lundi 26 novembre 2012

Histoires d’écrans (encore)


Il y a quelque temps de cela, je bavardais avec Jon Kabat-Zinn, le rénovateur visionnaire des approches de méditation basée sur la pleine conscience, à propos des méfaits des écrans. Chacun de nous avait ses petites anecdotes à ce propos…

Voici la sienne…

Il y a quelque temps, il animait une rencontre sur la méditation dans une entreprise californienne branchée, du genre de Google ou quelque chose comme ça. À un moment, il propose un petit exercice de quelques minutes au public. Tout le monde s’exécute, ferme les yeux, respire en pleine conscience. Tout le monde sauf un gars qui continue de pianoter discrètement sur son smartphone. Jon s’approche pour voir ce qu’il fabrique au lieu de faire l’exercice. Le bonhomme très gêné range vite son matériel, ferme les yeux et fait comme les copains. Mais à la pause, Jon va l’interroger, et le gars confus lui avoue qu’avant de commencer l’exercice, il voulait absolument tweeter l’info pour annoncer à ses followers : « Devinez quoi ?! Je suis en train de faire de la méditation avec le célèbre Jon Kabat-Zinn ! »

Et voici la mienne…

L’autre jour, j’animais un petit atelier sur le thème de l’équilibre émotionnel. La plupart des participants étaient attentifs ; mais beaucoup d’entre eux, régulièrement, consultaient l’écran de leur smartphone. Et l’un d’entre eux y était carrément collé, levant juste un œil vers moi de temps en temps, quand je faisais rire la salle, pour voir ce qui se passait et qui lui échappait.

À un moment, je parle d’une citation dont j’avais oublié l’auteur. Quelques minutes plus tard, le bonhomme en question m’interrompt pour me donner la bonne réponse : il avait entendu que je séchais, et il avait cherché sur Internet et retrouvé la citation et l’écrivain.

Au lieu de m’écouter, il préférait manifestement surfer à la recherche d’informations. Puis, à un moment, je me suis aperçu qu’il avait rangé son engin, et qu’il m’écoutait attentivement. Enfin presque. Car au bout d’un moment, manifestement pas du tout habitué à écouter sans rien faire, à faire marcher son cerveau sans la stimulation des écrans, il commença à somnoler.

À la pause j’allais lui parler pour voir un peu comment ça se passait dans sa tête. Je voulais aussi comprendre pourquoi à un moment il s’était mis à m’écouter. En avait-il fini avec des urgences (ou pseudo-urgences) qu’il devait régler ?

Pas du tout. Il m’avoua juste ceci : « En surfant sur le Web à partir de votre nom, je me suis aperçu que vous aviez écrit des trucs assez intéressants. Alors je me suis dit que j’allais vous écouter… »

Moralité :
1) avant de juger si quelqu’un est « écoutable » il cherchait les jugements sur le Net à son propos, au lieu de se faire une opinion par lui-même, en écoutant et observant en direct ;
2) il n’avait pas de réelle urgence à traiter à distance ce matin-là (la preuve, sa vitesse de réaction lorsqu’il m’entendit dire que je ne me souvenais pas d’un auteur) ;
3) son cerveau était devenu presque incapable de rester en éveil face à la vraie vie (un conférencier) et était devenu accro au rythme du Net (zapper, changer, réagir à ce qui bouge et clignote ; s’endormir devant tout le reste) ;
4) j’ai bien l’impression qu’il y a de plus en plus de personnes dans son cas ;
5) il y a du boulot pour nous autres humains, avant d’apprendre à bien gérer ces écrans merveilleux et sataniques…

Illustration : notre cerveau devient de plus en plus accro à ce qui brille et qui bouge. Saurons-nous un jour réapprendre à contempler l'immobile ?


lundi 19 novembre 2012

Poète en action


Ça s’est passé il y a quelques jours, lors d’une rencontre de Christian Bobin avec ses lecteurs, au 27 rue Jacob à Paris.

