jeudi 16 février 2012

Quatre nigauds zen


Il m'est arrivé assez souvent d'avoir peur de rater un train, que j'ai finalement réussi à prendre à la dernière seconde (voir le billet du 26 septembre 2011, Toucher ses limites).

Il m’est aussi arrivé, de temps en temps, de vraiment rater, pour de vrai, un train que je devais prendre.

Mais rater la descente d'un train, ça, ça ne m'était pas encore arrivé ! C'est une expérience nouvelle, que j'ai faite récemment…

Je me rendais avec trois amis à un séminaire de méditation, qui devait avoir lieu près de Blois, dans le beau monastère zen de La Gendronnière.

Nous étions tranquillement installés dans un petit compartiment, comme autrefois.
Il y avait Zindel Segal, professeur de psychiatrie à Toronto, au Canada, et créateur de la méthode dite MBCT, destinée à la prévention des rechutes dépressives ; avec deux autres amis et instructeurs de méditation qui nous attendaient déjà sur place, nous devions conduire ensemble le séminaire, destiné à une cinquantaine de médecins et psychologues. Il y avait aussi Florent Dulong, infirmier et professeur de yoga, avec qui j'anime les groupes de méditation à l'hôpital Sainte Anne. Et enfin François Vialatte, chercheur en neurosciences, qui participe lui aussi à nos groupes.

Bref, quatre passionnés par le sujet. Du coup, nous causions, nous causions, de recherche et de méditation. De temps en temps nous observions le silence, et nous regardions défiler le beau paysage. Bref, une atmosphère concentrée et tranquille, calme, lente, zen…

Lorsque nous nous sommes approchés de la toute petite gare de Onzain, proche de notre destination, nous avons bien sûr tous entendu l'annonce de la descente prochaine, faite par le contrôleur.
Nous nous sommes tranquillement levés, nous avons tranquillement pris nos bagages, nous sommes tranquillement sortis du compartiment, nous nous sommes tranquillement rapprochés de la porte de sortie.
Et le train est tranquillement reparti, avant que nous n'ayons eu le temps de descendre.

Ben oui, s'il fallait que les arrêts durent à chaque fois 5 minutes complètes, ce ne serait plus un train mais carrément un tortillard. Une minute, au maximum, et on repart !
Et nous voilà, quatre nigauds zen, embarqués vers la gare suivante...
Un peu penauds, un peu amusés, et surtout assez attentifs à descendre un peu plus vite la prochaine fois !
Ce que nous fîmes. Après quoi nous reprîmes le train suivant dans l'autre sens, et arrivâmes avec 2 heures de retard, rien de bien méchant. Juste une petite leçon à méditer…

Comme quoi, la pleine conscience, ça a tout plein d’avantages, et tout de même aussi quelques inconvénients.
Sinon, ce ne serait pas drôle…

Illustration : « Salut les gars ! Et bonne méditation… »

vendredi 10 février 2012

Ouf !


Et voilà !

Je suis enfin libéré de mon plâtre, et sacrément soulagé.

Bien sûr, ma main droite est gonflée, ankylosée, douloureuse. Rien de méchant, puisque que j'ai l'espoir que cela va doucement s'améliorer. Et quand bien même…

Ce matin, un ami avec qui je parlais de cette convalescence m'a raconté comment son épouse était hémiplégique depuis une vingtaine d'années, à la suite d'un accident vasculaire cérébral au décours de l'accouchement de leur troisième enfant. Elle vit depuis avec courage et énergie une existence aussi normale et heureuse que possible. Me voilà bien recalibré quant à l'importance de mes petites misères : je n'ai absolument pas à me plaindre, même avec ma main droite encore toute raide et bloquée.

Et puis ce petit accident m’a finalement beaucoup apporté :
- j'ai reçu beaucoup de gentillesse et de soutien, dont vos messages sur ce blog ;
- j'ai découvert les joies d'un logiciel de reconnaissance vocale, qui permet de tout dicter à son ordinateur (ce que je suis en train de faire à l'instant, les bras croisés, chaussé d'un casque de standardiste) ;
- j'ai admiré tout ce que ma main gauche était capable de faire ;
- j'ai pris conscience que j'étais, comme tout le monde, fragile ; cet accident était clairement lié à la fatigue, à la distraction, à l'énervement ;
- j'ai réalisé que j'avais beaucoup trop travaillé ces derniers temps ; et pire, que j'étais en train de devenir incohérent, et d'une certaine façon, menteur ; moi qui encourage à la pratique de la pleine conscience, du calme, de la lenteur, de la continuité, j'étais en train de m'en éloigner de plus en plus.

