lundi 22 avril 2013

Compassion et chanson



Ça m’est arrivé l’autre jour, dans le train, en revenant d’une conférence. Un peu fatigué, j’écoutais de la musique dans mon casque, en regardant défiler le paysage. J’écoutais des chansons de Francis Cabrel, que j’adore. Des chansons de son dernier album, des adaptations de Bob Dylan : personne ne chante mieux que lui Dylan en français, dans l’esprit et le phrasé. Mais j'écoutais aussi de ses vieilles chansons.

Et tout à coup, celle-ci : Elle dort.

Ouille ! En 30 secondes, je commence à renifler, puis à pleurer. Si vous ne la connaissez pas, écoutez-la avant de continuer : c’est l’histoire très simple d’une femme paralysée qui rêve qu’elle marche et qu’elle danse.

Je ne sais pas si c’était lié au mélange de fatigue et de bonheur (la conférence s’était bien passé, humainement et pédagogiquement, il me semblait avoir été utile et avoir partagé avec le public de belles émotions) mais tout à coup, une énorme vague de compassion s’écrase sur moi.

Je tourne la tête vers la fenêtre, pour que les larmes s’écoulent discrètement, je commence même à remuer les yeux de droite à gauche, comme en EMDR, pour accélérer leur disparition.

Puis je comprends que je suis en train de me comporter comme un idiot (ça m’arrive souvent avec mes émotions). En train d’assassiner une expérience émotionnelle, alors que rien ne m’y oblige : je suis au calme, j’ai du temps, et c’est une expérience importante. Une expérience de compassion.

Une irruption de compassion dans mon petit confort de conférencier content d’avoir bien fait son boulot, bien parlé, bien rendu service. Bien sur les rails de sa vie. Et le voilà rattrapé par la souffrance d'autres que lui. Par la grâce d’une chanson simple et sans pathos, qui ne dit presque rien, à part ceci : des millions d’humains sont malheureux de ne pas pouvoir marcher. Et toi, tu marches. Tranquillement, tout le temps, tu marches, tu cours, tu sautes. Sans même y penser. Pense à eux, ou plutôt, non, ne pense pas à eux : ressens de la compassion pour eux, dans ton cœur, dans ton corps, pas seulement avec ta cervelle rationnelle. La vraie compassion, pas la pensée distraite de surface.

Du coup, ça n’arrange pas l’histoire des larmes. Les sanglots commencent à monter. Je cache un peu mon visage de ma main pour continuer de pleurer. Je laisse filer les larmes face aux champs et aux bois qui défilent. Je renifle le plus doucement possible, je sors un mouchoir de ma poche. Je ne cherche plus à freiner le mouvement, je laisse la compassion prendre toute la place qu’elle veut. Je laisse sa vague monter, me secouer, me recouvrir. Je respire et je regarde la nature qui me chuchote : tout est bien, ne te débat pas, laisse tout advenir. En ce moment de ta vie, tout ce qui là est à sa juste place, ne te dérobe pas. Laisse toi remuer et envahir par la compassion. Laisse-la te marquer de son empreinte la plus profonde. Laisse-la t’endolorir et te réjouir : à cet instant où tu sanglotes, cet instant où tu te sens un gros nigaud renifleur, tu éprouves simplement une expérience d’humanité et de fraternité. Reste avec ça, respire avec ça.

Puis, quand tout cela se retirera doucement de toi, n’oublie pas.

Quand les larmes ne couleront plus, quand tu te remettras à respirer normalement, n’oublie pas. À ce moment, tu feras marcher ton cerveau. Tout sera plus clair, tu réfléchiras, tu agiras, tu décideras que faire. Tu n’oublieras pas, jamais, ces longues minutes où tu t’es noyé dans la compassion grâce à une chanson de Francis Cabrel.
Et tu repenseras à tout ce que tu fais déjà, et que tu continueras : ne plus rouspéter quand tu cherches une place en voiture et que tu vois que les seules places libres sont les places pour handicapés, inoccupées (j'ai honte d'avouer qu'autrefois, il m'arrivait de rouspéter pour ça ; honte rétrospective...). Ne plus jamais garer ton scooter sur un trottoir s’il est sur un passage où un aveugle pourrait se cogner (je l'ai vécu : plus jamais ça). Et tu penseras à tout ce que tu pourrais faire en plus : être prêt à aider davantage les personnes handicapées dès que tu en croises une, à leur parler davantage, leur sourire, à donner plus d’argent aux associations qui les soutiennent. Cherche encore un peu : il doit y avoir d’autres gestes…


PS : pour celles et ceux qui trouveraient la vidéo de la chanson trop kitsch (ce n'est pas mon cas : pour moi elle est kitsch, mais pas "trop"), voici une version en concert.

