lundi 17 juin 2013

Tristesse de papa



J’ai reçu un jour une belle lettre d’un lecteur qui me racontait une petite scène de famille qui avait provoqué chez lui un bouleversement silencieux et invisible.

Lors d’un repas du soir avec ses enfants, son fils de 2 ans lui demande de rajouter du sel dans son assiette. Comme il estime (à juste titre) que le plat était assez salé et que les enfants mangent trop salé et trop sucré, il fait semblant de rajouter du sel dans en mettre vraiment. Son fils ne remarque rien, et se régale du plat qu’il pense salé par Papa, à qui il adresse un grand sourire.

Et mon lecteur me dit avoir ressenti à ce moment précis une " profonde tristesse », liée au sentiment obscur mais bouleversant d’avoir bafoué la confiance de son fils. Il essaye d’en parler un peu plus tard à son épouse, mais celle-ci ne voit pas pourquoi il accorde autant d’importance à un événement si bénin.

J’aime ce récit, j’aime ces états d’âme, je pense qu’ils contiennent toute la vérité et la difficulté de notre humanité : nous avons la faiblesse du mensonge et l’intelligence de la culpabilité, la conscience de nos erreurs et de nos fautes, même minimes, même bénignes.

À ce stade, la tristesse que ressent mon lecteur, sa culpabilité, sont une bénédiction, une marque de sensibilité, un souci de vérité. C’est au stade suivant que tout va se jouer : que va-t-il en faire ?

S’il s’embarque dans des ruminations sur son incompétence paternelle, l’occasion de progresser se transforme en occasion de se maltraiter et de s’attrister plus encore.

Mais s’il accueille sa tristesse comme une amie qui vient lui dire avec tendresse : « c’est toi qui es dans le vrai, toi qui a raison ; ce qui vient de se passer avec ton fils n’est pas banal ; ce n’est pas grave, mais ce n’est pas banal ; alors prends le temps, le temps de ressentir, le temps de réfléchir, respire avec tout ça ; respire et souris ; puis, plus tard, tu songeras à ce que tu diras à ton fils la prochaine fois ; en attendant, accepte ce qui a eu lieu, accepte ce que tu as fait : tu l’as fait par amour, même si tu as été maladroit, même si c’était – peut-être – inadéquat, même s’il y a sans doute d’autres manières de faire ; c’est comme ça, ne l’oublie pas mais ne te maltraite pas ; tu as fait ce que tu as pu, de ton mieux, à cet instant ; et grâce à cet instant, que tu acceptes, tu vas doucement changer ; et la prochaine fois, tu feras encore de ton mieux ; et peut-être que ce mieux sera vraiment mieux ; ou peut-être pas ; alors tu souriras, tu respireras, et tu laisseras, comme maintenant, tes états d'âme se poser en toi, et tu les écouteras un moment.», oui, s’il laisse sa sensibilité faire tout ce chemin, alors tout est bien. Tout est bien…

Illustration : un papa et son fiston, quelque part dans le Monde (Arménie, 1972 : que sont-ils devenus ?) par Henri Cartier-Bresson.

lundi 10 juin 2013

États d’âme à l’hôpital



Je participais il y a quelque temps à une émission de radio sur la compassion, avec un ami prêtre et un autre philosophe.

À un moment, la conversation arrive sur mon travail à l’hôpital, et la nécessité de la compassion dans le soin. Et tout à coup, allez savoir pourquoi, je pense à mes états d’âme du matin et du soir, les jours où je travaille à l’hôpital. Et je prends tout à coup conscience de leur différence : discrètement soucieux le matin, pleinement heureux le soir.

En fait, je ne me souviens pas de m’être rendu un seul jour à l’hôpital le cœur absolument léger, avec des états d’âme joyeux.

Même les jours de beau temps, les jours de bonne forme, il y a toujours un très léger pincement, une très légère tension en moi (que je n’éprouve pas les matins de jours où je ne travaille qu’à de l’écriture ou de l’enseignement).

Pourtant j’aime mon travail, et je m’y rends avec intérêt. Et si c’était à refaire, je choisirai toujours de pratiquer la psychiatrie.

