lundi 21 mai 2012
« Que des ennuis... »
Il m’arrive toujours plein de choses intérieures sur les quais de gare. Je ne sais pas pourquoi, ce doit être le cocktail idéal pour mon psychisme à moi : un peu de stress, un peu de temps, un peu de changement…
Donc, ça se passe sur un quai de gare, en attendant un TGV de retour vers Paris. Je suis assis sur un banc tranquille, en bout de quai. Sur le banc voisin une dame parle dans son portable. Elle doit discuter avec quelqu’un qui habite loin, car elle parle très fort (on a montré ça, dans quelques études : même si la liaison est parfaite, on hausse le ton si le correspondant est à Tokyo, mais on parle normalement s’il est dans la rue voisine). Du coup, j’entends tout ce qu’elle raconte. Mieux : je l’écoute attentivement. Car à cet instant, je n’ai rien d’autre à faire, je suis de bonne humeur, il fait beau et doux, je me sens bienveillant et prêt à m’ouvrir à tout, à tout accepter, à tout trouver intéressant. Et de fait, ça l’est.
La dame se plaint : «On n’a que des ennuis !» Puis elle raconte tous les ennuis en question : l’internet qui est tombé en panne, le plombier qui devait venir faire des réparations et qui n’est toujours pas là, elle est en conflit avec une amie, etc.
Comme je sors d’un congrès où nous avons parlé de sclérose en plaques, évidemment, je me dis que tous ces ennuis ne sont pas méchants, et qu’elle devrait survivre à tout ça. Je repense à cette phrase de Cioran : «Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes». Puis, ma petite voix intérieure fait son boulot d’autorégulation et de dégonflement de l’ego, et s’invitant dans la discussion, elle rajoute : «Ne fais pas le malin, tu es exactement comme elle ! Si ton internet et ton plombier te plantaient, tu aurais la même envie de te plaindre et de dire que tu n’as que des ennuis...» C’est vrai. Sans le savoir, cette dame inconnue me donne une leçon.
D’ailleurs, c’est fini, je ne l’écoute plus (elle continue car elle a plein d’autres ennuis, en fait), ses soucis ne m’intéressent plus. Ce qui m’intéresse, c’est la place que ces soucis bénins prennent dans sa vie. Et celle que les miens prennent dans la mienne. Je réfléchis à mes propres tendances à la plainte excessive et inutile. J’ai progressé pourtant, mais je me dis qu’il faut que je progresse encore.
Mais là, je n’ai pas envie de poursuivre ma réflexion, pas maintenant. Comme souvent dans ces cas-là, j’essaye alors d’ancrer ces résolutions en moi par un peu de pleine conscience : «ne passe pas à autre chose, mais ne continue pas à cogiter sur ça ; laisse le truc décanter, en pleine conscience, laisse-le se déposer en toi». Alors je me redresse sur le banc, j’ouvre mes épaules, je souris, je respire, j’écoute les oiseaux et la rumeur autour de moi, je regarde le ciel, les pins qui se balancent doucement.
Je regarde le sol.
Et je vois ces brins d’herbe (ceux de la photo) qui se sont faufilés dans les fissures du goudron et du béton. Herbes banales, petites plantes de rien du tout. Mais qui me réjouissent au-delà de tout. Victoire de la vie sur la mort, du faible sur le fort (ou plutôt de l’apparemment faible sur l’apparemment fort). Victoire de la vie sur les soucis. De ce qui compte sur ce qui ne compte pas. Victoire, triomphe du végétal sur le mental.
Il me semble que ces herbes viennent aimablement passer la quatrième couche de ma leçon du jour : 1) j’ai observé et écouté la dame ; 2) j’ai réfléchi sur son message ; 3) j’ai respiré et médité ; 4) et voici la muette fanfare végétale, qui s’avance et entonne son hymne sérieux et moqueur à la fois : «il n’y a pas de soucis, il n’y a pas d’ennuis qui doivent te faire oublier la vie ; regarde-nous, et puis c’est tout.»
Je regarde longuement.
Le TGV s’approche. Je me lève, je photographie les brins d’herbe avec mon portable, je renifle une dernière fois l’air frais. La dame continue de raconter ses ennuis, tous ses ennuis, rien que ses ennuis. J’ai presque envie d’aller lui dire merci. Mais je ne veux pas rater mon train. Je monte et m’installe.
