jeudi 10 décembre 2015

Vivre et mourir



Dans la méditation de pleine conscience, nous apprenons à tout accueillir, dans nos esprits et dans nos vies : bonheurs et détresses, joies et peurs.

L’accueil de tout ce qui nous semble agréable nous permet de mieux en prendre conscience, de mieux le savourer, de ne pas oublier d’ouvrir les yeux sur tout ce qui peut nous rendre heureux. Cet accueil, lors de nos exercices de méditation, nous apprend aussi à moins nous y accrocher : nous inscrivons nos expériences agréables dans l’espace vaste et fluide de notre pleine conscience, où tout circule librement, émotions, sons, pensées, images, sensations corporelles ; nous apprenons à ressentir sans intervenir.

Nous sommes heureux que le bonheur soit là, mais sans chercher à le retenir. Nous ne sommes pas anxieux qu’il parte. Tant mieux, car il partira.

L’accueil de tout ce qui nous semble désagréable, ou triste, ou angoissant, ou révoltant, relève de la même démarche. Nous plaçons nos expériences de détresse dans un espace de conscience très vaste, nous invitons à leurs côtés la conscience des sons, du souffle, du corps, des autres pensées, la conscience que tout autour de nous existe le monde immense et infini.

La souffrance est toujours là, mais évoluant dans un univers mental bien plus vaste que l'espace étriqué de nos ruminations et inquiétudes. Nous sommes moins inquiets qu'elle ne soit éternelle. Nous pressentons qu'elle s'effacera peut-être. Et elle s'effacera.

En méditant et en vivant, nous serons, aussi, régulièrement confrontés à la mort.

À des pensées sur notre mort, ou celle des personnes que nous aimons, ou celle d’inconnus, victimes de guerres, d’accidents, d’attentats, de violences.

La douleur sera toujours là (méditer, ce n’est pas comme prendre un antalgique) mais il n’y aura pas qu’elle. Il restera de l’espace et de l’énergie pour la compassion et l’action. De l’énergie pour ne pas perdre de vue tout ce qu’il y a, malgré tout, malgré la souffrance, la maladie et la mort, de beau et de bon dans le monde. En même temps.

Méditer nous aide à ouvrir les yeux sur la complexité du monde : la vie et la mort coexistent, le bien et le mal, l’admirable et le détestable. Nous apprenons à ne pas nous servir de l’un pour faire disparaitre l’autre : ce n’est pas parce que l’horreur et la mort existent, que le bonheur et la vie sont vains ; et à l'inverse, le bonheur n’est pas là pour nous aider à oublier le malheur et l’horreur, mais pour nous donner la force et la motivation de mieux les observer, les examiner, les affronter.

Méditer, c’est accéder à l’immensité et à la complexité de la condition humaine. C’est avoir – peut-être – toujours un peu peur de la mort, mais sans que cela soit une terreur obsédante et aveuglante. C’est avoir le goût du bonheur, sans que cela soit une fuite ni un égoïsme.

Méditer, c’est apprendre à aimer la vie avec tant de force et de légèreté que l’idée de la mort redevient supportable.

Car l’amour de la vie est le seul antidote à la peur de la mort.

Illustration : Charles Schulz, génial créateur de Snoopy et de Charlie Brown, vous dit la même chose que moi, mais en plus beau, plus touchant, et plus drôle. Encore la preuve qu’un bon dessin vaut toujours mieux qu’un long discours…


mardi 24 novembre 2015

Prière du soir



Ce soir mes enfants rentreront de l’école. Je leur demanderai s’ils ont passé une bonne journée ; ils me donneront plus ou moins de détails, selon leur humeur ou leur journée, puis me demanderont peut-être un supplément d’argent de poche, ou de l’aide pour leurs devoirs. Bonheur.

Ce soir, je demanderai à mon épouse si elle a pensé à prendre du pain, elle me dira oui, rajoutera « comme d’habitude », puis me dira : « le pain est là ; et moi je vais bien, oui, merci ! ». Ça nous fera rire et je me sentirai un peu bête, un peu nul, mais amusé aussi de recevoir une petite leçon conjugale. Bonheur.

Ce soir, nous parlerons et mangerons ensemble, et quand la nuit tombera, nous aurons de l’électricité pour voir, malgré le noir. Bonheur.