Illustration : photographie de Frédéric Richet : après le passage d'un mariage, sur les pavés du Donjon du Capitole, à Toulouse.

lundi 15 avril 2013

Optimisme en action



L’optimisme ne se résume pas à un état d’esprit, il est aussi une manière d’agir et de réagir. On pourrait le définir comme une aptitude mentale avec des conséquences comportementales. L’aptitude mentale : face à un problème, supposer que des solutions existent, venant de nous, des autres ou de la providence (c’est-à-dire de l’avancement naturel de la situation autour du problème). Les conséquences comportementales : agir pour que ces solutions soient facilitées.

Je participais récemment à un colloque organisé par le Nouvel Observateur à propos des crises contemporaines. Ça s’appelait : "Quelles raisons d’espérer ?" Et j’étais invité pour discuter lors d'une table ronde intitulée, elle : "Comment lutter contre la morosité ?" J’avais rencontré dans le train pour Nantes un autre des invités à cette table ronde, mon copain Philippe Gabilliet, plutôt spécialiste du management, mais grand promoteur de l’optimisme en entreprise.

Juste descendus du TGV, nous étions en train de bavarder dans le couloir souterrain qui nous amenait dans le hall de la gare, quand je m’aperçois tout à coup qu’il continue de me parler sans y être vraiment, fouillant discrètement dans son sac.
« - Tu as perdu un truc Philippe ?
- Oui, mon écharpe, je crois que je l’ai oubliée dans le train… »

Ouille, pas très bon plan quand le train est un TGV qui continue sa route vers je ne sais où ! Je lui propose, sans trop y croire moi-même, de tenter sa chance et de retourner vite voir si le train est toujours à quai ou s’il est reparti. « Tu as raison, me dit-il, il faut toujours essayer ! » et il fonce à contre-sens dans le flot des voyageurs pendant que je garde son sac.

En l’attendant, je me dis que ses chances sont un peu maigres. Mais quand même, nous venons pour parler de l’optimisme : il ne manquerait plus que nous nous comportions comme des pessimistes en nous résignant sans bouger à la disparition de l’écharpe !

Au bout de quelques minutes, le couloir est presque vide, et il n’est toujours pas revenu. Du coup, je change de crainte : je ne redoute plus pour lui que le TGV soit déjà reparti avant même qu’il n’ait pu récupérer l’écharpe, mais qu’il soit reparti avec lui dedans…

Mais non, le voilà, tout sourire avec sa belle écharpe rouge récupérée in extremis !

Ça me fait plaisir pour lui, et pour mes théories : l’optimisme, c’est préférer essayer que se résigner. Et parfois ça marche. J’adore le vérifier dans la vraie vie, à propos de petits moments de rien du tout…

Illustration : une belle photo, qui m'a été adressée par une internaute du Jura, dont j'ai oublié de noter le prénom pour pouvoir la remercier ici. Si elle me lit : merci encore ! À chaque fois que je la regarde, elle me fait chaud au coeur et me rappelle de magnifiques ballades au Pays Basque.

lundi 8 avril 2013

Méditation à trois voix



Il y a quelques jours, j’étais invité à Poitiers par Patrice Gourrier, prêtre et méditant chrétien, pour une soirée consacrée à la méditation, en compagnie de Gelongma Davina, nonne bouddhiste. Cela se passait dans la belle église Saint-Porchaire.

Chacun de nous parla de sa pratique.

Puis nous proposâmes en fin de soirée une méditation à trois voix improvisée (nous en avions parlé juste avant la rencontre).

J’avais la partie la plus facile, en commençant : nous amener tous à prendre conscience de notre présence ici et maintenant, au travers de notre corps et du discret bain sonore tout autour de nous, avec douceur et sans autre attente qu’ouvrir notre conscience à la vie palpitant en nous et autour de nous.

Dans la foulée, Patrice Gourrier nous fit travailler sur le souffle, à sa manière de prêtre chrétien : prendre conscience de notre souffle, et à travers lui de la présence du divin en nous. La Bible nous rappelle que Dieu nous a créés en « insufflant une haleine de vie » dans un bloc informe de glaise du sol. Et même pour les non-croyants ou les croyants d’autres traditions, la présence du souffle en nous est le témoignage du miracle de la vie, de notre vie, de la présence du principe de vie en nous.