Alors, j'ai décidé, comme beaucoup d'entre vous me l'avez conseillé ici, de tirer les leçons de cet accident, et de ralentir.

Me casser la main m’aura poussé à lever le pied !

Pas si facile : c'est rassurant et gratifiant de dire oui à tout, ça permet d'être aimé et apprécié. Et c'est douloureux de dire non à des gens sympathiques, à des projets utiles, comme rédiger la préface d'un bon livre, donner une conférence pour une association méritante, ou aller faire une séance de dédicaces chez des libraires dont on apprécie le travail. Mais finalement, c'est de l'orgueil de croire qu'il y aurait que moi pour faire tout ça : en disant non, je serai remplacé, et tout sera parfait.

Donc, je vais aussi lever le pied sur ce blog, que j'alimenterai sans doute un peu moins souvent qu’auparavant (mais nettement plus souvent que durant ce mois de janvier !). Cela me permettra aussi de me remettre - tranquillement ! à l'écriture de mon prochain livre.

Voilà, désolé pour ce billet très autocentré, mais je vous devais bien quelques nouvelles. Merci beaucoup, encore une fois, pour tous vos messages de soutien. Et à bientôt pour de prochains partages.

Illustration : une belle étude de mains, par Albrecht Dürer (merci à Édith pour l’image et les lignes au verso).

lundi 2 janvier 2012

Ouille !


Chères et chers internautes et intervenautes,

J'espère que vous allez bien et vous présente tous mes voeux pour une belle année 2012.

Elle a petitement débuté pour moi, puisque je me suis fait une méchante fracture à la main droite, qui me complique pas mal la vie, notamment en ce qui concerne les travaux d'écriture, puisque je suis droitier.

Je vais donc devoir interrompre pour quelque temps ce blog, car taper le moindre texte me prend dorénavant beaucoup de temps (et je vous parle pas de tout le reste, c'est fou ce qu'une main droite peut être utile...).

Je me contenterai donc d'un service minimum en ce qui concerne les conférences et médias, dans la colonne de droite ou sur Facebook.

Portez-vous bien et chouchoutez vos mains (entre autres).

PS : la main de la radiographie d'illustration n'est pas la mienne, mais la fracture est la même ; et merci beaucoup pour vos messages pleins de gentillesse et de sagesse.

lundi 19 décembre 2011

Un beau nuage


Une internaute (merci Marie-Alice) m'a envoyé ce nuage de mots, composé avec un petit logiciel qui permet de produire, à partir d'un texte donné, les mots y revenant le plus souvent.

Les mots de l'illustration sont ceux du blog durant le mois de décembre. En grossissant l'image (il suffit de cliquer dessus), nous pouvons y retrouver les occurences les plus fréquentes dans PsychoActif. Il me semble que c'est une peinture assez ressemblante de l'ambiance qui règne dans les billets.

Je vous laisse regarder cela de plus près (du moins si ça vous intéresse !) et je vous souhaite de belles fêtes de fin d'année : PsychoActif part en vacances, et nous nous retrouverons, je l'espère, en janvier 2012.

Portez-vous bien.

vendredi 16 décembre 2011

Hier, ça m’est arrivé


Ça faisait un moment que je m’y attendais, je me demandais quand ça allait m’arriver en vrai, pendant une consultation. Voilà, ça y est ! C'est arrivé !

Un de mes patients a répondu à un appel sur son téléphone portable, pendant un premier entretien dans mon bureau de Sainte-Anne.

Depuis quelques années, j’avais bien repéré que les étudiants, pendant les cours, ne se sentaient plus du tout gênés de recevoir ou d’envoyer des SMS, s’étonnant sincèrement que je m’arrête de parler et reste debout face à eux en silence pour montrer ma désapprobation lorsqu’ils le faisaient.

J’avais bien noté aussi que lors de conférences, un certain nombre de personnes n’hésitaient pas à décrocher et à répondre pendant que je parlais, en se penchant et à voix basse, certes, mais quand même, assez tranquilles.

Et là, voilà que ce patient, très sympa au demeurant, et ayant fait preuve jusque là de « bonnes manières », comme on disait autrefois, entend son portable sonner, me dit « excusez-moi », décroche calmement et explique à son interlocuteur que non, là il ne peut pas, parce qu’il est chez un médecin, mais que oui, tout à l’heure ce sera OK, non, pas avant midi car il a d’autres trucs, oui, voilà, vers 13 heures, ce sera parfait, oui, oui, 13 heures, c’est ça, comment ? non, non, tout va bien, rien de grave, non, non, la santé est bonne, ne t’inquiète pas, OK, allez, ciao, la bise, à tout à l’heure…

Je suis fasciné par le spectacle de son calme et son absence totale de gêne : il ne me regarde plus, je n’existe plus, la consultation est suspendue pour quelques instants. Pas bien longtemps, effectivement, moins d’une minute, pas grand-chose. Mais ça fait drôle. Comme toutes les premières fois qu'un truc vraiment inhabituel nous arrive.