Ce soir, je m’endormirai dans un lit, sous un toit. Bonheur.

Je m’endormirai en songeant à toutes les grâces simples qu’il m’aura été donné de vivre, un jour de plus. Bonheur.

Je penserai à toutes les personnes que j’ai connues et aimées et qui sont mortes aujourd’hui. Qui ne peuvent plus savourer cette vie imparfaite et merveilleuse. Et même si tout le monde est sûrement à cet instant au Paradis, même si là-haut, c’est sûrement bien mieux qu’ici-bas, je serai quand même un peu triste qu’elles ne soient plus là. Bonheur, malgré tout, de les avoir connues.

Ce soir – et je sais que ce sera à ce moment précis – je penserai aussi à tous les humains à qui ces bonheurs simples n’ont jamais été offerts, ou rarement, ou qui les ont connus puis perdus. Je me sentirai triste et privilégié. Puis je me dirai : inutile, ta tristesse n’enlèvera rien au malheur du Monde ; mieux vaut agir pour l’alléger que culpabiliser. Bonheur.

Ce soir, j’observerai en m’endormant le mélange à mon esprit de tout ce qui m’ennuie et de tout ce qui me réjouit. Je ferai des efforts pour que ce qui me réjouit ait un peu plus de place ; sinon, ce qui m’ennuie la prendra toute, comme d’habitude. Peut-être que cela ne marchera pas ; mais je sais que tôt ou tard, ça remarchera. Bonheur.

Ce soir, après tout ça, je sentirai mon corps qui respire, tout seul comme un grand, et je m’endormirai en souriant, avec la pensée que demain, si tout va bien, je m’apercevrai tout à coup que je suis éveillé, que j’entends, que je sens, que je vois, et que tout fonctionne à peu près correctement. Bonheur.

Mon Dieu, où que Vous soyez, quel que soit Votre visage, faites que je ne m'habitue jamais à toutes ces grâces, que je n’oublie jamais leur existence, même quand les vents de la vie seront mauvais.

Bonheurs imparfaits, bonheurs cabossés, bonheurs de passage, bonheurs naïfs, bonheurs absurdes, et tous les autres : merci de m’aider à résister à l’adversité, de m’aider à donner, à aimer.


PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en novembre 2015.

mardi 17 novembre 2015

Face à la haine 



Face à la haine : la force, l’intelligence et l’amour

Face à la haine, la force : il faut toujours arrêter le bras qui veut frapper.

Face à la haine, l’intelligence : n’oublie jamais que, comme toi,
presque tous les humains désirent vivre dans la paix et l’harmonie.

Face à la haine, l’amour : tous ces humains sont autour de toi,
à chaque instant, de tous visages et de tous âges,
de toutes cultures et de toutes religions.
Alors, aime-les et montre leur que tu les aimes :
en allant vers eux, en leur parlant, en leur souriant, en les aidant.

Nous avons besoin des trois : la force, l’intelligence et l’amour.
La force et l’intelligence pour aujourd’hui et pour demain.
Et l’amour pour toujours.

Comme d’habitude.

mardi 3 novembre 2015

Dormir au premier rang



Lorsqu'on donne une conférence, on est bien sûr très centré sur ce qu'on veut dire. Mais on observe aussi en permanence le public, afin de sentir quel rythme prendre, s'il faut accélérer ou ralentir, expliquer ou faire rire, si les messages passent ou si ça coince...

Et en observant les spectateurs, on voit, du moins dans les premiers rangs, toutes sortes de visages.

Certains souriants et bienveillants, qui font du bien à l'orateur. D'autres sérieux ou même renfrognés ; au début, ça m'inquiétait un peu, mais avec le temps j'ai appris deux choses : que souvent les personnes renfrognées sont juste concentrées, et que ce n'est pas forcément de la désapprobation qui s'exprime sur leur visage ; j'ai aussi appris que ce n'était pas grave, quelques visages renfrognés, du moment que ce n'était pas toute une salle qui faisait la tête (ça, ça doit être plus difficile à affronter !).

Mais ce qui me fascine le plus, ce sont les gens qui dorment en pleine conférence, qui prennent la peine de se mettre au premier rang, bien sous le nez de l'orateur, et qui, au bout de 5 mn, s’endorment à poings fermés… Là encore, au début, en tant que conférencier, je trouvais ça un peu dévalorisant et déstabilisant. Et surtout pas très sympa : pourquoi n'allaient-ils pas piquer leur roupillon quelques rangs plus loin, bien dans l'obscurité ? ou pourquoi ne restaient-ils pas chez eux à se reposer tranquillement ?