Puis Gelongma Davina conclut cette séquence méditative d’un genre nouveau par une méditation de compassion et d’ouverture du cœur, dans la tradition bouddhiste.

Nous avions parlé environ 5 minutes chacun, donc la méditation ne dépassait pas au total un petit quart d’heure. Mais il s’était passé un truc incroyable pendant ces instants, comme si le souffle de l’esprit et de l’amour avait traversé l’étrange et vaste double nef de l’église Saint-Porchaire, tel un bel oiseau tranquille, apparaissant puis disparaissant, sans être vu de personne mais en étant perçu de tous, effleurant le crâne de la plupart des 800 humains méditant ensemble dans cet espace sacré.

J’ai beau avoir un peu l’habitude de ces instants, je n’arrive toujours pas à m’y faire : comment la réunion de personnes en train de méditer côte-à-côte (c’est-à-dire, vu de l’extérieur, en train de ne rien faire, assises et les yeux fermés) peut-elle dégager une telle force ? Et cette force est-elle émise ou reçue ? Émane-t-elle d’elles, ou représente-t-elle une sorte de connexion à un principe, un courant, une noosphère ou une divinité ? Ou bien tout cela n'est-il qu'une douce illusion, une projection de nos attentes, une lecture subjective d'un moment de douceur et de calme intense et inhabituel ?

Comme on dit volontiers quand on ne sait plus quoi penser : ce sont des questions tellement profondes qu’il vaut mieux les laisser sans réponse…

PS : quelques informations sur la rencontre sont disponibles sur le site père & moniale.

Illustration : l'image est belle, mais ces trois anges de Memling, qui chantent au musée d'Anvers, n'ont bien sûr rien à voir avec les 3 orateurs de l'autre soir. Ou peut-être est-ce eux qui conduisaient la méditation en chuchotant à nos oreilles...

mardi 2 avril 2013

Ego et bancs publics



L’ego n’est pas une notion de psychologie, on parle plutôt chez nous du moi, du self, etc. Mais c’est un terme qui, sous l’impulsion notamment de la philosophie bouddhiste, est de plus en plus utilisé, en général avec une connotation critique : l’ego c’est l’ennemi, le trop de « moi, moi, moi »…

Mais la plupart d’entre nous avons besoin d’un ego : l’ego, c’est aussi ce sentiment de la conscience et de l’unité de soi, le sentiment de la continuité de notre personne, le sentiment que même si nous changeons régulièrement, depuis notre enfance jusqu’à notre mort, nous restons aussi, d’une certaine façon les mêmes. Les occidentaux que nous sommes ont besoin de croire à l’ego et sont au départ perplexes face à l’idée d’inexistence du soi.

Je me souviens à ce propos d’une anecdote racontée par un de mes professeurs de lycée, en histoire ou en philosophie. Alors que les armées d’Alexandre le Grand avaient poussé jusqu’à l’Indus, un de ses officiers écoutait un brahmane lui expliquer que la personne, l’ego, n’existait pas, n’était qu’une illusion, que nous n’étions plus aujourd’hui le même humain qu’hier, que nous ne serions pas le même demain, comme l’eau d’un fleuve, qui s’écoule en permanence : jamais la même eau, en fait. L’officier, peut-être perplexe et agacé de mal comprendre, ou peut-être plus malin qu’il n’en avait l’air, lui colle alors une grande claque. Le brahmane furieux lui demande pourquoi il a fait ça, et le soldat lui répond : « Ce n’est pas moi qui t'ai frappé, c’est celui que j’étais tout à l’heure, il y a un instant… »

Bref, nous sommes attachés à la notion d’ego, peut-être à juste titre.

Mais un peu trop, parfois.

J’étais récemment à New-York, où j’en ai eu une overdose, d’egos : là-bas, les milliardaires donnent leur nom aux gratte-ciels (TrumpTower, Rockfeller Center, etc.) ou aux salles de musée. Et les non-milliardaires ne sont pas en reste : ils sponsorisent par exemple des bancs dans Central Park en échange d’une petite plaque qui porte leur nom (voir photo). Ça a commencé apparemment en 1986, sous forme d’un programme « Adopt a bench » (adoptez un banc), et ça coûte 7.500 $ la plaque.