Quand il raccroche, il me dit : « excusez-moi ; j’en étais où ? » et reprend tranquillement.

Je lui demande tout de même : « vous faites souvent ça, de décrocher pendant un entretien avec quelqu’un d’autre ? »

Et à ce moment, je vois à son regard qu’il réalise que ça m’a plutôt étonné et dérangé. Il s’excuse à nouveau, et même, en signe de respect et de contrition, me dit : « vous avez raison, je vais le mettre en silencieux. » Apparemment, il n’attendait pas d’appel urgent, mais fonctionne ainsi de manière habituelle ; pour lui, une consultation médicale n’a rien d’exceptionnel, alors on peut y téléphoner tranquillement.

Nous passons à autre chose, mais c’est pour moi un grand moment : je fonctionne sur un mode exactement inverse. Je suis convaincu qu’il y a des moments dans la vie où on ne sacrifie pas les vrais échanges avec de vrais humains aux communications téléphoniques : pendant les repas avec famille ou amis, quand on joue avec ses enfants, quand on marche dans la nature, quand on est chez le médecin…

Mais ce sont apparemment des codes dépassés, et sans doute liés à mon âge. Je vais continuer de mon mieux à entraver ces comportements autour de moi, mais à mon avis, c’est déjà perdu.

Ces dépendances digitales ne me mettent même pas en colère, ni ne me scandalisent. Je ressens juste de la perplexité et un peu d’inquiétude.

À quoi ressembleront les consultations médicales dans 10 ans ?

Illustration : la publicité "Aujourd'hui je l'ai fait", qui m'avait bien fait rire à l'époque...

PS : du coup, je me suis bien sûr posé la question pour moi-même ; globalement, je ne réponds jamais ou rarissimement à mon portable pendant un entretien ; par contre, je répond à la ligne qui me relie aux infirmières, en cas de problème urgent : mais je n'aime pas, et si un patient a "subi" 2 coups de fils, je décroche la ligne (en cas de vraie urgence, je sais que les infirmières viendront toquer à ma porte).

mercredi 14 décembre 2011

Divorce médical


Une de mes collègues, médecin généraliste, me racontait l’autre jour cette petite histoire.

C’était avec un de ses patients au caractère difficile, rouspétant souvent, n’écoutant pas assez ses recommandations d’hygiène de vie.

Un jour, agacée ou même exaspérée, elle lui propose (en s'efforçant de le dire aussi calmement que possible) une séparation : «Écoutez, nous avons souvent du mal à nous entendre, si vous voulez, vous pouvez essayer un autre médecin…»

Le patient s’arrête de râler, interloqué. Il garde le silence un instant. Puis, calmé par l’imminence d’une séparation, il répond : «Non docteur, je ne veux pas divorcer !»

Et ils éclatent de rire tous les deux.

Elle me disait que, depuis ce jour, il s'était mis à faire davantage d’efforts au sein de son «couple» médical. Étrange, ce besoin que nous avons parfois besoin de nous faire remonter les bretelles pour procéder à de petits ajustements dans nos vies...

Illustration : un médecin de jadis se rendant au chevet d'un patient malade de la peste (avec la baguette pour le palper sans le toucher, et le masque pour ne pas respirer ce qu'on nommait ses "miasmes"). C'était déjà mieux que ne pas y aller du tout...

lundi 12 décembre 2011

Mantras pour le soin de soi


Un dimanche matin où je m'étais réveillé un peu trop tôt, le cerveau inquiet souffrant sous l’assaut des pensées autour de toutes les « choses à faire » dans mon travail et à la maison, je me suis mis à respirer doucement, dans un double mouvement de lâcher prise et d'auto-compassion.

Deux ou trois phrases simples me servaient de bouées de sauvetage pour éviter la noyade dans les ruminations. Deux ou trois petits mantras pour le soin de soi.

Il y avait : "Commence par respirer, puis tu verras après", pour me soulager dans l'immédiat.

Ensuite : "Fais de ton mieux, et n’oublie pas d’être heureux" pour me rappeler les priorités existentielles.

Simple. Et sans garantie d'efficacité. Mais toujours mieux que lâcher la bride à l'anxiété.

Ce matin-là, ça a plutôt marché.

