vendredi 16 mai 2014

Juste un sourire



C’est drôle, je viens il y a quelques instants de recevoir un colis par coursier. Ce sont des livres car je participe bientôt à une émission littéraire et la coutume – sympathique et utile – est de lire, ou au moins de parcourir, les ouvrages des autres invités.

Fin de journée, fin de semaine, boulot difficile, ou je ne sais quoi, mais le pauvre coursier a l’air un peu fatigué, le visage tendu sous son casque.

Je l’accueille aussi gentiment que possible, et alors qu’il me donne les livres, je lui demande si une signature est nécessaire. Il me répond alors : « non, juste un sourire, ça me va ! »

Nous rions tous les deux de sa répartie et échangeons quelques mots. Puis il repart vers d’autres courses et d’autres visages plus ou moins souriants.

J’aime bien ces petits rappels de l’essentiel : qui que tu sois, quoi que tu fasses, qui que tu croises, regarde dans les yeux, parle et souris.

Tu auras ainsi fait un peu de bien à l’autre.

Tu auras fait à cet instant une part du boulot qui t'incombe, pour rendre le monde un peu plus doux à vivre et un peu plus humain, une part de ta mission.

C'est tout.

Tu peux sourire une dernière fois au coursier, relever la tête et sourire encore aux nuages qui passent.

Que le ciel du soir est beau depuis quelques jours !


Illustration : un café où l'on pratique des tarifs dégressifs pour les clients sympas ; pas mal, non ? Mais on peut aussi le faire gratuitement, juste pour le plaisir, le nôtre et celui de la serveuse ou du serveur...

mardi 22 avril 2014

Se parler à soi-même



L’autre jour, un artisan est venu effectuer une réparation chez nous. Après lui avoir expliqué les soucis, je le laisse travailler tranquillement, travaillant moi-même dans la pièce voisine. Et au bout d’un moment, je l’entends parler...

J’écoute plus attentivement : ce n’est pas une conversation téléphonique, il se parle simplement à lui-même, en commentant ce qu’il fait, ou va faire. J’ai souvent remarqué ce petit phénomène chez les artisans, les bricoleurs ou les jardiniers, travailleurs manuels : est-ce pour mieux rester concentrés ? Pour se sentir moins seuls ? Je ne leur ai jamais posé la question…

En tout cas, je me souviens que Platon faisait dire à Socrate, dans son dialogue du Théétète, que la pensée correspond à "une discussion que l'âme elle-même poursuit tout du long avec elle-même à propos des choses qu'il lui arrive d'examiner". Alors, rien d’illogique dans ce soliloque : certains humains ont pris l’habitude de se parler pour mieux penser, ou pour centrer et stabiliser leurs pensées. Un peu comme on peut écrire pour clarifier ses pensées (qui restent souvent floues tant qu’elles sont contenues dans notre seule cervelle).

Quoi qu’il en soit, depuis Platon, nous avons aussi pris la bonne habitude de compléter et d’enrichir la réflexion philosophique sur le fonctionnement de l’esprit par des recherches scientifiques. Ainsi, nous savons aujourd’hui que les « auto-verbalisations » ces paroles que nous nous adressons clairement et délibérément à nous-mêmes (que ce soit à voix haute, comme le monsieur de mon histoire, ou intérieurement, in petto) représentent une composante importante des mécanismes d’auto-régulation, autrement dit, de la manière dont nous nous organisons pour limiter l’impact du stress.

Et tout récemment, des chercheurs se sont aussi demandé si la manière dont nous nous parlons influence l’efficacité de cette régulation intérieure : par exemple, existe-t-il une différence entre le fait de se dire « je » (« je vais y arriver ») ou de se dire « tu » (« tu vas y arriver ») ?

