lundi 28 janvier 2013
Puissance de l’anodin et gratitude infinie
C’est une belle soirée passée chez des amis, avec de grandes discussions, de bons plats et du bon vin.
Nous sommes arrivés tôt à leur demande, pour pouvoir repartir avant minuit et ne pas être crevés le lendemain. Cependant, la conversation dure, dure, dure ; je commence à piquer du nez, et j’observe que mon ami a lui aussi les paupières lourdes. Mais nos épouses sont en pleine forme et continuent, malgré nos petits signaux de fatigue de moins en moins dissimulés, à passer en revue tous les grands thèmes de nos vies. Nous finissons par partir bien plus tard que prévu.
Il me tarde d’être au lit et de dormir. Voilà, ouf, ça y est : quel délice, bien au chaud sous la couette ! Et tout à coup, je me rappelle.
Je me rappelle qu’il y a des années, quand ce genre de situation m’arrivait (vouloir me coucher tôt après une soirée, et en fait me retrouver au lit seulement à 1 heure du matin), quand ce genre de situation m’arrivait donc, je rouspétais in petto : j’étais agacé d’être parti trop tard de la soirée, j’étais fatigué à l’avance par le réveil précoce du lendemain matin, un peu inquiet de ne pas avoir assez de temps pour récupérer.
Et là, je vois que mon cerveau ne rouspète presque plus, ne s'agace presque pas.
Il ne perd pas de temps ni d’énergie à regretter la soirée un peu trop longue. Il ne s’inquiète pas de la fatigue à prévoir pour le lendemain. Il écarte avec facilité ces tentations de ronchonner et se concentre juste sur l’essentiel, sur l’instant présent : que c’est bon d’être dans son lit sous sa couette quand on est fatigué et qu’on a juste envie de dormir !
Il (mon cerveau) se consacre directement à l’instant présent. Il sait que le reste est inutile. En tout cas, inutile à ruminer à ce moment. Ce moment est juste à savourer et non à gâcher.
Je comprends alors que toutes les séances de méditation et tous les séquences de pleine conscience ont commencé à modifier tranquillement mon cerveau (la fameuse neuroplasticité, chère aux thérapeutes) année après année, sans que je ne m’en aperçoive. Il fait le boulot de régulation émotionnelle avec une efficacité bien plus grande : tantôt tout seul, tantôt à ma demande. Grâce à tous les petits efforts anodins, et apparemment improductifs sur le moment, effectués depuis des années.
Des efforts anodins qui font de nous de meilleurs humains : des humains qui rouspètent moins, qui agressent moins, qui savourent mieux, qui sont plus heureux, plus capables d’écouter sans s’énerver, d’agir à bon escient, sans en rajouter dans la colère ou l’autosatisfaction.
Gratitude immense, cosmique, gigantesque, envers tous les méditants de toutes les époques et de toutes les cultures qui ont patiemment mis cela au point depuis des millénaires. Tout seul, je n’y serai jamais arrivé…
Illustration : pouêt-pouêt, c'est l'heure d'aller au lit !
lundi 21 janvier 2013
Pas habillé, c’est trop stylé…
C’est passionnant d’observer la vie.
Voilà plusieurs années que j’ai noté chez les adolescents et jeunes adultes un phénomène qui me laisse perplexe : même par temps de neige ou par moins 5°, ils sortent volontiers en T-shirt, blouson ouvert et petites chaussures légères. Ou en tout cas un bon paquet d’entre eux. Et il ne s’agit pas que d’ados qui feraient ça pour ennuyer leurs parents : hier encore, avec 10 cm de neige dans la rue et un bon froid d’hiver en dessous de zéro, j’observais un jeune monsieur d’environ 30 ans sortir de chez lui pour aller dans sa voiture, en sautillant délicatement dans la neige pour ne pas abîmer ses petits souliers vernis, seulement (mais certes élégamment) vêtu d’une petite veste noire sur une chemise blanche grande ouverte.