Certes, l’argent sert à l’entretien du parc et à la protection de sa faune. Mais au début, ça m’agaçait un peu tout de même. Je me disais : « si tout le monde se met à avoir un ego aussi gros que celui des milliardaires, nous voilà mal partis… »

Puis j’ai fait le tour de quelques dizaines de bancs. Et je me suis trouvé plutôt ému.

Beaucoup rendaient hommage à une personne disparue qui aimait bien s’asseoir là. Ou à des amoureux qui s’étaient embrassés sur ce banc pour la première fois. Ou se réjouissaient de la beauté du parc. Des trucs comme ça, finalement assez humains, touchants et émouvants. Finalement, pourquoi juger ce désir de laisser une petite trace ? Si, devenu vieux, j’avais un banc préféré, sur lequel je me serais assis chaque jour, est-ce que je ne serai pas heureux d’imaginer qu’une petite plaque ferait penser à moi quelques années après ma mort ?

Bon, d’un autre côté, c’est vrai que si sur le moindre banc, le moindre réverbère, le moindre feu rouge, la moindre boîte à lettres, chacun laisse une signature, cet envahissement d’egos, vivants ou morts, deviendrait asphyxiant et absurde.

Du coup, je n’arrive plus à avoir d’avis net.

Ma conviction est, en accord avec les enseignements du bouddhisme, que l’attachement à l’ego pose beaucoup de problèmes et s’avère la cause de nombreuses souffrances (liées à notre susceptibilité et notre possessivité notamment).

Mais certaines de ses expressions continuent de me toucher et de m’émouvoir parce que je suis un occidental.

Je sens que je vais continuer longtemps à balancer comme ça, entre deux mondes…

PS : apparemment, la démarche « Adoptez un banc » s’étend : c’est maintenant possible de le faire à Paris, et sans doute dans bien d’autres villes et lieux.

Illustration : un banc dans Central Park, à New York, en décembre 2012.

lundi 25 mars 2013

Autocontrôle



Ça se passe au mois de juin dernier. Je suis dans mon bureau, affairé à des travaux d’écriture : mon prochain livre, des articles, des préfaces.

J’aime écrire, mais il y a des jours où c’est plus difficile que d’autres. Et c’est le cas ce matin-là : j’ai un peu de mal à stabiliser mon attention, à trouver l’inspiration. Face à ces difficultés, je sens en moi les premières impulsions à me désengager du travail. Il y a quelques années, cela pouvait prendre la forme d’une petite sieste vite fait, d’une descente à la cuisine pour manger un fruit, ou d’un instant passé à bouquiner des revues ou des livres récemment achetés. Tout ça sous le prétexte de me changer un peu les idées avant de revenir au boulot. Aujourd’hui, il y a les mêmes tentations, et de nouvelles encore : tentation, dès que mon travail coince, de regarder les mails arrivés entre temps, ou les SMS, ou de répondre dès que mon téléphone sonne (au lieu de laisser sonner et de répondre en fin de journée), ou de surfer sur Internet. Toutes ces interruptions ne sont pas si graves, sauf que si je ne gère pas un peu l’affaire, je n’aurai pas écrit grand-chose d’ici ce soir !

Au moment où je suis en train de rêvasser en songeant à tout cela, j’entends frapper à la porte de mon bureau : c’est ma deuxième fille. Elle aussi travaille à la maison, car elle prépare le bac. Elle a quelque chose à me demander :
- « Papa, tu peux me prendre mon portable ?
- Te prendre ton portable ?!
- Ben oui, je veux te le donner pour que tu le gardes dans ton bureau.
- D’accord, mais pourquoi ?
- Parce que si je le garde à côté de moi, je n’arrive pas à travailler, c’est plus fort que moi, je réponds à tous les coups de fil et à tous les SMS. En plus si je m’ennuie j’ai envie d’appeler ou d’en envoyer… »

Je me sens tout à coup moins seul dans mon combat et mes efforts d’autocontrôle !

L’autocontrôle n’est pas un terme de notre langage quotidien. Mais sa réalité nous est familière. Et sa pratique indispensable. Il est ce qui fait de nous les pilotes de notre quotidien, ce qui nous rend capables, tels des marins, de naviguer au mieux et de tenir le cap sous toutes sortes de vents, favorables ou contraires.

Sans lui, nous ne faisons que réagir à nos émotions et impulsions, aux pressions et modifications de l’environnement. Sans recul et sans discernement. Et donc avec parfois quelques problèmes à la clé. Avec lui, nous devenons capables de répondre à tout ce qui nous arrive, intelligemment, en fonction de nos choix, décisions, et idéaux de vie.