Leur étude plaçait les volontaires (près de 600 au total) dans différentes situations qui provoquaient des activations émotionnelles (repenser à des mauvais moments de son existence, faire un exposé en public sans avoir le temps de le préparer, etc.). Et après tirage au sort, on recommandait à certains de traverser les situations soit en se disant « je » (« je me suis dit que je n’en suis pas capable… ») soit en se disant « tu » (« tu peux le faire ») ou en parlant à la troisième personne (« dans cette situation, il va se dire quoi, Christophe ? »).

Les résultats étaient nets : ne pas se dire « je » mais utiliser plutôt le « tu » ou même le « il ou elle » permettait davantage de recul, et une moindre élévation du stress, que ce soit avant, pendant ou après la situation émotionnellement remuante. Logique après tout : se dire « tu » c’est un peu comme avoir un ami dans sa tête qui examine avec nous la situation. Et se dire « il ou elle » c’est un peu comme coacher une tierce personne, dont on accompagne les difficultés mais sans être perturbé par les ressentis émotionnels.

Tout cela confirme comment de tout petits détails peuvent améliorer notre façon de traverser les difficultés.

Mais en vérité, ce qui m’a le plus amusé dans l’article, c’est l’anecdote par laquelle les auteurs commençaient, pour justifier leur curiosité et leur étude. C’était, à propos donc du fait de parler de soi à la troisième personne dans les situations compliquées, une anecdote concernant un célèbre basketteur américain, LeBron James.

Ce dernier, formé au sein du club de Cleveland, avait été courtisé par un autre club plus riche (Miami), et se demandait s’il devait quitter un club qui l’avait révélé et où il se sentait bien, pour aller chercher ailleurs plus d’argent ou un meilleur niveau de jeu : ce n’était pas si facile pour lui de trancher. Et voilà comment il racontait, lors d’une interview, sa manière à lui de faire : « Je ne voulais pas prendre ma décision sous le coup de l’émotion. Alors je me suis demandé ce qui serait bon pour LeBron James, et ce qui le rendrait plus heureux… »

A appliquer lors de nos prochains grands dilemmes existentiels ?

Illustration : un métier (disparu aujourd'hui) dans lequel on devait souvent se parler à soi-même : gardien de phare...

lundi 31 mars 2014

Pas Maman !



C’est une petite fille très agacée contre sa mère, et qui se confie à son père. Elle lui dit :
« - Tu sais, j’ai remarqué, quand je suis en colère contre maman, je ne veux plus lui dire “maman“, je ne veux plus l’appeler comme ça.
- Et pourquoi ? demande le papa.
- Parce que je ne l’aime plus, alors je ne veux plus lui dire “maman“ ! Parce que “maman“ c’est gentil, et c’est pour quand je l’aime !
- Je vois, répond le papa, mais alors, tu voudrais l’appeler comment dans ces moments ?
- Eh bien je ne sais pas, je n’ai pas envie de lui parler, pas envie de l’appeler ! Alors, je ne l’appelle pas, je lui parle sans dire son nom, sans rien ! »

Le papa sourit, en espérant que le conflit sera bientôt passé. Il pense à la charge affective des mots, et notamment des mots par lesquels nous désignons et appelons nos proches. Il se souvient de cet oncle et de cette tante qui se disputaient souvent, quand il était enfant lui-même et qu’il vivait chez eux. Lorsqu’ils étaient fâchés et qu’ils devaient faire une phrase mentionnant leur conjoint si agaçant, ils l’appelaient « l’autre » : « l’autre m’a dit que… », « l’autre m’a encore fait ceci ou cela… » Et toute la famille comprenait que ça chauffait entre eux.

Il se souvient aussi que dans sa famille, on utilisait rarement les prénoms officiels. Tout le monde portait un surnom affectueux ; comme s’il ne fallait pas user le vrai prénom (et de même, on n’usait pas, dans cette famille modeste, les habits neufs, qu’on réservait aux cérémonies et sorties dans le monde).

