jeudi 24 octobre 2013

Trop heureuse ?



C’est une de mes patientes que j’aime bien et que j’accompagne depuis longtemps. Sa vie n’a pas été facile, mais elle s’est toujours accrochée, a toujours fait ce qu’il fallait pour rester à flot, et s’affranchir des chaînes de son passé. Comme elle est intelligente et motivée et bagarreuse, elle y est arrivée. Et depuis quelques années, ça y est, enfin, il lui semble que sa vie est devenue belle, que la somme de ses bonheurs est régulièrement devenue supérieure à la somme de ses malheurs. Elle se sent heureuse, pas tous les jours, pas tout le temps, mais globalement il lui semble (à juste titre) que sa vie est une vie heureuse.

Mais elle n’y est pas habituée. Nous avons eu beau travailler cela lors de nos discussions, de temps en temps lui remontent des peurs venues du passé : peur que tout cela ne dure pas, et que le temps du malheur revienne. Le sentiment étrange qu’elle ressent est que cela lui soit « repris » : par qui, pourquoi, elle l’ignore, mais c’est ainsi…

L’autre jour, elle était dans son train de banlieue, de retour de son travail, pour retrouver son compagnon, et sa maison (deux grandes nouveautés dans sa vie, qui symbolisent pour elle le fait qu’elle est enfin devenue « normale, comme tout le monde » et qu’elle a droit à une vie de bonheurs simples). Son esprit vagabondait sur ces petites choses qui la rendent heureuse, et tout à coup, poum ! Revoilà la pensée « ça ne va pas durer, ça ne peut pas durer, tu vas le payer, ça va t’être retiré… »

Elle ressent à nouveau ce pincement au cœur et aux tripes, ce malaise indésirable dont elle sait bien qu’il est absurde. Elle commence à respirer, à se rassurer, à se rappeler nos discussions à ce propos, quand tout à coup, l’arrachant au monde virtuel du combat contre ses inquiétudes, résonne la voix du réel, sous la forme de celle du contrôleur SNCF : « Mesdames, Messieurs, bonjour, contrôle des billets s’il vous plaît… »

Mince, alors ! Elle fouille dans ses affaires pour chercher sa carte de transport. Mince ! Elle n’a pas pris son sac habituel, et la carte est restée à la maison… Malgré ses explications, la voilà verbalisée et délestée de 45 euros. Dura lex, sed lex !

Et là, bizarrement, elle est comme soulagée. Un peu agacée par l’intransigeance des contrôleurs, mais surtout soulagée : « Voilà, tu avais peur de trop de bonheur, et vois ce qui t’arrive ! Ne t’inquiète pas, la vie se chargera de te faire payer ton loyer, comme maintenant. Tu n’as pas à redouter de grandes catastrophes, mais juste à prévoir de petits tracas, comme celui-là. Ton bonheur te sera peut-être retiré un jour, comme il peut être retiré à tout humain. Mais en attendant, profite. Et prépare ta petite monnaie pour les loyers de l’adversité ! »

Au lieu de redouter de perdre notre bonheur, savourons-le ; et gonflons-nous de sa force pour traverser avec le sourire nos petits tourments ! Et les grands, avec tout le courage et l'espoir possibles...

Illustration : le bonheur, c'est impossible !

lundi 30 septembre 2013

L’étrange monsieur qui ne faisait rien du tout



Ça se passe dans un train, au retour d’une conférence.

De l’autre côté du couloir, il y a un monsieur qui a un comportement bizarre. Depuis le départ de la gare, il m’intrigue. Je le surveille du coin de l’œil, pour voir s’il arrête et se met à faire comme tout le monde, mais non, il continue son comportement bizarre. Tous les autres passagers font des choses : la plupart regardent leurs écrans, quelques uns parlent au téléphone, certains dorment. Et lui, il ne fait rien.

J’ai mis un moment à comprendre d’où venait mon trouble en l’observant, car il avait l’air tout à fait normal par ailleurs, son regard, ses vêtements, tout ça n’avait rien de bizarre. Mais c’était ça le truc : il ne faisait rien.

