer comme ça m’a rappelé un documentaire animalier que j’avais vu il y a longtemps : c’était l’histoire de deux frères guépards en Afrique. Ils grandissaient ensemble, on les voyait jouer, chasser. Mais un jour, lors d’une dispute pour un steack d’antilope, une lionne attaque un des frères et lui brise le bassin d’un coup de mâchoire. Il est à moitié paralysé et devient une gêne pour la chasse, et la survie du duo. Au début, son frère est inquiet : il le lèche, tente de le réconforter, le pousse du museau pour qu’il se relève lorsqu’il s’écroule ; mais au bout d’un moment, il finit par comprendre qu’il n’y a rien à faire. Alors, ça devient très triste : le frère valide agresse le frère blessé, lui donne des coups de dents et de griffe ; puis il finit par l’abandonner.

Ce documentaire, c’était comme un cours pour illustrer la différence entre l’empathie et la compassion. Vous savez, l’empathie c’est la capacité à ressentir ce que l’autre ressent, qu’il s’agisse d’émotions agréables ou désagréables ; par l’empathie, on peut se mettre dans la peau de la personne en face de nous, et se mettre au diapason de sa gaité ou de sa tristesse. Et la compassion, c’est l’empathie face à la souffrance et aux émotions douloureuses de l’autre, mais accompagnée du désir de l’aider et de le soulager.

Le guépard avait donc eu un peu d’empathie pour son frère paralysé ; mais ce n’était pas allé jusqu’à la compassion, ses sentiments n’étaient pas suffisamment forts pour qu’il ait envie de rester à ses côtés, de l’aider, de lui apporter à manger ; même si de toute façon, cela n’aurait peut-être pas changé grand-chose à long terme, car la survie dans la savane n’est pas si simple...

On sait aujourd’hui que les humains sont « câblés » pour l’empathie : il est dans notre nature d’être à même de ressentir la souffrance d’autrui. Mais la compassion nécessite d’avantage d’efforts. Ces efforts, il faut les accomplir, sinon nous risquons de ressembler à des guépards : vaguement capables de comprendre la douleur des autres, mais pas très motivés à faire les efforts nécessaires pour la soulager ou l’accompagner.

Et c’est ça, finalement, la fraternité au sens large et universel : se sentir proche des autres humains, au point de toujours s’efforcer non seulement de comprendre leur souffrance, mais aussi de leur venir en aide, ne serait-ce qu’un tout petit peu : par un regard, un sourire, une parole, un geste…, tout sauf l’indifférence et l’abandon.

Mes copains purs végétariens me disent que nous devrions aussi être fraternels avec les animaux : les guépards, les lapins, et tout ça. Je suis bien d’accord. Mais tout de même, il y a tellement de travail que nous ferions bien de commencer par nous concentrer sur nos frères humains, et sur nos sœurs aussi...


Illustration : un lapin de la tapisserie médiévale de La Dame à la licorne, visible au Musée de Cluny, à Paris.

PS : ce texte reprend ma chronique du 27 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


vendredi 30 septembre 2016

La grâce qui traverse au feu rouge



Le mercredi 14 septembre 2016, à 8h20, j’étais sur mon scooter, arrêté au feu rouge près de l’école primaire de mon quartier. Je regardais passer toute la petite société des parents et des enfants, dans le beau soleil de l’été finissant. Ça trottinait, ça rigolait, ça bavardait de tous les côtés.

Une employée de mairie s’occupait de surveiller le passage clouté, avec une casaque jaune fluorescent. Elle bavardait avec tout le monde, discutait avec les mamans et les papas qui accompagnaient les plus petits, saluait les enfants. C’était un moment comme je les aime, où tous ces citoyens, de toutes cultures, de toutes couleurs, de toutes religions, se mélangent joyeusement et tranquillement, comme si c’était naturel et évident. Il me semble entendre la Marseillaise dans ma tête, il me semble entendre les mots de Fraternité, Liberté, Égalité, en voyant ce petit monde en harmonie et en partage se rendre vers l’école de la République. Je me dis que c’est beau quand même de vivre dans un pays démocratique et en paix, que c’est une chance hallucinante que nous avons, que la plupart des humains ne rêvent que de paix et d’amour, qu’il faut préserver ça à tout prix, que…

Tout à coup je la vois qui s’approche.