Lorsque nous nous aimons, nous utilisons nos prénoms ou nos petits noms tendres. Et quand nous ne nous aimons plus, il nous semble que continuer à les utiliser serait mentir, ou peut-être les salir. Ou trop se rapprocher de « l’autre », entrer avec lui dans une intimité dont, à ce moment du moins, nous ne voulons plus. Ce mot qui a porté notre amour ne peut pas porter aussi notre ressentiment. Pas lui. Il nous en faut un autre. Ou pas de mot du tout. Pour montrer qu’il n’y a plus d’amour, nous ne voulons plus utiliser les mots qui servaient à l’amour.

Au fait, ça s’est fini, pour la petite fille et sa mère ?

Bien, évidemment ; comme toujours entre elles.

Les conflits et leurs résolutions font partie de notre histoire et de notre éducation à ce qu’est une relation humaine. L’amour est donc revenu, et les « maman, maman ! » ont recommencé à résonner dans la maison. Un peu trop certains jours, au gré de la maman, qui trouve qu’au nom de l’amour, sa fille lui en demande beaucoup.

Mais être sollicité, n’est-ce pas, parfois, une façon d'être aimé ?

Illustration : Une maman et son fils, dans les rues de Paris. Street Art, par l'excellent Henri Zerdoun.



mercredi 5 mars 2014

Héros positifs


J’ai beau être psy, je n’ai pas toujours une conscience exhaustive de tout ce qui m’a construit et me motive à m’engager sur telle ou telle voie dans ma vie d’adulte. Même s’il me semble être à peu près au clair avec moi-même, j’ai régulièrement des prises de conscience surprenantes sur ce qui m’a construit.

Par exemple, ma motivation pour la psychologie positive, et mon aversion pour les propos qui critiquent les bonnes intentions, la gentillesse, etc. J’ai pourtant fait mes études de médecine et de psychiatrie à une époque où ce n’était pas du tout « tendance » et où on aimait bien dénigrer les bons sentiments. Je faisais semblant moi aussi, parfois. Mais je me sentais toujours mal là-dedans, et quelque chose en moi me faisait irrémédiablement préférer les gentils, et les trouver non pas plus niais mais plus intelligents que les malotrus égoïstes.

Et l’autre jour, j’ai compris un bout de cette motivation. C’était dans une librairie, où je suis tombé en arrêt devant un gros bouquin consacré à l’histoire du journal pour enfants, Pif le Chien.



Je le feuillette, et tout à coup je me sens chavirer : tous mes héros d’enfance sont là ! Je revois mon grand-père, militant communiste, m’offrir chaque semaine mon exemplaire de Vaillant, devenu ensuite Pif-Gadget. Il ne me faisait jamais de la morale, mais à mes yeux il l’incarnait. Je revois nos promenades en solex, sans casque à l’époque, moi installé debout dans l’espace entre ses bras, accroché au guidon.



Je découvrais à l’époque Rahan, l’homme préhistorique qui protégeait les faibles aux temps des « âges farouches ». Docteur Justice qui parcourait le monde pour – comme son nom l’annonçait - corriger les injustices. Teddy Ted, Ragnar, Nasdine Hodja… Tous véhiculaient une vision du monde fraternelle et égalitaire, un engagement simple pour le bien.

Je feuillette l’album et je réalise soudain que ces héros m’ont nourri au-delà de ce que j’imaginais. Non pas que je sois aussi fort, généreux ou courageux qu’eux : j’en suis loin, très loin, vraiment. Mais en ce que ce j’adhère totalement, sans malice ni méfiance, à leur discours : ce monde n’est pas vivable sans idéaux ni bonnes intentions.

On peut s’en moquer et ricaner. Mais je m’en fiche : ces héros généreux et altruistes représentaient pour moi la ligne d’horizon. Il me reste encore à marcher beaucoup, mais je sais que c’est par là que je veux aller, que je dois aller. Surtout pas du côté opposé : négativisme, cynisme ou médisance. Comment fait-on pour respirer là-dedans ?

lundi 24 février 2014

L’impermanence et l’éternité



C’est lors d’une consultation avec une patiente.