J’ai toujours un peu peur quand je vais écouter des écrivains que j’aime, poètes ou romanciers.

J’ai peur parce que, souvent, ce n’est pas leur truc de parler de leurs œuvres. Leur truc, c’est de les écrire, pas forcément de les expliquer. Et parfois, ils sont très mal à l’aise, embrouillés, confus, ternes, inintéressants. Décevants, en un mot. On avait aimé leurs livres et on réalise que la personne qui l’a écrit est ordinaire, banale, au moins à l’instant où elle est devant nous, au moins lorsqu’elle s’efforce de rentrer dans les habits de l’orateur ou du pédagogue. Nous l’avions idéalisée ; nous avions imaginé que son talent d’écriture se retrouverait à l’oral, dans sa présence, sa conversation. Nous ne devrions pas être déçus, puisque c’est l’œuvre seule qui compte. Mais nous espérons toujours la perfection, même chez les autres.

Bon, bref, j’étais inquiet pour l’ami Bobin : allait-il être aussi génial, bouleversant, retournant que dans ses livres ? J’étais allé bavarder un instant avec lui en coulisses, avant qu’il ne démarre : il était tranquille et un peu ému, se demandant comment il allait remplir cette heure de rencontre avec ses lecteurs, mais riant de bon cœur à nos plaisanteries, avec son grand rire débordant, le rire de ceux qui ont traversé la souffrance.

Dès qu’il commença à parler, mes inquiétudes s’envolèrent.

Ce fut un enchantement.

Joyeux, vivant, souriant, content d’être là, Christian Bobin nous parla de poésie, mais surtout nous délivra une parole poétique. En direct, son cerveau et ses lèvres fabriquaient de la poésie devant nous. Nous, bouches bées, yeux écarquillés et oreilles grand ouvertes. Une poésie encore imparfaite (plusieurs fois, il se reprit, mécontent d’un mot ou d’une tournure) mais déjà poésie. Je n’avais jamais encore assisté de si près et de façon si claire au spectacle d’un auteur en train de dire le monde dans l'instant, en langage poétique. Je jubilais. Il y avait le fond : sa vision de la vie est simple, forte et juste. Mais ce soir-là, j’étais surtout retourné par la forme : la puissance des mots et des images.

Bobin croit au pouvoir et à la dignité des mots. Pour lui, la poésie n’est pas une petite ornementation de notre quotidien, une petite chose fragile, mais une force importante et indispensable, comme le Verbe de Saint-Jean. Je pense comme lui que les mots que nous choisissons et assemblons peuvent avoir un pouvoir transperçant, entrer dans nos carapaces, liquéfier nos certitudes, et nous toucher droit au cœur, nous bousculer, nous remuer, nous mettre cul par dessus tête.

À un moment, alors que Bobin parlait, un de mes livres, qui était exposé sur les étagères derrière lui, a basculé et s’est précipité au sol, face contre terre. Hommage fracassant et prosternation joyeuse.

Nous quittâmes tous la soirée le coeur léger et enfièvré.

Illustration : Bobin et ses lecteurs passant un joyeux moment (à moins qu'il ne s'agisse de Max et les maximonstres).

lundi 12 novembre 2012

Temps d’écran et temps de vie


C’est lors d’un long coup de téléphone professionnel. À un moment, mon interlocutrice doit raccrocher et me dit qu’elle me rappelle dans 2 ou 3 minutes pour poursuivre la conversation.

Comme je suis assis à mon bureau, devant mon ordinateur, mon premier réflexe est d’en « profiter » pour regarder mes mails. Je commence donc : ouh la ! il y a en a déjà plusieurs qui sont arrivés depuis le début de notre échange. Je vais peut-être les lire et leur répondre, ça me fera gagner un peu de temps.

Mais ma main se bloque tout à coup sur le clavier ; mon esprit se réveille et change de registre ; je prends conscience que je ferais mieux de mettre ces quelques minutes à profit pour faire autre chose, au lieu de rajouter du stress (vite, répondre à quelques mails) au stress (de cet échange, qui nécessite pas mal de concentration).