Elle marche un peu plus lentement que les autres enfants. Elle marche doucement, avec un drôle de déhanchement à chaque pas, mais de manière harmonieuse. Une petite fille brune, d’une dizaine d’années, la tête haute, un grand sourire qui éclaire son visage. Elle sourit à des amis qu’elle aperçoit, à la vie, au soleil, à l’air tiède, elle sourit en regardant tout autour d’elle. Elle revient de vacances, elle est toute bronzée, en short et en manches courtes, sa peau est couleur de caramel. Elle est toute belle, même ses jambes, tordues par le handicap, sont belles.

Elle est pleine de grâce ; à cet instant où je la vois traverser devant moi en souriant et en boitant, elle incarne littéralement la grâce. Son corps tourmenté est splendide et rayonnant. Elle est la grâce même, elle est porteuse à cet instant de toute la fragilité et de toute la beauté de l’humanité.

Je suis médusé, sidéré, pétrifié, ému jusqu’à l’os. Je suis à deux doigts de tomber de mon scooter, comme Paul de Tarse tomba de son cheval sur le chemin de Damas. Mais tout le monde m’engueule, ça klaxonne : le feu est passé au vert et les voitures derrière moi n’ont pas vu que toute la Grâce du Monde venait de traverser la rue sous leurs yeux, en boitillant et avec un sourire comme jamais, jamais ils n’en ont verront peut-être de toute leur existence, cette bande de nigauds.

Mais je suis aussi nigaud qu’eux : moi qui ait vu passer la Grâce dans ce petit corps handicapé, j’obéis au coups de klaxons, et je redémarre bêtement, comme tout le monde, pour aller travailler. Au lieu de m’arrêter et de remercier le ciel, Dieu, la Vie, le Soleil, tout le monde - gratitude universelle - pour avoir eu la chance de me trouver là, à cet instant, le cœur et les yeux grands ouverts et d’avoir pu vivre cette fulgurance de beauté et d’humanité…


Illustration : ma tête au feu rouge (Joan Miro, Le Disque rouge à la poursuite de l'alouette, 1953).

PS : ce texte reprend ma chronique du 20 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Pour écouter la chronique, c'est ici !


mercredi 21 septembre 2016

On ne s’habitue jamais à la beauté de la nature



En psychologie positive, on nomme « habituation hédonique » le phénomène d’usure et d’habitude envers ce qui nous rend heureux ou joyeux : dès lors qu’une source de bien-être ou de bonheur est présente chaque jour de notre vie, nous l’oublions peu à peu, et elle perd sur nous son pouvoir de nous rendre heureux.

Ainsi, si je dispose d’une douche chaude chaque matin, ou que je vis en démocratie, j’ai tendance à oublier qu’il s’agit de chances et non d’évidences, qui me seraient dues éternellement. D’ailleurs, il faut souvent que ces sources de bonheur me soient retirées pour que j’en réalise la valeur, comme le mentionne la phrase célèbre du poète Raymond Radiguet : « Bonheur, je ne t’ai reconnu qu’au bruit que tu fis en partant. »

L’habituation hédonique contamine hélas à peu près toutes nos sources de bonheur : bonheur d’être en vie, de pouvoir marcher sur ses deux jambes, de voir, d’entendre, d’avoir des amis, des enfants, un travail… Tout cela, nous finissons par oublier que nous devrions nous en réjouir chaque jour, pour en retrouver la saveur simple et en faire à nouveau des sources de joie.