Le ciel est magnifique.
jeudi 10 mai 2012
Prière et méditation
Samedi dernier, j’ai vécu deux moments intenses ; différents, mais que j’ai ressentis dans une continuité.
Le matin, j’assistai à la communion d’un de mes neveux. Il y avait une quinzaine d’enfants sur l’autel, la nef de l’église était remplie de familles et d’amis. Le tout dans un incroyable tumulte. Le public bavardait pendant l’office, à tel point que le curé dut demander plusieurs fois le silence. Les parents et proches allaient et venaient pour trouver les meilleurs angles pour leurs photos ou leurs films. Les jeunes communiants étaient psychologiquement dispersés, chuchotant entre eux, observant le public pour y retrouver les visages connus au lieu d’écouter le prêtre. À un moment, un des diacres fut même obligé de prendre dans ses mains la tête d’un des garçons, qui faisait des grimaces à ses amis sur les bancs, pour la tourner doucement vers le curé qui tentait de s’adresser aux jeunes. Bref, une ambiance joyeuse et sympathique, mais un manque total de recueillement. À un moment, le prêtre proposa à chaque enfant d’accueillir Jésus dans leur cœur : vu l’agitation qui régnait déjà dans leurs têtes, je ne suis pas sûr que ce vœu pieu ait pu être exaucé. Il y avait dans les cœurs beaucoup de joie et d’excitation à être tous ensemble, ce qui est déjà bien, mais plus guère de place pour autre chose. Je me sentais un peu perplexe ; pas question de regretter l’ancien temps, où l’autorité régnait et où l’obéissance était une valeur, et non un signe de faiblesse ou de conformisme. Pas de regret donc, mais plutôt un espoir : que l’on comprenne bientôt que la capacité de recueillement est une force et une grâce ; pour pouvoir lire, ressentir et comprendre le monde qui nous entoure.
L’après-midi, je donnais une conférence sur la méditation à la Grande Pagode du bois de Vincennes, à l’occasion de la fête du Vesak. Autre public, autre ambiance : des adultes motivés et attentifs, dont de nombreux pratiquants, et des moines et moniales. Dans la pagode, je repense alors à l’église. Je repense à ce que j’ai vécu le matin même, non pour comparer deux contextes non comparables, mais pour relier les deux moments : ce qui manquait ce matin, ce n’était pas la foi ou la sincérité ou l’envie, mais la stabilité attentionnelle, la capacité de recueillement. Je réalise à quel point il est impossible de prier avec un esprit inattentif, avec une âme en désordre.
Et je me dis que passer par un petit temps de pleine conscience permet de s’engager ensuite dans quoi que ce soit avec davantage de chances d’y « être vraiment ». Que ce soit pour ne rien faire, ressentir, savourer ; pour réfléchir, travailler, peler des carottes ; ou pour prier. La pleine conscience nous amène à une présence attentive à ce qui se passe dans notre vie, nous aide à tourner notre esprit vers ce que nous avons choisi.
Je me souviens alors de ces paroles de Cioran : « La prière de l’homme triste n’a pas la force de monter jusqu’à Dieu ». C’est encore pire, à mon avis, pour la prière de l’homme distrait ou pressé…
Illustration : comment expliquer que les images d'humains en prière soient presque toujours émouvantes ?
jeudi 19 avril 2012
Les mots de la guérison
Nos mots sont liés à nos ressentis.
Parfois ils les trahissent : ce sont nos lapsus.
Parfois ils les traduisent : ce que nous disons, et surtout la manière dont nous le disons, reflète, sans que nous le réalisions vraiment, notre vision du monde et notre équilibre émotionnel.
Des collègues néerlandais viennent d’en faire la preuve dans une belle étude conduite auprès de 299 patients en psychothérapie.
Ces patients souffraient de ce que l’on appelle « troubles de personnalité », c’est-à-dire présentaient des façons d’être anciennes et habituelles, des traits de personnalité les faisant souffrir.
Tendances à l’évitement social (63%), à la dépendance (15%), à l’obsessionnalité (40%), à la paranoïa (7%), au narcissisme (4%), etc.