Mais en fait, avec le temps, j'ai changé mon regard sur eux : peut-être s'installent-ils là dans l’espoir que ça les tiendra mieux éveillés que s’ils sont dans la discrétion confortable des places au fond et dans le noir ? Je me dis aussi maintenant que je n'ai pas à me concentrer sur eux mais plutôt tous ceux qui veillent, qui m'écoutent les yeux grands ouverts, en général bien plus nombreux. J'arrive même à me convaincre, quand je suis de très bonne humeur, que tous ces éveillé(e)s sont peut-être des dormeurs en puissance, épuisés, mais que mon topo aide à garder les yeux et l'esprit ouverts, malgré leur fatigue...

Mais tout de même, pour les autres, de temps en temps, une petite envie me passe par la tête. Je n'ai pas encore osé, mais un jour je le ferai, j'oserai réveiller un dormeur du premier rang : « oh oh ! chère madame, cher monsieur, réveillez-vous ! coucou, je suis là ! oui, vous là, c'est ça ! je me permets de vous éveiller, car je suppose que si vous vous êtes installé(e) au premier rang, c’est pour mieux écouter et pour ne pas vous endormir. Je voulais juste vous aider à ne pas manquer ce passage très important de la conférence... ».

Tiens, la prochaine fois, avis à celles et ceux qui viendront m'écouter : je me lance à la pêche joyeuse aux dormeurs et aux dormeuses !



lundi 12 octobre 2015

Cornes de rennes et humanité



C'est un ami qui m'a envoyé cette photo. Il l'a prise depuis sa chambre d'hôpital, où il séjournait lors des fêtes de Noël de l'an dernier. Voici un extrait du petit mot qu'il m'avait adressé en même temps :

"La photo a été prise lors de mon hospitalisation. Il s'agit d'une photo souvenir. Les pauvres infirmières étaient toujours en retard sur leur planning. Elles avaient trop de boulot, et pas assez de temps pour approfondir les rapports humains, connaitre leurs patients, parler tranquillement avec eux, et s'éviter ainsi des appels intempestifs parce que des inquiétudes n'avaient pas été écoutées ou par simple besoin de compagnie et de dialogue. Malgré tout, elles avaient décidé de faire sourire les patients en portant des chapeaux en forme de bois de rennes..."

J'aime cette image, où la froideur bleutée de la chambre d'hôpital est éclairée par la lumière jaune et chaude dans laquelle apparaît l'infirmière, riant avec ses cornes de renne sur la tête, réconfortante malgré tout, malgré son éloignement, malgré le fait qu'on devine qu'elle ne fait que passer, qu'elle a plein d'autres patients à aller voir.

Lorsqu'on est malade, on devient hypersensible et ultra-réceptif à tout, une éponge à ambiances et à émotions. L'indifférence d'un soignant devient angoissante, sa froideur est perçue comme agressante. On a un besoin immense de douceur, de gentillesse et d'écoute.

Parfois, ce besoin est illimité et épuisant, presque impossible à satisfaire, parfois les patients sont eux-mêmes agressifs et désobligeants. Mais pourtant, nous autres soignants, devons tout faire pour donner de la chaleur et de l'écoute à celles et ceux que nous soignons.

Il s'agit parfois de peu de choses : prendre un peu de temps pour sourire, regarder dans les yeux, s'asseoir à leurs côtés, leur poser la main sur l'épaule. Même si cela ne dure pas longtemps, même si les patients comprennent que nous ne pouvons pas nous éterniser, il faut le faire ne serait-ce que quelques minutes.

Sans ce don d'attention et de gentillesse, il n'y a pas de soin possible.

Sans ce don, nous ne faisons que traiter les maladies pendant que nous maltraitons les malades.


Illustration : une chambre d'hôpital un soir de Noël.

lundi 5 octobre 2015

Le petit garçon qui voulait voyager seul



Dans le train, non loin de moi qui suis en train de ne rien faire, et donc d’être présent à tout, un petit garçon, l’air sage et sérieux, questionne sa mère : « Maman, est-ce que j’ai l’air d’un petit garçon qui voyage tout seul ? »

C’est tellement plein de fraîcheur et de grâce que la scène m’emporte dans un tourbillon d’images et de pensées.