Mais il existe un domaine où ce phénomène de l’habituation hédonique s’exerce peu ou pas : c’est celui de notre lien avec la nature. Les humains ne se lassent jamais de retrouver un paysage qu’ils aiment, d’admirer montagnes, océans, forêts, landes ou campagnes, et tous les lieux naturels qu’ils affectionnent. Pourquoi notre plaisir reste-t-il ainsi intact, mois après mois, année après année ?

Sans doute parce qu’il est impossible de s’habituer à la nature !

Contrairement aux réalisations humaines, comme une œuvre d’art ou un beau bâtiment, elle se modifie sans cesse : en fonction de l’heure du jour, du temps qu’il fait, des saisons…

Lorsque je me rends dans mon coin préféré de Bretagne, dès que j’arrive, je me précipite vers le littoral pour contempler l’océan et le ciel : et à chaque fois, j’ai le sentiment très intense que je n’avais jamais encore vu ce que je vois à cet instant ! Jamais encore vu exactement ce mélange de ciel et d’océan, de couleurs et d’odeurs, qui n’est jamais le même selon qu’il vive sous le soleil, les nuages ou la pluie, que cela se passe sous la lumière du matin ou du soir, selon les vents, selon la période de l’année. Bref, c’est inépuisable pour mes yeux, mon cœur, mon cerveau ! Et le même choc se produit en moi lorsque je retrouve une campagne ou une montagne que je connais et que j’aime. Aucune habituation hédonique, mais un bonheur renouvelé à chaque fois…

Il y a aussi une autre explication, plus technique, à ce bonheur inusable de la contemplation des natures que l’on aime : il s’agit alors de ressentir et non de posséder.

De nombreux travaux scientifiques ont montré que l’habituation hédonique se produit beaucoup plus vite et fortement à propos des choses que l’on possède qu’à propos de celles que l’on vit : selon que je dépense 100€ pour m’acheter un objet ou pour m’inscrire à un club de randonnée, le bonheur procuré par les contemplation répétées de l’objet s’érodera beaucoup plus vite que celui offert par les expériences renouvelées de randonnées.

Pour être heureux durablement, mieux vaut savourer que posséder ! Et nous ne possédons jamais la nature ! Même si nous sommes propriétaires d’un petit bout de jardin, nous savons qu’en fait ce qui en fait la merveille ce n’est pas notre titre de propriété mais l’usage du jardin, le regarder, le cultiver, s’y allonger pour faire la sieste sur l’herbe. Bien plus que le fait de dire : « c’est à moi, c’est le mien… » D’ailleurs, rien n’est à nous. Tout nous est prêté ici-bas, et tout nous sera repris un jour. Nous ne sommes que les locataires de notre vie, de notre corps.

Et c’est tant mieux, puisque, vous m’avez compris, ce qui nous rendra heureux, c’est de savourer plutôt que posséder !


Illustration : l'automne en Aubrac.

PS : cet article a été initialement publié dans la revue KAIZEN durant l'été 2016.

jeudi 15 septembre 2016

Mon voisin Jean



Cette semaine, j’ai vu que bien s ‘entendre avec ses voisins, c’était super !

Eh oui, l’autre jour j’avais perdu mes clés (comme tout le monde) et (comme tout le monde) je n’arrivais à joindre personne de chez moi, ma femme, mes filles, toutes étaient sur répondeur ou très occupées à l’autre bout de Paris. Et ce sont mes voisins qui m’ont sauvé : parce qu’ils avaient un double de nos clés, j’ai pu rentrer chez moi sans avoir besoin de traîner trois heures au bistrot du coin.

C’est super, des voisins ! Moi, dès que je déménage et que j’arrive dans un nouveau quartier, je vais me présenter aux voisins. Souvent, ils sont étonnés que je fasse ça, et en général très contents. Et quand de nouveaux voisins arrivent, je me dépêche d’aller leur souhaiter la bienvenue. Avec les plus sympas, on échange nos clés, et on se rend des services : récupérer des colis ou du courrier, jeter un œil en cas d’absence, et tout ça.

