lundi 17 septembre 2012
Remontrances et cohérence
J’ai reçu la semaine dernière ce petit mot sur ma page Facebook :
« Bizarre... Je voulais simplement vous remercier et/ou vous féliciter pour votre livre Méditer jour après jour. Mais en parcourant tout ceci, après avoir parcouru votre blog, je n'ai pu que penser à une grosse machine à sous... Bien sûr, il est totalement légitime que vous gagniez votre vie, et même que vous la gagniez bien. Mais au vu du brouhaha de publicités sur vos apparitions et autres interventions, j'avoue avoir des doutes... Vous parlez de calme et de sérénité ??? Je ne vois ici qu'une vitrine. Je m'enfuis donc, vite! En essayant de garder en moi l'essentiel : ce qui me fera du bien, je l'espère, dans vos écrits, et en tentant d'oublier ce que j'ai vu ici. Prenez soin de vous et des vôtres avant tout... »
Petit sursaut émotionnel sur le moment : jamais agréable de se faire critiquer.
Puis tout de suite : « elle a raison ».
Elle a raison et je le sens depuis cette rentrée. Tous ces entretiens dans la presse et à la radio, toute cette (relative) agitation autour de mon dernier livre, je les ressens comme à contre-courant de ce que j’aime en vrai : calme, lenteur, continuité. Et à contre-courant du message de mes livres : "décrochez des écrans, de l’info, savourez votre vie à l’écart du tumulte". Même si tout ça m’amuse, je l’avoue, même si ça m’excite un peu, même si, sans doute, ça me flatte et surtout ça me rassure. Elle a raison. Ce que ma promo m’amène à faire n’est pas vraiment cohérent par rapport à mes messages principaux. Petit coup de spleen…
Puis des arguments m’arrivent, pour me justifier (jamais agréable non plus de se sentir en défaut sur ses valeurs) : c’est la règle pour les auteurs qui publient un livre, il y a une période de lancement, durant laquelle on se prête au jeu de la promotion ; quand on écrit, c’est pour être lu. Le reste du temps, ma page Facebook et mon blog sont beaucoup plus calmes (parfois trop, me reprochent certains !). Parce que ma vie est alors plus calme : j’écris, je soigne mes patients, je médite, je marche, je savoure la présence de mes proches et de mes amis, je vis.
Je m’assieds et je respire un long moment avec tout ça dans la tête et dans le corps. Au bout d’un moment, je reviens à ma réflexion, et là, les choses m’apparaissent alors plus claires, je me sens soulagé, à peu près retombé sur mes pieds : OK, j’en fais peut-être un peu trop en ce moment. Mais c’est bientôt la fin (enfin, j’espère), ça va se calmer. Je vais revenir à un rythme de vie que j’aime, plus lent et moins visible.
Mais tout ça m’a fait réfléchir à mes besoins en tant qu’auteur qui s’expose sur le Net.
Je comprends que cette exposition, outre qu’elle m’aide à faire connaître mon travail, m’apporte beaucoup d’encouragements et de chaleur (merci à tous les internautes qui me disent des choses gentilles) et que cela me motive à continuer.
Et de temps en temps, la même exposition sur le Net m’apporte des critiques : certaines ne me touchent guère, ou pas longtemps (les haineuses et les anonymes). Mais lorsqu’elles sont formulées comme celle de Geneviève, citée en début de billet (c’est à dire lorsqu’elles sont mesurées, argumentés, bienveillantes et signées) elles m’aident beaucoup aussi, pour progresser, me nuancer, m’améliorer. Cela m’ouvre les yeux : "mon vieux, écoute-la et essaye de ne pas devenir un gros auteur tapageur…" Et cela me fait penser à la correction fraternelle des catholiques (je suppose que la même démarche existe dans toutes les traditions) : critiquer un frère ou une soeur humains que l'on voit commettre une erreur.
Merci mes internautes ! Vous m’apportez beaucoup plus que vous ne l’imaginez.
Illustration, version 1 : c'est beau la vie, même avec des vagues et des nuages...