Je soupçonne fortement l’influence des plateaux de télévision : en toute saison, c’est l’été sur les plateaux télé, on y est toujours bronzé (maquillage oblige) et en chemisette (à cause des rampes de très gros spots d’éclairage). Toutes les stars passent à la télé habillées très léger, alors on fait pareil.
Il y a aussi, peut-être, l’influence du chauffage : même en plein hiver, on se balade d’un lieu chauffé à un autre lieu chauffé (maison, travail, magasin) et souvent par des moyens de transports eux-mêmes chauffés (voitures, autobus, métro). Alors pour ne pas avoir trop chaud, on ne se couvre pas assez.
Ou alors, il y a d’autres raisons qui m’échappent.
J’ai bien sûr demandé à des jeunes, notamment mes filles et mes neveux, mais leurs réponses m’ont un peu déçu : ils m’assurent soit ne pas avoir froid, soit justement avoir trop chaud s’ils se couvrent trop. Pourtant, ceux que je connais me semblent tomber malades plus souvent qu’à leur tour. Ils n’ont peut-être pas froid dans leur tête, mais leur corps, lui, aimerait bien être un peu plus couvert.
J’ai le vague souvenir que quand j’étais au lycée ou à la fac, nous nous couvrions en hiver, pour ne nous découvrir qu’au printemps. Je n’ai pas réussi à repérer le moment historique où tout a basculé. Quelle étape sociale cruciale m’a donc échappé ?
Si quelqu’un peut m’aider à résoudre l’énigme…
Illustration : la tendance "pas habillé trop stylé"...
lundi 14 janvier 2013
Brûler les doigts de ma fille
Ça se passe un matin, au petit déjeuner.
Je le partage avec une de mes filles qui se lève tôt pour aller à son lycée, où les cours commencent à 8h, et vous savez ce que c’est à Paris, les temps de transport en commun sont longs. Bref, pour l’aider à aller un peu plus vite car elle s’est réveillée légèrement en retard, je lui ai fait chauffer de l’eau pour son thé et je m’approche pour la servir. Comme elle est encore endormie et en retard sur tous ses gestes, en me voyant arriver elle déchire vite le sachet de thé pour le mettre au fond du bol, s’embrouille, et met tout dans le bol : sachet, pochette en papier du sachet, puis ses doigts pour récupérer tout ça.
Pendant ce temps, j’attends au-dessus du bol, la bouilloire inclinée prête à déverser l’eau très chaude.
Et une pensée intrusive déboule tout à coup dans mon cerveau : " Tiens, si je devenais fou, je pourrais profiter de cet instant pour verser l’eau bouillante sur ses doigts et la brûler. »
Comme je sais qu’elle s’intéresse à la psychologie, et que je trouve que c’est un bel exemple de pensée intrusive, comme on en a régulièrement dans les phobies d’impulsion, je lui raconte, tout en la servant sans la brûler, ce qui vient de se passer dans ma tête.
Elle est surprise et gentiment scandalisée : « Comment, Papa, tu as ce genre d’idées avec moi !? »
Je lui explique alors que c’est juste une pensée intrusive, déclenchée parfois par certaines situations ou certaines idées, qu’on ne passe jamais à l’acte, que tout le monde en a, mais que chez certaines personnes souffrant de phobie d’impulsion, la pensée fait très peur et que du coup, on lutte violemment contre elle, et elle se transforme en pensée récurrente et obsédante.
Elle semble soulagée par mes explications. Nous prenons alors un moment pour parler du bien et du mal, de l’intention de nuire volontairement ou non, et du fonctionnement bizarre de notre cerveau. Et je m’aperçois dans l’histoire que ce n’est pas si facile que ça de rendre toutes ses pensées transparentes, même à des proches, même quand on est psychiatre. Et finalement, peut-être pas si souhaitable…
Illustration : "une bonne tasse de thé bien chaude ?"
lundi 7 janvier 2013
Ne plus soupirer
« Tout ce qu’on fait en soupirant est taché de néant », écrit Christian Bobin dans Les Ruines du ciel.
Pour cette année 2013, j’ai pris la résolution de ne plus rien faire en soupirant. Pas envie qu’il y ait trop de moments de néant dans ma vie.