Mais, comme tous les métiers de soignants, ce n’est pas un métier anodin. C’est un métier où nous allons, tous les matins, à la rencontre de la souffrance. Comment le faire le cœur léger ? Je veux dire totalement léger, comme lorsqu’on va se promener dans les bois ? Notre esprit oublie parfois cela, parce qu'il y a d'autres choses dans notre métier : des réunions, des formations, des paperasses à remplir, etc. Mais notre corps lui ne l'oublie pas, et nous rappelle que nous avons rendez-vous avec la souffrance chaque fois que nous partons travailler.

Jeune psychiatre, je me souviens qu’il y avait aussi, dans ces états d’âme légèrement douloureux de l’avant-pratique, dans ces ressentis du matin, un peu d’appréhension : « serai-je à la hauteur ? saurai-je faire face aux problèmes que vont m’amener mes patients ? » Ces interrogations sont toujours là aujourd’hui, mais elles ne me serrent plus le cœur : si elles m’arrivent, je me dis simplement que je ferai de mon mieux, que je donnerai de l’attention, de la compassion, et les meilleurs conseils possibles ; et que je ne peux guère faire plus.

Et le soir ?

Le soir, c'est simple : depuis le début, presque pas un jour à l’hôpital dont je ne sois ressorti heureux, d'une sorte de bonheur grave et lucide (sauf les jours de grande tristesse, lorsqu’il était arrivé quelque chose de grave à un patient, ou lorsque j’avais entendu des histoires terribles).

Et ce bonheur n’est pas dû au soulagement (« ouf, c’est fini ») ou à la satisfaction (« j’ai bien fait mon travail »). Non, tout cela est peut-être présent, mais il n’y a pas que ça. Je vois la différence, là encore, entre ces états d’âme agréables des journées où j’ai bien travaillé, mais sans soigner (à écrire ou à enseigner) et ceux des journées de médecin.

Ces états d’âme-là, ils prennent leurs racines bien plus profond ; justement, je crois, dans la compassion, dans le fait d’avoir donné, de son mieux, de l’attention, de l’écoute, de l’affection, de la bienveillance. Tous les travaux de psychologie positive nous le rappellent : donner, c’est recevoir. Ce que j'ai essayé de donner à mes patients, que j'ai anticipé avec un peu d'appréhension, m'est revenu au centuple.

Je ne vois pas d’autre explication à mes états d’âme apaisés du soir, lorsque je reviens de Sainte-Anne sur mon vélo, en regardant le ciel et la Seine, et en laissant défiler à mon esprit les visages des patients de la journée.

Illustration : quelques remèdes pour les états d'âme des psychiatres, sur une étagère, à la pharmacie de l'hôpital... (en vrai, des petits flacons ramenés du Japon).

lundi 3 juin 2013

Vu et vécu dans la rue (et ailleurs)



Marcher en ouvrant ses yeux et ses oreilles est en général passionnant.

Voici quelques bribes vues et entendues ces derniers temps…

Tout le monde peste après ce printemps 2013, étiqueté « pourri ». Ce déluge de pluie et de fraîcheur rend les sous-bois magnifiques : je me suis plusieurs fois promené en forêt durant ce mois de mai, et malgré l’absence de soleil, j’ai été à chaque fois bouleversé par ce que j’ai vu et reniflé. Impression de déambuler dans une cathédrale de verdure, de marcher entre des flots de buissons, de contempler l’armée des herbes montant à l’assaut. Jamais la nature ne m’a semblée aussi heureuse.

Un matin dans la rue, une maman un peu pressée emmène ses enfants, un bébé dans une poussette, et un petit garçon de 4 ou 5 ans, vers crèche et maternelle. Je marche derrière eux, et leur dialogue m’arrive aux oreilles (je ralentis aussitôt pour en savourer un morceau) :
Maman : On ne dit pas coubelle mais poubelle !
Petit garçon : Coubelle ???
Maman : Non, ppppou-belle ! POUbelle ! Avec un P comme Papa !
Petit garçon (très étonné) : Comme Papa ?!?
Maman (qui n’a pas vu le problème) : Oui, PPPoubelle, comme PPPapa. Avec un P.
Petit garçon : Ah non, pas coubelle Papa ! Pas coubelle !

La suite m’échappe, je n’ose pas trop insister dans ma filature indiscrète. Mais je comprends l’indignation de ce petit garçon : comparer son papa à une poubelle, tout de même ! (ou vouloir le mettre dedans, encore pire...).