Si vous faites le compte, vous verrez que la somme est supérieure à 100% : car la moitié d’entre eux présentaient plusieurs traits de personnalité pathologique.
Pourquoi avoir choisi ce type de patients ? Parce que dans les troubles de personnalité, les difficultés sont anciennes et chroniques. On peut donc supposer que leur vision du monde et leurs ressentis émotionnels, anciens et enracinés, auront largement eu le temps d’imprégner leur langage et leur manière de raconter leur vie.
On évaluait donc les patients avant le début de la psychothérapie (cognitive ou rogérienne), puis après 1 an, et après 2 ans, alors qu’ils étaient encore en traitement (en général, ces thérapies pour troubles de personnalité sont assez longues, car il y a du travail…).
L’évaluation comportait des entretiens approfondis, la passation de nombreux questionnaires, et une petite rédaction d’un texte sur le modèle suivant :
« Essayez de décrire votre vie : quel genre de personne êtes-vous ? Comment en êtes-vous arrivé là ? Comment ça se passe pour vous en ce moment ? Comment voyez-vous la suite ? »
Les 3 versions de ce texte (avant psychothérapie, après 1 an et après 2 ans) étaient passées au crible d’un logiciel d’analyse sémantique, qui traquait dans le détail toutes les manières de parler de sa vie…
Les chercheurs obtinrent des résultats nets : les progrès faits dans la thérapie s’accompagnaient de changements mesurables dans l’usage des mots.
Certains de ces changements étaient prévisibles, et attendus.
Par exemple, plus les patients s’amélioraient, moins ils utilisaient dans leurs récits de mots décrivant des émotions négatives et plus ils exprimaient d’émotions positives. Rééquilibrage de la balance émotionnelle…
De même, leur mieux-être se traduisait aussi par des verbes moins souvent au passé ou au futur, et plus souvent au présent. Capacité accrue de savourer l’instant présent, au lieu d’anticiper ou de ruminer…
Mais il y a avait aussi des résultats inattendus.
Celui-ci, par exemple : le mieux-être s’accompagnait d’une diminution de l’usage du « je » et des pronoms à la première personne. Capacité à se décentrer et à s’oublier, pour plutôt s’intéresser à tout ce qui nous entoure…
Ou celui-là : la diminution des formulations négatives (« ne pas… » etc.) qui traduisait, selon les auteurs de l’étude, le recul des occasions ratées, des renoncements, des reculs et échecs, si fréquents dans les trajectoires existentielles de ces personnalités. Ou du moins la non-focalisation sur ces inévitables ratages de notre quotidien…
Intéressant, tout ça, n’est-ce pas ?
Désolé pour ce billet un peu long et technique, mais ses résultats sont si riches d’enseignements ! Ou plutôt de confirmations…
Ça fait du bien aussi de savoir qu’on est sur la bonne voie, lorsque nous nous efforçons :
1) de ne pas nous focaliser sur nous, mais, de notre mieux, de nous ouvrir au monde qui nous entoure ;
2) de revenir inlassablement vers la « présence au présent », alors que nos ruminations et inquiétudes nous en éloignent non moins inlassablement ;
3) de cultiver, encore et encore, le maximum possible, compte tenu de ce qu’est notre vie, d’émotions positives. André Comte-Sponville définit la sagesse comme « le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité ». C’est exactement ça…
Et cette étude nous conforte dans nos efforts (à reconduire et à reproduire inlassablement) vers un tout petit peu plus de sagesse quotidienne…
Illustration : mon écrivaine préférée, et ses mots sobres pour écrire la vie...
jeudi 12 avril 2012
Tout petits bouts d’humour
Je ne sais plus qui a dit que l’humour était la politesse du désespoir ; c’est sans doute vrai parfois. Mais c’est aussi un condiment du quotidien. On est là, en train de vivre, l’âme sérieuse, ou triste, ou absorbée par quelque problème à résoudre, ou quelque échéance à venir. Et d’un coup, un trait d’humour nous arrache un sourire, et tout redevient un peu plus léger.