Elle me raconte ses difficultés récentes, et nous sommes en train de réfléchir à l’impact qu’a eu sur elle un conflit avec son compagnon. Ils se sont chamaillés sur des détails sans guère d’importance, il me semble, et je les ai oubliés à l’instant où j’écris ces lignes. Mais la dispute l’a plongée dans une forte inquiétude, une tension disproportionnée par rapport à l’enjeu. Elle me raconte la scène.

Elle m’explique qu’elle était en train de se faire embarquer, après leur échange agité, dans des pensées anxieuses typiques, marquées par l’amplification et le pessimisme (et explicables par son histoire personnelle) : « notre relation est foutue, il ne changera jamais ; et moi je suis faite pour vivre seule, personne ne peut me supporter ; et je suis trop fragile pour supporter ces tensions… »

A ce moment, elle se souvient de tout le travail que nous avons accompli depuis quelques années, la thérapie cognitive, la méditation… Elle reprend alors conscience que ses pensées sont juste des pensées, un peu vraies, un peu fausses, et qu’en fait, à cet instant, elle ne peut pas savoir ce que va devenir son couple, malgré tout ce que lui clament toutes ces (mauvaises) pensées.

Alors, elle arrive à revenir dans le réel, à s’arracher aux pseudo-certitudes qui tournent dans sa tête et ne sont que des tentatives de son passé pour reprendre le pouvoir. Elle arrive à se dire : « Ça va, c’est juste un conflit, un mauvais moment, comme il y en a dans tous les couples. C’est pénible, et ça te fait souffrir, et ça te fait peur, mais ce n’est qu’un conflit. Tu verras plus tard, quand tes émotions seront retombées, quelles conclusions en tirer. Pour le moment, elles embrouillent tout, elles aspirent à ton esprit des pensées d’autrefois. N’aggrave pas, et reste dans le lien, reste dans le réel. »

À ce moment, c’est gagné. Elle est arrivée à passer du virtuel (ses peurs et ses scénarios catastrophe) au réel (son problème, juste le conflit). Et le réel est un bien meilleur endroit d'où comprendre et agir. D’ailleurs, le seul endroit d'où agir sur le réel, c’est le réel ! Encore faut-il y rester ancré.

Dans le virtuel, nos problèmes sont éternels : conflit = incompatibilité = divorce = solitude pour toujours. Alors pleurer et se soucier et se déchirer...
Dans le réel, ils sont passagers : conflit = trou d’air dans la vie de couple, et voilà tout. Alors, comme en avion, respirer, s’accrocher, ne pas s’affoler et voir la suite...

Cette tendance à l’éternel dans nos mondes virtuels, ce rappel que tout passe dans le monde réel, ça me rappelle l’impermanence de la philosophie bouddhiste : le bonheur, comme le malheur, disparaîtront. Que nous nous en inquiétions ou pas. L’accepter ne rend pas indifférent mais sage. Et ma patiente, ce jour-là, se donne et me donne, une leçon sur la compréhension de l’impermanence : rester dans le conflit avant d’en faire une guerre atomique ou un divorce.

Sourire et gratitude. Quelle chance j’ai de faire ce boulot depuis 35 ans !

Illustration : "Chéri, tu as l'air un peu fâché. Tu es dans l'impermanence ou dans l'éternité ?" (Jupiter et Thétis, par Ingres).

lundi 10 février 2014

Prendre ta douleur




L’autre jour, une idée bizarre et saugrenue m’a traversé l’esprit.

J’étais en train de ranger vite fait la cuisine avant de partir travailler, et je tombe sur un verre de médicament abandonné par une de mes filles, qui avait à ce moment une infection dentaire. Je contemple le liquide blanc qu’elle a oublié d’avaler, dans sa hâte de partir au lycée, en train de sédimenter tristement (c’est une poudre antibiotique diluée).