Un autre jour, toujours dans la rue, un monsieur très pauvrement vêtu, presque comme un SDF, lit attentivement les annonces d’une vitrine d’agence immobilière.
Compassion et tristesse montent en moi : que peut-il penser et éprouver à cet instant, lui qui semble ne jamais pouvoir acheter ou louer quoi que ce soit dans ce magasin ?
Mais aussitôt d’autres scénarios m’arrivent : peut-être est-il très riche, bien plus que vous et moi, et ne s’habille comme ça que parce que c’est un original ? Peut-être qu’il veut vendre un des ses nombreux biens immobiliers ? Ou qu’il regarde juste les prix pour en louer un ?
Ou peut-être n’est-il pas riche du tout, mais qu’il s’en fiche, et qu’il ne ressent à cet instant ni détresse ni envie. Juste de la curiosité : « combien les gens sont-ils prêts à payer pour posséder un appartement ou une maison ? combien de leur liberté sont-ils prêts à céder pour s’endetter sur des années ? je n’aimerais pas être à leur place ! »
C’est peut-être ça qu’il est en train de se dire… Peut-être que je ne devrais pas ressentir de la compassion mais de l’admiration pour lui. Je continue mes cogitations, et arrivé tout au bout de la rue, je me retourne : il est toujours devant la vitrine, très intéressé. Je le quitte à contrecœur, en le laissant à son mystère…

Et vous, qu’avez-vous vu de beau ces temps-ci ? Du moins sur la Terre, puisqu’au ciel, récemment, ce n’était pas souvent la joie…

Illustration : la mention "Jetez votre chien" sur un distributeur de sacs à crottes. Cette dernière petite chose "vue dans la rue", m'a fait éclater de rire (désolé pour les amis des chiens, mais je suppose que celui ou celle qui a écrit ça en avait marre de marcher dans les cacas canins des trottoirs...).

lundi 27 mai 2013

Pas poli



Ça se passe un dimanche matin, je conduis un ami venu de l’étranger chez d’autres amis, à l’autre bout de Paris. Il pleut des cordes, nous avons emprunté une voiture. En chemin, nous avons bavardé tranquillement de la vie, c’était un instant très agréable.

Arrivé dans la petite rue étroite où je dois le déposer, nous tombons sur un véhicule qui bloque la voie, coffre ouvert, feux de détresse allumés, apparemment quelqu’un qui décharge des valises ou des paquets.

Comme nous avons le temps, je m’arrête moi aussi au milieu de la rue, et nous continuons de bavarder tranquillement. Et assez longtemps ; facilement 5 bonnes minutes. Comme c’est un dimanche matin, personne d’autre n’arrive derrière nous, la rue est tranquille.

Au bout d’un long long moment, le propriétaire de la voiture arrêtée sort de l’immeuble, et là, il y a un souci !

Le type passe à côté de nous, nous toise, et continue vers sa voiture, démarre tranquillement et s’en va.

Pas de sourire, pas de petit salut, pas de merci.

Rien.

Que dalle !

Je sais bien qu’il ne faut pas donner avec l’attente de recevoir, et tout ça. Mais quand même, le truc m’agace sévère. Je le dis à mon copain : « Tu as vu ce type ! Il est gonflé quand même. Il nous fait poireauter 10 mn (la colère me fait multiplier le temps par 2), on ne klaxonne pas, rien, on reste cools, et il ne nous dit même pas merci ! »

Mon copain opine du chef, mais il est moins agacé que moi ; plus sage sans doute, simple passager, pensant plutôt à son rendez-vous avec les amis, il ne considère pas ce non-merci comme un événement significatif.

Bon, de toute façon nous avons autre chose à faire que nous agacer, je redémarre, nous arrivons au bout de la rue, je dépose mon copain, on s’embrasse et je repars.

Sur le chemin du retour, je repense à mon agacement. Évidemment, ce n’est pas l’attente qui m’a irrité, c’est la non-reconnaissance : je me suis senti frustré de ne pas avoir eu un tout petit signe, sinon de remerciement, du moins d’excuse.

Et puis, en fait, j’ai l’impression que cette histoire va plus loin que mon petit ego vexouillé : cette absence de geste amical représente pour moi, à cet instant, une rupture de l’harmonie du monde, et une menace sur cette même harmonie.

