mercredi 7 janvier 2015

Un peu à l’image de notre vie…



Grande discussion lors d’un repas chez des amis. Un couple est en train de raconter avec humour une galère survenue lors de leurs dernières vacances, liée à leur façon de vivre, improvisée et désorganisée : partis sans vérifier leur jauge d’essence, ils se sont retrouvés en panne sur l’autoroute embouteillée, voiture pleine de bagages et d’enfants. Rien de méchant, mais le genre d’aventure dont on ne sourit qu’une fois qu’elles sont terminées.

Tout le monde renchérit sur l’anecdote, et tout à coup, je sens se lever dans mon cerveau de psy l’envie de lancer : « Est-ce que ça n’est pas un peu à l’image de toute votre vie, finalement, cette histoire ? » Ce que je fais.

À leur tête perplexe et tout à coup concernée, je vois que j’ai fait mouche. Ils réfléchissent, se regardent, commencent à dire « Peut-être, oui, c’est vrai que nous vivons toujours dans le désordre et l’absence d’anticipation » et ils s’embarquent dans un début - très intéressant - d’auto-analyse de leur style de vie. Jusqu’à ce que je leur avoue que j’ai lancé ma remarque juste pour rire. Mais j’ai beau tenter de banaliser mon intervention, je sens bien qu’elle a tout de même activé chez eux une remise en question.

Après la soirée, je suis frappé par la manière dont ce genre de phrase passe-partout peut paraître juste et personnalisée. Je décide alors de la tester à nouveau.

Quelques jours plus tard, l’occasion m’en est donnée, lors d’une soirée où une amie nous raconte un rêve récent, dans lequel elle tentait de parler à tout un tas de gens qu’elle rencontrait, mais personne ne l’écoutait. J’attends un instant de silence et je lance : « Est-ce que ça n’est pas un peu à l’image de toute ta vie, finalement, ce rêve ? » Et là encore, ça marche au-delà de toute espérance ! Je la vois froncer le sourcil et commencer à réfléchir…

Jusqu’à ce que j’avoue à nouveau mon subterfuge : elle éclate alors de rire, et toute la tablée avec elle. Puis nous nous amusons à décliner le concept, en l’appliquant à toutes sortes de situations, pour réaliser qu’il s’agit vraiment d’une phrase tout terrain, qui peut être énoncée dès qu’une personne raconte une tranche de vie qui l’a marquée.

La discussion se porte vers d’autres sujets, mais je continue de réfléchir à ce qui s’est passé. Version triste : c’est si simple (surtout quand on est psy) de tromper son monde, et de faire croire à du sur-mesure quand on ne fait que délivrer des banalités. Version gaie : nous partageons tous les mêmes doutes et inquiétudes (ne pas être aimés, faire des erreurs, échouer, etc.) et nous sommes tous prêts à en discuter avec des amis. Version psy : même une banalité peut engendrer une réflexion intelligente.

Quels chouettes cerveaux que les nôtres !


PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en novembre 2014.

Illustration : À l'école d'infirmières, par Jean Dieuzaide.

mercredi 31 décembre 2014

Voeux



Je bavardais cet après-midi avec des amis à propos des humains qui nous inspirent au quotidien et auxquels nous voudrions ressembler.

Pour ma part, beaucoup des personnes que je croise sont à mes yeux de grandes sources d'inspiration : je laisse leurs défauts et leurs limites de côté et je me concentre sur ce qu'elles me montrent et m'apprennent de beau et de bon.

Nombre de mes lectrices et lecteurs, nombre des internautes de ces pages, m'auront ainsi touché et appris durant cette année 2014. Je les ai admirés, je m'en suis inspiré, et je les en remercie affectueusement.

Et je souhaite à tout le monde une très très belle année 2015, avec de nombreux moments de sérénité et d'amour à savourer, des moments de force et d'énergie pour changer ce qui doit l'être, en nous et autour de nous.

mardi 23 décembre 2014

Vivre ou écrire ?



La petite île de Navarino est située tout au sud du Chili, en Terre de Feu, et on peut y trouver ce qui est sans doute la ville la plus australe du monde : Puerto Williams. Il y fait rarement chaud, même en décembre ou janvier (saison la plus clémente là-bas puisque nous sommes dans l’hémisphère sud, où les saisons sont inversées) car les côtes de l’Antarctique sont à moins de 1000 km. A peu près 2200 habitants vivent là, dont un personnage étonnant, un suisse venu habiter au Chili il y a plus de 20 ans.