Tous les humains ont été à l’image de ce petit garçon. Gentils, sincères et touchants. Pourquoi changeons-nous tant ? Pourquoi perdons-nous la spontanéité ? Pourquoi perdons-nous la grâce ? Comme il n’y a pas de réponse, ou qu’il y en a trop, mon esprit passe à une autre spirale de questions.

Vouloir ressembler à quelqu’un qui voyage seul : qui d’autre qu’un enfant peut vouloir cela de tout son cœur ? C’est drôle, le destin de ces désirs d’autonomie. D’abord nous voulons grandir, nous affranchir des dépendances de la condition enfantine. Notre entourage, en général, nous y encourage, valorise nos efforts en ce sens, parfois s’en amuse. Puis un jour, nous sommes grands. Nous sommes autonomes. Et nous nous sentons seuls.

Un jour, nous comprenons que l’autonomie n’est pas un idéal, mais juste un outil. L’autonomie est une force. Mais qui souhaite toujours faire usage de sa force, passer en force, s’efforcer ? En grandissant, nous comprenons que l’autonomie n’est là que pour nous aider à ne pas avoir peur de la solitude, à savoir que nous pouvons la supporter. L’autonomie nous aide à ne pas sombrer dans des dépendances extrêmes et pathologiques. À ne pas nous accrocher à des personnes qui ne nous aiment pas, ou plus. À ne pas nous soumettre à qui nous veut du mal. Mais ce n’est pas un idéal, l’autonomie ; juste une capacité rassurante, dont on préfère savoir qu’elle est là, sans avoir à s’en servir.

En grandissant, nous comprenons que le lien et l’amour, l’aide et le partage, valent mieux que l’autonomie. Nous comprenons que la fragilité et les co-dépendances croisées et infinies qui en découlent peuvent être joyeuses et délibérées.

En grandissant, nous ne cherchons plus à avoir l’air de quelqu’un qui voyage tout seul. Nous ne cherchons plus à avoir l’air de rien du tout. Nous cherchons juste à être heureux. Et à rendre heureux autour de nous, de notre mieux.

En grandissant…

Mais au fait, qu’a répondu la maman, à la question de son petit garçon ? Je m’aperçois que je n’ai pas écouté. Chacun d’eux a repris sa lecture. Le petit garçon qui aimerait avoir l’air de voyager tout seul n’est pas tout seul. Sa mère est à ses côtés. Puissent tous les instants de sa vie lui donner ce sentiment : se croire autonome mais s’appuyer, en vérité, sur la bienveillance de tous ceux qui l’aiment, de près ou de loin.

Illustration : " mais non ! il ne va pas prendre le train tout seul, non, ce n'est pas possible ! " (merci Passou).

PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en septembre 2015.

mercredi 30 septembre 2015

Les psys se confient



Je suis heureux de vous annoncer la parution aujourd'hui de notre nouvel ouvrage collectif : "Les psys se confient".

Avec une vingtaine de collègues et ami(e)s, nous y racontons nos motivations (ou obligations...) à devenir psychothérapeutes, et tout ce que cet incroyable métier nous a apporté et révélé sur la nature humaine en général, et sur la nôtre en particulier !

Nous nous sommes livrés à cet exercice avec la conviction que ces récits et remarques ne représentent pas seulement de simples autobiographies introspectives, mais aussi une source de réflexion et d'inspiration pour nos lecteurs, qu'ils soient eux-mêmes thérapeutes ou non.

Voici, en avant-goût, un extrait de chacun des chapitres composant le livre...