Rupture de l’harmonie que j’éprouvais en bavardant avec mon copain. Elle avait réactivé en moi la croyance et l'espérance que tous les humains pouvaient être des copains, conscients de pouvoir gêner, mais capables alors de s'excuser ou de remercier. J’avais oublié la psychodiversité : il existe des malpolis égoïstes. Et les mystères de chaque destinée, qui se cachent derrière l’apparence parfois trompeuse des comportements : peut-être le type venait-il de vivre des moments difficiles, et en voulait à la terre entière, peut-être avait-il été élevé comme ça par ses parents, dans la négligence ou le mépris d’autrui…

Je repense alors à tous les petits gestes de reconnaissance mutuelle si importants pour vivre en bonne entente. Par exemple, pour rester dans le contexte, tous les petits gestes que l’on se fait sur la route : le piéton qui remercie la voiture d’avoir freiné pour le laisser passer au passage clouté sans feu ; il n’est pas obligé de le faire, mais s’il le fait, il encourage l’automobiliste à recommencer. Le motard qui remercie le conducteur de voiture de s’être écarté pour le laisser passer. Etc.

Toute l’importance de cette trame légère et presque invisible de micro-gestes de reconnaissance me saute alors aux yeux. Son absence est dangereuse : elle pousse à confondre l’indifférence ou l’impolitesse avec le mépris. Et à se sentir en colère ou négligé, là où on devrait se sentir étonné ou attristé.

Et je me calme tout doucement, je conduis en écoutant tous les bruits de la route sous la pluie, je repense à mon ami, et je me dis que c’est la vie. Que ce n’est pas grave. Que j’aurais pu aller parler calmement au bonhomme, mais que c’est trop tard. Pas grave, pas grave...

Et je sais ce qu’il me reste à faire : continuer moi-même de rester attentif ce constant travail de lien, petits mercis, petits bonjours, et tout ça. À la place de tous ceux qui ne le font pas. Et peut-être qu’eux, les malpolis et les goujats (en tout cas ceux qui ressemblent à ça selon mes critères) peut-être qu’ils font par ailleurs des choses aussi importantes que je ne sais pas faire, que je ne vois même pas.

La pluie m’accompagne de ses picotements chantants. La vie est vraiment un truc très intéressant. J’espère qu’il m’en reste encore un bon bout à traverser : je me régale ici-bas.

Illustration : Concert de gargouilles désolées par quelque incivilité (photo prise par Frédéric Richet lors de la nuit des musées, aux Augustins de Toulouse).

mardi 21 mai 2013

Rugby et instant présent



Ce samedi 18 mai 2013, le club de Toulon a gagné la coupe d’Europe de rugby, en battant Clermont-Ferrand, un autre club français (nos clubs sont très forts cette année). La victoire ne s’est jouée qu’à un petit point, 16 à 15. Mais c’est la manière qui a été très intéressante.

De l’avis de la plupart des experts (et c'est aussi ce que montra tout le début du match) l’équipe de Clermont-Ferrand était supérieure à celle de Toulon en termes de qualité de jeu. Aussi, après une première mi-temps très serrée, terminée sur le score de 3 à 3, quand la seconde mi-temps commença, les clermontois se mirent à accélérer, ils passèrent 2 essais en 6 minutes, et menaient 15 points à 6 peu après le retour sur le terrain. À ce niveau de compétition, c’est en général un avantage décisif, surtout en raison de la supériorité manifeste des joueurs de Clermont jusqu'alors.

Mais c’est justement à ce moment précis qu’ils perdirent le match.

A ce moment précis, alors que les 2 essais viennent d’être encaissés par son équipe, le capitaine de Toulon, Jonathan Peter Wilkinson (alias Jonny) réunit ses joueurs sous les poteaux, et leur parle. Il leur dit des choses très simples. Tirées de son expérience énorme de joueur (il a été champion du Monde en 2003 avec l’Angleterre) et de son expérience de méditant (il pratique la pleine conscience depuis des années).

Il pratique la pleine conscience depuis justement cette année 2003, qui fut celle de sa consécration et de sa plus grande gloire : sacré meilleur joueur du monde, anobli par la reine d’Angleterre. A la suite de tous ces tourbillons, Wilkinson connut des années difficiles, blessures du corps et questionnements existentiels. C’est là qu’il eut besoin de la méditation. Il s’y mit avec la même rigueur qu’au rugby (Wilkinson est connu pour être un grand travailleur, qui arrive toujours le premier aux entraînements, et en repart toujours le dernier).