Illustration, version 2 : "cool, Geneviève, ça va passer, c'est pas méchant, l'essentiel reste là, sous les vagues et le vent..."
lundi 10 septembre 2012
Esclavage et culpabilité
Une discussion un dimanche après-midi avec ma plus jeune fille, alors que nous sommes en train de ranger la cuisine après le départ de toute une bande d’amis invités à déjeuner :
« - Pfffff…. C’est casse-pied de ranger.
- Ah ben oui ma fille, mais il faut bien le faire.
- J’adorerai avoir un petit esclave, genre petit lutin de la forêt, qui fasse tous les trucs casse-pieds à ma place ! Ranger ma chambre, nettoyer la cage de mes lapins…
- Sûr, ça serait cool ! »
Nous continuons à ranger, mais je la vois qui cogite…
- « Tout de même... Ça doit être trop gênant de ne rien faire et de faire travailler ton esclave ! Tu imagines comme on doit culpabiliser ? Comment ils faisaient les gens avant, quand il y avait de vrais esclaves, pour ne pas se sentir mal devant eux ?
- Ils ne se rendaient pas compte, ça leur semblait normal. Mais heureusement il y avait des gens comme toi qui trouvaient ça trop triste et injuste, et qui ont fait abolir l’esclavage.
- Heureusement… En tout cas, pour moi, ça serait trop gênant. Il me faudrait un robot, en fait. Voilà, un petit robot esclave, qui m’obéirait et ferait tout ce que je lui demanderai ! »
Et nous terminons le boulot en plaisantant sur notre futur petit robot esclave.
On peut considérer (même si tout cela se discute, évidemment) que certains points se sont dégradés dans nos sociétés, par exemple en termes de solidarité entre personnes (entre voisins, entre salariés…).
Mais une chose s’est clairement améliorée dans les consciences, au moins en Occident : l’aversion spontanée de l’immense majorité de nos enfants pour toute forme de domination injustifiée, abusive et prétendument légitimée d’un humain sur un autre. Il me semble que c’est un acquis sur lequel il est désormais impossible de revenir.
Illustration : Léon Tolstoï et ses petits-enfants. Tolstoï, qui se battit contre l'esclavage des moujiks. Et écrivit une belle nouvelle sur les rapports maître et serviteur...
vendredi 7 septembre 2012
Douleur
Un collègue neurologue nous interpelle lors d’un congrès : « Vous savez quelles sont les douleurs que l’on supporte le mieux ? Celles des autres ! »
Rires de la salle, remplie de médecins, mais rires un peu gênés…
Chacun est en train de se dire dans sa tête, avec une petite perplexité : « C’est drôlement vrai, ce truc… Moi qui suis médecin, est-ce que ça ne m’arrive pas parfois, les jours où je ne suis pas assez à l’écoute, de sous-estimer la douleur et la détresse de mes patients ? »
Ben si, ça nous arrive parfois, forcément, comme chez tout le monde (La Rochefoucauld écrivait : « On a toujours assez de force pour supporter les maux d’autrui. »). Mais chez nous, c'est encore plus grave...
Illustration : quelques lectures contre la douleur (cliquez sur l'image pour mieux lire les titres).
jeudi 6 septembre 2012
Nouveau livre
Aujourd’hui, arrivée en librairie de mon dernier ouvrage, sur la quête de la sérénité.
C’est un petit livre de 25 courts chapitres consacrés aux différentes facettes de l’équilibre intérieur. Chacun s’ouvre sur un récit introspectif (la partie nouvelle) puis se continue par un texte de théorie et de conseils pratiques (en fait, il s’agit d’extraits choisis de mon ouvrage sur les états d’âme).
Si vous avez déjà lu Les États d’âme, ce petit dernier ne vous apprendra donc rien de neuf sur le plan théorique, seule la partie poétique est inédite. Si vous ne l’avez pas encore lu, il représente par contre une bonne introduction, plus accessible que son grand frère (qui est le plus complexe et le plus volumineux de mes livres).
Sérénité se termine par un bonus : un long entretien avec Patrice Van Eersel, grand journaliste devant l’éternel (Libération, Actuel, Clés).
Allez, un petit voeu (pour mon livre) et un petit jeu (pour les amateurs de poésie) : ce poème de Guillaume Apollinaire, extrait de son Bestiaire.