L’autocontrôle est donc un ensemble d’aptitudes, qui va s’avérer très précieux dans de nombreux domaines de notre vie : santé, relations sociales, épanouissement scolaire et professionnel, bref tout ce qui peut concourir à augmenter notre bonheur.

Les capacités d’autocontrôle ont sans doute toujours été de la première importance dans la vie des humains, mais elles semblent encore plus importantes aujourd’hui : nos environnements modernes sont passionnants et riches, mais ils sont aussi peut-être les plus déstabilisateurs qui soient car ils nous exposent en permanence à la tentation ! Les sociétés matérialistes qui sont les nôtres ont porté au plus haut point l’incitation à « s’offrir un petit plaisir », « acheter aujourd’hui et payer demain », et autres slogans incitant à obéir à ses impulsions, surtout lorsque celles-ci sont joyeusement manipulées par une publicité et un marketing parfaitement au courant des données les plus récentes de la science. Le combat entre citoyens et firmes est donc à ce niveau inégal. Et cultiver son autocontrôle contribue à rééquilibrer cette confrontation entre nos libertés individuelles et les incitations déstabilisatrices organisées à une échelle industrielle.

PS : le texte qui précède est un extrait de la préface que j’ai rédigée pour l’excellent livre de mon ami Jacques Van Rillaer, La nouvelle gestion de soi, dont je vous recommande chaleureusement la lecture. Vous y trouverez la description détaillée et concrète de tous les mécanismes et efforts favorisant l’autocontrôle et l’équilibre personnel.

Illustration : Adam et Ève chassés du Paradis : un manque d'autocontrôle ?

lundi 18 mars 2013

Le défilé


C’est un souvenir ancien, la scène se passe il y a 15 ans environ.

Ce jour-là, c’était un après-midi en semaine, je marchais dans la rue principale de notre petite ville de banlieue parisienne. Tout à coup, je vois arriver un cortège enfantin, déambulant au milieu de la chaussée, précédé par deux policiers municipaux débonnaires.

C’était Mardi-Gras, les enfants de l’école étaient tous déguisés pour le carnaval, et devaient sans doute se rendre au gymnase proche pour une petite fête.

Je m’arrête pour observer leur passage : certains étaient joyeux et excités, d’autres un peu perplexes voire inquiets de se trouver en train de marcher au milieu de la rue (un endroit où on ne va jamais quand on est un petit enfant de maternelle) sous les regards de quelques parents et passants.

Le spectacle était mignon, mais un peu triste aussi : ces enfants défilant sans public, ou presque, agitant leurs petits drapeaux sans que grand monde ne les regarde. Je ne suis jamais très à l’aise avec les défilés, en général ils m’inquiètent ou ils m’attristent. Et j’ai toujours de la peine quand je vois un spectacle sans spectateurs.

Mais je n’allais pas prendre un visage consterné à leur passage, tout de même ! Alors, pour les encourager, je reste là à applaudir et faire bonjour, à leur proposer un comportement de spectateur joyeux, qui leur manque peut-être un peu à ce moment.

Et j’aperçois au milieu de la petite troupe ma fille aînée, qui devait avoir à l’époque 4 ou 5 ans. J’avais oublié qu’elle pouvait se trouver là ! J’observe son visage : il était un peu inquiet, observant la scène de l’intérieur, de manière incrédule et préoccupée. Elle ne me voit pas. Je l’appelle, elle m’aperçoit, et un sourire éclaire son visage, elle me salue, agite un peu plus fort son drapeau, soulagée d’avoir peut-être trouvé un sens à ce défilé étrange.

Puis le petit cortège s’éloigne, j’aperçois encore ma fille se retournant une ou deux fois, pour me faire au revoir de la main.

Au revoir, ma fille que j’aime, au revoir…

Un étrange sentiment de fragilité de la vie humaine me serre alors doucement le coeur. Ces enfants trimballés pour un spectacle auquel ils ne comprennent pas grand-chose, dans l’indifférence des passants, me semblent un instant à l’image de l’humanité toute entière : fragile, orpheline, perdue. Je devais être dans un jour triste.