Après avoir roulé sa bosse, il s’est établi ici, et exerce plusieurs petits boulots locaux, comme celui de gardien de voiliers : beaucoup de riches sud-américains viennent naviguer dans l’archipel de la Terre de Feu à la belle saison, malgré les conditions climatiques rudes, car les paysages sont d'une beauté à couper le souffle. Il est aussi guide touristique : parlant couramment plusieurs langues, il est passionné par sa région d’adoption et l’histoire des indiens Yamanas qui la peuplaient autrefois. Passionné aussi par l’installation des occidentaux dans la région : il a retrouvé et fait restaurer la maison du premier missionnaire installé ici et elle est transformée aujourd’hui en petit musée. Il est à lui tout seul une encyclopédie ambulante sur tout ce qui concerne la Terre de Feu, avec beaucoup de recul et d’humour.

A la fin de la visite de l’île que nous avons effectuée avec lui, nous bavardons un peu. Comme j’ai été très intéressé par tout ce qu’il nous a raconté, de lui et de son histoire personnelle, je lui suggère, sincèrement, d’écrire ses mémoires sur tout ce qu’il a vu et vécu ici.

Il me regarde droit dans les yeux et répond sans un instant d’hésitation : « pas question ! », l’air presque agacé, comme si je venais de lui dire un truc absurde ou dérangeant. Je cherche à comprendre, à m’expliquer : « vous savez, c’est tellement passionnant tout ce que vous racontez, que ça intéresserait sûrement pas mal de lecteurs ; et ce serait aussi un document historique, une manière de préserver le souvenir de cette période où la région est en train de changer à toute allure. »

Il réfléchit quelques secondes, et me répond un peu calmé : « J’ai trop de choses intéressantes à faire de ma vie pour prendre tout le temps nécessaire à un tel bouquin. Dans ma vie d’autrefois, j’ai été libraire en Suisse. Si vous saviez le nombre de livres inutiles que j’ai vu arriver sur mes rayons, et repartir sans qu’un seul lecteur potentiel ne les ait pris et parcouru, même un bref instant ! Je m’intéresse trop à tout ce qui se passe ici, je préfère vivre qu’écrire… »

Je me sens un peu nigaud, comme toutes les fois où la vie me donne une leçon. Bien sûr qu’il a raison, s’il le sent comme ça. Bien sûr qu’à choisir, il vaut mieux vivre qu’écrire (même si on peut aussi faire les deux !). Et bien sûr que c’est une déformation professionnelle de ma part d’avoir ainsi le réflexe de vouloir transformer tout ce que j’aime en livre, pour en faire profiter d’autres personnes. Je suppose que dans la logique de mon interlocuteur, le raisonnement valable pour l’auteur s’applique aussi aux lecteurs : souvent nous avons mieux à faire dans notre vie que lire ou écrire. Vivre par exemple…

Nous nous quittons pour toujours, sur un sourire et une poignée de main. Mais le souvenir de notre échange, et de sa leçon, est encore vif en moi. Pourquoi ? Je pourrais me dégager de mon inconfort en me disant qu'il a tort, que c'est dommage, qu’on peut parfaitement vivre ET écrire, et que c’est, par exemple, ce que j’ai fait de mon mieux jusqu’à présent : il ne me semble pas avoir été un zombi de l’écriture, renonçant à la saveur du monde. Mais tout de même : si je suis si troublé, c’est qu’il a mis le doigt sur quelque chose qui m’habitait sans que j’en ai pris conscience assez clairement. Et ce quelque chose c’est que je dois, simplement, davantage vivre et un peu moins écrire…

C’est drôle cette manière dont les leçons nous arrivent souvent de l’extérieur : nous sentions bien les choses mais nous ne nous écoutions pas. Et il faut alors un petit déséquilibre, un vent venu du dehors, pour que nous comprenions enfin et que nous nous décidions à aller dans la bonne direction.

Je vous souhaite à toutes et tous de très belles fêtes, vacances, rencontres, méditations ou résolutions durant ce cœur de l’hiver. Les jours ont recommencé à s’allonger, et bientôt le printemps sera de retour : n’est-ce pas merveilleux ?