La Sauterelle
Voici la fine sauterelle,
La nourriture de saint Jean.
Puissent mes livres être comme elle,
Le régal des meilleures gens.
Voilà pour le voeu, et voici le jeu : quel mot est modifié ici par rapport au poème original ? J'enverrai un livre dédicacé aux trois premiers internautes qui signaleront la réponse dans l'espace des commentaires ci-dessous (pensez à m'envoyer votre mail, ici ou sur le site).
samedi 1 septembre 2012
Calme et sérénité
Calme et sérénité : ce sont deux mots que j’aime bien. Mais qui ne sont pas tout à fait équivalents à mes yeux. Ce n’est pas tant une histoire d’intensité (la sérénité qui serait une sorte de calme parfait et complet) que de qualité. La sérénité est au-delà du calme, elle en est une transcendance.
Est transcendant ce qui est extérieur ou supérieur au monde tangible. Le calme appartient à notre monde : calme de notre corps et de notre esprit, calme de notre environnement ; dans les deux cas, des caractéristiques physiques le sous-tendent. Pour le calme en nous : notre cœur bat lentement, notre souffle va doucement, nos muscles sont détendus, etc. Pour le calme autour de nous : peu de bruits, peu de mouvements, tout changement dans la progressivité et la douceur.
Lorsque la sérénité prend naissance dans le calme, quelque chose de nouveau survient alors. Une prise de conscience de tout ce qui est là, un sentiment de résonnance entre le calme du dedans et celui du dehors, la dissolution des limites entre le dedans et le dehors. Nous sommes toujours là, mais avec une porte ouverte sur autre chose. À deux doigts de basculer de l’autre côté. Toujours là mais pas que là. Aucun mot pour décrire ce qui se passe et ce que l’on ressent alors. Sauf celui de sérénité.
Nous arrivons plus facilement à frôler des instants de sérénité en vacances et en été : prendre le temps de regarder le soleil se lever ou se coucher dans la nature, s’arrêter pour ressentir une brise tiède, écouter la rumeur de la nuit… Dans ces moments, sérénité : transcendance de calme, résonnance, conscience ouverte et pleine.
Puisse cette année qui s’ouvre nous offrir de nombreux moments de sérénité : d’automne, d’hiver et de printemps.
Belle rentrée à toutes et tous.
PS : je m'aperçois en écrivant ce billet que je continue de raisonner comme un écolier. Pour moi, une année commence en septembre, à la fin de l'été et au moment de la rentrée scolaire. Rien à faire pour me convaincre que le début d'une année se situe le 1er janvier : cela ne dit rien à mon corps, à mes émotions, à mes souvenirs. Alors que le passage des vacances à l'école ou au travail, le sentiment de l'été finissant, tout cela, oui, sonne pour moi comme une transition majeure et un véritable changement. Progressif et naturel, comme tous les vrais changements, et non soudain et artificiel comme les douze coups de minuit entre 31 décembre et 1er janvier.
Illustration : les berges de la Garonne, par Frédéric Richet.
vendredi 6 juillet 2012
Au revoire
Au revoir mes chers internautes, le temps de l’été est venu, et Psycho Actif va se mettre en sommeil jusqu’à la rentrée.
Désolé de n’avoir pas été très régulier cette année : j’ai fait le choix de me protéger un peu de la surcharge de travail, et ce blog, entre autres, s’en est trouvé un peu déserté. J’ai fait de mon mieux, j’espère que l’année prochaine me permettra d’être plus régulier. Pour vous, et aussi pour moi : écrire mes états d’âme me fait du bien, et lire vos réactions m’enrichit et m’éclaire.
Passez un bel été.
Illustration : une photo réalisée par ma deuxième fille et utilisée pour écrire à ses grands-parents, alors qu’elle avait environ 6 ou 7 ans ; il s’agit de ses jouets de vacances, qu’elle retrouvait chez eux chaque année en leur rendant visite. Elle les a immortalisés avec un petit au revoir plein d’affection, et qui m’émeut beaucoup aujourd’hui, car cette image est devenue pour moi le symbole de son adieu à l’enfance. Dans nos existences, combien d’au revoir sont en fait des adieux que l’on ignore ? Une raison de plus pour se réjouir de chaque instant qu'il nous est offert de vivre. Quoi qu'il arrive ensuite.
lundi 2 juillet 2012
L’évacuation des idées dans le calme
En ce moment, nous avons beaucoup d’examens dans la famille : mes deux filles aînées notamment y sont plongées. Mais finalement, c’est toute l’année qu’elles sont exposées aux interrogations et évaluations.