Et, dans le silence de la pièce vide, j’entends dans ma tête : « Dommage que tu ne puisses pas le boire à sa place ». Oui, c’est exactement ce que je suis en train de ressentir ! Je suis sûr d’avoir perçu ma main se diriger vers le verre.

Comme beaucoup de parents (enfin, il me semble) j’ai toujours, devant mes enfants malades, le désir viscéral de prendre leur maladie, de souffrir à leur place, pour leur épargner totalement la douleur. Mais ça ne marche pas, et ça ne serait peut-être pas une si bonne idée de pouvoir vraiment le faire (comment se débrouilleraient-ils lorsque nous ne serions plus là ?).

Alors, nous avons la douceur, la compassion, la présence, pour atténuer la douleur de nos proches et des personnes que nous croisons et qui souffrent.

Mais le désir de souffrir pour l’autre est universel ; le désir de prendre au moins un bout de sa souffrance, quand celle-ci est terrible, est présent au cœur de chacun de nous. Tout seul dans la cuisine pleine de silence et de fantômes, j’entends maintenant résonner dans mon cerveau cette chanson de l’excellentissime Camille, Prendre ta douleur :

« Lève toi c'est décidé,
Laisse moi te remplacer,
Je vais prendre ta douleur.

Doucement sans faire de bruit,
Comme on réveille la pluie,
Je vais prendre ta douleur… »

Il fait gris et froid ce matin-là. Me voilà connecté, conscience ouverte, à toutes les souffrances humaines. Ma poitrine se serre. Je ne serai jamais à la hauteur : trop fragile, trop égoïste, trop débordé déjà par mes propres douleurs et celles de mes proches.

Je m’approche de la fenêtre pour regarder le ciel chargé et reprendre un peu de forces. Je respire, je souris, je me dis que je vais faire ça par petits bouts, et qu’on verra bien. Je me répète mon bon vieux mantra « Fais de ton mieux et n’oublie pas d’être heureux. » Parce que si tu es malheureux, tu aideras moins bien... Allez vieux, ça va aller. Et ce soir, n’oublie pas non plus de parler à ta fille pour lui rappeler qu’un traitement, ça ne se contemple pas, ça s’avale.

Illustration : Camille. Pour les paroles intégrales de la chanson : ici.





jeudi 30 janvier 2014

Sourire tout seul dans la nuit



Je n’arrête pas de travailler. Aucun mérite : j’aime ça. Je ne parle pas ici du travail « officiel », de médecin, de conférencier, d’écrivain. Non, du travail d’humain : comprendre comment je fonctionne, pourquoi je déconne (parfois), et m’efforcer de m’améliorer et de progresser.

Je ne me lasse jamais de ces efforts parce qu’ils sont intéressants, qu’ils me rendent plus heureux et qu’ils rendent mes proches plus heureux (je suis moins casse-pied et je leur donne mieux ce qu’il y a de bon en moi).

Bon. Alors voici les dernières nouvelles du boulot : depuis quelque temps, j’arrive à sourire la nuit, dans le noir, dans mon lit, quand tout le monde dort dans la maison. À sourire pour de vrai, à faire sourire tout mon corps et mon cerveau, même quand des soucis me gênent pour m’endormir, ou m’ont réveillé.

En général, je dors plutôt bien. Pour m’y aider, je fais d’ailleurs un peu de « détox du stress » quand je me mets au lit, avant même de chercher à dormir : je repense aux bons moments de la journée (et si la journée a été dure, je cherche les tout petits bons moments, les micro-bonheurs qui ont eu lieu malgré tout), je médite en pleine conscience (juste être là, présent à mon corps et mon souffle, sans attente et sans jugement). En faisant tout cela, je relâche les adhérences de mon esprit aux soucis : ils sont toujours là, mais n’accrochent plus aussi fort à mes pensées. Et en général, je m’endors plutôt facilement.

