samedi 1 septembre 2012
Calme et sérénité
Calme et sérénité : ce sont deux mots que j’aime bien. Mais qui ne sont pas tout à fait équivalents à mes yeux. Ce n’est pas tant une histoire d’intensité (la sérénité qui serait une sorte de calme parfait et complet) que de qualité. La sérénité est au-delà du calme, elle en est une transcendance.
Est transcendant ce qui est extérieur ou supérieur au monde tangible. Le calme appartient à notre monde : calme de notre corps et de notre esprit, calme de notre environnement ; dans les deux cas, des caractéristiques physiques le sous-tendent. Pour le calme en nous : notre cœur bat lentement, notre souffle va doucement, nos muscles sont détendus, etc. Pour le calme autour de nous : peu de bruits, peu de mouvements, tout changement dans la progressivité et la douceur.
Lorsque la sérénité prend naissance dans le calme, quelque chose de nouveau survient alors. Une prise de conscience de tout ce qui est là, un sentiment de résonnance entre le calme du dedans et celui du dehors, la dissolution des limites entre le dedans et le dehors. Nous sommes toujours là, mais avec une porte ouverte sur autre chose. À deux doigts de basculer de l’autre côté. Toujours là mais pas que là. Aucun mot pour décrire ce qui se passe et ce que l’on ressent alors. Sauf celui de sérénité.
Nous arrivons plus facilement à frôler des instants de sérénité en vacances et en été : prendre le temps de regarder le soleil se lever ou se coucher dans la nature, s’arrêter pour ressentir une brise tiède, écouter la rumeur de la nuit… Dans ces moments, sérénité : transcendance de calme, résonnance, conscience ouverte et pleine.
Puisse cette année qui s’ouvre nous offrir de nombreux moments de sérénité : d’automne, d’hiver et de printemps.
Belle rentrée à toutes et tous.
PS : je m'aperçois en écrivant ce billet que je continue de raisonner comme un écolier. Pour moi, une année commence en septembre, à la fin de l'été et au moment de la rentrée scolaire. Rien à faire pour me convaincre que le début d'une année se situe le 1er janvier : cela ne dit rien à mon corps, à mes émotions, à mes souvenirs. Alors que le passage des vacances à l'école ou au travail, le sentiment de l'été finissant, tout cela, oui, sonne pour moi comme une transition majeure et un véritable changement. Progressif et naturel, comme tous les vrais changements, et non soudain et artificiel comme les douze coups de minuit entre 31 décembre et 1er janvier.
Illustration : les berges de la Garonne, par Frédéric Richet.
vendredi 6 juillet 2012
Au revoire
Au revoir mes chers internautes, le temps de l’été est venu, et Psycho Actif va se mettre en sommeil jusqu’à la rentrée.
Désolé de n’avoir pas été très régulier cette année : j’ai fait le choix de me protéger un peu de la surcharge de travail, et ce blog, entre autres, s’en est trouvé un peu déserté. J’ai fait de mon mieux, j’espère que l’année prochaine me permettra d’être plus régulier. Pour vous, et aussi pour moi : écrire mes états d’âme me fait du bien, et lire vos réactions m’enrichit et m’éclaire.
Passez un bel été.
Illustration : une photo réalisée par ma deuxième fille et utilisée pour écrire à ses grands-parents, alors qu’elle avait environ 6 ou 7 ans ; il s’agit de ses jouets de vacances, qu’elle retrouvait chez eux chaque année en leur rendant visite. Elle les a immortalisés avec un petit au revoir plein d’affection, et qui m’émeut beaucoup aujourd’hui, car cette image est devenue pour moi le symbole de son adieu à l’enfance. Dans nos existences, combien d’au revoir sont en fait des adieux que l’on ignore ? Une raison de plus pour se réjouir de chaque instant qu'il nous est offert de vivre. Quoi qu'il arrive ensuite.
lundi 2 juillet 2012
L’évacuation des idées dans le calme
En ce moment, nous avons beaucoup d’examens dans la famille : mes deux filles aînées notamment y sont plongées. Mais finalement, c’est toute l’année qu’elles sont exposées aux interrogations et évaluations.