Et d’ailleurs cette histoire de clés m’a fait penser à un voisin que j’aimais beaucoup (chez qui j’allais parfois, aussi, récupérer mes clés). C’était un vieux monsieur qui s’appelait Jean. On s’entendait très bien ; on descendait de temps en temps une bouteille de vin ensemble et je l’écoutais me raconter sa jeunesse et l’histoire de notre quartier : il avait des tonnes de souvenirs et il adorait parler. Jean n’était pas parfait : parfois, il parlait trop, on ne pouvait pas l’arrêter ni en placer une, et à minuit il était toujours en forme, pas du tout fatigué, alors que j’étais déjà dans le coma. Il était insomniaque, aussi, faisait parfois un peu de potin la nuit. Mais tout ça n’était pas bien grave par rapport à toutes ses qualités, et je l’aimais beaucoup.

Quand mon voisin Jean est mort, il y a deux ans, ça m’a fichu un gros cafard. J’ai réfléchi à son héritage, à ce que je voulais garder de lui. C’était un fou de jazz, et il m’avait offert une fois un de ses trésors, un coffret de vieux vinyles de Fats Waller, un sacré bon jazzman.

La légende raconte qu’un jour, Fats Waller fut enlevé par quatre types armés, qui le forcèrent à monter dans une grosse limousine sous la menace. Comme il était toujours endetté, il se demandait si ce n’était pas la vengeance d’un de ses créanciers : il n’en menait pas large et se demandait ce qui allait se passer. Une fois arrivés, les types le font descendre de la voiture, et le conduisent à une réception très chic, où on le fait asseoir au piano et où on lui demande de jouer : Fats Waller était le cadeau d'anniversaire fait à Al Capone par ses hommes ! Capone lui servait du champagne et remplissait ses poches de billets à chaque fois qu'il lui jouait un de ses airs favoris. Fats rentra chez lui le lendemain en zigzaguant, avec la gueule de bois et les poches pleines de billets...

Mais, à la mort de mon voisin Jean, c’est d’un autre héritage dont j’ai pris conscience : il ne se plaignait jamais. Jean était un vieux monsieur très élégant moralement, il ne nous bassinait pas avec ses soucis de santé (alors qu’il en avait, bien sûr) ou avec sa nostalgie du bon vieux temps. Il avait l’élégance de ne jamais se plaindre. Quand il avait des soucis, il en parlait, puis passait à autre chose. Ça m’impressionnait beaucoup, moi qui pendant longtemps ai eu la plainte facile ! Et quand il est mort, j’ai décidé de ne plus me plaindre ! L’esprit de Jean plane désormais au-dessus de ma tête : à chaque fois que j’ai envie de me plaindre, je repense à lui, et je ravale ma plainte. Ou plutôt, je m’interroge : au lieu de te plaindre, demande-toi ce dont tu as vraiment besoin ?

Eh oui, la vraie question, c’est ça : que cherche-t-on quand on se plaint ? Une solution ? Du réconfort ? Alors, autant raconter simplement ses soucis, à ses voisins ou à ses amis, leur demander ce qu’ils en pensent et s’ils ont une bonne idée, puis passer à autre chose. Mon voisin Jean m’a aidé à comprendre que la plainte ne sert à rien, ni pour nous (elle renforce notre sentiment de misère et d’impuissance face à l’adversité) ni pour l’autre (au mieux elle l’apitoie, au pire elle le fatigue). Se confier, réfléchir avec quelqu’un à ce qui nous tracasse, c’est utile. Se plaindre pour se plaindre, ça ne l’est pas.

Je le savais, mais mon voisin Jean me l’a montré, et son exemple m’a inspiré et motivé. Merci cher Jean, j’espère que tu es heureux tout là-haut, avec nouveau voisin Fats Waller qui te joue du piano chaque nuit, quand tu n’arrives pas à trouver le sommeil…


Illustration : la bonne tête de Fats Waller.