Je ferais mieux de respirer, de détendre mes épaules, de me lever et m’étirer, de marcher un peu dans mon bureau.

Je ferais mieux de continuer tranquillement de réfléchir à la discussion en cours, même si elle est momentanément interrompue.

Je ferais mieux de m’approcher de la fenêtre et de regarder le ciel, les nuages.

Bref, je ferai mieux de ne pas me coller sur mon ordinateur, alors que je sens bien, tout a coup (mais sans ce petit décalage de ma conscience, je m’apprêtais à passer outre) que je suis un peu fatigué et tendu. Pas grand chose, juste un peu. Mais si je ne décroche pas, si je ne laisse pas mon cerveau et mon corps se reposer, je les pousse au-delà de la zone de confort et sans doute d’efficacité.

Alors, évidemment, maintenant que j’ai compris, que tout est clair, je fais ce qu’il faut faire, sans hésiter, dans ces moments : je m’approche de la fenêtre, je respire tranquillement, je regarde le ciel et je prends conscience de tout ce qui est là à cet instant et dans ma vie.

Et j’attends que le téléphone sonne. Tranquillement. Content et conscient d’exister, au lieu de rester fermé et crispé.

Et quand il sonne à nouveau, je m’aperçois, alors que je n’ai pas réfléchi délibérément à notre discussion, que tout un tas d’idées plus claires me sont venues pendant que je laissais mon corps et ma cervelle respirer.

Et aujourd’hui encore, quelques semaines après ce micro-événement, je m’en souviens, parfaitement, comme d’un instant de vie agréable. Et je ressens une minuscule bouffée de bonheur en songeant à ce petit décalage qui a éclairé ma journée, au côté de tant d’autres…

Illustration : toujours penser à regarder le ciel par la fenêtre, même quand il y a beaucoup de travail (une répétition au Bolchoï, à Moscou, par Cornell Capa).

lundi 5 novembre 2012

Mort et consolations


On nommait autrefois consolation un ouvrage rédigé à l’occasion de la mort de quelqu’un, et à l’intention de ses proches. Le but en était double : témoigner de son affection et réconforter, mais aussi parler de la vie et de la mort, au-delà de la personne disparue. Les consolations les plus célèbres sont celle de Sénèque, et les écoliers apprenaient autrefois le poème de Malherbe, Consolation à Monsieur du Perrier sur la mort de sa fille.

Aujourd’hui, il existe de très bons livres de psychologie qui jouent ce rôle auprès des personnes endeuillées, du moins lorsqu’elles souhaitent être accompagnées et « consolées ». Par exemple, celui d’Alain Sauteraud : Vivre après ta mort, ou celui de Christophe Fauré : Vivre le deuil au jour le jour.

Puis il y a la parole de certains poètes. Christian Bobin en parle dans un entretien récent accordé au magazine La Vie. Extraits :

« Mon père, mort il y a maintenant 13 ans, n’arrête pas de grandir, de prendre de plus en plus de place dans ma vie. Cette croissance des gens après leur mort est très étrange. »

« Comme la pépite d’or trouvée au fond du tamis, ce qui reste d’une personne est éclatant. Inaltérable désormais. Alors qu’avant notre vue pouvait s’obscurcir pour tout un tas de raisons, toujours mauvaises (hostilités, rancoeurs, etc.), là, nous reconnaissons le plus profond et le meilleur de la personne. »

Les poètes sont bien plus doués que les psys pour consoler. Mais il faut faire l’effort de tendre l’oreille pour bien écouter leurs mots. Ils nous parlent souvent de la mort non comme d’un phénomène angoissant ou absurde (une souffrance sans explication), non comme d’une énigme à résoudre (comme tentent de le faire les médecins) mais comme d’un mystère à accepter (il y a un sens, mais qui nous est caché).