De temps en temps nous parlons de leur façon de stresser et de s’apaiser lorsqu’arrivent les sujets. Comment ne pas perdre tous ses moyens parce que notre cerveau va trop vite, et patine comme une voiture sur du verglas si on appuie trop fort sur l’accélérateur ?
En bavardant ensemble, nous en arrivons à une image que j’aime bien : lors d’un examen, nous avons déjà (du moins si nous avons correctement révisé) toutes les idées et connaissances dans la tête, ou en tout cas, nous en avons suffisamment pour faire quelque chose de bien.
Le problème n’est pas ce savoir, mais son usage ; la panique fait que les idées se bousculent, et c’est comme lorsque tout le monde se précipite vers la sortie d’une pièce ou d’un wagon de métro : ça coince, on perd du temps, on s’énerve, ça bloque et la sortie est ralentie ou bloquée.
Alors il faut juste choisir de faire sortir les idées dans le calme. S’accorder plusieurs minutes pour lire le sujet, sans commencer à écrire ou à chercher les solutions. À ce moment, seulement 2 objectifs : lire et relire lentement et rester au calme ; respirer, relâcher ses muscles, se dire « respire doucement et ça va sortir tranquillement ; puis fais de ton mieux avec ce que tu sais ». Organiser en douceur la sortie des idées de notre cerveau, après avoir ramené le calme en nous, comme on permet à des animaux sauvages effrayés de ressortir de leurs cachettes. Accepter que les réponses ne jaillissent pas toutes faites de notre esprit, accepter ces secondes ou minutes où on a le sentiment de vide, de blanc dans la tête (d'accord, c'est plus facile à l'écrit qu'à l'oral !).
Si ça a marché pour mes filles ? Plus ou moins… Il me semble quand même que ce n’était pas si mal. En tout cas, pour moi, ça a bien marché ! J’étais rassuré et content d’avoir pu leur donner ces conseils.
dimanche 24 juin 2012
Lectures d'enfance

Si je me retourne vers les premiers livres qui ont marqué mon enfance, et dont je me souviens très précisément (leur couverture, les lieux où je les lisais), trois d'entre eux émergent tout de suite...
Oui-oui et la voiture jaune.
J’ai quatre ans, je sais déjà lire (aucun mérite, ma mère est institutrice). Pour mon anniversaire, mon père décide donc de m’offrir un « vrai livre » de la bibliothèque rose. Je suis très déçu : je rêvais évidemment d’un jouet, et on m’offre un bouquin avec plein de mots, plein de pages, et pas beaucoup de dessins, en plus ! J’ai refusé d’y toucher pendant plusieurs jours. Puis je m’y suis mis, à contrecoeur. Et je l’ai évidemment dévoré d’un seul coup. Depuis ce premier « vrai livre », je suis devenu un lecteur fou. Merci Papa, merci Maman !
Le Petit Nicolas.
Je le découvre vers huit ans, en épisodes dans le journal Pilote, qu’un copain d’école me prête toutes les semaines. De vrais enfants (pas comme dans la Comtesse de Ségur) et de la vraie vie (pas des aventures mystérieuses et improbables). Des bagarres de cour de récré, des billes, des fayots, des bavardages. Ce petit monde réel plein d'interactions qui sonnent juste me ravit. Prémisses de mon goût pour la psychologie de la vie quotidienne ? Et ce petit détail exotique qui me fascine alors, les prénoms très chics des héros : Eudes, Alceste, Marie-Edwige…
Le Livre de la jungle.