De temps en temps nous parlons de leur façon de stresser et de s’apaiser lorsqu’arrivent les sujets. Comment ne pas perdre tous ses moyens parce que notre cerveau va trop vite, et patine comme une voiture sur du verglas si on appuie trop fort sur l’accélérateur ?
En bavardant ensemble, nous en arrivons à une image que j’aime bien : lors d’un examen, nous avons déjà (du moins si nous avons correctement révisé) toutes les idées et connaissances dans la tête, ou en tout cas, nous en avons suffisamment pour faire quelque chose de bien.
Le problème n’est pas ce savoir, mais son usage ; la panique fait que les idées se bousculent, et c’est comme lorsque tout le monde se précipite vers la sortie d’une pièce ou d’un wagon de métro : ça coince, on perd du temps, on s’énerve, ça bloque et la sortie est ralentie ou bloquée.
Alors il faut juste choisir de faire sortir les idées dans le calme. S’accorder plusieurs minutes pour lire le sujet, sans commencer à écrire ou à chercher les solutions. À ce moment, seulement 2 objectifs : lire et relire lentement et rester au calme ; respirer, relâcher ses muscles, se dire « respire doucement et ça va sortir tranquillement ; puis fais de ton mieux avec ce que tu sais ». Organiser en douceur la sortie des idées de notre cerveau, après avoir ramené le calme en nous, comme on permet à des animaux sauvages effrayés de ressortir de leurs cachettes. Accepter que les réponses ne jaillissent pas toutes faites de notre esprit, accepter ces secondes ou minutes où on a le sentiment de vide, de blanc dans la tête (d'accord, c'est plus facile à l'écrit qu'à l'oral !).
Si ça a marché pour mes filles ? Plus ou moins… Il me semble quand même que ce n’était pas si mal. En tout cas, pour moi, ça a bien marché ! J’étais rassuré et content d’avoir pu leur donner ces conseils.
dimanche 24 juin 2012
Lectures d'enfance

Si je me retourne vers les premiers livres qui ont marqué mon enfance, et dont je me souviens très précisément (leur couverture, les lieux où je les lisais), trois d'entre eux émergent tout de suite...
Oui-oui et la voiture jaune.
J’ai quatre ans, je sais déjà lire (aucun mérite, ma mère est institutrice). Pour mon anniversaire, mon père décide donc de m’offrir un « vrai livre » de la bibliothèque rose. Je suis très déçu : je rêvais évidemment d’un jouet, et on m’offre un bouquin avec plein de mots, plein de pages, et pas beaucoup de dessins, en plus ! J’ai refusé d’y toucher pendant plusieurs jours. Puis je m’y suis mis, à contrecoeur. Et je l’ai évidemment dévoré d’un seul coup. Depuis ce premier « vrai livre », je suis devenu un lecteur fou. Merci Papa, merci Maman !
Le Petit Nicolas.
Je le découvre vers huit ans, en épisodes dans le journal Pilote, qu’un copain d’école me prête toutes les semaines. De vrais enfants (pas comme dans la Comtesse de Ségur) et de la vraie vie (pas des aventures mystérieuses et improbables). Des bagarres de cour de récré, des billes, des fayots, des bavardages. Ce petit monde réel plein d'interactions qui sonnent juste me ravit. Prémisses de mon goût pour la psychologie de la vie quotidienne ? Et ce petit détail exotique qui me fascine alors, les prénoms très chics des héros : Eudes, Alceste, Marie-Edwige…
Le Livre de la jungle.
Cadeau de Noël ou d’anniversaire, vers neuf ans. Dans la belle édition Delagrave, avec des illustrations de Paul Durand. Découvrir un monde sans humains, évoluer dans un Eden menaçant, marcher tout nu dans la forêt aux côtés de Baloo et Bagheera. Un lien à la vie sauvage, dans ces années 60 qui étaient celles des fusées vers la Lune et du formica. Pour mimer les combats contre Shere Kan, je m’enferme des heures dans ma chambre, en slip, armé du simple poignard en plastique de ma panoplie de sioux. Le goût de la nature m'est resté, mais je n'ai plus besoin de changer de tenue...