PS : ce texte reprend ma chronique du 6 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

lundi 5 septembre 2016

Stéréotypes antipathiques



De temps en temps, je surprends ma cervelle en train de produire des pensées que je n’aime pas du tout. Pas seulement des inquiétudes, tristesses ou colères exagérées, mais des clichés, des stéréotypes.

Par exemple, j’ai croisé l’autre jour un homme d’environ cinquante ans, cheveux grisonnants, habillé comme un ado en train de faire du long-board (une grande planche à roulette) sur le trottoir, casque audio sur les oreilles, et casquette à l’envers. J’ai pris mon cerveau la main dans le sac, en train de le juger : « à son âge, c’est quand même un peu pathétique ». Avant de me dire : « ben quoi ? Il s’amuse, ne fait de mal à personne, et c’est peut-être quelqu’un de bien, un chouette humain, sympa et généreux. »

Un autre jour, encore pire : à un feu rouge, deux jeunes gens au look de cadors de banlieue étaient au volant d’une grosse Mercédès décapotable noire, lunettes noires et sono à fond. J’ai vu jaillir le cliché à mon esprit : « à leur âge, comment ont-ils pu se payer une voiture aussi chère ? ce sont probablement des dealers… » Malsain. Vite, je me remonte les bretelles : « tu n’en sais rien ! ce sont peut-être aussi deux génies de l’informatique, qui ont crée une start-up et fait fortune ? si tout le monde se met à penser des trucs comme ça, la société devient invivable ! fais leur crédit d’autres compétences que le trafic de drogue. »

Mais pourquoi ai-je donc de temps en temps des trucs pareils qui surgissent dans ma tête, moi qui pense être plutôt tolérant et bienveillant ? Moi qui pense ne pas être du tout raciste ? Pourquoi de telles pensées à l’opposé de mes valeurs, surgissent-elles ainsi à mon esprit ?

Je n’en sais trop rien. Il me semble ne jamais les cultiver de manière consciente ou délibérée. Peut-être que je ne travaille pas assez mes contre-stéréotypes bienveillants ? Du genre : « tous les adultes qui font du long-board sont en général des gens originaux et sympathiques » ou « tous les conducteurs de grosses voitures très chères les ont le plus souvent gagnées en faisant un boulot honnête ». Ce ne serait pas mieux.

Je dois simplement continuer à être attentif à tous les bugs de mon esprit, ou à toutes les contaminations par simplifications abusives qu’il a tendance à produire, par paresse personnelle et par passivité face aux clichés : le stéréotype est bien pratique, il nous évite de réfléchir aux cas particuliers, nous offrant un prêt-à-penser confortable et souvent trompeur.

Allez, je vais continuer à travailler, à repérer et à secouer mes stéréotypes mentaux, continuer de faire régulièrement le grand ménage dans mon stock de clichés, apprendre à ne juger que lorsque je connais, et pas juste parce que des personnes ou des comportements inhabituels font irruption dans mon petit monde.


Illustration : stéréotypes et préjugés avancent toujours masqués dans notre cerveau, à nous de les débusquer...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en juin 2016.


lundi 18 juillet 2016

Nice



Réunissons-nous toutes et tous ce midi dans la minute de silence en hommage aux victimes de Nice : que ce soit dans la méditation, l'hommage ou la prière, tournons nos esprits vers elles et leurs vies terrestres envolées. Que la force et la bienveillance habitent nos coeurs. Écartons doucement et régulièrement la tentation de la peur et de la colère. Faisons tout pour que la justice règne. Resserrons nos liens avec nos proches et voisins de toutes communautés. Aujourd'hui plus que jamais, chaque parole et chaque geste comptent...