Mais ça ne marche pas toujours. Parfois le sommeil tarde à venir, parfois je me réveille au milieu de la nuit.

Alors je respire et je souris. Je prends le temps d'observer comment le sourire prend naissance et chemine en moi. Un vrai sourire, que personne ne peut voir mais que je sens parfaitement, un sourire du dehors (du visage) et du dedans (du cerveau). Doux et discret, mais vrai. Pas question de se mentir à soi-même.

Je souris à ce qui est là, à l’insomnie et à la vie. Je souris à toute mon existence, à ce mélange de grandes belles choses et de petits trucs qui grattent, qui stressent, qui dérangent, qui irritent, qui agacent, qui inquiètent. Et qui parfois désespèrent. Alors, je fais aussi de mon mieux pour sourire aux nouvelles très tristes et très douloureuses. Je n’y arrive pas toujours. Cela marche mieux, bien sûr, pour l’adversité ordinaire.

Je souris en respirant, en ressentant mon corps, mon souffle, en accueillant les sons et les soucis, sans m’accrocher à rien, de mon mieux.

Je souris en me disant que c’est ainsi, que cet instant d’insomnie est un instant de ma vie, qu’il compte autant que tout le reste, qu’il vaut la peine.

Et je sens, comme je ne me force pas, que ce sourire détend mon corps et mon esprit. Alors parfois je me rendors. Et parfois non. Pas grave.

Désormais j’aime sourire dans le noir, en respirant doucement, en observant les vagues de mes peurs s’écraser sur la plage de ma conscience, reculer, revenir, s’écraser encore.

J’admire le fracas de leur ressac, l'écume de leur acharnement, j’aperçois au loin l’océan des incertitudes, du mystère et de l’éternité. Tout ça la nuit, depuis mon lit.

Que pèse à côté le souci du sommeil ?

Illustration : si vous avez du mal à sourire, vous pouvez aussi compter les moutons, ou les wagons d'un très grand train (photo de David Plowden).

jeudi 23 janvier 2014

Et n'oublie pas d'être heureux



Je suis ravi de vous annoncer l'arrivée de mon nouveau livre ce jeudi 23 janvier 2014 en librairie.

C'est un abécédaire de psychologie positive, qui est l’étude scientifique de ce qui nous rend plus heureux. Pas forcément toujours ou totalement heureux, mais plus souvent et plus tranquillement heureux.

Vous y trouverez donc des définitions (comme dans un dictionnaire) mais aussi des histoires, des expériences, des exercices et des conseils (car un abécédaire est aussi une méthode d’apprentissage). Tout ce joyeux mélange ressemble finalement à la manière dont le bonheur déboule dans nos vies : parfois par surprise, parfois grâce à des efforts, parfois en observant simplement comment font les autres, etc.

J'y parle aussi d'adversité et de souffrance, car il me semble aujourd'hui impossible de procéder autrement. Le bonheur n’est pas un luxe, mais une nécessité. Nous avons besoin du bonheur. Parce que la vie est souvent belle : bonheur pour nous ouvrir les yeux. Parce que la vie est parfois dure : bonheur pour nous aider à faire face.

Comme toujours, j'ai choisi pour illustration de couverture un dessin qui nous rappelle l'enfance : c'est un petit personnage de Marc Boutavant, que m'a fait découvrir ma plus jeune fille, et dont je suis devenu fan.

Pour le titre, j'ai un peu hésité : je voulais au départ l'appeler "Fais de ton mieux et n'oublie pas d'être heureux" pour rappeler aussi la nécessité d'agir et d'avancer, sans jamais perdre le bonheur de vue. Mais la majorité des personnes de mon entourage et des éditions Odile Jacob m'ont déconseillé ce choix et recommandé la version brève et directe. Et voilà donc le résultat...