Comme je ne suis pas masochiste, je vais d’abord m’attacher à refuser ce qui me fait soupirer : les invitations barbantes, les corvées plus souvent qu’à mon tour. Parfois, à le fuir : quitter une séance de cinéma si le film m’ennuie trop. Mais quand ce qui me fait soupirer sera inévitable, alors je m’efforcerai de m’y engager le cœur léger, et non à contre cœur - expression parlante, non ?
Ne plus agir en soupirant pour ne plus tacher de néant des instants qui sont tout de même des instants de vie : même quand on s’ennuie, même quand ce qu’on fait n’est pas drôle (laver la vaisselle, descendre la poubelle), même quand on serait mieux ailleurs, tous ces instant, ce n’est pas du néant, c’est du vivant. On est là, on respire, on entend, on voit, on sent. Ce n’est déjà pas si mal. Les morts, peut-être, aimeraient être encore en train de vivre ce qui nous fait soupirer, nous les vivants.
Pendant ces vacances, je suis tombé malade. J’ai du passer plusieurs jours enfermé, avec de la fièvre, endolori, ralenti. Pendant que tout le monde sortait festoyer, se balader et admirer. Ça ne m’a pas vraiment réjoui, de tomber (petitement) malade, mais je n’ai pas soupiré de l’être. J’ai lu, j’ai observé (bien obligé) ce qu'on ne regarde pas (le ciel changer par la fenêtre, les passants passer dans la rue, les objets et meubles immobiles), j’ai écouté les bruits qu'on n’écoute pas (la rumeur du dehors, les craquements des parquets). Je n’ai presque pas soupiré, donc, mais habité de mon mieux cette période. Et aujourd’hui, bizarrement, j’ai impression que ces journées de maladie, à regarder passer les heures, ont finalement été les plus belles et les plus fécondes de mes vacances. Parce que les plus contemplatives. Que j’y ai vécu, sans soupirer, bien plus fortement qu’en festoyant, qu'en visitant des quartiers ou des musées.
Donc, résolution 2013 face à ce qui me pèse : ne plus soupirer. Soit éviter, soit modifier, soit accepter, mais ne plus soupirer. J’espère tenir bon. Et j’espère que lorsque je craquerai (ça va bien m’arriver tout de même) je m’en apercevrai bien vite, et me remettrai au boulot. Sans soupirer...
Bonne année 2013 à toutes et tous.
Illustration : une drôle d'échelle, qui monte tout droit vers le ciel. Sculpture et photo de l'ami Daniel.
vendredi 21 décembre 2012
Solstice
Une bonne nouvelle (parmi d'autres) aujourd'hui, qui tient en un mot : solstice.
Le jour cesse de se réduire au profit de la nuit, et dès demain, le temps de lumière recommencera à gagner sur le temps d'obscurité.
Chaque année ce passage me réjouit : en plein coeur de l'hiver, le soleil va se donner du mal pour nous aider à attendre le printemps. Il va nous donner de la lumière pour que nous supportions mieux le froid.
Psycho Actif va fêter ça en prenant des vacances. Nous nous retrouvons, du moins je l'espère, le 7 janvier.
D'ici là, passez de bonnes fêtes !
Illustration : "Courage les gars, c'est bientôt la fin, le solstice est là !"
lundi 17 décembre 2012
Ça fait longtemps qu’on n’a rien cassé !
Nos univers mentaux nous accompagnent discrètement, au travers de chacun de nos actes, sans que nos proches ne s’en rendent compte. À moins que nous ne les exprimions...
La scène se passe il y a quelque temps, chez nous, dans la cuisine. C’est au tour de ma deuxième fille de ranger la vaisselle dans le lave-vaisselle, et elle s’en occupe en silence pendant que le reste de la famille dessert la table et range.
Tout à coup, je vois son visage qui s’illumine du sourire de ceux qui viennent de penser à quelque chose de drôle ou d’intéressant, et elle s’écrie alors : « Dites-donc, ça fait longtemps qu’on n’a rien cassé ! »
Toute la famille éclate de rire : c’est vrai qu’il y a régulièrement un verre ou une assiette qui volent en éclats, mais ce qui est savoureux, c’est que c’est souvent d’elle que ça vient, ces bris de vaisselle.