Bref, Wilkinson, à ce moment du match où son équipe vient d’encaisser 2 essais en 6 minutes, sent qu’il faut resserrer les boulons du mental. Alors il parle simplement à ses joueurs de l’instant présent : « Il faut juste se concentrer sur la prochaine action, sur le prochain boulot que chacun doit faire, minute par minute. Insistez sur les choses simples. Ne perdez pas confiance. » (entretien accordé au journal L’Équipe).

Et là, tout doucement, Toulon commence à reprendre espoir, malgré le retard. Ses joueurs sont à 100% dans le match, sur chaque placage, sur chaque passe, sur chaque action. Alors que les joueurs de Montferrand n’y sont plus tout à fait à 100% : des petits bouts de victoire commencent à leur occuper l’esprit. Ils jouent toujours aussi bien, mais ne font plus les bons choix tactiques et stratégiques. Jusqu’à commettre une série d'erreurs, à l’issue desquelles Toulon marque un essai, que Wilkinson transforme : son équipe est repassée devant, et y restera jusqu’à la fin du match, absolument concentrée, seconde après seconde.

Les joueurs de Clermont-Ferrand eux aussi se sont reconcentrés sur le match, au lieu de se voir déjà brandissant la Coupe. Mais c’est trop tard, ils ont perdu le titre. Pour un tout petit point, le point de la pleine conscience.

Méditer, ce n’est pas se couper du monde, mais intensifier sa présence au monde.

Jonny l’a compris, et l’a transmis.

Et Toulon a gagné, grâce à lui, la première Coupe d’Europe de son histoire.

Illustration : ne vous fiez pas aux apparences, c'est la photo d'un maître de pleine conscience.

PS : Toulon, qui a toute mon estime, joue vendredi prochain contre mon cher Stade Toulousain, en demi-finale du championnat de France (là, je viens de vous parler du championnat d'Europe). J'espère que Jonny et son équipe ne seront pas à 100% dans le match. Ou que Toulouse y sera à 200%...

lundi 29 avril 2013

Un peu de silence



PsychoActif part en vacances et vous propose un peu de silence.

Nos états d'âme entrecroisés reprendront ici-même, et si Dieu le veut, le mardi 21 mai.

D'ici là, profitons bien du printemps : sous le soleil ou sous la pluie, les fleurs poussent et les oiseaux chantent.

Prenons chaque jour le temps de les admirer et de nous réjouir avec eux.

Illustration : portrait de l'auteur en perroquet qui parle trop, et a décidé de se taire pour quelque temps...

lundi 22 avril 2013

Compassion et chanson



Ça m’est arrivé l’autre jour, dans le train, en revenant d’une conférence. Un peu fatigué, j’écoutais de la musique dans mon casque, en regardant défiler le paysage. J’écoutais des chansons de Francis Cabrel, que j’adore. Des chansons de son dernier album, des adaptations de Bob Dylan : personne ne chante mieux que lui Dylan en français, dans l’esprit et le phrasé. Mais j'écoutais aussi de ses vieilles chansons.

Et tout à coup, celle-ci : Elle dort.

Ouille ! En 30 secondes, je commence à renifler, puis à pleurer. Si vous ne la connaissez pas, écoutez-la avant de continuer : c’est l’histoire très simple d’une femme paralysée qui rêve qu’elle marche et qu’elle danse.

Je ne sais pas si c’était lié au mélange de fatigue et de bonheur (la conférence s’était bien passé, humainement et pédagogiquement, il me semblait avoir été utile et avoir partagé avec le public de belles émotions) mais tout à coup, une énorme vague de compassion s’écrase sur moi.

Je tourne la tête vers la fenêtre, pour que les larmes s’écoulent discrètement, je commence même à remuer les yeux de droite à gauche, comme en EMDR, pour accélérer leur disparition.

Puis je comprends que je suis en train de me comporter comme un idiot (ça m’arrive souvent avec mes émotions). En train d’assassiner une expérience émotionnelle, alors que rien ne m’y oblige : je suis au calme, j’ai du temps, et c’est une expérience importante. Une expérience de compassion.

Une irruption de compassion dans mon petit confort de conférencier content d’avoir bien fait son boulot, bien parlé, bien rendu service. Bien sur les rails de sa vie. Et le voilà rattrapé par la souffrance d'autres que lui. Par la grâce d’une chanson simple et sans pathos, qui ne dit presque rien, à part ceci : des millions d’humains sont malheureux de ne pas pouvoir marcher. Et toi, tu marches. Tranquillement, tout le temps, tu marches, tu cours, tu sautes. Sans même y penser. Pense à eux, ou plutôt, non, ne pense pas à eux : ressens de la compassion pour eux, dans ton cœur, dans ton corps, pas seulement avec ta cervelle rationnelle. La vraie compassion, pas la pensée distraite de surface.