Illustration : une tranche de vie d'autrefois chez les indiens Yamanas.


vendredi 28 novembre 2014

Dieu s’en fiche



C’est un grand-père en visite chez ses enfants et petits-enfants.

Lors d’un petit déjeuner qui se passe joyeusement, il échange avec l’une de ses petites-filles, à propos de leur bonheur de se retrouver, une fois de plus, tous en famille (il est âgé et malade, et sait mieux que quiconque à quel point ces instants sont précieux).

Heureux de ce qu’il vit avec ses proches, il propose à la fillette de prier pour remercier le Seigneur, de Lui rendre grâce pour ce joyeux petit-déjeuner, pour la chance d’être encore là, tous ensemble.

Mais elle traverse une période où sa foi l’a quittée : « Grand-Père, je suis désolée, mais moi en ce moment, je ne crois pas beaucoup en Dieu ! »

Et lui du tac au tac : « Ce n’est pas grave, tu sais, Dieu s’en fiche, que tu ne croies pas en Lui, ça ne le dérange pas ! Ce qui compte, c’est que nous lui rendions grâce pour tout ce bonheur qu’il nous envoie… »

Je suis témoin silencieux de la scène, affairé autour de l’évier car je pars travailler bientôt. J’adore la pirouette du grand-père, qui témoigne de sa foi inébranlable. De sa foi de charbonnier, émouvante sinon convaincante.

Car ça n’a pas très bien marché pour ma fille, cette fois-ci, mais elle s’exécute tout de même, en riant, en joignant ses mains et en remerciant Dieu, amusée et attendrie par l’obstination bienveillante de son grand-père.

Et un vent de grâce souffle dans la pièce à cet instant.

D’où venait-il ?

Aucune idée.

Et aucune importance…

Illustration : Fillette au lapin, par Jean Dieuzaide.

mercredi 12 novembre 2014

Je ne vous vois pas



Je donnais il y a quelques mois une conférence pour une association de personnes aveugles. Le public ne me voyait donc pas, à l’exception des quelques bénévoles et accompagnants. Je me sentais un peu embarrassé par mon privilège de voyant, gêné de pouvoir regarder des personnes qui ne le peuvent pas. Mais quelle intensité d’écoute ! Tout passe par la voix, quand on ne voit pas…

Après ma conférence et la lecture de quelques passages de mon dernier livre, vient le temps des échanges. De nombreux bras se lèvent dans la salle. Et les personnes gardent longtemps leur bras en l’air, calmement, sans tourner la tête ni gesticuler pour attirer l’attention des porteurs de micros : inutile, car elles ne les voient pas.

Puis, j’entends une voix sortir des hauts parleurs, et j’ai beau balayer la salle du regard, je ne trouve pas le visage qui me parle. Alors, bêtement, spontanément, je le dis : « Où êtes-vous, je ne vous vois pas ?! » Oups, un petit rire parcourt l’assistance, et je comprends ma gaffe : personne ne voit dans cette salle, mon vieux, alors oublie un peu tes habitudes de conférenciers pour voyants !

Du coup je m’excuse, inquiet d’avoir pu leur faire de la peine, et je décide de ne pas voir moi aussi : « OK, désolé, je vais fermer les yeux et juste écouter la question, après tout, c’est surtout ça qui compte ! »

De nouveau, de petits rires parcourent la salle, mais il me semble y entendre plus de connivence que de moquerie. Et j’écoute effectivement la question les yeux fermés : aucun problème, c’est même mieux pour moi, mon écoute est mieux centrée, moins distraite par le spectacle du public, je vais mieux à l’essentiel des attentes, je devine mieux l’informulé de la question.

Drôle d’expérience… J’étais à cheval au milieu de piétons, et grâce à une petite ruade du réel, me voici le cul par terre : c’est parfait.

Le reste de la soirée se passe doucement, il me semble le vivre au ralenti, comme dans un demi-rêve : les aveugles me semblent former une compagnie plus douce que celle des voyants, et mille et un petits détails me surprennent et me touchent. Un pot amical a été organisé à l’issue de la rencontre. Je découvre comment on se déplace d’un groupe à l’autre quand on ne voit pas, comment on se sert sur un plateau de petits fours, comment tout cela est à la fois compliqué et possible. Je découvre comment un handicap amène à déployer de l’intelligence et de l’humilité.