C’est lors d’un voyage en avion, après l’atterrissage ; quelques minutes s’écoulent avant que les passagers (dont moi) ne puissent sortir, car il y a des difficultés à installer la nacelle de débarquement. Puis, au moment où la porte s’ouvre, nous entendons la voix du commandant de bord : « Mesdames et Messieurs, une bonne nouvelle : la nacelle est installée, vous allez pouvoir débarquer. Et une moins bonne : nous allons devoir nous séparer ! ». Un sourire amusé apparaît sur la tête de presque tous les passagers…
C’est un mail que m’envoie un cousin, chanteur de chorale amateur : « Voici la date de notre concert annuel, pour les amateurs de fausses notes et joie de vivre. » Je souris, car c’est exactement ça…
C’est au retour d’une longue journée de travail à Bordeaux ; dans le TGV du retour, je vais m’acheter au bar du train une petite bière, pour la savourer en regardant le paysage et en repensant à tout ce qui m’est arrivé d’intéressant ce jour-là. Le monsieur qui me sert, un grand antillais jovial, est en pleine forme, il fait des blagues à tous les passagers. Quand mon tour arrive, il enregistre ma commande, puis me regarde d’un air très pro et sérieux, en me demandant : «Votre bière, vous la voulez bien fraîche et délicieuse ?» J’éclate de rire en lui confirmant que c’est le bon choix…
Des tout petits bouts d’humour de rien du tout. Mais à chaque fois, comme disent les anglais : « it makes my day ». Ça me réjouit, et ça suffit. Pour le reste, je verrai plus tard…
Illustration : 2 chiens qui discutent, et l'un qui explique à l'autre : "Oui, c'est vrai, ils sont dingues ; mais ils savent ouvrir le frigo..."
lundi 26 mars 2012
Jour de douceur
C’est un jour de douceur, de soleil sans chaleur écrasante. Le quartier est très calme, nous sommes en semaine, en début d’après-midi.
Je marche au milieu de la rue, doucement réjoui et ravi de la paix que je respire tout autour de moi, qui gagne toutes les cellules de mon corps. Me voici devant les grilles d’un jardin ; j’aperçois par derrière une maison, dont les volets sont mi-clos. Le jardin est en déshérence, mais pas abandonné. Massifs de fleurs, arrosoir, outils…
Je m’arrête, un instant arraché à ma légèreté. Je m’approche des grilles. Une pensée étrange, comme une certitude, vient d’arriver à mon esprit : quelqu’un est en train de mourir derrière ces volets. J’entrevois en un éclair l’image une vieille personne alitée, qui termine son existence dans le silence et le secret, derrière ces volets, alors que tout autour la vie explose et la joie se répand.
Je reste là à respirer, à écouter. Tout à coup, mon cœur se met à cogner. Je ne sais pas très bien ce que je vais faire : aller sonner à la porte, partir en courant, me mettre à pleurer ? Je me sens complètement hors du monde, de ce monde simple, lumineux et rassurant dans lequel je me trouvais il y a encore quelques minutes.
Je reste avec ce trouble, il me semble que je ne dois rien faire pour le modifier, il me semble qu’il me murmure des choses très importantes.
Il me murmure qu’autrefois, lorsque de telles pensées m’arrivaient sur la souffrance et la mort alors que j’étais heureux, elles n’étaient que des concepts. Loin de moi. Mais aujourd’hui, ce sont des réalités qui se rapprochent doucement de moi. Lorsque je pense à la mort, j’en perçois l’écho dans mon corps. Je suis désormais plus âgé, donc plus sensible, du moins à cela.
Il murmure aussi de ne pas vouloir chasser ce que je ressens à ce moment, mais au contraire de recueillir cet instant et de le porter en moi. Comme le corps d’un petit animal mort. Ou le souvenir de son corps. Et de sa mort. Sinon, je ne pourrai plus être heureux. Juste aveugle.
Mon cœur s’est arrêté de cogner. Je suis toujours là, debout devant les grilles du jardin. Je respire mieux. Je me sens plus fragile et plus intelligent. Lesté, pour au moins quelque temps, d’une sagesse douloureuse et apaisante. Il me semble avoir fait trois pas au pays des morts, et être maintenant revenu dans celui des vivants, où le soleil brille et où l’air est doux.
Juste heureux d’être en vie.
Gratitude.
Paix.
Je peux repartir maintenant.