Et il n’y a donc qu’elle qui pouvait tout à coup, voyant à ce moment qu'elle n’avait encore rien cassé, prendre conscience que tout allait bien, et s’en réjouir !
Ce jour-là, ma fille nous donnait une double leçon.
La première était une leçon de psychologie cognitive : tout ce que nous faisons est accompagné d’un bavardage intérieur, mélangeant ce qui se passe, et nos expériences et nos attentes envers ce qui se passe. Ce que nous vivons de l’extérieur ressemble à ce que tous les autres vivent, mais à l’intérieur, cela n’appartient qu’à nous.
La deuxième était une leçon de psychologie positive : même à propos de choses simples, se réjouir de ce que cela se passe bien.
PS : il y a eu, peu après, une troisième leçon pour moi : un matin où elle venait de casser un verre (en ne prêtant pas assez attention à ses gestes) je me suis souvenu de la scène, et j'ai instantanément arrêté mon réflexe de rouspéter, pour la regarder en souriant et lui dire : "tu peux faire un peu plus attention ?!". Je me suis souvenu de ma rigolade des jours précédents, un vrai cadeau, et me suis dit que ça valait bien un peu de vaisselle cassée de temps en temps...
lundi 10 décembre 2012
Au cimetière
La dernière fois que je suis allé me recueillir seul sur la tombe de mon père, j’ai attentivement observé ce qui se passait dans ma tête.
Rien à voir avec la manière dont les choses se déroulent lorsque nous sommes plusieurs : il y a alors plus d’actions (mettre de l’eau pour les fleurs, nettoyer un peu la tombe) et de bavardages.
Lorsqu’on est tout seul, c’est bien différent. On est confronté à son monde intérieur. On a le temps de se regarder faire, de s’écouter penser, de s’observer ressentir.
Ce jour-là, je me suis d’abord aperçu que j’étais habité de vagues pensées et images qui allaient et venaient en désordre. Souvenirs d’enfance et souvenirs de sa fin de vie. Je ne m’accrochais à aucun, les laissant juste apparaître et disparaître. Tout en continuant d’être dans le moment présent, de regarder la tombe, d’avoir des pensées parasites, d’entendre les bruits de la vie autour de moi.
Puis j’ai eu envie de lui parler, de le saluer, de lui adresser des messages depuis ici-bas. Envie de reprendre un peu le contrôle sur ce désordre. Avec l’impression que les dernières fois que j’étais allé au cimetière, je n’avais pas vraiment « parlé » à mon père. Qu’il fallait que, au moins ce jour-là, je ne me contente pas de laisser vagabonder mon esprit en pensant à lui, mais que j’organise un peu le truc.
Alors je me suis centré sur de la gratitude, je l’ai remercié pour ce qu’il m’avait apporté : le goût de l’effort, le souci des autres, l’amour des livres, la prudence avec les plaintes. Remercié pour avoir travaillé dur afin de nous permettre, à mon frère et moi, de faire les études qu’il n’avait jamais pu faire. J’ai laissé ce sentiment de gratitude se répandre en moi. Je l’ai senti réchauffer ma poitrine, j’ai respiré un peu plus fort pour le diffuser et le répandre partout dans mon corps. Je suis resté quelques minutes en connexion avec mon père sur ce canal de gratitude. Je voyais les bons souvenirs écarter doucement les moins bons, se frayer une place au premier rang de ma mémoire et de mes émotions. Et je sentais qu’à ce moment, c’était la meilleure des attitudes.
J’avais aussi l’impression étrange qu’à cet instant je transmettais quelque chose à mon père. Et que cette transmission me remplissait moi aussi. Je ressentais physiquement ce que l’on dit souvent à propos des dons qui enrichissent et nourrissent la personne qui donne.
Puis doucement je suis revenu dans le cimetière. Je me suis remis à regarder la tombe, mon esprit a recommencé à vagabonder : sur les autres noms, ceux de mon grand-père, de ma grand-mère.