En repartant, touché et remué, je découvre un ciel couchant magnifique, à couper le souffle. Tous ces gens ne le verront pas… Dans la rue, des petits groupes s’éloignent, souvent des couples d’amis, bras dessus, bras dessous. Alors que j’enfile mon casque de scooter, j’aperçois deux silhouettes au loin, deux copines, marchant doucement en bavardant, se tenant le bras et balayant prudemment le trottoir devant elles. Lorsque je les dépasse, je m’aperçois qu’elles sont en train de rire. J’ai envie de m’arrêter pour les embrasser. Envie de leur faire au moins un petit signe de la main ; mais non, c’est bon, j’ai déjà donné dans le registre des gaffes de voyant ! Envie de m’arrêter aussi, tant elles sont belles à regarder marcher et sourire.

Comment peut-on ne pas aimer le genre humain ?


PS : cet article a été publié dans Psychologies Magazine en septembre 2014.

Illustration : Vu dans une vitrine, par PRA.

mardi 4 novembre 2014

Le Nirvana et la statue de sel



Je participais un jour à un colloque sur la méditation et j’écoutais un ami, le moine bénédictin Benoît Billot, nous parler du Zen, dont il est un spécialiste. A un moment, il nous raconte une histoire qui me fait ouvrir très grand les oreilles : une histoire de Nirvana et de statue de sel.

Le Nirvana est un xénisme, cette importation de mots étrangers dans notre langue. Les xénismes en disent parfois long sur l’âme des peuples qui les utilisent. Par exemple, il y a en français beaucoup de xénismes pour désigner les états heureux ou agréables : être zen, cool, toucher au nirvana, etc. Les français ont-ils de si gros problèmes avec le bonheur pour qu’ils aient ainsi besoin d’importer tant de termes pour en désigner les nuances ?

Le plus drôle de l’histoire, c’est que ces xénismes sont souvent erronés : le courant Zen, par exemple, est une branche du bouddhisme très rigoureuse et exigeante, nécessitant une discipline de fer (pas du tout cool, donc). Et le Nirvana désigne un aboutissement qui est en fait un anéantissement, une dissolution de soi ; c’est très cohérent avec la quête bouddhiste de la disparition de l’ego, mais très loin de notre vision occidentale du Paradis (que nous voyons en gros comme le prolongement amélioré de notre vie ici-bas : nous y resterons nous-même, en plus jeunes et plus beaux). Et habituellement, lorsque nous découvrons la signification exacte du mot nirvana, l’idée d’une extinction définitive de notre petit ego nous est plutôt inconfortable.

C’est pour cela que j’ai adoré l’histoire de Benoît. La voici...

Imaginez que vous soyez une belle statue de sel, tellement magnifique que votre propriétaire vous a posé sur sa cheminée pour que tous ses visiteurs vous admirent. Que serait pour vous le nirvana ?

Ce serait que votre propriétaire vous dépose sur une plage, à marée basse. Et que, peu à peu, l’océan vous recouvre et vous dissolve. Que, peu à peu, tous les atomes qui se sont transitoirement assemblés pour vous donner forme, toutes les molécules de sel qui vous composent, se détachent et rejoignent l’immensité océane. Dans cette dissolution, vous trouveriez votre nirvana : ne plus être compacté en un petit ego, même admirable, mais relâché dans l’océan immense, sans identité propre mais avec une liberté immense, avec le bonheur absolu et indicible d’une molécule de sel ayant retrouvé la mer.

Ça y est : à cet instant, je comprends, je ressens, même de très loin, même sans mots, ce que peut-être le nirvana. Je suis toujours sur ma chaise, mais je n’écoute plus les débats, je suis devenu une molécule de sel, qui navigue dans la vague, sur l’écume, au soleil. Puis qui plonge dans les abysses, se fait avaler par un poisson, recracher, remonte accrochée à une méduse. Je n’ai plus de conscience, plus d’ego, plus de désirs, plus de souffrances. Bien plus heureuse que quand j’étais toute compactée et desséchée sur ma cheminée. Je me sens dans cet état étrange que j’éprouve parfois dans mes méditations : un état où je me sens en proximité totale avec tout ce qui m’entoure, sans aucune barrière, juste des liens, et un sentiment de dissolution de soi étrangement apaisant. Une bouffée, un avant-goût lointain du Nirvana…

Oups, comment ? C’est à moi de monter sur l’estrade ? Mon voisin me pousse du coude. Il doit penser que je somnolais. Non, non, je ne dormais pas, pas du tout. Au contraire, j’étais totalement présent à l’histoire ; tellement que j’étais justement en train d’atteindre le nirvana.