Cadeau de Noël ou d’anniversaire, vers neuf ans. Dans la belle édition Delagrave, avec des illustrations de Paul Durand. Découvrir un monde sans humains, évoluer dans un Eden menaçant, marcher tout nu dans la forêt aux côtés de Baloo et Bagheera. Un lien à la vie sauvage, dans ces années 60 qui étaient celles des fusées vers la Lune et du formica. Pour mimer les combats contre Shere Kan, je m’enferme des heures dans ma chambre, en slip, armé du simple poignard en plastique de ma panoplie de sioux. Le goût de la nature m'est resté, mais je n'ai plus besoin de changer de tenue...
Et je demande aujourd'hui si mes lectures d'adulte auront le même poids sur ma vie, lorsque j'en ferai le bilan un jour ? Il me semble bien que oui : chaque année, plusieurs livres me tourneboulent et m'émeuvent, et laissent en moi des sédiments féconds, dont je sens qu'ils me changent et me font évoluer.
lundi 21 mai 2012
« Que des ennuis... »
Il m’arrive toujours plein de choses intérieures sur les quais de gare. Je ne sais pas pourquoi, ce doit être le cocktail idéal pour mon psychisme à moi : un peu de stress, un peu de temps, un peu de changement…
Donc, ça se passe sur un quai de gare, en attendant un TGV de retour vers Paris. Je suis assis sur un banc tranquille, en bout de quai. Sur le banc voisin une dame parle dans son portable. Elle doit discuter avec quelqu’un qui habite loin, car elle parle très fort (on a montré ça, dans quelques études : même si la liaison est parfaite, on hausse le ton si le correspondant est à Tokyo, mais on parle normalement s’il est dans la rue voisine). Du coup, j’entends tout ce qu’elle raconte. Mieux : je l’écoute attentivement. Car à cet instant, je n’ai rien d’autre à faire, je suis de bonne humeur, il fait beau et doux, je me sens bienveillant et prêt à m’ouvrir à tout, à tout accepter, à tout trouver intéressant. Et de fait, ça l’est.
La dame se plaint : «On n’a que des ennuis !» Puis elle raconte tous les ennuis en question : l’internet qui est tombé en panne, le plombier qui devait venir faire des réparations et qui n’est toujours pas là, elle est en conflit avec une amie, etc.
Comme je sors d’un congrès où nous avons parlé de sclérose en plaques, évidemment, je me dis que tous ces ennuis ne sont pas méchants, et qu’elle devrait survivre à tout ça. Je repense à cette phrase de Cioran : «Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes». Puis, ma petite voix intérieure fait son boulot d’autorégulation et de dégonflement de l’ego, et s’invitant dans la discussion, elle rajoute : «Ne fais pas le malin, tu es exactement comme elle ! Si ton internet et ton plombier te plantaient, tu aurais la même envie de te plaindre et de dire que tu n’as que des ennuis...» C’est vrai. Sans le savoir, cette dame inconnue me donne une leçon.
D’ailleurs, c’est fini, je ne l’écoute plus (elle continue car elle a plein d’autres ennuis, en fait), ses soucis ne m’intéressent plus. Ce qui m’intéresse, c’est la place que ces soucis bénins prennent dans sa vie. Et celle que les miens prennent dans la mienne. Je réfléchis à mes propres tendances à la plainte excessive et inutile. J’ai progressé pourtant, mais je me dis qu’il faut que je progresse encore.
Mais là, je n’ai pas envie de poursuivre ma réflexion, pas maintenant. Comme souvent dans ces cas-là, j’essaye alors d’ancrer ces résolutions en moi par un peu de pleine conscience : «ne passe pas à autre chose, mais ne continue pas à cogiter sur ça ; laisse le truc décanter, en pleine conscience, laisse-le se déposer en toi». Alors je me redresse sur le banc, j’ouvre mes épaules, je souris, je respire, j’écoute les oiseaux et la rumeur autour de moi, je regarde le ciel, les pins qui se balancent doucement.
Je regarde le sol.
Et je vois ces brins d’herbe (ceux de la photo) qui se sont faufilés dans les fissures du goudron et du béton. Herbes banales, petites plantes de rien du tout. Mais qui me réjouissent au-delà de tout. Victoire de la vie sur la mort, du faible sur le fort (ou plutôt de l’apparemment faible sur l’apparemment fort). Victoire de la vie sur les soucis. De ce qui compte sur ce qui ne compte pas. Victoire, triomphe du végétal sur le mental.