Je me suis rendormi un moment. Lorsque je me suis réveillé, le pic d'anxiété était passé. J'arrivais à contempler la masse des choses à faire (toujours là bien sûr, pas du tout balayées par ma respiration !) avec une inquiétude bien atténuée. Je me suis levé doucement avant tout le monde, pour méditer en pleine conscience.

Puis ma journée a commencé au calme, sans que personne autour de moi ne réalise un instant tout le boulot de nettoyage de mon cerveau auquel j'avais procédé. Enfin, il me semble...

PS 1 : le terme mantra, qui désigne une phrase mentale protectrice, vient du sanscrit manas qui signifie « esprit », et de tra, qui veut dire « protection » : un mantra est ainsi une formule destinée à la protection de notre esprit.

PS 2 : bien sûr, ces mantras marchent mieux s'ils ont été précédés d’un entraînement, dans un cadre de pleine conscience ou de psychologie positive. Ils nous servent alors d'amorce pour rappeler tous les bons réflexes travaillés et éprouvés auparavant, dans des moments plus favorables.

Illustration : le Bouddha d'Odilon Redon.

mercredi 7 décembre 2011

Perdre connaissance


« Il ne faut pas comprendre, il faut perdre connaissance. »

Paul Claudel, dans Partage de midi.

Illustration : la gare de New York en 1940.

lundi 5 décembre 2011

Amour et pleine conscience


L’autre jour, une de mes patientes méditantes arrive à sa consultation, et me dit : « Nous allons prendre quelques minutes de pleine conscience avant que je ne vous raconte ce qui m’est arrivé cette semaine ! »

Je me demande bien ce qui lui est arrivé ; à voir son visage et sa manière de me parler, je suppose qu’il s’agit plutôt de bonnes choses. Mais en tout cas, je suis ravi de cette manière de bousculer nos habitudes, et de l’occasion de savourer l’instant présent avant de nous mettre à réfléchir et travailler ensemble.

Nous sommes donc là, tous deux face-à-face et silencieux, les yeux clos, à nous centrer sur notre souffle, notre corps, à accueillir les sons, à observer ce qui va et vient en nous. Intéressant et troublant, comme toujours.

Après quelques minutes, elle interrompt notre petite séquence, et m’annonce : « Voilà, je suis heureuse. Et amoureuse. »

Et la séance se passe autour de cela. La rencontre avec son nouvel ami, comment elle l’a vécu, ses craintes (ne pas être à la hauteur, se révéler, commencer à s’engager, mais jusqu’où, etc.).
Double saveur : travailler avec elle sur un moment de vie heureux (mais déstabilisant chez elle, pour des tas de raisons propres à son histoire, car elle revient de très loin) et le faire après ce petit amorçage de pleine conscience, qui a affuté et intensifié mon écoute.

Et après son départ, je remets ça, puisque je suis lancé : avant le patient suivant, je prends quelques minutes à savourer et me réjouir pour elle.

Il y a des jours où notre boulot de psychothérapeute est ainsi, simple et agréable…

Illustration : une photo d'Henri Zerdoun, qui parle à la fois de l'état amoureux et de la pleine conscience.

vendredi 2 décembre 2011

Une pause, une vraie



C’est important de faire des pauses lorsqu’on travaille. Notre esprit a besoin de repos, tout comme notre corps.

Donc, après avoir rédigé un rapport, participé à une réunion, fait un exposé, vu un patient, il est important de s’accorder quelques minutes de pause avant de passer à la tâche suivante.

Mais il y a pause et pause.

Si dans ces instants de respiration de notre esprit, nous sautons sur notre téléphone, nous surfons sur Internet, nous regardons notre page Facebook, nous envoyons un SMS ou même nous lisons quelques pages d’une revue, nous n’avons pas fait de pause.

Nous sommes juste passés d’une activité à une autre.
D’une activité obligatoire, qu’on nomme « travailler », à une activité choisie, qu’on nomme « se détendre ».
Mais on ne se détend pas, en surfant sur Internet ou en téléphonant. On fatigue juste son cerveau autrement.

Faire une pause, une vraie pause, pour récupérer, savourer, ne plus «faire» mais «être», ce n’est pas du tout ça.

C’est s’étirer doucement, sentir son corps. C’est prendre quelques minutes pour aller marcher, dehors ou dans un couloir, en respirant doucement, en sentant sa marche se dérouler d’elle-même. C’est regarder le ciel et les nuages sans parler.

Cela, c’est vraiment se reposer, et se faire du bien.

Tout le reste, c’est juste une autre façon de s’activer…

Illustration : rapace prenant une pause, par Frédéric Richet.