Christophe André : Un tramway nommé La Vie
« J’avais hérité de bons gros gênes anxieux et dépressifs, mais pas des modes d’emploi pour les désactiver : mes parents et mes proches avaient assez à faire avec leur survie matérielle et leurs propres difficultés, ils n’allaient pas en plus s’embarrasser à être des modèles de bonheur et d’équilibre ; cela ne faisait partie ni de leurs priorités ni de leurs possibilités. »

Nicolas Duchesne : Ce bouquet de souvenirs en partage
« Depuis une quinzaine d’années, je pleure très facilement devant un film, toujours dans les moments heureux, retrouvailles plus ou moins attendues, pardon généreux ou autres happy-end, ce qui ne cesse de faire ricaner mes deux grands garçons et d’attendrir mes deux filles. »

Bernard Geberowicz : L’Accro du lien
« Je subissais, dans le même temps, l’apprentissage de l’antisémitisme, en côtoyant, au lycée, l’extrême-droite d’après 68. Je me faisais traiter de « bolcho » et de « future savonnette » par des gens que je ne connaissais pas, et qui ne m’avaient jamais parlé. Je ne comprenais pas comment ces extrémistes pouvaient faire des généralités : quelle folie ! »

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : Je suis deux fois psychiatre
« Nous, les psychiatres, nous pouvons être les premiers à sonner l’alerte car nous sommes parmi les premiers à pouvoir détecter de nouveaux comportements alors même qu’ils s’inscrivent encore dans l’intimité et n’ont pas débordé sur la vie publique. »

Sophie Cheval : Le choix de Sophie
« Le sentiment de ne pas être à la hauteur et la peur d’échouer deviennent mes compagnons de route : ce qui, auparavant, était seulement présent en moi avant un contrôle de maths (« je ne vais jamais y arriver, je suis nulle ») devient une petite ritournelle permanente, chantonnée par une radio intérieure qui ne s’éteint jamais, et qui joue au volume maximum les veilles d’examens ou de concours. »

Claude Penet : Comment imaginer Sisyphe heureux ?
« L’intitulé d’une série d’articles d’un magazine qu’enfant j’avais l’occasion de parcourir m’est revenu comme une question persistante : “La personne la plus extraordinaire que j’ai connue“. À chaque fois que j’y réponds, c’est l’image de mon père qui me vient. Non pas qu’il ait accompli des exploits surhumains, mais plutôt qu’il incarne une humanité qui me touche profondément. »

Caroline Duret : Quand je serai grande, je serai psy
« La médecine a sauvé ma mère. Même si la crainte d’une récidive a plané encore pendant plusieurs années, j’ai fini par guérir de ma cancérophobie. Comment accepter que des êtres humains vivent avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête ? Tout me semblait désormais futile et vain, seul comptait faire médecine ! »

Stéphanie Hahusseau: Yes we can, mais pas tout !
« Je commençais à me sentir épuisée. Je commençais à me dire que c’était trop lourd. Je commençais à me demander si ça valait la peine. A quoi bon ? Le tout dans un contexte de difficultés financières qu’on n’imagine jamais chez les médecins. Je n’étais pas déprimée car il m’arrivait de pouvoir m’amuser et rire mais c’était très rare. Je n’avais plus le temps de penser à moi, à des activités de détente. »

Christian Gay : Mais tu es né psychiatre ! (Born to be psy)
« Mais ma carrière de cancre avait commencé dès les plus petites classes, ce qui avaient conduit le responsable de l’établissement à conseiller un examen pédopsychiatrique (dont je n’ai jamais eu les résultats), puis ultérieurement mon professeur de français à m’encourager vivement à renoncer aux études pour aller vendre des frites. »

Bruno Koeltz : On ne devient pas psy par hasard
« Assez rapidement mon humeur s’altéra et ce que je pensais n’être qu’un simple coup de déprime, somme toute bien naturel, fit petit à petit place à une vraie dépression qui m’amena à consulter… un psychiatre. »

Yasmine Lienard : Rassembler ce qui est épars
« J’ai connu des périodes tristes de profond désespoir mais qui m’ont fait rechercher dans la poésie, l’art et la philosophie un apaisement.
Je commençais donc déjà à tenter de réunir les fragments en moi, les pôles opposés : ma joie et ma tristesse, mes origines orientales et occidentales, mon amour pour moi et ma tendance critique et exigeante envers moi-même. »

Anne Lorin : Les histoires qui m’ont faite psy
« L’anxiété sociale m’empêchait de vivre : dès qu’il y a plus de deux personnes, je ne peux plus « en placer une » ; mais j’ai aussi hérité du côté taiseux de mon père. L’éreuthophobie : rougir dans les situations embarrassantes : en l’occurrence pour moi, toute situation où la simple proximité d’un autre, de plusieurs autres, génère une angoisse : mes joues s’embrasent, chauffent, et virent au rouge, quelquefois une seule joue, du côté où se trouve la personne qui m’angoisse le plus… Ai-je guéri ? »