Du coup, ça n’arrange pas l’histoire des larmes. Les sanglots commencent à monter. Je cache un peu mon visage de ma main pour continuer de pleurer. Je laisse filer les larmes face aux champs et aux bois qui défilent. Je renifle le plus doucement possible, je sors un mouchoir de ma poche. Je ne cherche plus à freiner le mouvement, je laisse la compassion prendre toute la place qu’elle veut. Je laisse sa vague monter, me secouer, me recouvrir. Je respire et je regarde la nature qui me chuchote : tout est bien, ne te débat pas, laisse tout advenir. En ce moment de ta vie, tout ce qui là est à sa juste place, ne te dérobe pas. Laisse toi remuer et envahir par la compassion. Laisse-la te marquer de son empreinte la plus profonde. Laisse-la t’endolorir et te réjouir : à cet instant où tu sanglotes, cet instant où tu te sens un gros nigaud renifleur, tu éprouves simplement une expérience d’humanité et de fraternité. Reste avec ça, respire avec ça.

Puis, quand tout cela se retirera doucement de toi, n’oublie pas.

Quand les larmes ne couleront plus, quand tu te remettras à respirer normalement, n’oublie pas. À ce moment, tu feras marcher ton cerveau. Tout sera plus clair, tu réfléchiras, tu agiras, tu décideras que faire. Tu n’oublieras pas, jamais, ces longues minutes où tu t’es noyé dans la compassion grâce à une chanson de Francis Cabrel.
Et tu repenseras à tout ce que tu fais déjà, et que tu continueras : ne plus rouspéter quand tu cherches une place en voiture et que tu vois que les seules places libres sont les places pour handicapés, inoccupées (j'ai honte d'avouer qu'autrefois, il m'arrivait de rouspéter pour ça ; honte rétrospective...). Ne plus jamais garer ton scooter sur un trottoir s’il est sur un passage où un aveugle pourrait se cogner (je l'ai vécu : plus jamais ça). Et tu penseras à tout ce que tu pourrais faire en plus : être prêt à aider davantage les personnes handicapées dès que tu en croises une, à leur parler davantage, leur sourire, à donner plus d’argent aux associations qui les soutiennent. Cherche encore un peu : il doit y avoir d’autres gestes…


PS : pour celles et ceux qui trouveraient la vidéo de la chanson trop kitsch (ce n'est pas mon cas : pour moi elle est kitsch, mais pas "trop"), voici une version en concert.

Illustration : photographie de Frédéric Richet : après le passage d'un mariage, sur les pavés du Donjon du Capitole, à Toulouse.

lundi 15 avril 2013

Optimisme en action



L’optimisme ne se résume pas à un état d’esprit, il est aussi une manière d’agir et de réagir. On pourrait le définir comme une aptitude mentale avec des conséquences comportementales. L’aptitude mentale : face à un problème, supposer que des solutions existent, venant de nous, des autres ou de la providence (c’est-à-dire de l’avancement naturel de la situation autour du problème). Les conséquences comportementales : agir pour que ces solutions soient facilitées.

Je participais récemment à un colloque organisé par le Nouvel Observateur à propos des crises contemporaines. Ça s’appelait : "Quelles raisons d’espérer ?" Et j’étais invité pour discuter lors d'une table ronde intitulée, elle : "Comment lutter contre la morosité ?" J’avais rencontré dans le train pour Nantes un autre des invités à cette table ronde, mon copain Philippe Gabilliet, plutôt spécialiste du management, mais grand promoteur de l’optimisme en entreprise.

Juste descendus du TGV, nous étions en train de bavarder dans le couloir souterrain qui nous amenait dans le hall de la gare, quand je m’aperçois tout à coup qu’il continue de me parler sans y être vraiment, fouillant discrètement dans son sac.
« - Tu as perdu un truc Philippe ?
- Oui, mon écharpe, je crois que je l’ai oubliée dans le train… »

Ouille, pas très bon plan quand le train est un TGV qui continue sa route vers je ne sais où ! Je lui propose, sans trop y croire moi-même, de tenter sa chance et de retourner vite voir si le train est toujours à quai ou s’il est reparti. « Tu as raison, me dit-il, il faut toujours essayer ! » et il fonce à contre-sens dans le flot des voyageurs pendant que je garde son sac.