Il me semble que ces herbes viennent aimablement passer la quatrième couche de ma leçon du jour : 1) j’ai observé et écouté la dame ; 2) j’ai réfléchi sur son message ; 3) j’ai respiré et médité ; 4) et voici la muette fanfare végétale, qui s’avance et entonne son hymne sérieux et moqueur à la fois : «il n’y a pas de soucis, il n’y a pas d’ennuis qui doivent te faire oublier la vie ; regarde-nous, et puis c’est tout.»
Je regarde longuement.
Le TGV s’approche. Je me lève, je photographie les brins d’herbe avec mon portable, je renifle une dernière fois l’air frais. La dame continue de raconter ses ennuis, tous ses ennuis, rien que ses ennuis. J’ai presque envie d’aller lui dire merci. Mais je ne veux pas rater mon train. Je monte et m’installe.
Le ciel est magnifique.
jeudi 10 mai 2012
Prière et méditation
Samedi dernier, j’ai vécu deux moments intenses ; différents, mais que j’ai ressentis dans une continuité.
Le matin, j’assistai à la communion d’un de mes neveux. Il y avait une quinzaine d’enfants sur l’autel, la nef de l’église était remplie de familles et d’amis. Le tout dans un incroyable tumulte. Le public bavardait pendant l’office, à tel point que le curé dut demander plusieurs fois le silence. Les parents et proches allaient et venaient pour trouver les meilleurs angles pour leurs photos ou leurs films. Les jeunes communiants étaient psychologiquement dispersés, chuchotant entre eux, observant le public pour y retrouver les visages connus au lieu d’écouter le prêtre. À un moment, un des diacres fut même obligé de prendre dans ses mains la tête d’un des garçons, qui faisait des grimaces à ses amis sur les bancs, pour la tourner doucement vers le curé qui tentait de s’adresser aux jeunes. Bref, une ambiance joyeuse et sympathique, mais un manque total de recueillement. À un moment, le prêtre proposa à chaque enfant d’accueillir Jésus dans leur cœur : vu l’agitation qui régnait déjà dans leurs têtes, je ne suis pas sûr que ce vœu pieu ait pu être exaucé. Il y avait dans les cœurs beaucoup de joie et d’excitation à être tous ensemble, ce qui est déjà bien, mais plus guère de place pour autre chose. Je me sentais un peu perplexe ; pas question de regretter l’ancien temps, où l’autorité régnait et où l’obéissance était une valeur, et non un signe de faiblesse ou de conformisme. Pas de regret donc, mais plutôt un espoir : que l’on comprenne bientôt que la capacité de recueillement est une force et une grâce ; pour pouvoir lire, ressentir et comprendre le monde qui nous entoure.
L’après-midi, je donnais une conférence sur la méditation à la Grande Pagode du bois de Vincennes, à l’occasion de la fête du Vesak. Autre public, autre ambiance : des adultes motivés et attentifs, dont de nombreux pratiquants, et des moines et moniales. Dans la pagode, je repense alors à l’église. Je repense à ce que j’ai vécu le matin même, non pour comparer deux contextes non comparables, mais pour relier les deux moments : ce qui manquait ce matin, ce n’était pas la foi ou la sincérité ou l’envie, mais la stabilité attentionnelle, la capacité de recueillement. Je réalise à quel point il est impossible de prier avec un esprit inattentif, avec une âme en désordre.
Et je me dis que passer par un petit temps de pleine conscience permet de s’engager ensuite dans quoi que ce soit avec davantage de chances d’y « être vraiment ». Que ce soit pour ne rien faire, ressentir, savourer ; pour réfléchir, travailler, peler des carottes ; ou pour prier. La pleine conscience nous amène à une présence attentive à ce qui se passe dans notre vie, nous aide à tourner notre esprit vers ce que nous avons choisi.
Je me souviens alors de ces paroles de Cioran : « La prière de l’homme triste n’a pas la force de monter jusqu’à Dieu ». C’est encore pire, à mon avis, pour la prière de l’homme distrait ou pressé…
Illustration : comment expliquer que les images d'humains en prière soient presque toujours émouvantes ?
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