Illustration : Siméon au temple, par Rembrandt, 1669.

vendredi 15 juillet 2016

Violence et bienveillance



La violence tente de s'imposer et ne rêve que de régner. C'est pourquoi la bienveillance est plus que jamais vitale sur le long terme. Nous ne nous en sortirons pas durablement sans elle. Et en attendant, il va nous falloir aussi faire preuve de beaucoup d'autres qualités : force, courage, discernement, fermeté, solidarité... Nommer le mal et l'affronter, mais sans haine.


Illustration : Les larmes de Marie- Madeleine, à l'AugustinerMuseum de Freiburg (vers 1330).

vendredi 1 juillet 2016

Le meilleur moment de la journée



Lors d'une soirée avec des amis, la conversation arrive sur le thème du bonheur.

Les définitions générales commencent à emboliser la discussion. Ça ne m’intéresse pas, les généralités, surtout quand on parle de bonheur : seul le concret nous sert et nous éclaire. Ou en tout cas, tout doit commencer par lui, on théorisera ensuite, on généralisera après. Avant, c’est du bla-bla, du prêt-à-penser recraché, du précuit sans surprise et sans goût.

« Du concret ! » : je réclame des récits, si possible tout frais, pas bidouillés par notre mémoire, pas reconstruits par notre vision du monde, pas effacés par notre oubli.

Alors, je demande aux convives, tous venus en couples, de raconter le meilleur moment de leur journée, d’une journée ordinaire. L’extraordinaire ne m’intéresse pas, pas à ce moment. Si notre sentiment de bonheur ne se nourrit que de l’extraordinaire, nous sentir pleinement heureux sera bien difficile et bien rare. Pourquoi pas, je comprends que cette quête soit fascinante pour certains. Mais ce n’est pas la mienne, ni comme humain (pas assez fort, pas assez doué) ni comme médecin (mes patients sont à mon image).

Pour me faire plaisir, ou parce que ça lui fait plaisir, une de nos amies, douée pour le bonheur - je la connais depuis longtemps - se lance…

« Moi, j’adore prendre le petit déjeuner avec mon mari le matin, c’est le meilleur moment de ma journée ! »

Le mari est surpris : « Mais tu m’as dit il y a quelques jours que c’était quand on s’endormait le soir en se serrant dans les bras ? »

Et elle, pas embarrassée : « Ah, oui, ça c’est aussi un meilleur moment de la journée ! Et il y a aussi quand nous dînons tous ensemble en famille, et qu’il y a une bonne ambiance. Et quand j’étends le linge au jardin, pieds nus dans l’herbe, en écoutant les oiseaux chanter. En fait, toute ma journée est parsemée de bons moments. Et à chaque fois, j’ai l’impression que c’est le meilleur ! »

Tout le monde rigole et tout le monde pense la même chose : « c’est vrai, elle a raison ».

Elle a raison, et c’est bien là que tout se passe : à chaque instant de vie simple, de bonheur simple, nous sommes à un sommet de bonheur. Que ce soit une petite colline ou un grand pic, peu importe : nous sommes au-dessus des nuages de l’indifférence ou de la souffrance.

Les récits affluent ensuite, mais chacun a été marqué par la force et la sincérité de ce premier témoignage, et les expériences convergent : l’art d’être heureux, c’est savoir se réjouir de tous les moments agréables de la journée, même si ce sont toujours les mêmes, même s’ils sont ordinaires, même si à côté d’eux nous vivons aussi des galères, même si la souffrance est là.

À chaque grâce croisée, à chaque bonheur tombé du ciel ou sorti de terre, à chaque fois, se dire, en souriant comme un enfant : « j’adore cet instant, je m’y sens bien, à lui tout seul il rend cette journée belle ».

Quel est le plus beau ? Au fond, on s’en fiche ; ma question était idiote, mais les réponses données ne l’étaient pas. Chaque moment de bonheur est le plus beau. Ou : le plus beau, c’est toujours celui que nous sommes en train de vivre.


Illustration : un soldat endormi, surpris dans la cathédrale de Freiburg, vers 1350. Un des meilleurs moments de sa journée, peut-être...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en mai 2016.