Et je demande aujourd'hui si mes lectures d'adulte auront le même poids sur ma vie, lorsque j'en ferai le bilan un jour ? Il me semble bien que oui : chaque année, plusieurs livres me tourneboulent et m'émeuvent, et laissent en moi des sédiments féconds, dont je sens qu'ils me changent et me font évoluer.
lundi 21 mai 2012
« Que des ennuis... »
Il m’arrive toujours plein de choses intérieures sur les quais de gare. Je ne sais pas pourquoi, ce doit être le cocktail idéal pour mon psychisme à moi : un peu de stress, un peu de temps, un peu de changement…
Donc, ça se passe sur un quai de gare, en attendant un TGV de retour vers Paris. Je suis assis sur un banc tranquille, en bout de quai. Sur le banc voisin une dame parle dans son portable. Elle doit discuter avec quelqu’un qui habite loin, car elle parle très fort (on a montré ça, dans quelques études : même si la liaison est parfaite, on hausse le ton si le correspondant est à Tokyo, mais on parle normalement s’il est dans la rue voisine). Du coup, j’entends tout ce qu’elle raconte. Mieux : je l’écoute attentivement. Car à cet instant, je n’ai rien d’autre à faire, je suis de bonne humeur, il fait beau et doux, je me sens bienveillant et prêt à m’ouvrir à tout, à tout accepter, à tout trouver intéressant. Et de fait, ça l’est.
La dame se plaint : «On n’a que des ennuis !» Puis elle raconte tous les ennuis en question : l’internet qui est tombé en panne, le plombier qui devait venir faire des réparations et qui n’est toujours pas là, elle est en conflit avec une amie, etc.
Comme je sors d’un congrès où nous avons parlé de sclérose en plaques, évidemment, je me dis que tous ces ennuis ne sont pas méchants, et qu’elle devrait survivre à tout ça. Je repense à cette phrase de Cioran : «Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes». Puis, ma petite voix intérieure fait son boulot d’autorégulation et de dégonflement de l’ego, et s’invitant dans la discussion, elle rajoute : «Ne fais pas le malin, tu es exactement comme elle ! Si ton internet et ton plombier te plantaient, tu aurais la même envie de te plaindre et de dire que tu n’as que des ennuis...» C’est vrai. Sans le savoir, cette dame inconnue me donne une leçon.
D’ailleurs, c’est fini, je ne l’écoute plus (elle continue car elle a plein d’autres ennuis, en fait), ses soucis ne m’intéressent plus. Ce qui m’intéresse, c’est la place que ces soucis bénins prennent dans sa vie. Et celle que les miens prennent dans la mienne. Je réfléchis à mes propres tendances à la plainte excessive et inutile. J’ai progressé pourtant, mais je me dis qu’il faut que je progresse encore.
Mais là, je n’ai pas envie de poursuivre ma réflexion, pas maintenant. Comme souvent dans ces cas-là, j’essaye alors d’ancrer ces résolutions en moi par un peu de pleine conscience : «ne passe pas à autre chose, mais ne continue pas à cogiter sur ça ; laisse le truc décanter, en pleine conscience, laisse-le se déposer en toi». Alors je me redresse sur le banc, j’ouvre mes épaules, je souris, je respire, j’écoute les oiseaux et la rumeur autour de moi, je regarde le ciel, les pins qui se balancent doucement.
Je regarde le sol.
Et je vois ces brins d’herbe (ceux de la photo) qui se sont faufilés dans les fissures du goudron et du béton. Herbes banales, petites plantes de rien du tout. Mais qui me réjouissent au-delà de tout. Victoire de la vie sur la mort, du faible sur le fort (ou plutôt de l’apparemment faible sur l’apparemment fort). Victoire de la vie sur les soucis. De ce qui compte sur ce qui ne compte pas. Victoire, triomphe du végétal sur le mental.