Illustration : aller là où l'on ne va jamais.
lundi 5 mars 2012
Le sixième sens
Vous connaissez peut-être cette question malicieuse et profonde de Woody Allen : «L’esprit et le corps sont-ils séparés, et si oui, lequel vaut-il mieux choisir ?». En une pirouette, tout est dit de l’évidence des liens étroits et indissociables entre corps et esprit.
Pour ma part, j’avais longtemps laissé de côté cette dimension corporelle dans ma pratique de psychiatre et de psychothérapeute. Je ne l’avais pas oubliée, puisque je suis médecin, mais négligée, sous-estimée. J’utilisais la relaxation, je prescrivais des explorations biologiques, j’auscultais et j’examinais parfois mes patients, mais c’était plutôt pour que le corps se taise et se fasse oublier, pour qu’il cesse de gêner ou de faire souffrir. C’était une approche médicale et utilitariste. Pour la plupart d’entre nous, médecins, la santé c’est « la vie dans le silence des organes ». Alors, un corps silencieux et qu’on peut oublier représente souvent une sorte d’idéal.
L’apprentissage et la pratique de la méditation m’ont ouvert à un tout autre rapport au corps (le mien et celui de mes patients). Un rapport plus respectueux, plus intelligent, plus écologique en un mot. Comme la nature qui nous entoure, et dont il est d’ailleurs un petit bout, notre corps doit être écouté, protégé, voire choyé.
Dans nos sessions de méditation de pleine conscience, nous rappelons aux participants l’importance de leur corps : la méditation n’est pas tant une pratique de l’esprit qu’une pratique du corps, dont on écoute les échos et les ressentis pour mieux se comprendre, s’apaiser et surtout basculer dans un autre rapport à soi et au monde.
Nous cherchons finalement à les aider à développer en eux un sixième sens. À côté des 5 sens classiques – vue, ouïe, odorat, toucher, goût – nous leur faisons faire de nombreux exercices qui vont les ouvrir à la somatesthésie, cette capacité à ressentir finement nos sensations corporelles.
Ce sixième sens peut nous aider à mieux savourer le présent, quand il nous offre de l’agréable, et à mieux voir que faire de nos douleurs, quand elles surgissent dans nos vies. Nous aider à mieux comprendre nos émotions, à développer notre intuition. Bref, à accroître notre intelligence d’êtres vivants et sensibles.
Illustration : il y a des moments où on se passerait bien de son sixième sens... (détail du Jugement Dernier, de Jérôme Bosch).
jeudi 23 février 2012
La voix des morts
Hier, j’essayais de mettre un peu d’ordre dans le répertoire de mon téléphone portable : supprimer les contacts enregistrés deux fois, ou mettre à jour les changements de numéros.
Et je suis tombé sur le numéro de téléphone d’une amie morte. Morte l’été dernier, d’un cancer foudroyant.
Paralysé. Évidemment impossible de l’effacer, ce numéro dont je ne me servirai plus jamais. J’aurais l’impression de commettre une violence sans nom à son égard. De la faire mourir à nouveau. L’effacer de la mémoire de mon téléphone serait comme un préambule à l’effacer de ma mémoire tout court.
Alors j’ai décidé de laisser son numéro, et de repenser à elle à chaque fois que je le croiserai. Je verrai bien jusqu’à quand cela me sera nécessaire. Et apaisant aussi : je ne me fais pas d’illusion, je crois que cette décision me fait plus de bien à moi qu’à elle. Quoique finalement, je n’en sais rien du tout…
Je n’ai pas pu non plus effacer les coordonnées de David Servan-Schreiber, mort cet été lui aussi. Mais je n’ai jamais pu, non plus, réécouter sa voix, ni regarder une de ses vidéos.
J’aime garder le souvenir des défunts que j’ai aimés, grâce à une photo, des lettres, des textes par eux écrits. Mais je suis terriblement mal à l’aise de devoir me confronter à une reviviscence artificielle : un film ou un enregistrement audio. L’impression de presque-vie devient alors insupportable, et réveille la tristesse de leur disparition de manière trop violente.