Tantôt il regardait par la fenêtre, tantôt il regardait les gens qui montaient dans le wagon ou se déplaçaient ; je précise qu’il les regardait de façon adaptée, sans insistance excessive, mais avec l’air intéressé du biologiste qui observe les allées et venues d’animaux de son espèce préférée, avec attention et discrétion.

Un peu comme j’étais en train moi-même de l’observer, comme une espèce menacée d’extinction : quelqu’un qui ne fait rien ! Rien que regarder le monde bouger tout autour de lui…

Moi qui étais prêt à l’imaginer un peu fou, je le considère désormais comme un sage. Mon esprit vagabonde un instant sur cette expérience étrange : trouver un humain bizarre juste parce qu’il ne fait rien.

Quelles drôles de vies que les nôtres ! Et quelle drôle de société ! À un moment, il est à deux doigts de me décevoir : après une heure de parcours, il sort un téléphone portable, qu’il commence à pianoter. Je le surveille avec sévérité, me disant que je lui ai tressé des lauriers trop vite. Mais non, il se contente d’y jeter un œil distrait, puis il le remet en poche, et continue sa contemplation des belles campagnes qui défilent par les fenêtres, et que personne ne regarde.

Du coup, je me mets à les regarder moi aussi, et ça me fait du bien de lâcher un peu l’écran de mon ordinateur, et tous mes écrits à rédiger vite vite car je suis en retard pour les rendre. Ce n’est qu’urgent. L’important est là, sous mes yeux, et ceux du bizarre monsieur : la vie, dans ce wagon et dans les paysages qui défilent…

Illustration : une vache de Dubuffet, qui ne fait rien du tout non plus, mais qui est très très belle.

PS : merci pour tous vos commentaires qui continuent de faire vivre le blog malgré l'espacement des billets. Par contre, je suis désolé de ne pouvoir répondre à vos questions, mais le temps me manque.

lundi 16 septembre 2013

Nouveau site !



Bonjour tout le monde, j'espère que vous avez passé un bel été et que ce début d'automne vous réjouit d'une manière ou d'une autre (en cherchant bien, on trouve toujours dans nos vies quelque chose pour se réjouir).

Je suis heureux de vous annoncer que mon site vient d'être remis à neuf, vous pouvez aller jeter un coup d'oeil et me donner votre avis.

L'évolution était nécessaire car l'ancien site fonctionnait sous Flash Player, et de ce fait était illisible sur les i-pad et i-phone, à cause de la stupide guégerre entre Mac et Adobe (m'ont expliqué mes amis informaticiens).

Vous avez remarqué que le rythme des billets de PsychoActif était bien ralenti, et le restera jusqu'en janvier 2014, car je suis en train de travailler aux finitions de mon prochain livre. En plus de tout le reste. Moins de temps donc pour alimenter le blog, mais il y a aura quelques billets tout de même !

Portez-vous bien.


lundi 1 juillet 2013

Dormition estivale de PsychoActif



Le vieux terme de dormition était utilisé jadis pour désigner la mort confortable des saints et des pieux, un doux endormissement et une montée en direct vers le Paradis. Dans les légendes médiévales, le terme désigne l’état de léthargie surnaturelle dans lequel se trouve le roi Arthur, mortellement blessé à la bataille de Camlann et porté dans l’île d’Avalon : Arthur n’est pas mort, mais en dormition, et se réveillera un jour…

Eh bien, PsychoActif va entrer en dormition. Pas d'odeur de sainteté, ni d'héroïsme remarquable, juste le goût de l'été et des vacances, qui se fait de plus en plus sentir. Et aussi un petit besoin de recul ; et de temps, et d'énergie pour travailler à mon prochain livre.

Merci pour tout, à nouveau : les avis, les éclairages, les encouragements, les critiques, les coups de gueule et les cris de joie. J’ai bien aimé cette nouvelle saison de PsychoActif.