Je suis reparti tout doucement dans les allées, en regardant attentivement chaque stèle, en me sentant lié à tous les morts qui m’entouraient. Sentiment rassurant de continuité humaine. Je crois que c’est l’historien Philippe Ariès qui faisait démarrer la civilisation avec le culte rendu aux morts. À cet instant, j’en suis persuadé. Comment pourrions-nous vivre dans un monde où toute trace physique et tout souvenir des défunts aurait disparu ?
Illustration : les hommes s'habillaient volontiers comme ça, dans les années 1970.
lundi 3 décembre 2012
Après-coup
C’est lors d’une consultation avec un patient en voie de guérison. Nous sommes en fin de thérapie, en phase de fignolage, de réglages fins, de travail sur ses petits automatismes séquellaires. C’est important de continuer d’accompagner un peu les patients dans ces moments, dans une optique de prévention des rechutes (les troubles psychologiques exposent souvent à des rechutes).
Avant cette phase, nous avons eu de nombreuses difficultés à améliorer chez lui (un trouble obsessionnel, des attaques de panique, une anxiété sociale). À côté de ces troubles étiquetés, il avait aussi une forte tendance à ressentir de la honte, de la gêne, à se sentir inférieur, « toujours de trop », bref à être parasité par des appréhensions sociales (liées entre autre à la vie de ses parents, qui avaient soufferts tous les deux de maladies psychiques, et s’étaient rencontrés à l’hôpital psychiatrique).
Il a fait dans tous ces domaines de grands progrès, dont je reste moi-même admiratif. Mais il reste encore de petits réflexes inadéquats dans différents coins de son esprit.
Il me raconte ce jour-là une anecdote survenue cet automne : un matin, il se réveille sévèrement grippé. Mais il hésite et doute avant de se permettre d’aller chez médecin : « je ne vais pas le déranger pour ça, quand même, une simple grippe… ». Puis, il se décide à y aller. Mais dans la salle d’attente, il continue de se demander : « suis-je assez malade pour mériter de lui prendre son temps ? Il y a sûrement des gens qui vont beaucoup plus mal…» Mais il résiste à l’envie de repartir. La consultation se passe bien, le médecin lui confirme qu’il a bien fait de venir. Il sort soulagé, à la fois d’avoir un traitement, et aussi de ne pas avoir eu l’impression de déranger.
À ce moment, je l’arrête : « Vous vous disiez quoi, juste à cet instant ? Sur le pas de la porte du médecin ? »
Lui : « Je me disais : tu vois, tu es bête, il n’y avait pas de problème à venir. »
Moi : « Et puis ? »
Lui : « Et puis ? Euh, rien. Je suis reparti et je suis passé à autre chose… »
Je garde le silence un long moment en hochant la tête et en souriant. Il comprend que pour moi, cette petite séquence n’est pas anodine, et commence à sourire lui aussi.
Je le relance : « Si le médecin vous avait fait une critique, ou vous avait semblé contrarié par votre venue, vous auriez tourné la page aussi vite ?
- Non, non, sûr que j’aurais été très gêné, et que j’aurais ruminé comme un fou !
- Mais là vous n’avez pas ruminé la bonne nouvelle ?
- Non, ce n’est pas dans mes habitudes de ruminer ce qui va bien ! (il rigole)
- Vous n’y avez même pas réfléchi après-coup ?
- Pas vraiment, non. Juste là, maintenant, avec vous.