Il me semble que ces herbes viennent aimablement passer la quatrième couche de ma leçon du jour : 1) j’ai observé et écouté la dame ; 2) j’ai réfléchi sur son message ; 3) j’ai respiré et médité ; 4) et voici la muette fanfare végétale, qui s’avance et entonne son hymne sérieux et moqueur à la fois : «il n’y a pas de soucis, il n’y a pas d’ennuis qui doivent te faire oublier la vie ; regarde-nous, et puis c’est tout.»
Je regarde longuement.
Le TGV s’approche. Je me lève, je photographie les brins d’herbe avec mon portable, je renifle une dernière fois l’air frais. La dame continue de raconter ses ennuis, tous ses ennuis, rien que ses ennuis. J’ai presque envie d’aller lui dire merci. Mais je ne veux pas rater mon train. Je monte et m’installe.
Le ciel est magnifique.
jeudi 10 mai 2012
Prière et méditation
Samedi dernier, j’ai vécu deux moments intenses ; différents, mais que j’ai ressentis dans une continuité.
Le matin, j’assistai à la communion d’un de mes neveux. Il y avait une quinzaine d’enfants sur l’autel, la nef de l’église était remplie de familles et d’amis. Le tout dans un incroyable tumulte. Le public bavardait pendant l’office, à tel point que le curé dut demander plusieurs fois le silence. Les parents et proches allaient et venaient pour trouver les meilleurs angles pour leurs photos ou leurs films. Les jeunes communiants étaient psychologiquement dispersés, chuchotant entre eux, observant le public pour y retrouver les visages connus au lieu d’écouter le prêtre. À un moment, un des diacres fut même obligé de prendre dans ses mains la tête d’un des garçons, qui faisait des grimaces à ses amis sur les bancs, pour la tourner doucement vers le curé qui tentait de s’adresser aux jeunes. Bref, une ambiance joyeuse et sympathique, mais un manque total de recueillement. À un moment, le prêtre proposa à chaque enfant d’accueillir Jésus dans leur cœur : vu l’agitation qui régnait déjà dans leurs têtes, je ne suis pas sûr que ce vœu pieu ait pu être exaucé. Il y avait dans les cœurs beaucoup de joie et d’excitation à être tous ensemble, ce qui est déjà bien, mais plus guère de place pour autre chose. Je me sentais un peu perplexe ; pas question de regretter l’ancien temps, où l’autorité régnait et où l’obéissance était une valeur, et non un signe de faiblesse ou de conformisme. Pas de regret donc, mais plutôt un espoir : que l’on comprenne bientôt que la capacité de recueillement est une force et une grâce ; pour pouvoir lire, ressentir et comprendre le monde qui nous entoure.
L’après-midi, je donnais une conférence sur la méditation à la Grande Pagode du bois de Vincennes, à l’occasion de la fête du Vesak. Autre public, autre ambiance : des adultes motivés et attentifs, dont de nombreux pratiquants, et des moines et moniales. Dans la pagode, je repense alors à l’église. Je repense à ce que j’ai vécu le matin même, non pour comparer deux contextes non comparables, mais pour relier les deux moments : ce qui manquait ce matin, ce n’était pas la foi ou la sincérité ou l’envie, mais la stabilité attentionnelle, la capacité de recueillement. Je réalise à quel point il est impossible de prier avec un esprit inattentif, avec une âme en désordre.
Et je me dis que passer par un petit temps de pleine conscience permet de s’engager ensuite dans quoi que ce soit avec davantage de chances d’y « être vraiment ». Que ce soit pour ne rien faire, ressentir, savourer ; pour réfléchir, travailler, peler des carottes ; ou pour prier. La pleine conscience nous amène à une présence attentive à ce qui se passe dans notre vie, nous aide à tourner notre esprit vers ce que nous avons choisi.