Nous avons toujours un peu de mal avec les mystères…

Illustration : une stèle basque, sur les hauteurs qui surplombent le village d'Ainhoa, vers le col des Trois Croix.

lundi 29 octobre 2012

Un moment parfait


C’est un matin d’automne, tôt (6h30) dans la cuisine, nous prenons le petit déjeuner avec ma deuxième fille. Il fait noir dehors. Parfois nous sommes encore endormis, et la conversation est sommaire. Mais parfois, ça discute ferme. C’est le cas aujourd’hui.

- « Papa, hier j’ai vécu un moment parfait !
- Wow, cool ! C’était quoi ?
- Eh bien, j’étais sortie du lycée avec mes copines, et on était dans un restaurant trop trop sympa et trop pas cher {un jour par semaine, comme elle dispose de 2 heures, nous lui permettons de ne pas manger à la cantine}. J’étais là, devant mon assiette, et tout à coup, je me suis sentie comme en train de sortir de mon corps et de regarder ce qui m’arrivait : j’étais là, bien au chaud et au sec alors qu’il pleuvait et faisait froid dehors, toutes mes amies étaient là autour de moi, on mangeait des bonnes choses, et en plus, il y avait des morceaux de Gainsbourg qui passaient en boucle {son chanteur favori}. C’était trop trop stylé !
- C’était le bonheur !?
- C’est ça : pur bonheur ! Bon, ça n’a pas duré, après il a fallu retourner en cours, et c’était chaud, le programme de l’aprèm ! Mais ça m’a fait drôle de sentir ce moment comme ça, du dedans et du dehors. »

Nous parlons alors un peu de théorie, du bonheur comme prise de conscience des instants plaisants de notre vie. Pas bien longtemps, car le temps presse, il faut aller s’habiller et se brosser les dents...

Mais ça m’a procuré à moi aussi du bonheur, d’entendre ma fille me raconter ce petit moment de transcendance d’un moment agréable. Bonheur de savourer le bonheur des autres…

Illustration : un autre exemple de moment parfait, pour ce petit cavalier danois photographié dans le château de Rosenborg. Ce n'est que pour un instant, ça ne dure pas forcément longtemps, mais quelle importance ?

lundi 22 octobre 2012

Ce qui est important


Lors du récent colloque Émergences de Bruxelles, Pierre Rabhi nous disait : « Les humains se demandent souvent s’il existe une vie après la mort. Nous ferions mieux de nous poser la question de la vie que nous sommes en train de mener avant notre mort ! »

Petits mots et grands effets ; dans mon cas en tout cas… Dans le train qui me ramène à Paris, le lendemain, je réfléchis à ces paroles, et surtout à la manière de les faire vivre au quotidien.

À chaque instant, ou du moins le plus souvent possible, me demander : que suis-je en train de faire de ma vie ? Suis-je en train de m’éloigner de mes priorités et de mes valeurs ? Et si c’est le cas, depuis combien de temps ?

C’est ce dernier point qui compte. Bien sûr que nos existences vont nous éloigner régulièrement de là où nous voulons aller, bien sûr que nous allons perdre le cap. Mais quels efforts mener alors ? Pas forcément, ou pas seulement, de très grands efforts, pas seulement de grand changements de vie. Mais aussi de petits efforts de rien du tout, maintenant, tout de suite. Des efforts plus près encore de chaque instant de notre quotidien.

Quelle que soit ma journée : ai-je souri ? ai-je donné ? ai-je aidé ? ai-je aimé ? ai-je admiré ? au moins une fois ? au moins un peu ?

Si je l’ai fait, alors j’ai vécu. Alors, tout pourra arriver. Alors, tout est bien…

Illustration : quelque part au Québec, le dialogue de la vie et de la mort...

vendredi 5 octobre 2012

Que la lumière continue de vous éclairer


C'est un soir d’hiver de l’année dernière, à Sainte-Anne, alors que la nuit commence à tomber de plus en plus tôt, et que je viens de terminer mes consultations. Je sors du service j'enlève l'antivol de mon vélo, et je découvre en rangeant mon cartable, un petit mot accroché à une des sacoches. Le papier est un peu jauni, il doit être là depuis quelque temps.