Ce souvenir a aujourd’hui pour moi comme un goût de rêve (et vous avez remarqué comment certains rêves nous restent en mémoire des années après ?). Je crois que je m’en souviens comme d’un rêve parce que j’éprouvais des états d’âme complexes et intenses, que la scène était un peu étrange et inhabituelle, et que ma tristesse du moment me rendait archi-réceptif aux petits décalages d’un spectacle censé être joyeux. Dans ces moments, notre vie ressemble à un rêve.

Il y a toujours des petites déchirures dans le bel habit des fêtes. On dit que c’est par là que rentre la lumière. Certains jours, cette lumière est sombre. Mais j’aime bien. J’aime bien que ce souvenir soit porteur d’une douce tristesse. Il me rappelle notre fragilité : celle de ma fille, la mienne et celle du genre humain.

Illustration : Prêts pour le défilé, les amis ? À Paris en 1962.

lundi 4 mars 2013

Vacances



J'ai oublié de vous dire, la semaine dernière : PsychoActif prend un peu de vacances.

Nous nous retrouvons le lundi 18 mars.

Portez-vous bien !

PS : à la suite du billet Sud-Ouest, j'ai reçu une petite information sur le devenir de la chanson Montagnes Pyrénées, devenu hymne officiel du Val d'Aoste. Les chansons voyagent, comme les personnes ! À lire à la fin des commentaires du dit billet (attention, n'oubliez pas de cliquer sur "charger la suite" car il y a beaucoup de messages).

Illustration : au revoir les amis ! Photographie de Bernard Plossu, Mexique, 1966.

lundi 25 février 2013

Transcendance au Mont Sainte-Odile



Ça se passe au Mont Sainte-Odile, le vendredi 15 février 2013, vers 17h30. Je viens de donner un cours au Diplôme Universitaire de Médecine, méditation et neurosciences, à Strasbourg, le premier du genre en France. Fait très rare, et lié à la matière, l’enseignement est donné en résidentiel : les étudiants ont passé toute la semaine au monastère du Mont Sainte-Odile, où les cours ont été entrecoupés d’exercices de méditation. Maintenant, à l’issue de cette première semaine, les étudiants sont tous partis, et seuls restent les organisateurs et les enseignants.

J’en profite pour aller marcher tout seul sur le petit chemin qui fait le tour du monastère, au milieu des sapins. Les bâtiments sont perchés tout en haut d’un mont, perdu au milieu des forêts. Ce jour-là, comme souvent en hiver, tout est couvert de neige. Le ciel est sombre, obscurci par de gros nuages et la tombée du jour. Je marche lentement, en écoutant avec délices cet incroyable son de la neige qui crisse sous chacun de mes pas. Parfois, une percée dans la forêt ouvre l’horizon au regard : d’autres monts, couverts d'autres sapins enneigés. De temps en temps je relève la tête et j’aperçois la masse sombre et séculaire du monastère. Sentiment étrange. Globalement agréable, mais ce n’est pas du bonheur. Trop de gris dans le ciel, trop de rudesse dans le froid. Je suis juste étonné et content d’être là, un peu intimidé et impressionné par la beauté rugueuse de la nature et des bâtiments, par leur longue histoire.

Il n’y a pas de mot en français pour cet état d’âme. En anglais, il y a le mot awe, qui décrit le respect admiratif mêlé d’un peu de crainte et d’intimidation. C’est en quelque sorte l’émotion de la transcendance : ce que nous voyons et vivons dépasse notre cadre mental habituel, nos mots, notre intelligence sont impuissants à en prendre la mesure et la complexité et la signification.

On admire, on se sent dépassé par quelque chose de bien plus grand que nous, d’un peu effrayant aussi. Mais on est content de le voir, de l’observer, de savourer. On se sent tout petit. Et le goût particulier de ce sentiment, c’est que ce n’est pas une joie ou un bonheur centré sur nous-même, mais sur ce que nous voyons ou devinons ou imaginons, et qui nous impressionne, et que nous admirons en silence, le souffle et la parole coupés.

Puis des fantômes arrivent tout doucement.

Je repense que dans ces sombres forêts a eu lieu un accident d’avion célèbre, en 1992 : 87 victimes d’un coup dans ces monts sombres et glacés. Il me semble entendre les âmes des morts, restées là depuis, voltiger dans les branches des grands sapins, et m’observer de leurs yeux impassibles.

Je suis toujours dans le sentiment de awe, mais je ressens maintenant de la compassion pour toutes ces vies écrabouillées et stoppées net un soir de janvier 1992, presque à l’heure où je marche, et où mon souffle fait de plus en plus de bruit dans le silence. Mon cœur cogne, jusque dans mes oreilles. Suis-je en train de marcher trop vite ?