En l’attendant, je me dis que ses chances sont un peu maigres. Mais quand même, nous venons pour parler de l’optimisme : il ne manquerait plus que nous nous comportions comme des pessimistes en nous résignant sans bouger à la disparition de l’écharpe !

Au bout de quelques minutes, le couloir est presque vide, et il n’est toujours pas revenu. Du coup, je change de crainte : je ne redoute plus pour lui que le TGV soit déjà reparti avant même qu’il n’ait pu récupérer l’écharpe, mais qu’il soit reparti avec lui dedans…

Mais non, le voilà, tout sourire avec sa belle écharpe rouge récupérée in extremis !

Ça me fait plaisir pour lui, et pour mes théories : l’optimisme, c’est préférer essayer que se résigner. Et parfois ça marche. J’adore le vérifier dans la vraie vie, à propos de petits moments de rien du tout…

Illustration : une belle photo, qui m'a été adressée par une internaute du Jura, dont j'ai oublié de noter le prénom pour pouvoir la remercier ici. Si elle me lit : merci encore ! À chaque fois que je la regarde, elle me fait chaud au coeur et me rappelle de magnifiques ballades au Pays Basque.

lundi 8 avril 2013

Méditation à trois voix



Il y a quelques jours, j’étais invité à Poitiers par Patrice Gourrier, prêtre et méditant chrétien, pour une soirée consacrée à la méditation, en compagnie de Gelongma Davina, nonne bouddhiste. Cela se passait dans la belle église Saint-Porchaire.

Chacun de nous parla de sa pratique.

Puis nous proposâmes en fin de soirée une méditation à trois voix improvisée (nous en avions parlé juste avant la rencontre).

J’avais la partie la plus facile, en commençant : nous amener tous à prendre conscience de notre présence ici et maintenant, au travers de notre corps et du discret bain sonore tout autour de nous, avec douceur et sans autre attente qu’ouvrir notre conscience à la vie palpitant en nous et autour de nous.

Dans la foulée, Patrice Gourrier nous fit travailler sur le souffle, à sa manière de prêtre chrétien : prendre conscience de notre souffle, et à travers lui de la présence du divin en nous. La Bible nous rappelle que Dieu nous a créés en « insufflant une haleine de vie » dans un bloc informe de glaise du sol. Et même pour les non-croyants ou les croyants d’autres traditions, la présence du souffle en nous est le témoignage du miracle de la vie, de notre vie, de la présence du principe de vie en nous.

Puis Gelongma Davina conclut cette séquence méditative d’un genre nouveau par une méditation de compassion et d’ouverture du cœur, dans la tradition bouddhiste.

Nous avions parlé environ 5 minutes chacun, donc la méditation ne dépassait pas au total un petit quart d’heure. Mais il s’était passé un truc incroyable pendant ces instants, comme si le souffle de l’esprit et de l’amour avait traversé l’étrange et vaste double nef de l’église Saint-Porchaire, tel un bel oiseau tranquille, apparaissant puis disparaissant, sans être vu de personne mais en étant perçu de tous, effleurant le crâne de la plupart des 800 humains méditant ensemble dans cet espace sacré.

J’ai beau avoir un peu l’habitude de ces instants, je n’arrive toujours pas à m’y faire : comment la réunion de personnes en train de méditer côte-à-côte (c’est-à-dire, vu de l’extérieur, en train de ne rien faire, assises et les yeux fermés) peut-elle dégager une telle force ? Et cette force est-elle émise ou reçue ? Émane-t-elle d’elles, ou représente-t-elle une sorte de connexion à un principe, un courant, une noosphère ou une divinité ? Ou bien tout cela n'est-il qu'une douce illusion, une projection de nos attentes, une lecture subjective d'un moment de douceur et de calme intense et inhabituel ?

Comme on dit volontiers quand on ne sait plus quoi penser : ce sont des questions tellement profondes qu’il vaut mieux les laisser sans réponse…

PS : quelques informations sur la rencontre sont disponibles sur le site père & moniale.