Il porte ces quelques lignes : « Que la lumière continue de vous éclairer. Soyez béni. Merci. » Et un petit visage souriant dessiné.

Je me demande qui a bien pu mettre ce papier là ? Qui a eu besoin ou envie de me dire merci ? Et comme c’est tout près de la lumière arrière de ma bicyclette, je ne sais pas si c’est une allusion à son travail de catadioptre, d’indiquer aux voitures que je suis là, dans la nuit, pour ne pas me faire renverser, pour protéger ma vie. Ou si c’est une autre lumière à laquelle la phrase renvoie. Venue de beaucoup plus loin et de beaucoup plus haut. Et beaucoup plus puissante.

Je n’ai aucune réponse à mes questions, mais je suis ému jusqu’à la moelle. Je reste debout quelques minutes avec le tout petit bout de papier entre les mains. Je le mets ensuite dans la poche de ma chemise, tout contre mon cœur. Et je pars en pédalant dans la nuit froide de l’hiver qui tombe, tout plein de joie et de gratitude. Aucun coup de pédale ne me coûte, l’air froid ne brûle même pas mon visage. Je me sens juste infiniment chanceux et heureux. Savoir qu'un être humain a pensé à nous avec affection, ne serait-ce qu'un instant, peut nous nourrir au-delà de tout.

Qui que tu sois, merci à toi. Que cette même lumière éclaire aussi ta propre vie.

PS : PsychoActif va se mettre en repos pour 15 jours, nous nous retrouvons le 22 octobre. Que la lumière continue de vous éclairer...


vendredi 28 septembre 2012

Koala sous antidépresseur


C'est un de mes plus anciens patients à Sainte-Anne. Il souffre d'un TOC bien stabilisé sous médicament ; il n'a jamais voulu faire de TCC ni d'autre psychothérapie. Mais il souhaite que je le suive régulièrement, car il a parfois des petits passages à vide dépressifs ; il est rassuré de savoir que notre lien reste actif.

Nous nous voyons donc de temps en temps pour faire le point, comme on dit. Je vérifie son moral, je m'assure qu'il ne se replie pas trop sur lui, que ses rituels ne prennent pas trop de place dans son quotidien. Nous parlons de ses joies et de ses peines.

Il est à la fois très gai et très mélancolique, plein d'humour et doté d'un regard mordant sur notre monde. Un humain véritable et attachant...

Il m'envoie souvent des cartes postales drolatiques, dont celle qui figure ici : c'est son autoportrait en koala (débonnaire et rondouillard, mais doté de bonnes griffes) sur lequel il a scotché un comprimé de son médicament-béquille.

Il est pour moi le parfait exemple de la manière dont on peut avoir une vie intéressante et nourrissante, malgré la maladie. Avec l'élégance de sourire de ses détresses et l'intelligence d'aimer tout le reste de sa vie.

Nous n'y arrivons pas toujours, c'est vrai. Mais on se sent tellement en paix toutes les fois où l'on parvient à vivre sur ce registre...

lundi 24 septembre 2012

Rencontre avec un poète


Une amie m’a permis de rencontrer le poète Christian Bobin, que je vénère. J’étais comme sur un nuage, ému et heureux, sans avoir rien de beau à dire mais sans en souffrir : le voir brièvement et échanger quelques banalités me suffisait. Ne presque rien prendre de son temps, ni de son énergie. Je préfère le lire que lui peser.

Bobin regarde ses interlocuteurs avec un vrai regard. Dans ma vie j’ai rencontré beaucoup d’auteurs ou de personnes que l’on dit connues. Et je sais maintenant observer leurs yeux. Je sais qui fait semblant de regarder et d’écouter, en attendant simplement que la formalité ou la corvée se termine. Et qui écoute ou regarde vraiment, même si ça ne dure que quelques secondes. Bobin regarde et écoute vraiment. C’est sans doute pour cela que les mondanités le fatiguent et qu’il a besoin de la solitude. Ceux qui ne regardent ni n’écoutent ne sont pas fatigués par les superficialités.