Lorsque mon meilleur ami est mort, alors que j’étais étudiant à Toulouse, je me souviens de mon bouleversement lorsque, peu après, j’avais réécouté sa voix sur mon répondeur téléphonique. Nous nous laissions beaucoup de messages, et à l’époque cela se passait sur des gros appareils qui enregistraient tout sur des cassettes à bandes (la préhistoire !).
J’ai gardé précieusement ces cassettes, même si cela fait un bail que je ne les ai pas écoutées. Je sais exactement où elles sont rangées, dans quelle boîte, à quel endroit. Pour l’instant, il reste encore un vieux lecteur de cassettes à la maison. Je sais que je pourrai, si je le souhaite, réentendre sa voix. Mais le jour où il disparaîtra ? Garderai-je ces vestiges devenus muets ?
Ces voix des morts, et leurs images animées, gardent une puissance vitale. Alors notre cerveau et notre cœur sont dans le trouble : ils savent que c’est factice, mais ne peuvent s’empêcher de vibrer. Comme l’espoir qu’on va se réveiller d’un mauvais rêve. Mais non, ce n’était pas un rêve. Juste la vie. Et puis la mort.
Alors, dans ces moments où mes états d’âme commencent à tourner au triste, je me rappelle de tous les bons moments passés avec ces morts. De tout ce qu’ils ont vécu de beau, de tous leurs bonheurs. Je souris à l’intérieur de mon envie de pleurer. Je ne cherche pas à me consoler ou à relativiser. Juste à respirer. À respirer un peu pour eux. Et à leur sourire.
Illustration : un corbillard de la religion Cao-Dai, au Viet-Nam.
jeudi 16 février 2012
Quatre nigauds zen
Il m'est arrivé assez souvent d'avoir peur de rater un train, que j'ai finalement réussi à prendre à la dernière seconde (voir le billet du 26 septembre 2011, Toucher ses limites).
Il m’est aussi arrivé, de temps en temps, de vraiment rater, pour de vrai, un train que je devais prendre.
Mais rater la descente d'un train, ça, ça ne m'était pas encore arrivé ! C'est une expérience nouvelle, que j'ai faite récemment…
Je me rendais avec trois amis à un séminaire de méditation, qui devait avoir lieu près de Blois, dans le beau monastère zen de La Gendronnière.
Nous étions tranquillement installés dans un petit compartiment, comme autrefois.
Il y avait Zindel Segal, professeur de psychiatrie à Toronto, au Canada, et créateur de la méthode dite MBCT, destinée à la prévention des rechutes dépressives ; avec deux autres amis et instructeurs de méditation qui nous attendaient déjà sur place, nous devions conduire ensemble le séminaire, destiné à une cinquantaine de médecins et psychologues. Il y avait aussi Florent Dulong, infirmier et professeur de yoga, avec qui j'anime les groupes de méditation à l'hôpital Sainte Anne. Et enfin François Vialatte, chercheur en neurosciences, qui participe lui aussi à nos groupes.
Bref, quatre passionnés par le sujet. Du coup, nous causions, nous causions, de recherche et de méditation. De temps en temps nous observions le silence, et nous regardions défiler le beau paysage. Bref, une atmosphère concentrée et tranquille, calme, lente, zen…
Lorsque nous nous sommes approchés de la toute petite gare de Onzain, proche de notre destination, nous avons bien sûr tous entendu l'annonce de la descente prochaine, faite par le contrôleur.
Nous nous sommes tranquillement levés, nous avons tranquillement pris nos bagages, nous sommes tranquillement sortis du compartiment, nous nous sommes tranquillement rapprochés de la porte de sortie.
Et le train est tranquillement reparti, avant que nous n'ayons eu le temps de descendre.
Ben oui, s'il fallait que les arrêts durent à chaque fois 5 minutes complètes, ce ne serait plus un train mais carrément un tortillard. Une minute, au maximum, et on repart !
Et nous voilà, quatre nigauds zen, embarqués vers la gare suivante...
Un peu penauds, un peu amusés, et surtout assez attentifs à descendre un peu plus vite la prochaine fois !
Ce que nous fîmes. Après quoi nous reprîmes le train suivant dans l'autre sens, et arrivâmes avec 2 heures de retard, rien de bien méchant. Juste une petite leçon à méditer…
Comme quoi, la pleine conscience, ça a tout plein d’avantages, et tout de même aussi quelques inconvénients.