Mais je vais bien aimer aussi m’arrêter, me mettre en retrait, histoire de renouveler mon inspiration et ma motivation. Le temps de méditer, de souffler, de prendre soin de mes proches et de moi-même. Le temps de contempler un peu mieux la vie, la mort, la nature et les nuages. Le temps de délicieusement sentir passer les saisons, une fois de plus.

À bientôt, donc. Je ne sais pas très bien moi même à quand, mais je sais que PsychoActif sortira de sa dormition, cet automne, cet hiver, au printemps prochain, joyeux et vigoureux !

Et avant de nous quitter, une petite dernière pour la route...

Elle émane de ma deuxième fille, à qui je demandais par SMS à quelle heure elle comptait rentrer à la maison (avant ou après dîner). Et à mon message : «tu es où ?», elle me répondit avec malice et intelligence : «je suis dans le Monde, baby !»

Portez-vous bien, dans ce beau et vaste et passionnant Monde...

Illustration : le château de Larra, près de Toulouse, en dormition sous la neige (photographie de Frédéric Richet).

lundi 24 juin 2013

Être pris au mot



La scène se passe il y a quelques semaines lors d’une de mes consultations à Sainte-Anne.

Je reçois une patiente que je connais depuis longtemps, elle-même médecin, avec des problèmes compliqués, et une personnalité compliquée elle aussi. Elle m’a demandé un rendez-vous en urgence car ses soucis connaissaient hélas un rebond.

À la fin de la consultation, réconfortée et consolée (enfin, il me semble) elle sort de son sac un cadeau bien empaqueté : « c’est pour vous remercier de bien vous occuper de moi et de m’avoir prise en urgence, je sais que vous avez plein de boulot. »

En tant que médecins, nous recevons de temps en temps des cadeaux de nos patients. Cela nous procure à la fois du plaisir, évidemment (parce que c’est un cadeau et une reconnaissance de nos efforts) et à la fois de la gêne (nous n’avons fait que notre travail).

Quand je reçois un cadeau, je ressens tout ça, et je remercie en exprimant surtout mon plaisir (« c’est très gentil, etc. »).

Mais ce jour-là, je ne sais pas pourquoi, je dis : « merci beaucoup, mais il ne fallait pas… »

Et comme ma patiente est un peu spéciale dans sa relation aux autres (même si ça ne l’a jamais vraiment gênée dans son travail de médecin), comme elle n’est pas passionnée par les décodages sociaux et messages à double sens, je vois son visage devenir perplexe.

Elle vérifie mes propos : « Ça vous gêne que je vous fasse un cadeau ? »
Moi : « Ben, oui, un peu. Je vous soigne avec plaisir, vous allez mieux, c’est ça mon cadeau. »
Elle : « Parce que si ça vous gêne, je ne veux pas vous ennuyer avec mon cadeau. »

Elle ne sait plus trop quoi faire de son paquet qu’elle hésite encore à sortir complètement de son sac, déconcertée.

Là, je me sens un peu bête : maintenant qu’elle m’a amené ce cadeau, qu’elle l’a choisi pour moi, bien sûr qu’en vrai ça me fait plaisir. Ce n’est pas grave qu’elle le reprenne, ça ne me manquera pas, mais je ne peux pas refuser un cadeau, la laisser repartir avec sa boîte ; ce serait un drôle de message, ce ne serait ni gentil ni respectueux.

Alors je lui dis : « Non, ça me fait très plaisir que vous ayez pensé à moi et que vous m’ayez amené ce cadeau, c’est très gentil de votre part. » Et je laisse tomber les explications sur le pourquoi du comment de la gêne, je me concentre sur l’essentiel.

Soulagée, elle sourit, me tend le paquet, et nous passons à autre chose pendant que je la raccompagne à la porte en bavardant.