- Alors, on va travailler à ça ! Si après des peurs comme celles-là, liées à vos vieux réflexes de pensée : “tu ne mérites pas, etc.“ vous ne dégagez pas quelques minutes à prendre conscience de ce qui s’est passé, vous allez mettre beaucoup de temps à éteindre ces vieux automatismes. Quand vous venez de vivre quelque chose qui infirme vos croyances négatives, prenez le temps de savourer, d’ancrer l’événement dans votre mémoire, de le ressentir physiquement, pas seulement de le noter intellectuellement et de passer à autre chose. Respirez, dites-vous : “voilà ce qui vient de se passer, voilà comment ça bouscule tes trouilles. Souviens-toi de ça ! Souviens-toi…“ Là, vous vous dites juste : “tu es bête d’avoir eu peur“, puis vous vous tournez vers l'action suivante. Non ! Travaillez l’après-coup, c’est très important. Si ça n’avait pas marché comme ça, vous auriez ruminé et ressassé votre échec. Vos vieux démons auraient dansé de joie et célébré leur victoire : “on t’avait bien dit de ne pas le faire !“ Alors, pensez aussi à prendre le temps de célébrer votre succès. »
Lorsque les choses se passent bien dans nos vies, et surtout lorsqu’elles se passent bien en dépit de nos prédictions ou de nos habitudes, prenons le temps d’observer et de savourer. De ressentir. De donner de l’espace mental à cet événement favorable qui infirme nos croyances. De l’espace maintenant, dans l’instant. Puis stockons ce bon souvenir en bonne place dans notre mémoire, pour qu’il entrave un peu nos vieux automatismes la prochaine fois.
Illustration : Camarades, il est temps de vous libérer de l'oppression du passé (Prague, 1968, par Josef Koudelka).
lundi 26 novembre 2012
Histoires d’écrans (encore)
Il y a quelque temps de cela, je bavardais avec Jon Kabat-Zinn, le rénovateur visionnaire des approches de méditation basée sur la pleine conscience, à propos des méfaits des écrans. Chacun de nous avait ses petites anecdotes à ce propos…
Voici la sienne…
Il y a quelque temps, il animait une rencontre sur la méditation dans une entreprise californienne branchée, du genre de Google ou quelque chose comme ça. À un moment, il propose un petit exercice de quelques minutes au public. Tout le monde s’exécute, ferme les yeux, respire en pleine conscience. Tout le monde sauf un gars qui continue de pianoter discrètement sur son smartphone. Jon s’approche pour voir ce qu’il fabrique au lieu de faire l’exercice. Le bonhomme très gêné range vite son matériel, ferme les yeux et fait comme les copains. Mais à la pause, Jon va l’interroger, et le gars confus lui avoue qu’avant de commencer l’exercice, il voulait absolument tweeter l’info pour annoncer à ses followers : « Devinez quoi ?! Je suis en train de faire de la méditation avec le célèbre Jon Kabat-Zinn ! »
Et voici la mienne…
L’autre jour, j’animais un petit atelier sur le thème de l’équilibre émotionnel. La plupart des participants étaient attentifs ; mais beaucoup d’entre eux, régulièrement, consultaient l’écran de leur smartphone. Et l’un d’entre eux y était carrément collé, levant juste un œil vers moi de temps en temps, quand je faisais rire la salle, pour voir ce qui se passait et qui lui échappait.
À un moment, je parle d’une citation dont j’avais oublié l’auteur. Quelques minutes plus tard, le bonhomme en question m’interrompt pour me donner la bonne réponse : il avait entendu que je séchais, et il avait cherché sur Internet et retrouvé la citation et l’écrivain.
Au lieu de m’écouter, il préférait manifestement surfer à la recherche d’informations. Puis, à un moment, je me suis aperçu qu’il avait rangé son engin, et qu’il m’écoutait attentivement. Enfin presque. Car au bout d’un moment, manifestement pas du tout habitué à écouter sans rien faire, à faire marcher son cerveau sans la stimulation des écrans, il commença à somnoler.
À la pause j’allais lui parler pour voir un peu comment ça se passait dans sa tête. Je voulais aussi comprendre pourquoi à un moment il s’était mis à m’écouter. En avait-il fini avec des urgences (ou pseudo-urgences) qu’il devait régler ?