Sinon, ce ne serait pas drôle…
Illustration : « Salut les gars ! Et bonne méditation… »
vendredi 10 février 2012
Ouf !
Et voilà !
Je suis enfin libéré de mon plâtre, et sacrément soulagé.
Bien sûr, ma main droite est gonflée, ankylosée, douloureuse. Rien de méchant, puisque que j'ai l'espoir que cela va doucement s'améliorer. Et quand bien même…
Ce matin, un ami avec qui je parlais de cette convalescence m'a raconté comment son épouse était hémiplégique depuis une vingtaine d'années, à la suite d'un accident vasculaire cérébral au décours de l'accouchement de leur troisième enfant. Elle vit depuis avec courage et énergie une existence aussi normale et heureuse que possible. Me voilà bien recalibré quant à l'importance de mes petites misères : je n'ai absolument pas à me plaindre, même avec ma main droite encore toute raide et bloquée.
Et puis ce petit accident m’a finalement beaucoup apporté :
- j'ai reçu beaucoup de gentillesse et de soutien, dont vos messages sur ce blog ;
- j'ai découvert les joies d'un logiciel de reconnaissance vocale, qui permet de tout dicter à son ordinateur (ce que je suis en train de faire à l'instant, les bras croisés, chaussé d'un casque de standardiste) ;
- j'ai admiré tout ce que ma main gauche était capable de faire ;
- j'ai pris conscience que j'étais, comme tout le monde, fragile ; cet accident était clairement lié à la fatigue, à la distraction, à l'énervement ;
- j'ai réalisé que j'avais beaucoup trop travaillé ces derniers temps ; et pire, que j'étais en train de devenir incohérent, et d'une certaine façon, menteur ; moi qui encourage à la pratique de la pleine conscience, du calme, de la lenteur, de la continuité, j'étais en train de m'en éloigner de plus en plus.
Alors, j'ai décidé, comme beaucoup d'entre vous me l'avez conseillé ici, de tirer les leçons de cet accident, et de ralentir.
Me casser la main m’aura poussé à lever le pied !
Pas si facile : c'est rassurant et gratifiant de dire oui à tout, ça permet d'être aimé et apprécié. Et c'est douloureux de dire non à des gens sympathiques, à des projets utiles, comme rédiger la préface d'un bon livre, donner une conférence pour une association méritante, ou aller faire une séance de dédicaces chez des libraires dont on apprécie le travail. Mais finalement, c'est de l'orgueil de croire qu'il y aurait que moi pour faire tout ça : en disant non, je serai remplacé, et tout sera parfait.
Donc, je vais aussi lever le pied sur ce blog, que j'alimenterai sans doute un peu moins souvent qu’auparavant (mais nettement plus souvent que durant ce mois de janvier !). Cela me permettra aussi de me remettre - tranquillement ! à l'écriture de mon prochain livre.
Voilà, désolé pour ce billet très autocentré, mais je vous devais bien quelques nouvelles. Merci beaucoup, encore une fois, pour tous vos messages de soutien. Et à bientôt pour de prochains partages.
Illustration : une belle étude de mains, par Albrecht Dürer (merci à Édith pour l’image et les lignes au verso).
lundi 2 janvier 2012
Ouille !
Chères et chers internautes et intervenautes,
J'espère que vous allez bien et vous présente tous mes voeux pour une belle année 2012.
Elle a petitement débuté pour moi, puisque je me suis fait une méchante fracture à la main droite, qui me complique pas mal la vie, notamment en ce qui concerne les travaux d'écriture, puisque je suis droitier.
Je vais donc devoir interrompre pour quelque temps ce blog, car taper le moindre texte me prend dorénavant beaucoup de temps (et je vous parle pas de tout le reste, c'est fou ce qu'une main droite peut être utile...).
Je me contenterai donc d'un service minimum en ce qui concerne les conférences et médias, dans la colonne de droite ou sur Facebook.
Portez-vous bien et chouchoutez vos mains (entre autres).
PS : la main de la radiographie d'illustration n'est pas la mienne, mais la fracture est la même ; et merci beaucoup pour vos messages pleins de gentillesse et de sagesse.
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