Je me souviens alors de ces paroles de Cioran : « La prière de l’homme triste n’a pas la force de monter jusqu’à Dieu ». C’est encore pire, à mon avis, pour la prière de l’homme distrait ou pressé…
Illustration : comment expliquer que les images d'humains en prière soient presque toujours émouvantes ?
jeudi 19 avril 2012
Les mots de la guérison
Nos mots sont liés à nos ressentis.
Parfois ils les trahissent : ce sont nos lapsus.
Parfois ils les traduisent : ce que nous disons, et surtout la manière dont nous le disons, reflète, sans que nous le réalisions vraiment, notre vision du monde et notre équilibre émotionnel.
Des collègues néerlandais viennent d’en faire la preuve dans une belle étude conduite auprès de 299 patients en psychothérapie.
Ces patients souffraient de ce que l’on appelle « troubles de personnalité », c’est-à-dire présentaient des façons d’être anciennes et habituelles, des traits de personnalité les faisant souffrir.
Tendances à l’évitement social (63%), à la dépendance (15%), à l’obsessionnalité (40%), à la paranoïa (7%), au narcissisme (4%), etc.
Si vous faites le compte, vous verrez que la somme est supérieure à 100% : car la moitié d’entre eux présentaient plusieurs traits de personnalité pathologique.
Pourquoi avoir choisi ce type de patients ? Parce que dans les troubles de personnalité, les difficultés sont anciennes et chroniques. On peut donc supposer que leur vision du monde et leurs ressentis émotionnels, anciens et enracinés, auront largement eu le temps d’imprégner leur langage et leur manière de raconter leur vie.
On évaluait donc les patients avant le début de la psychothérapie (cognitive ou rogérienne), puis après 1 an, et après 2 ans, alors qu’ils étaient encore en traitement (en général, ces thérapies pour troubles de personnalité sont assez longues, car il y a du travail…).
L’évaluation comportait des entretiens approfondis, la passation de nombreux questionnaires, et une petite rédaction d’un texte sur le modèle suivant :
« Essayez de décrire votre vie : quel genre de personne êtes-vous ? Comment en êtes-vous arrivé là ? Comment ça se passe pour vous en ce moment ? Comment voyez-vous la suite ? »
Les 3 versions de ce texte (avant psychothérapie, après 1 an et après 2 ans) étaient passées au crible d’un logiciel d’analyse sémantique, qui traquait dans le détail toutes les manières de parler de sa vie…
Les chercheurs obtinrent des résultats nets : les progrès faits dans la thérapie s’accompagnaient de changements mesurables dans l’usage des mots.
Certains de ces changements étaient prévisibles, et attendus.
Par exemple, plus les patients s’amélioraient, moins ils utilisaient dans leurs récits de mots décrivant des émotions négatives et plus ils exprimaient d’émotions positives. Rééquilibrage de la balance émotionnelle…
De même, leur mieux-être se traduisait aussi par des verbes moins souvent au passé ou au futur, et plus souvent au présent. Capacité accrue de savourer l’instant présent, au lieu d’anticiper ou de ruminer…
Mais il y a avait aussi des résultats inattendus.
Celui-ci, par exemple : le mieux-être s’accompagnait d’une diminution de l’usage du « je » et des pronoms à la première personne. Capacité à se décentrer et à s’oublier, pour plutôt s’intéresser à tout ce qui nous entoure…
Ou celui-là : la diminution des formulations négatives (« ne pas… » etc.) qui traduisait, selon les auteurs de l’étude, le recul des occasions ratées, des renoncements, des reculs et échecs, si fréquents dans les trajectoires existentielles de ces personnalités. Ou du moins la non-focalisation sur ces inévitables ratages de notre quotidien…
Intéressant, tout ça, n’est-ce pas ?