Bonne leçon. Après coup, je me suis demandé si elle ne me l’avait pas délibérément donnée, avec plus de malice que je ne l’imagine (du genre « je vais piéger mon psy et le prendre au mot, histoire de rire un peu »). Je ne le crois pas, ce n’est pas du tout son genre. Mais allez savoir…

En tout cas, pour moi, c’est clair quand on m’offrira à nouveau un cadeau, je ne dirai plus : « il ne fallait pas » !

Juste : "merci beaucoup, c'est très très gentil et ça me fait très plaisir ! "

Illustration : 5 fillettes qui ont simplement dit "merci", sans se demander s'il "ne fallait pas"...


lundi 17 juin 2013

Tristesse de papa



J’ai reçu un jour une belle lettre d’un lecteur qui me racontait une petite scène de famille qui avait provoqué chez lui un bouleversement silencieux et invisible.

Lors d’un repas du soir avec ses enfants, son fils de 2 ans lui demande de rajouter du sel dans son assiette. Comme il estime (à juste titre) que le plat était assez salé et que les enfants mangent trop salé et trop sucré, il fait semblant de rajouter du sel dans en mettre vraiment. Son fils ne remarque rien, et se régale du plat qu’il pense salé par Papa, à qui il adresse un grand sourire.

Et mon lecteur me dit avoir ressenti à ce moment précis une " profonde tristesse », liée au sentiment obscur mais bouleversant d’avoir bafoué la confiance de son fils. Il essaye d’en parler un peu plus tard à son épouse, mais celle-ci ne voit pas pourquoi il accorde autant d’importance à un événement si bénin.

J’aime ce récit, j’aime ces états d’âme, je pense qu’ils contiennent toute la vérité et la difficulté de notre humanité : nous avons la faiblesse du mensonge et l’intelligence de la culpabilité, la conscience de nos erreurs et de nos fautes, même minimes, même bénignes.

À ce stade, la tristesse que ressent mon lecteur, sa culpabilité, sont une bénédiction, une marque de sensibilité, un souci de vérité. C’est au stade suivant que tout va se jouer : que va-t-il en faire ?

S’il s’embarque dans des ruminations sur son incompétence paternelle, l’occasion de progresser se transforme en occasion de se maltraiter et de s’attrister plus encore.

Mais s’il accueille sa tristesse comme une amie qui vient lui dire avec tendresse : « c’est toi qui es dans le vrai, toi qui a raison ; ce qui vient de se passer avec ton fils n’est pas banal ; ce n’est pas grave, mais ce n’est pas banal ; alors prends le temps, le temps de ressentir, le temps de réfléchir, respire avec tout ça ; respire et souris ; puis, plus tard, tu songeras à ce que tu diras à ton fils la prochaine fois ; en attendant, accepte ce qui a eu lieu, accepte ce que tu as fait : tu l’as fait par amour, même si tu as été maladroit, même si c’était – peut-être – inadéquat, même s’il y a sans doute d’autres manières de faire ; c’est comme ça, ne l’oublie pas mais ne te maltraite pas ; tu as fait ce que tu as pu, de ton mieux, à cet instant ; et grâce à cet instant, que tu acceptes, tu vas doucement changer ; et la prochaine fois, tu feras encore de ton mieux ; et peut-être que ce mieux sera vraiment mieux ; ou peut-être pas ; alors tu souriras, tu respireras, et tu laisseras, comme maintenant, tes états d'âme se poser en toi, et tu les écouteras un moment.», oui, s’il laisse sa sensibilité faire tout ce chemin, alors tout est bien. Tout est bien…

Illustration : un papa et son fiston, quelque part dans le Monde (Arménie, 1972 : que sont-ils devenus ?) par Henri Cartier-Bresson.

lundi 10 juin 2013

États d’âme à l’hôpital



Je participais il y a quelque temps à une émission de radio sur la compassion, avec un ami prêtre et un autre philosophe.

À un moment, la conversation arrive sur mon travail à l’hôpital, et la nécessité de la compassion dans le soin. Et tout à coup, allez savoir pourquoi, je pense à mes états d’âme du matin et du soir, les jours où je travaille à l’hôpital. Et je prends tout à coup conscience de leur différence : discrètement soucieux le matin, pleinement heureux le soir.