Illustration : l'image est belle, mais ces trois anges de Memling, qui chantent au musée d'Anvers, n'ont bien sûr rien à voir avec les 3 orateurs de l'autre soir. Ou peut-être est-ce eux qui conduisaient la méditation en chuchotant à nos oreilles...

mardi 2 avril 2013

Ego et bancs publics



L’ego n’est pas une notion de psychologie, on parle plutôt chez nous du moi, du self, etc. Mais c’est un terme qui, sous l’impulsion notamment de la philosophie bouddhiste, est de plus en plus utilisé, en général avec une connotation critique : l’ego c’est l’ennemi, le trop de « moi, moi, moi »…

Mais la plupart d’entre nous avons besoin d’un ego : l’ego, c’est aussi ce sentiment de la conscience et de l’unité de soi, le sentiment de la continuité de notre personne, le sentiment que même si nous changeons régulièrement, depuis notre enfance jusqu’à notre mort, nous restons aussi, d’une certaine façon les mêmes. Les occidentaux que nous sommes ont besoin de croire à l’ego et sont au départ perplexes face à l’idée d’inexistence du soi.

Je me souviens à ce propos d’une anecdote racontée par un de mes professeurs de lycée, en histoire ou en philosophie. Alors que les armées d’Alexandre le Grand avaient poussé jusqu’à l’Indus, un de ses officiers écoutait un brahmane lui expliquer que la personne, l’ego, n’existait pas, n’était qu’une illusion, que nous n’étions plus aujourd’hui le même humain qu’hier, que nous ne serions pas le même demain, comme l’eau d’un fleuve, qui s’écoule en permanence : jamais la même eau, en fait. L’officier, peut-être perplexe et agacé de mal comprendre, ou peut-être plus malin qu’il n’en avait l’air, lui colle alors une grande claque. Le brahmane furieux lui demande pourquoi il a fait ça, et le soldat lui répond : « Ce n’est pas moi qui t'ai frappé, c’est celui que j’étais tout à l’heure, il y a un instant… »

Bref, nous sommes attachés à la notion d’ego, peut-être à juste titre.

Mais un peu trop, parfois.

J’étais récemment à New-York, où j’en ai eu une overdose, d’egos : là-bas, les milliardaires donnent leur nom aux gratte-ciels (TrumpTower, Rockfeller Center, etc.) ou aux salles de musée. Et les non-milliardaires ne sont pas en reste : ils sponsorisent par exemple des bancs dans Central Park en échange d’une petite plaque qui porte leur nom (voir photo). Ça a commencé apparemment en 1986, sous forme d’un programme « Adopt a bench » (adoptez un banc), et ça coûte 7.500 $ la plaque.

Certes, l’argent sert à l’entretien du parc et à la protection de sa faune. Mais au début, ça m’agaçait un peu tout de même. Je me disais : « si tout le monde se met à avoir un ego aussi gros que celui des milliardaires, nous voilà mal partis… »

Puis j’ai fait le tour de quelques dizaines de bancs. Et je me suis trouvé plutôt ému.

Beaucoup rendaient hommage à une personne disparue qui aimait bien s’asseoir là. Ou à des amoureux qui s’étaient embrassés sur ce banc pour la première fois. Ou se réjouissaient de la beauté du parc. Des trucs comme ça, finalement assez humains, touchants et émouvants. Finalement, pourquoi juger ce désir de laisser une petite trace ? Si, devenu vieux, j’avais un banc préféré, sur lequel je me serais assis chaque jour, est-ce que je ne serai pas heureux d’imaginer qu’une petite plaque ferait penser à moi quelques années après ma mort ?

Bon, d’un autre côté, c’est vrai que si sur le moindre banc, le moindre réverbère, le moindre feu rouge, la moindre boîte à lettres, chacun laisse une signature, cet envahissement d’egos, vivants ou morts, deviendrait asphyxiant et absurde.

Du coup, je n’arrive plus à avoir d’avis net.

Ma conviction est, en accord avec les enseignements du bouddhisme, que l’attachement à l’ego pose beaucoup de problèmes et s’avère la cause de nombreuses souffrances (liées à notre susceptibilité et notre possessivité notamment).

Mais certaines de ses expressions continuent de me toucher et de m’émouvoir parce que je suis un occidental.

Je sens que je vais continuer longtemps à balancer comme ça, entre deux mondes…

PS : apparemment, la démarche « Adoptez un banc » s’étend : c’est maintenant possible de le faire à Paris, et sans doute dans bien d’autres villes et lieux.

Illustration : un banc dans Central Park, à New York, en décembre 2012.