Désolé pour ce billet un peu long et technique, mais ses résultats sont si riches d’enseignements ! Ou plutôt de confirmations…
Ça fait du bien aussi de savoir qu’on est sur la bonne voie, lorsque nous nous efforçons :
1) de ne pas nous focaliser sur nous, mais, de notre mieux, de nous ouvrir au monde qui nous entoure ;
2) de revenir inlassablement vers la « présence au présent », alors que nos ruminations et inquiétudes nous en éloignent non moins inlassablement ;
3) de cultiver, encore et encore, le maximum possible, compte tenu de ce qu’est notre vie, d’émotions positives. André Comte-Sponville définit la sagesse comme « le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité ». C’est exactement ça…
Et cette étude nous conforte dans nos efforts (à reconduire et à reproduire inlassablement) vers un tout petit peu plus de sagesse quotidienne…
Illustration : mon écrivaine préférée, et ses mots sobres pour écrire la vie...
jeudi 12 avril 2012
Tout petits bouts d’humour
Je ne sais plus qui a dit que l’humour était la politesse du désespoir ; c’est sans doute vrai parfois. Mais c’est aussi un condiment du quotidien. On est là, en train de vivre, l’âme sérieuse, ou triste, ou absorbée par quelque problème à résoudre, ou quelque échéance à venir. Et d’un coup, un trait d’humour nous arrache un sourire, et tout redevient un peu plus léger.
C’est lors d’un voyage en avion, après l’atterrissage ; quelques minutes s’écoulent avant que les passagers (dont moi) ne puissent sortir, car il y a des difficultés à installer la nacelle de débarquement. Puis, au moment où la porte s’ouvre, nous entendons la voix du commandant de bord : « Mesdames et Messieurs, une bonne nouvelle : la nacelle est installée, vous allez pouvoir débarquer. Et une moins bonne : nous allons devoir nous séparer ! ». Un sourire amusé apparaît sur la tête de presque tous les passagers…
C’est un mail que m’envoie un cousin, chanteur de chorale amateur : « Voici la date de notre concert annuel, pour les amateurs de fausses notes et joie de vivre. » Je souris, car c’est exactement ça…
C’est au retour d’une longue journée de travail à Bordeaux ; dans le TGV du retour, je vais m’acheter au bar du train une petite bière, pour la savourer en regardant le paysage et en repensant à tout ce qui m’est arrivé d’intéressant ce jour-là. Le monsieur qui me sert, un grand antillais jovial, est en pleine forme, il fait des blagues à tous les passagers. Quand mon tour arrive, il enregistre ma commande, puis me regarde d’un air très pro et sérieux, en me demandant : «Votre bière, vous la voulez bien fraîche et délicieuse ?» J’éclate de rire en lui confirmant que c’est le bon choix…
Des tout petits bouts d’humour de rien du tout. Mais à chaque fois, comme disent les anglais : « it makes my day ». Ça me réjouit, et ça suffit. Pour le reste, je verrai plus tard…
Illustration : 2 chiens qui discutent, et l'un qui explique à l'autre : "Oui, c'est vrai, ils sont dingues ; mais ils savent ouvrir le frigo..."
lundi 26 mars 2012
Jour de douceur
C’est un jour de douceur, de soleil sans chaleur écrasante. Le quartier est très calme, nous sommes en semaine, en début d’après-midi.
Je marche au milieu de la rue, doucement réjoui et ravi de la paix que je respire tout autour de moi, qui gagne toutes les cellules de mon corps. Me voici devant les grilles d’un jardin ; j’aperçois par derrière une maison, dont les volets sont mi-clos. Le jardin est en déshérence, mais pas abandonné. Massifs de fleurs, arrosoir, outils…
Je m’arrête, un instant arraché à ma légèreté. Je m’approche des grilles. Une pensée étrange, comme une certitude, vient d’arriver à mon esprit : quelqu’un est en train de mourir derrière ces volets. J’entrevois en un éclair l’image une vieille personne alitée, qui termine son existence dans le silence et le secret, derrière ces volets, alors que tout autour la vie explose et la joie se répand.
Je reste là à respirer, à écouter. Tout à coup, mon cœur se met à cogner. Je ne sais pas très bien ce que je vais faire : aller sonner à la porte, partir en courant, me mettre à pleurer ? Je me sens complètement hors du monde, de ce monde simple, lumineux et rassurant dans lequel je me trouvais il y a encore quelques minutes.