En fait, je ne me souviens pas de m’être rendu un seul jour à l’hôpital le cœur absolument léger, avec des états d’âme joyeux.

Même les jours de beau temps, les jours de bonne forme, il y a toujours un très léger pincement, une très légère tension en moi (que je n’éprouve pas les matins de jours où je ne travaille qu’à de l’écriture ou de l’enseignement).

Pourtant j’aime mon travail, et je m’y rends avec intérêt. Et si c’était à refaire, je choisirai toujours de pratiquer la psychiatrie.

Mais, comme tous les métiers de soignants, ce n’est pas un métier anodin. C’est un métier où nous allons, tous les matins, à la rencontre de la souffrance. Comment le faire le cœur léger ? Je veux dire totalement léger, comme lorsqu’on va se promener dans les bois ? Notre esprit oublie parfois cela, parce qu'il y a d'autres choses dans notre métier : des réunions, des formations, des paperasses à remplir, etc. Mais notre corps lui ne l'oublie pas, et nous rappelle que nous avons rendez-vous avec la souffrance chaque fois que nous partons travailler.

Jeune psychiatre, je me souviens qu’il y avait aussi, dans ces états d’âme légèrement douloureux de l’avant-pratique, dans ces ressentis du matin, un peu d’appréhension : « serai-je à la hauteur ? saurai-je faire face aux problèmes que vont m’amener mes patients ? » Ces interrogations sont toujours là aujourd’hui, mais elles ne me serrent plus le cœur : si elles m’arrivent, je me dis simplement que je ferai de mon mieux, que je donnerai de l’attention, de la compassion, et les meilleurs conseils possibles ; et que je ne peux guère faire plus.

Et le soir ?

Le soir, c'est simple : depuis le début, presque pas un jour à l’hôpital dont je ne sois ressorti heureux, d'une sorte de bonheur grave et lucide (sauf les jours de grande tristesse, lorsqu’il était arrivé quelque chose de grave à un patient, ou lorsque j’avais entendu des histoires terribles).

Et ce bonheur n’est pas dû au soulagement (« ouf, c’est fini ») ou à la satisfaction (« j’ai bien fait mon travail »). Non, tout cela est peut-être présent, mais il n’y a pas que ça. Je vois la différence, là encore, entre ces états d’âme agréables des journées où j’ai bien travaillé, mais sans soigner (à écrire ou à enseigner) et ceux des journées de médecin.

Ces états d’âme-là, ils prennent leurs racines bien plus profond ; justement, je crois, dans la compassion, dans le fait d’avoir donné, de son mieux, de l’attention, de l’écoute, de l’affection, de la bienveillance. Tous les travaux de psychologie positive nous le rappellent : donner, c’est recevoir. Ce que j'ai essayé de donner à mes patients, que j'ai anticipé avec un peu d'appréhension, m'est revenu au centuple.

Je ne vois pas d’autre explication à mes états d’âme apaisés du soir, lorsque je reviens de Sainte-Anne sur mon vélo, en regardant le ciel et la Seine, et en laissant défiler à mon esprit les visages des patients de la journée.

Illustration : quelques remèdes pour les états d'âme des psychiatres, sur une étagère, à la pharmacie de l'hôpital... (en vrai, des petits flacons ramenés du Japon).

lundi 3 juin 2013

Vu et vécu dans la rue (et ailleurs)



Marcher en ouvrant ses yeux et ses oreilles est en général passionnant.

Voici quelques bribes vues et entendues ces derniers temps…

Tout le monde peste après ce printemps 2013, étiqueté « pourri ». Ce déluge de pluie et de fraîcheur rend les sous-bois magnifiques : je me suis plusieurs fois promené en forêt durant ce mois de mai, et malgré l’absence de soleil, j’ai été à chaque fois bouleversé par ce que j’ai vu et reniflé. Impression de déambuler dans une cathédrale de verdure, de marcher entre des flots de buissons, de contempler l’armée des herbes montant à l’assaut. Jamais la nature ne m’a semblée aussi heureuse.