Illustration : Vague sur la digue, par Jean Dieuzaide, ou Yann, grand photographe toulousain.

mercredi 15 octobre 2014

En âge de mourir



Cette après-midi d’octobre 2014, je marche seul dans les bois. C’est une belle journée d’automne, les feuilles jonchent le sol, composant une harmonie de verts, de jaunes et d’ocres. Le soleil transperce régulièrement les feuillages, à chaque fois que les nuages poussés par le vent le libèrent. La lumière devient alors magnifique. Je respire avec un plaisir tranquille l’air frais et les odeurs humides. Impression d'avoir déjà vécu ces instant des milliers de fois, et je me sens pourtant ravi comme un enfant qui découvre le monde.

Je repense à une visite récente à Toulouse où j’ai vécu ma jeunesse et fait mes débuts dans la psychiatrie. Lors de ce passage de quelques jours, j’ai vécu des moments émouvants, revu d’anciens amis, d’anciens patients. J’ai appris la maladie et la mort de certains. J’ai vu des visages et des corps qui avaient vieilli, de manière inégale. Certains avaient étonnamment peu changé ; d’autres étaient marqués.

Et tout à coup, tout doucement, se lève en moi le sentiment charnel du temps qui a passé. Je ressens la présence de l’âge. Une pensée s’installe au centre de mon esprit : « je suis un humain en âge de mourir ».

Si cela m’arrive demain, on ne pourra plus dire « parti trop tôt », encore moins « fauché dans sa jeunesse », etc. On pourra juste dire que ce fut une vie un peu plus courte que la moyenne. Pour nos pays en tout cas ; car à l’échelle de la planète entière, ce serait la moyenne, ce serait le moment où ma mort cesserait pour mes proches d’être un scandale pour être juste une tristesse.

Cette pensée qui ne veut pas partir ne provoque pas de mélancolie en moi, pas de détresse. Aujourd’hui, du moins. La journée est trop belle : j’ai du temps devant moi pour marcher et savourer chaque seconde ; pas de conférence ni de cours, pas de consultations ; juste du temps pour fouler les feuilles mortes, pour réfléchir et ressentir.

Chaque instant de vie, chaque pas est comme un cadeau supplémentaire que m’offre l’existence. Peut-être que je me dis cela car mon corps, en ce moment, ne me fait pas souffrir, ni ne m’envoie de signaux inquiétants. Peut-être que ce serait plus compliqué si c’était le cas. Peut-être.

Mais pour l’instant, l’humain en âge de mourir et dont le corps ne le fait pas souffrir marche tranquillement dans un sous-bois simple et splendide, trop content de renifler et d’admirer un automne de plus.


Illustration : est-ce que ça ressemble à ça, l'arrivée dans l'au-delà ? (un atterrissage à Sud-Aviation, par le grand photographe toulousain Jean Dieuzaide).

lundi 15 septembre 2014

Marathon girl



L’autre jour, en me promenant, je tombe sur le passage du marathon de Paris. Ça, c’est un chouette spectacle ! Il suffit de se poser au bord de la route et de regarder : on voit défiler des centaines d’humains de toutes sortes, grands ou petits, minces ou ronds, à l’aise ou en souffrance. C’était au début de la course et déjà des différences de foulées se faisaient sentir : pour certaines et certains, on se demandait bien comment ils allaient réussir à parcourir les 20 ou 30 kilomètres restants, tant ils commençaient à courir de guingois.

Tout à coup, je vois passer un drôle de groupe : une dame dans une sorte de fauteuil roulant conçu pour aller vite, poussée par un monsieur et entourée par une troupe portant le même T-shirt qu’elle. Elle avait l’air toute contente de glisser ainsi au milieu de ce flot d’humains et de ces galops inégaux et heurtés.

« Pfff… C’est vraiment une drôle d’idée de se faire pousser comme ça, au sein de cette horde suante et soufflante, dans le tumulte des tambours ou des orchestres du bord de la route, les encouragements des spectateurs, les odeurs de foule et de goudron… » que je me dis. Il me semble qu’à sa place, tant qu’à ne pas pouvoir marcher ni courir, je ne me flanquerais pas là-dedans, mais je chercherai plutôt des plaisirs calmes et contemplatifs, qui ne me rappelleraient pas mes manques ni mon handicap.