Je m’arrête alors. Je prends le temps de bien ressentir l’air frais qui nourrit mon souffle, cette sensation incroyable et inimitable de l’air de neige. Il me semble entendre le souffle de la montagne qui respire aussi, étouffé lui par le lourd manteau de neige. Silence habité.

Bien descendu dans mon corps je laisse voltiger mes états d’âme à leur guise : le monastère, le tombeau de Sainte-Odile dans la pénombre d’une crypte, le Diplôme Universitaire, les visages des étudiants et les discussions avec eux, l’avion qui s’écrase et les vies qui s’éteignent .

Comme à chaque fois, je suis touché par ce mystère des états d’âme : comment peut-on à la fois être apaisé et endolori ? heureux d’être en vie et attristé par des faits de vie ? écrabouillé par plus grand que nous et désireux pourtant de continuer à voir ce qui va se passer ?

Dans quelques instants, mon corps va se remettre à marcher, je vais rejoindre mes amis là-haut dans le monastère, nous allons bavarder, partir reprendre nos voitures, nos trains ou nos avions. Aucune des énigmes ressenties pendant ma marche n’aura été résolue.
Mais j’aurais senti le souffle de la vie me traverser, et cela m’a serré un instant le cœur, très fort, avant de le rendre plus léger.

Impression d’avoir été un oiseau, saisi un instant par un géant invisible, tenu dans sa main, puis relâché et rendu au ciel. Rien compris, pas bien vu. Quelque chose d’infiniment grand et infiniment fort existe, nous saisit parfois et nous relâche (en général).

C’est beau et effrayant.

Ça donne envie de continuer à vivre, à aimer, et à sourire tout doucement.

Awe…

Illustration : le Mont Sainte-Odile sous la neige.

lundi 18 février 2013

Sud-Ouest



Je suis né à Montpellier, mon grand-père était cévenol. Ce sont mes racines.

Mais j’ai grandi et étudié à Toulouse ; c’est là que je suis devenu un homme, devenu médecin aussi. L’empreinte du Sud-Ouest est très profonde en moi. C’est mon identité.

Le Sud-Ouest n’est pas une vraie région administrative (on y retrouve de nombreuses régions : Aquitaine, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon…), ni même une ancienne province française d’avant la Révolution (car elle s’étend du Pays Basque aux Cévennes), mais une zone de valeurs et de passions communes, de l’Atlantique à la Méditerranée.

On y a l’accent, on y utilise un français coloré d’occitan. Dans les magasins, on ne vous donne pas pour vos achats des sacs mais des poches ; dans les boulangeries, on ne vend pas de pains au chocolat, mais des chocolatines ; les galettes des rois ne sont pas ces gâteaux gras à la frangipane que l’on trouve dans le Nord, mais de délicieuses brioches aux fruits confits et à la fleur d’oranger. Une chauve-souris y devient une pipistrelle…

On y aime le rugby, la corrida, le cassoulet, le foie gras, l’huile d'olive, et ces fanfares qu’on appelle des bandas. On n’y aime pas aller vite ou être bousculé. On y a le verbe haut, quand il le faut.

Bien que je vive maintenant à Paris depuis 20 ans, je suis toujours intensément rattrapé par le Sud-Ouest à la moindre occasion.

Par exemple à chaque nouveau disque de Francis Cabrel. Mes filles et mon épouse me chambrent, parce qu’elles trouvent Cabrel ringard. Mais je m’en fiche. J’aime son boulot, et je trouve irrésistible, unique et convaincant son phrasé qui mélange l’accent d’Agen au rythme du blues.

Et j’ai aussi le cœur complètement soulevé à chaque fois que j’écoute le chant des supporteurs de l’Aviron Bayonnais, le plus bel hymne du rugby français (et que je vois jouer le Stade Toulousain).

La chanson Montagnes Pyrénées m’arrache des larmes.

Pareil pour Mes jeunes années, lorsque « les Pyrénées chantent au vent d’Espagne ».

Et je ne vous parle même pas de tout le reste : voir depuis la plaine toulousaine toute la chaîne des Pyrénées resplendir dans le lointain ; boire un vieil Armagnac en admirant le soleil se coucher un soir d’hiver limpide et glacé sur les collines du Gers, entre Condom et Fleurance ; découvrir la Méditerranée depuis les hauteurs de la montagne de La Clape, quand on arrive de Narbonne ; faire l’ascension tranquille du Mont Vallier dans l’Ariège…

J’ai lu récemment deux études passionnantes sur la nostalgie, ce plaisir, très légèrement teinté de tristesse, que nous éprouvons en songeant à nos bonheurs passés.