Un matin dans la rue, une maman un peu pressée emmène ses enfants, un bébé dans une poussette, et un petit garçon de 4 ou 5 ans, vers crèche et maternelle. Je marche derrière eux, et leur dialogue m’arrive aux oreilles (je ralentis aussitôt pour en savourer un morceau) :
Maman : On ne dit pas coubelle mais poubelle !
Petit garçon : Coubelle ???
Maman : Non, ppppou-belle ! POUbelle ! Avec un P comme Papa !
Petit garçon (très étonné) : Comme Papa ?!?
Maman (qui n’a pas vu le problème) : Oui, PPPoubelle, comme PPPapa. Avec un P.
Petit garçon : Ah non, pas coubelle Papa ! Pas coubelle !

La suite m’échappe, je n’ose pas trop insister dans ma filature indiscrète. Mais je comprends l’indignation de ce petit garçon : comparer son papa à une poubelle, tout de même ! (ou vouloir le mettre dedans, encore pire...).

Un autre jour, toujours dans la rue, un monsieur très pauvrement vêtu, presque comme un SDF, lit attentivement les annonces d’une vitrine d’agence immobilière.
Compassion et tristesse montent en moi : que peut-il penser et éprouver à cet instant, lui qui semble ne jamais pouvoir acheter ou louer quoi que ce soit dans ce magasin ?
Mais aussitôt d’autres scénarios m’arrivent : peut-être est-il très riche, bien plus que vous et moi, et ne s’habille comme ça que parce que c’est un original ? Peut-être qu’il veut vendre un des ses nombreux biens immobiliers ? Ou qu’il regarde juste les prix pour en louer un ?
Ou peut-être n’est-il pas riche du tout, mais qu’il s’en fiche, et qu’il ne ressent à cet instant ni détresse ni envie. Juste de la curiosité : « combien les gens sont-ils prêts à payer pour posséder un appartement ou une maison ? combien de leur liberté sont-ils prêts à céder pour s’endetter sur des années ? je n’aimerais pas être à leur place ! »
C’est peut-être ça qu’il est en train de se dire… Peut-être que je ne devrais pas ressentir de la compassion mais de l’admiration pour lui. Je continue mes cogitations, et arrivé tout au bout de la rue, je me retourne : il est toujours devant la vitrine, très intéressé. Je le quitte à contrecœur, en le laissant à son mystère…

Et vous, qu’avez-vous vu de beau ces temps-ci ? Du moins sur la Terre, puisqu’au ciel, récemment, ce n’était pas souvent la joie…

Illustration : la mention "Jetez votre chien" sur un distributeur de sacs à crottes. Cette dernière petite chose "vue dans la rue", m'a fait éclater de rire (désolé pour les amis des chiens, mais je suppose que celui ou celle qui a écrit ça en avait marre de marcher dans les cacas canins des trottoirs...).

lundi 27 mai 2013

Pas poli



Ça se passe un dimanche matin, je conduis un ami venu de l’étranger chez d’autres amis, à l’autre bout de Paris. Il pleut des cordes, nous avons emprunté une voiture. En chemin, nous avons bavardé tranquillement de la vie, c’était un instant très agréable.

Arrivé dans la petite rue étroite où je dois le déposer, nous tombons sur un véhicule qui bloque la voie, coffre ouvert, feux de détresse allumés, apparemment quelqu’un qui décharge des valises ou des paquets.

Comme nous avons le temps, je m’arrête moi aussi au milieu de la rue, et nous continuons de bavarder tranquillement. Et assez longtemps ; facilement 5 bonnes minutes. Comme c’est un dimanche matin, personne d’autre n’arrive derrière nous, la rue est tranquille.

Au bout d’un long long moment, le propriétaire de la voiture arrêtée sort de l’immeuble, et là, il y a un souci !