Et là – merci mon cerveau ! - mon petit warning intérieur s’allume aussitôt : « Dis donc, vieux, si tu arrêtais un peu de juger ? D’abord tu n’es pas à sa place : toi tu peux marcher et courir ; alors il y a sans doute des choses qui t’échappent dans cette histoire. Et puis, elle était souriante, et apparemment contente d’être là, au milieu de ses copains qui se relayaient pour la pousser. Alors de quoi tu te mêles, avec tes deux jambes qui marchent ? Tu trouves que c’est parfois absurde ces personnes handicapés qui veulent faire comme si elles n’étaient pas handicapées ? Mais c’est peut-être exactement ce dont tu rêverais si tu étais dans leur cas… »

Ça y est, je ne suis plus sur le même registre, je le sens. Je ne suis plus un spectateur qui juge paresseusement et à distance, de haut. Je suis redevenu humain, et je cherche à rentrer dans le cœur de la dame poussée. « Ouvre les yeux, mon vieux ! C’est bon ? Tu vois ce qu’il faut voir ? Juste une personne paralysée heureuse de se sentir aimée par ses amis, qui se régale d’être trimballée dans cette kermesse distrayante. Chaque fois qu’un proche (ou un collègue de travail, peut-être) pousse son chariot, il lui dit à sa façon qu’il l’aime bien, et que la fatigue supplémentaire ne lui pèse pas mais lui réjouit le cœur. Comme à chaque fois qu’on donne quelque chose à quelqu’un qui ne pourrait jamais se le procurer seul. »

Ouh la la ! Je commence à renifler. Ça fait maintenant plusieurs minutes que la dame et ses amis ont disparu et je suis là en train de m’attendrir tout seul, comme un vieux fou aux yeux humides et dans le vague, en train de m’émouvoir sur cette humanité incroyable, capable de courir jusqu’à souffrir, de faire des effort où se rejoignent la tendresse (on t’aime, on te pousse, avec nous, partout) et l’inutilité (franchement, courir en rond sur du goudron…). Je respire un peu plus fort, moi qui ne cours pas ce jour-là. Je souris. J’espère que la dame est très heureuse. Et ses amis aussi.


PS : ce billet a été publié dans ma chronique "Séquence émotions" du magazine Psychologies en juin 2014.

samedi 6 septembre 2014

Mourir ou guérir ?


Une petite fille (12 ans) à qui son père annonce que sa grand-mère est malade : elle a du être hospitalisée, et ne pourra pas recevoir ses petits-enfants comme prévu lors des vacances scolaires.

Réponse immédiate : « Elle va mourir ou elle va guérir ? »

Le papa est un peu interloqué par la rapidité et la gravité de la question. Mais c’est comme ça dans la tête de la petite fille : elle sait parfaitement qu’au-delà d’un certain âge, les problèmes de santé ne sont plus toujours anodins. Elle le sait d’autant mieux que son grand-père est mort il y a trois ans. Après avoir été malade et hospitalisé, après avoir du annuler des séjours de vacances. Elle connaît la chanson.

Et puis de toute façon, elle est trop grande pour qu’on lui raconte des bobards. Alors le papa répond de la manière la plus franche possible : « Non, je pense qu’elle va guérir. Et je l’espère vraiment. Mais tu sais, un jour, elle va mourir. Comme tout le monde. Personne ne sait quand : ni elle, ni moi, ni ses docteurs. C’est pour ça que c’est important de la voir à chaque fois qu’on peut, et d’être contents de l’avoir encore avec nous. »

Que peut-il dire d’autre sans mentir ?

Le papa n'a pas rajouté ce qu'il pensait alors : "Tu sais, moi aussi je vais mourir, et toi aussi, un jour. C'est pour ça qu'il faut nous réjouir de vivre et nous aimer de toutes nos forces."

Mais il est sûr que sa fille l'a pensé toute seule. Inutile d'enfoncer le clou. Et il sent que la dose de gravité supportable a été atteinte dans leur discussion, et qu'il faut prendre un peu de temps pour digérer tout ça. Alors, après un moment de silence, il fait une petite blague à sa fille, pour la faire sourire. Et parce qu'il se sent lui même un peu perturbé...

Illustration : L'esprit des bois, par Odilon Redon, 1880.