La première soulignait à quel point la nostalgie joue un rôle utile pour augmenter le sentiment que notre vie a du sens.

La seconde, plus triviale et amusante, montrait que lorsque la température extérieure est froide, nous sommes plus facilement nostalgiques ; et que ça tombe bien, parce que justement, nous laisser aller un peu à la nostalgie a tendance à nous donner une sensation de réchauffement corporel.

Ce doit être le froid de ce très long hiver, et la promesse du beau soleil d’hier, qui déclenchent en moi ce besoin de Sud-Ouest …

Illustration : un arbre que j'aime, au Pays Basque.

lundi 11 février 2013

Voyages de tristesse


Tous ces voyages où l’on va vers de la tristesse et du chagrin : visite à un proche très malade, enterrement d’un ami. La tonalité du voyage est grave, douloureuse, mais aussi étrange, lestée d’une pesanteur inhabituelle à nos vies.

Le voyage ressemble à la marche dans une forêt où aucun oiseau ne chanterait ; aucun pas n’est léger ni anodin, chacun nous rapproche de la souffrance, et de la mort, redoutée ou advenue, de la personne que l’on aime, et un peu la nôtre aussi.

Tous les détails nous touchent, toutes les rencontres sont intenses. Le visage de la réceptionniste de l’hôtel où l’on va poser sa valise, le regard de l’infirmière qui nous accueille à l’hôpital et nous indique la chambre, l’odeur du couloir, l’entrée et le premier regard. Ou le parvis de l’église, puis le son des graviers des allées du cimetière.

Faire bonne figure, ne pas ajouter de la tristesse à la détresse. Doucement sentir de quoi il est possible – peut-être nécessaire - de parler. Quels sont les bons gestes, les bons mots. Ne pas faire semblant de quoi que ce soit, mais ne pas non plus pleurer là où il faudrait consoler, ne pas non plus en rajouter dans la gravité là où il faudrait parler du ciel, du soleil, de la vie. Sentir tout cela, être intensément présent.

Chaque seconde est habitée. Chaque parole, chaque silence pèsent des tonnes. Plus rien de léger. Goût de tragique dans chaque respiration (tragique : tout ce qui nous rappelle que la souffrance et la mort ne sont jamais loin des rires et de la vie). Mélange indicible d’’états d’âme : tristesse, incrédulité, extrême sensibilité aux détails, perméabilité à tout. On respire un air venu du monde des morts, on marche au bord d’un gouffre. Et les oiseaux chantent quand même, tout autour de nous. Les nuages passent quand même dans le ciel, là-haut.

Puis le voyage de retour. Pas de soulagement, juste du répit, la pression est moins forte, peut-être. On est bousculé de souvenirs que l’on est totalement incapable d’organiser pour en faire un récit, souvenirs animaux et bruts : des images, des sons, des odeurs, des impressions, des vertiges, des d’émotions. Pas de sens à donner à tout ça, pas de sens. Juste de la souffrance ouatée, avec des pointes violentes parfois, qui nous forcent à respirer plus fort, à regarder plus attentivement tout ce qui défile par la fenêtre du train, pour nous reconnecter à la vie.

Puis la lente digestion de tout ce que l’on a vécu. Impression qu’il va être impossible ou très compliqué de reprendre le cours de son existence. Et certitude pourtant qu’on le fera. Facilement : l’action est antalgique, l’action est amnésiante. Et que cette facilité à se remettre dans la vie après avoir côtoyé le monde de la mort sera à la fois rassurante et inquiétante.

Et puis un éclat qui éclaire tout. Comme ce passage d’un livre de Christian Bobin, le poète médecin des âmes, dans ce qui me semble être son chef d’œuvre (merci Catherine), Prisonnier au berceau :

« Je compris aussi très vite que l’aide véritable ne ressemble jamais à ce que nous imaginons. Ici nous recevons une gifle, là on nous tend une branche de lilas, et c’est toujours le même ange qui distribue ses faveurs. La vie est lumineuse d’être incompréhensible. »

Et c'est la brèche où rentre le soleil...

Illustration : Un ange au violon, par Francesco Botticini ; celui qui nous envoie des gifles et du lilas ?