Le type passe à côté de nous, nous toise, et continue vers sa voiture, démarre tranquillement et s’en va.

Pas de sourire, pas de petit salut, pas de merci.

Rien.

Que dalle !

Je sais bien qu’il ne faut pas donner avec l’attente de recevoir, et tout ça. Mais quand même, le truc m’agace sévère. Je le dis à mon copain : « Tu as vu ce type ! Il est gonflé quand même. Il nous fait poireauter 10 mn (la colère me fait multiplier le temps par 2), on ne klaxonne pas, rien, on reste cools, et il ne nous dit même pas merci ! »

Mon copain opine du chef, mais il est moins agacé que moi ; plus sage sans doute, simple passager, pensant plutôt à son rendez-vous avec les amis, il ne considère pas ce non-merci comme un événement significatif.

Bon, de toute façon nous avons autre chose à faire que nous agacer, je redémarre, nous arrivons au bout de la rue, je dépose mon copain, on s’embrasse et je repars.

Sur le chemin du retour, je repense à mon agacement. Évidemment, ce n’est pas l’attente qui m’a irrité, c’est la non-reconnaissance : je me suis senti frustré de ne pas avoir eu un tout petit signe, sinon de remerciement, du moins d’excuse.

Et puis, en fait, j’ai l’impression que cette histoire va plus loin que mon petit ego vexouillé : cette absence de geste amical représente pour moi, à cet instant, une rupture de l’harmonie du monde, et une menace sur cette même harmonie.

Rupture de l’harmonie que j’éprouvais en bavardant avec mon copain. Elle avait réactivé en moi la croyance et l'espérance que tous les humains pouvaient être des copains, conscients de pouvoir gêner, mais capables alors de s'excuser ou de remercier. J’avais oublié la psychodiversité : il existe des malpolis égoïstes. Et les mystères de chaque destinée, qui se cachent derrière l’apparence parfois trompeuse des comportements : peut-être le type venait-il de vivre des moments difficiles, et en voulait à la terre entière, peut-être avait-il été élevé comme ça par ses parents, dans la négligence ou le mépris d’autrui…

Je repense alors à tous les petits gestes de reconnaissance mutuelle si importants pour vivre en bonne entente. Par exemple, pour rester dans le contexte, tous les petits gestes que l’on se fait sur la route : le piéton qui remercie la voiture d’avoir freiné pour le laisser passer au passage clouté sans feu ; il n’est pas obligé de le faire, mais s’il le fait, il encourage l’automobiliste à recommencer. Le motard qui remercie le conducteur de voiture de s’être écarté pour le laisser passer. Etc.

Toute l’importance de cette trame légère et presque invisible de micro-gestes de reconnaissance me saute alors aux yeux. Son absence est dangereuse : elle pousse à confondre l’indifférence ou l’impolitesse avec le mépris. Et à se sentir en colère ou négligé, là où on devrait se sentir étonné ou attristé.

Et je me calme tout doucement, je conduis en écoutant tous les bruits de la route sous la pluie, je repense à mon ami, et je me dis que c’est la vie. Que ce n’est pas grave. Que j’aurais pu aller parler calmement au bonhomme, mais que c’est trop tard. Pas grave, pas grave...

Et je sais ce qu’il me reste à faire : continuer moi-même de rester attentif ce constant travail de lien, petits mercis, petits bonjours, et tout ça. À la place de tous ceux qui ne le font pas. Et peut-être qu’eux, les malpolis et les goujats (en tout cas ceux qui ressemblent à ça selon mes critères) peut-être qu’ils font par ailleurs des choses aussi importantes que je ne sais pas faire, que je ne vois même pas.

La pluie m’accompagne de ses picotements chantants. La vie est vraiment un truc très intéressant. J’espère qu’il m’en reste encore un bon bout à traverser : je me régale ici-bas.