Le soir, j'ai commencé à lire son livre, que mon amie m'avait offert, son dernier livre : L’Homme-joie.

Il y avait une dédicace pour moi qui m’a enchanté. Je ne vous la dis pas, pour ne pas l’user, et parce que je ne veux pas savoir si elle est unique ou non ; aucune importance, moi je la lis comme telle.

Comme c’était un bel exemplaire, numéroté, sur vélin, j’ai tranché doucement les pages pour en libérer les mots, comme on le faisait autrefois, avec un très vieux couteau d'artisan, que je suis allé aiguiser auparavant. Oui, je sais, ce sont de plaisirs passéistes. J’aime le passé, parce qu’il ne m’écrase jamais, mais me nourrit.

Le premier récit était tellement incroyable de beauté que j'ai tout de suite arrêté ma lecture. La première fois de ma vie que j’ai fait cela, une lectio interrupta, c’était en lisant L’Insoutenable légèreté de l’être, de Milan Kundera, en 1984. S’arrêter pour ne continuer que le lendemain. Et dans l'attente, plutôt relire et savourer qu’avancer et avaler le livre sous l'emprise du plaisir et de l'avidité d'émotions. Garder intact le bonheur de découvrir chaque page d'un auteur qui nous renverse. Il y a quinze récit dans ce livre. J’en savourerai un par jour : je vais passer deux semaines extraordinaires.

Merci Sophie.

Illustration : le poète par Catherine Hélie. Et un extrait des premières pages : "J'ai passé ma vie à lutter contre la persuasive mélancolie. Chaque sourire me coûte une fortune."

mercredi 19 septembre 2012

Marron


Un matin ensoleillé de septembre, vers 8h30. La lumière est encore basse et rasante, elle caresse les châtaigniers dont les feuilles commencent à roussir : le mélange du vert et du brun est splendide. Je respire la beauté de toutes mes forces, dans cette petite rue anonyme et un peu moche, au bout de laquelle j’ai un rendez-vous administratif qui m'ennuie d'avance.

Tout à coup, comme je marche la tête en l’air, un sourire au lèvres, sans regarder le sol, mon pied heurte un beau marron tout brillant, qui vient de quitter sa bogue à peine tombé de l’arbre.

Il entame une petite course pleine de folie et de rebonds imprévus, dus à sa forme pas tout à fait ronde. Et soudain, comme une madeleine de Proust, tout me revient des automnes de mon enfance.

À l’époque je donnais les coups de pieds dans les marrons de manière délibérée, essayant de les conduire droit devant moi sur le trottoir jusqu’à l’école. Si j’y arrivais, bon augure : je ne passerai pas au tableau, je gagnerai des billes, et toutes les bonnes choses de la vie d'un écolier m'arriveraient ; s’ils tombaient du trottoir : mauvais, mauvais...

Tout resurgit : l’odeur des couloirs de l’école, désertés durant tout l’été ; la sonorité des murs renvoyant les cris des élèves ; l’alignement des porte-manteaux ; le choix d’une nouvelle table, d’un nouvel endroit où passer l’année ; l’excitation de la rencontre avec de nouveaux maîtres ou maîtresses, de nouveaux manuels, de nouvelles matières.

L’univers des rentrées du passé explose à chaque rebond de la course folle du marron. Je me suis arrêté de marcher, émerveillé. Envie de redonner un coup de pied dans le marron, pour voir si tout va recommencer. Mais non, je ne veux pas savoir (et si ça ne remarchait plus ?). Juste me souvenir de ces quelques secondes.

Merci la vie.

Bonus : Ô Toulouse, par Claude Nougaro encore tout jeunot, qui chante son enfance…