Je reste avec ce trouble, il me semble que je ne dois rien faire pour le modifier, il me semble qu’il me murmure des choses très importantes.
Il me murmure qu’autrefois, lorsque de telles pensées m’arrivaient sur la souffrance et la mort alors que j’étais heureux, elles n’étaient que des concepts. Loin de moi. Mais aujourd’hui, ce sont des réalités qui se rapprochent doucement de moi. Lorsque je pense à la mort, j’en perçois l’écho dans mon corps. Je suis désormais plus âgé, donc plus sensible, du moins à cela.
Il murmure aussi de ne pas vouloir chasser ce que je ressens à ce moment, mais au contraire de recueillir cet instant et de le porter en moi. Comme le corps d’un petit animal mort. Ou le souvenir de son corps. Et de sa mort. Sinon, je ne pourrai plus être heureux. Juste aveugle.
Mon cœur s’est arrêté de cogner. Je suis toujours là, debout devant les grilles du jardin. Je respire mieux. Je me sens plus fragile et plus intelligent. Lesté, pour au moins quelque temps, d’une sagesse douloureuse et apaisante. Il me semble avoir fait trois pas au pays des morts, et être maintenant revenu dans celui des vivants, où le soleil brille et où l’air est doux.
Juste heureux d’être en vie.
Gratitude.
Paix.
Je peux repartir maintenant.
Illustration : aller là où l'on ne va jamais.
lundi 5 mars 2012
Le sixième sens
Vous connaissez peut-être cette question malicieuse et profonde de Woody Allen : «L’esprit et le corps sont-ils séparés, et si oui, lequel vaut-il mieux choisir ?». En une pirouette, tout est dit de l’évidence des liens étroits et indissociables entre corps et esprit.
Pour ma part, j’avais longtemps laissé de côté cette dimension corporelle dans ma pratique de psychiatre et de psychothérapeute. Je ne l’avais pas oubliée, puisque je suis médecin, mais négligée, sous-estimée. J’utilisais la relaxation, je prescrivais des explorations biologiques, j’auscultais et j’examinais parfois mes patients, mais c’était plutôt pour que le corps se taise et se fasse oublier, pour qu’il cesse de gêner ou de faire souffrir. C’était une approche médicale et utilitariste. Pour la plupart d’entre nous, médecins, la santé c’est « la vie dans le silence des organes ». Alors, un corps silencieux et qu’on peut oublier représente souvent une sorte d’idéal.
L’apprentissage et la pratique de la méditation m’ont ouvert à un tout autre rapport au corps (le mien et celui de mes patients). Un rapport plus respectueux, plus intelligent, plus écologique en un mot. Comme la nature qui nous entoure, et dont il est d’ailleurs un petit bout, notre corps doit être écouté, protégé, voire choyé.
Dans nos sessions de méditation de pleine conscience, nous rappelons aux participants l’importance de leur corps : la méditation n’est pas tant une pratique de l’esprit qu’une pratique du corps, dont on écoute les échos et les ressentis pour mieux se comprendre, s’apaiser et surtout basculer dans un autre rapport à soi et au monde.
Nous cherchons finalement à les aider à développer en eux un sixième sens. À côté des 5 sens classiques – vue, ouïe, odorat, toucher, goût – nous leur faisons faire de nombreux exercices qui vont les ouvrir à la somatesthésie, cette capacité à ressentir finement nos sensations corporelles.
Ce sixième sens peut nous aider à mieux savourer le présent, quand il nous offre de l’agréable, et à mieux voir que faire de nos douleurs, quand elles surgissent dans nos vies. Nous aider à mieux comprendre nos émotions, à développer notre intuition. Bref, à accroître notre intelligence d’êtres vivants et sensibles.
Illustration : il y a des moments où on se passerait bien de son sixième sens... (détail du Jugement Dernier, de Jérôme Bosch).
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