Illustration : Concert de gargouilles désolées par quelque incivilité (photo prise par Frédéric Richet lors de la nuit des musées, aux Augustins de Toulouse).

mardi 21 mai 2013

Rugby et instant présent



Ce samedi 18 mai 2013, le club de Toulon a gagné la coupe d’Europe de rugby, en battant Clermont-Ferrand, un autre club français (nos clubs sont très forts cette année). La victoire ne s’est jouée qu’à un petit point, 16 à 15. Mais c’est la manière qui a été très intéressante.

De l’avis de la plupart des experts (et c'est aussi ce que montra tout le début du match) l’équipe de Clermont-Ferrand était supérieure à celle de Toulon en termes de qualité de jeu. Aussi, après une première mi-temps très serrée, terminée sur le score de 3 à 3, quand la seconde mi-temps commença, les clermontois se mirent à accélérer, ils passèrent 2 essais en 6 minutes, et menaient 15 points à 6 peu après le retour sur le terrain. À ce niveau de compétition, c’est en général un avantage décisif, surtout en raison de la supériorité manifeste des joueurs de Clermont jusqu'alors.

Mais c’est justement à ce moment précis qu’ils perdirent le match.

A ce moment précis, alors que les 2 essais viennent d’être encaissés par son équipe, le capitaine de Toulon, Jonathan Peter Wilkinson (alias Jonny) réunit ses joueurs sous les poteaux, et leur parle. Il leur dit des choses très simples. Tirées de son expérience énorme de joueur (il a été champion du Monde en 2003 avec l’Angleterre) et de son expérience de méditant (il pratique la pleine conscience depuis des années).

Il pratique la pleine conscience depuis justement cette année 2003, qui fut celle de sa consécration et de sa plus grande gloire : sacré meilleur joueur du monde, anobli par la reine d’Angleterre. A la suite de tous ces tourbillons, Wilkinson connut des années difficiles, blessures du corps et questionnements existentiels. C’est là qu’il eut besoin de la méditation. Il s’y mit avec la même rigueur qu’au rugby (Wilkinson est connu pour être un grand travailleur, qui arrive toujours le premier aux entraînements, et en repart toujours le dernier).

Bref, Wilkinson, à ce moment du match où son équipe vient d’encaisser 2 essais en 6 minutes, sent qu’il faut resserrer les boulons du mental. Alors il parle simplement à ses joueurs de l’instant présent : « Il faut juste se concentrer sur la prochaine action, sur le prochain boulot que chacun doit faire, minute par minute. Insistez sur les choses simples. Ne perdez pas confiance. » (entretien accordé au journal L’Équipe).

Et là, tout doucement, Toulon commence à reprendre espoir, malgré le retard. Ses joueurs sont à 100% dans le match, sur chaque placage, sur chaque passe, sur chaque action. Alors que les joueurs de Montferrand n’y sont plus tout à fait à 100% : des petits bouts de victoire commencent à leur occuper l’esprit. Ils jouent toujours aussi bien, mais ne font plus les bons choix tactiques et stratégiques. Jusqu’à commettre une série d'erreurs, à l’issue desquelles Toulon marque un essai, que Wilkinson transforme : son équipe est repassée devant, et y restera jusqu’à la fin du match, absolument concentrée, seconde après seconde.

Les joueurs de Clermont-Ferrand eux aussi se sont reconcentrés sur le match, au lieu de se voir déjà brandissant la Coupe. Mais c’est trop tard, ils ont perdu le titre. Pour un tout petit point, le point de la pleine conscience.

Méditer, ce n’est pas se couper du monde, mais intensifier sa présence au monde.

Jonny l’a compris, et l’a transmis.

Et Toulon a gagné, grâce à lui, la première Coupe d’Europe de son histoire.

Illustration : ne vous fiez pas aux apparences, c'est la photo d'un maître de pleine conscience.

PS : Toulon, qui a toute mon estime, joue vendredi prochain contre mon cher Stade Toulousain, en demi-finale du championnat de France (là, je viens de vous parler du championnat d'Europe). J'espère que Jonny et son équipe ne seront pas à 100% dans le match. Ou que Toulouse y sera à 200%...