Pas du tout. Il m’avoua juste ceci : « En surfant sur le Web à partir de votre nom, je me suis aperçu que vous aviez écrit des trucs assez intéressants. Alors je me suis dit que j’allais vous écouter… »
Moralité :
1) avant de juger si quelqu’un est « écoutable » il cherchait les jugements sur le Net à son propos, au lieu de se faire une opinion par lui-même, en écoutant et observant en direct ;
2) il n’avait pas de réelle urgence à traiter à distance ce matin-là (la preuve, sa vitesse de réaction lorsqu’il m’entendit dire que je ne me souvenais pas d’un auteur) ;
3) son cerveau était devenu presque incapable de rester en éveil face à la vraie vie (un conférencier) et était devenu accro au rythme du Net (zapper, changer, réagir à ce qui bouge et clignote ; s’endormir devant tout le reste) ;
4) j’ai bien l’impression qu’il y a de plus en plus de personnes dans son cas ;
5) il y a du boulot pour nous autres humains, avant d’apprendre à bien gérer ces écrans merveilleux et sataniques…
Illustration : notre cerveau devient de plus en plus accro à ce qui brille et qui bouge. Saurons-nous un jour réapprendre à contempler l'immobile ?
lundi 19 novembre 2012
Poète en action
Ça s’est passé il y a quelques jours, lors d’une rencontre de Christian Bobin avec ses lecteurs, au 27 rue Jacob à Paris.
J’ai toujours un peu peur quand je vais écouter des écrivains que j’aime, poètes ou romanciers.
J’ai peur parce que, souvent, ce n’est pas leur truc de parler de leurs œuvres. Leur truc, c’est de les écrire, pas forcément de les expliquer. Et parfois, ils sont très mal à l’aise, embrouillés, confus, ternes, inintéressants. Décevants, en un mot. On avait aimé leurs livres et on réalise que la personne qui l’a écrit est ordinaire, banale, au moins à l’instant où elle est devant nous, au moins lorsqu’elle s’efforce de rentrer dans les habits de l’orateur ou du pédagogue. Nous l’avions idéalisée ; nous avions imaginé que son talent d’écriture se retrouverait à l’oral, dans sa présence, sa conversation. Nous ne devrions pas être déçus, puisque c’est l’œuvre seule qui compte. Mais nous espérons toujours la perfection, même chez les autres.
Bon, bref, j’étais inquiet pour l’ami Bobin : allait-il être aussi génial, bouleversant, retournant que dans ses livres ? J’étais allé bavarder un instant avec lui en coulisses, avant qu’il ne démarre : il était tranquille et un peu ému, se demandant comment il allait remplir cette heure de rencontre avec ses lecteurs, mais riant de bon cœur à nos plaisanteries, avec son grand rire débordant, le rire de ceux qui ont traversé la souffrance.
Dès qu’il commença à parler, mes inquiétudes s’envolèrent.
Ce fut un enchantement.
Joyeux, vivant, souriant, content d’être là, Christian Bobin nous parla de poésie, mais surtout nous délivra une parole poétique. En direct, son cerveau et ses lèvres fabriquaient de la poésie devant nous. Nous, bouches bées, yeux écarquillés et oreilles grand ouvertes. Une poésie encore imparfaite (plusieurs fois, il se reprit, mécontent d’un mot ou d’une tournure) mais déjà poésie. Je n’avais jamais encore assisté de si près et de façon si claire au spectacle d’un auteur en train de dire le monde dans l'instant, en langage poétique. Je jubilais. Il y avait le fond : sa vision de la vie est simple, forte et juste. Mais ce soir-là, j’étais surtout retourné par la forme : la puissance des mots et des images.
Bobin croit au pouvoir et à la dignité des mots. Pour lui, la poésie n’est pas une petite ornementation de notre quotidien, une petite chose fragile, mais une force importante et indispensable, comme le Verbe de Saint-Jean. Je pense comme lui que les mots que nous choisissons et assemblons peuvent avoir un pouvoir transperçant, entrer dans nos carapaces, liquéfier nos certitudes, et nous toucher droit au cœur, nous bousculer, nous remuer, nous mettre cul par dessus tête.
À un moment, alors que Bobin parlait, un de mes livres, qui était exposé sur les étagères derrière lui, a basculé et s’est précipité au sol, face contre terre. Hommage fracassant et prosternation joyeuse.
Nous quittâmes tous la soirée le coeur léger et enfièvré.
Illustration : Bobin et ses lecteurs passant un joyeux moment (à moins qu'il ne s'agisse de Max et les maximonstres).
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