Joël Pon : La Vierge et le berger
« Mais tu es fou mon pauvre, tu es fou, on ne fait pas berger quand on a son bac ! Tu es fou ou malade ! Si tu ne sais pas que faire, viens au moins en médecine, il y a de jolies filles et on rigole ! {…} Je suis donc devenu berger des âmes en souffrance. Je tente de ramener les égarés perdus dans des goulets périlleux, j’aide aux passages escarpés de la vie, je panse les blessures des âmes, je tente de rassurer devant la peur du loup et je propose l’abri sûr quand vient l’orage."

Claire Mizzi : Être en harmonie avec soi-même, les autres et le monde
« Je me demandais quelle valeur je pouvais bien avoir aux yeux des autres. Je dormais mal. Mon langage et mon orthographe étaient brouillons, mon attention dispersée. J’ai beaucoup affabulé, m’inventant alors des histoires pour me rapprocher des autres et, sans doute aussi, pour rêver. »

Jean-Louis Monestes : Explorer le monde et l’aimer
« En haut de l’amphi, c’était la cour des miracles ! On remarquait d’abord un épais nuage de fumée. Puis, entre les volutes, il y avait tout ce que l’époque comptait de modes capillaires et vestimentaires underground : des punks aux cheveux décolorés, des babas-cools hirsutes aux robes balayant le sol, quelques new-wavers les yeux cernés de mascara noir, certains assis par terre, d’autres sur les tables, trois d’entre eux jouant de la guitare. Il y avait même un chien ! »

Didier Pleux: Histoire d’un psy révolté
« “C’est pas juste !“, cette phrase va s’ancrer en moi et m’imprégner pendant de nombreuses années. J’étais trop jeune pour envisager un futur métier d’aide aux personnes, mais je me promettais qu’il n’y aurait plus de “C’est pas juste !“, que je ferai tout pour que les enfants aient de beaux jouets à Noël ! »

Stephane Roy : Quand agir c’est exister
" Je réalise aujourd’hui à quel point c’est le sentiment de honte qui était le moteur de ma timidité et inhibait mes actions par peur des conséquences. Lorsque je me sens honteux, c’est d’abord une image négative de moi-même qui s’exprime. Mon corps devient pesant, mes gestes maladroits, ne sachant pas quoi faire de mes mains. Ce n’est plus uniquement la peur qui est présente mais un sentiment global de malaise. J’ai le sentiment d’être l’objet de l’attention d’autrui, et je crains d’avoir un comportement qui dénote ou de présenter des signes physiques qui viendraient témoigner de mon embarras."

Alain Sauteraud : La psychiatrie, une histoire qui ne se finit jamais ?
« Vers l’âge de 8 ans, un copain du fond de la classe, à la tignasse rousse et frisée, me dit en sortant de l’école à l’heure du déjeuner qu’il va être battu par son père pour ses mauvaises notes. Je ne le crois pas. L’après-midi même, devant ma mine incrédule, il soulève sa chemisette et me montre son dos strié de lignes rouges de sang. »

Marie-Christine Simon : Vivre en quête de sens
" Le bazar – le foutoir – psychologique familial m’habitait et j’en témoignai activement, dans la réalité concrète, matérielle : dès que je fus capable de déplacement, qu’il s’agisse de mon corps ou des objets alentour, un désordre proliférant parut envahir ma chambre, se propageant plus tard au casier de la table d’école, à mon cartable et mes sacs de voyage, aux cours et révisions, à mon premier chez moi, puis aux suivants. Ce jusqu’à plus de trente ans. »

Olivier Spinnler : Accepter les difficultés pour évoluer
“Car Olivier est plutôt timide, voire très timide. Il ne va pas du tout facilement au-devant des autres. Et il se sent comme un alien. Sa mère l’habille toujours en « complet-cravate ». Comme il est toujours consensuel et pas contrariant, il assume. Ça lui vaut régulièrement quelques quolibets dans les corridors et les cours de récréation, mais il a spontanément compris que « l’injure ne qualifie que son auteur ». Il joue de la flûte traversière et il n’aime que la musique classique, contrairement à ses camarades qui ne savent même pas ce que c’est.”