J'espère maintenant que ce livre vous plaira, et vous aidera (pour moi, c'est déjà fait : son écriture, comme toujours, m'a encore ouvert les yeux et fait progresser sur le chemin des petits mieux).




vendredi 17 janvier 2014

Fermer les yeux sous les compliments



Ça se passe lors d’une conférence donnée à Paris avec Matthieu Ricard, pour Psychologies Magazine. Juste avant que cela ne démarre, les organisateurs nous présentent au public de manière très élogieuse. Trop élogieuse : c’est embarrassant.

Je ne sais jamais quelle tête faire lorsqu’on dit du bien de moi en public comme ça, devant 2000 personnes. Ça me fait plaisir, bien sûr, mais ça me gêne aussi : parce que tout n’est pas vrai ou pas mérité, et parce que devant toutes ces personnes, dont beaucoup mériteraient aussi des éloges pour des actions plus discrètes que les miennes, je ne sais quel visage présenter.

Si je souris trop, si j’ai l’air trop content, ça va donner l’impression que je me rengorge, que je suis ravi et que je pense mériter tous ces éloges. Mais si je me renfrogne ou me montre impassible, ce n’est pas très gentil ni respectueux pour la personne qui me présente et me complimente.

Alors en général, je m’efforce de ne pas trop penser à moi, à mes qualités ou à mes défauts, et je respire, en regardant les lieux ou mon interlocuteur, et en souriant ni plus ni moins que dans la vraie vie.

Mais ce soir-là, je ne suis pas tout seul : c’est mon ami Matthieu qui commence à recevoir les éloges. Parfait : je vais pouvoir l’observer attentivement du coin de l’œil ; je suis curieux de voir comment il fait, lui, dans ce genre de situations...

Ce soir-là, Matthieu adopte une attitude qui me semble étrange au début : il ferme les yeux, presque tout le temps. Il les rouvre de temps en temps, adresse un petit sourire autour de lui, très léger, du genre « Ah ! Ce n’est pas encore fini ? », et il referme les yeux.
Ça, c’est une drôle d’option, je n’y aurais jamais pensé !

Un peu plus tard, je lui demande à quoi il songeait à cet instant, et pourquoi il fermait ainsi les yeux. Et lui de me répondre très simplement : « Je fermais les yeux parce que ces compliments ne me concernaient pas vraiment. Ceux qui les méritent, ce sont mes maîtres, qui m’ont tout appris de ce qui fait qu’on me complimente aujourd’hui. Alors, je ferme les yeux pour penser à eux, leur rendre hommage, leur adresser de la gratitude. Je ne suis pas concerné, ce sont eux les récipiendaires authentiques, et c’est vers eux que nous devons tourner notre admiration. »

Trop fort ! Au lieu de rester centré sur lui, il évacue le dilemme, et adopte une position existentielle de fil électrique, de conducteur, afin de transmettre l’énergie des compliments directement à ses maîtres. Une leçon de sagesse bouddhiste (et de sagesse tout court) en direct ! Merci pour la leçon, mon cher ami Matthieu ! J’espère en recevoir encore beaucoup d’autres de toi à l’avenir.

lundi 23 décembre 2013

Le petit dernier de 2013



Un tout petit billet pour terminer l'année 2013.

Et un tout petit (mais très grand en fait) cadeau pour Noël, cette phrase de Christian Bobin, dans Ressusciter : « J’ai enlevé beaucoup de choses inutiles de ma vie et Dieu s’est rapproché pour voir ce qui se passait. »

Toutes mes excuses pour le grand calme qui règne actuellement sur PsychoActif (en dehors de l’espace des commentaires, qui reste, lui, joyeusement vivant).

Et tous mes vœux pour de belles fêtes, une belle année 2014, et plein de moments de conscience et de bonheur.

Illustration : l'air de rien, ce renard annonce la venue d'un nouveau livre pour le 23 janvier prochain. C'est une peinture de Leah Palmer, "Felicitous fog", le renard heureux. Merci à Philippe.