Jacques van Rillaer : Gérer des hasards qui nous conditionnent
« Mes parents sont morts. Une de mes petites filles n’est plus. Des amis et des collègues de mon âge sont décédés. La mort : j’y pense tous les jours. J’essaie de l’appréhender comme un stoïcien. J’en ai très souvent parlé avec des personnes venues pour se délivrer de phobies, d’obsessions et autres troubles anxieux, car ces affections se ramènent souvent à la peur de perdre le contrôle, d’être vulnérable ou de mourir. »

Frederic Fanget : Dans la tête d’un psy
« Quand je me demande pourquoi je ne veux pas souffrir je repense à ma mère blessée, abandonnée à trois ans par sa mère et qui a souffert toute sa vie d’un schéma cognitif d’abandon. Je pense qu’une des raisons (il y en a évidemment beaucoup d’autres) qui m’a amené à la psychiatrie est la volonté de guérir cette blessure psychique que j’ai côtoyée dès mon plus jeune âge auprès de cette mère blessée. J’ai perçu donc dès ma plus tendre enfance que la blessure de l’âme était une souffrance très importante (même si elle est moins mise en valeur que la souffrance physique). C’est d’ailleurs peut-être pour cela que j’ai choisi la psychiatrie et non par la médecine somatique. Entre autres raisons. »


vendredi 11 septembre 2015

En avion



Je suis en train d’embarquer à l’aéroport d’Orly, pour me rendre à une retraite méditative dans le sud-ouest.

Au contrôle des bagages, alors que nous déballons nos affaires sur le tapis roulant, un homme derrière moi sort fébrilement deux mignonettes d’alcool, les avale d’un trait et les jette dans la poubelle à liquides. Il s’aperçoit que je l’ai vu. Après le passage des vigiles, embarrassé pour lui, j’essaye d’engager la conversation sur autre chose pendant que nous remettons nos chaussures. Mais il se dérobe, trop gêné.

Le vol est sans histoires. Mais la descente et l’atterrissage sont un peu secoués, à cause du vent. Très secoués même, ça cogne et ça tangue, il y a quelques cris de passagers.

Dans ces cas-là, et à cet instant précis, je sens la peur monter en moi, animale, émanant de mon corps, qui me dit : « Dis-donc, vieux, dans quel pétrin es-tu allé nous mettre ? Pas normale, cette situation, 200 personnes entassées dans un cercueil en métal blindé, dont il est impossible de sortir tout seul, et qui fonce dans les airs, conduit par un homme invisible, dont on n’a jamais vu le visage, jamais pu sentir qui il était vraiment, et à qui nous confions nos vies ! Ne me dis pas que c'est normal ! »

Mon corps a peur, je m’efforce de le calmer. Je lui dis que nous sommes dans la main de Dieu, rien d’autre à faire que respirer, sourire, repenser aux belles choses de la journée et de la vie.

Et voilà, nous sommes posés, stabilisés, en train de ralentir.

La voix de l’hôtesse résonne : « Mesdames et messieurs, nous venons d’atterrir à l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. Merci de bien vouloir rester attachés jusqu’à l’arrivée à notre point de stationnement. » Elle continue mais je n’écoute plus que sa voix, grave, presque solennelle, qui contraste avec le ton standardisé avec lequel on délivre habituellement ce message.

Du coup – je plane encore dans ma tête - je me dis que c’est exactement le ton avec lequel elle aurait pu nous annoncer : « Mesdames et messieurs, nous venons de nous écraser à l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. Bienvenue dans l’au-delà. » Et je me demande ce que nous trouverions alors à la descente de l’avion…

Tout le monde se lève. Je cherche des yeux le monsieur qui buvait avant d’embarquer : il est là-bas, debout dans le couloir, pressé de sortir, et tape déjà fébrilement sur son téléphone mobile pour quitter encore plus vite ce maudit avion, au moins par la pensée.

Quel intéressant voyage ! Je vu le ciel de près, et le dessus des nuages. J’ai vu la souffrance et ses mauvais remèdes. J’ai eu peur, j’ai rêvé. Je suis toujours en vie. Et je vais bientôt savourer la paix d’une retraite méditative. A cet instant, je suis comblé…

Illustration : prêts pour le décollage ?

PS : cet article a été publié dans Psychologies en juillet 2015.