mercredi 7 décembre 2011

Perdre connaissance


« Il ne faut pas comprendre, il faut perdre connaissance. »

Paul Claudel, dans Partage de midi.

Illustration : la gare de New York en 1940.

lundi 5 décembre 2011

Amour et pleine conscience


L’autre jour, une de mes patientes méditantes arrive à sa consultation, et me dit : « Nous allons prendre quelques minutes de pleine conscience avant que je ne vous raconte ce qui m’est arrivé cette semaine ! »

Je me demande bien ce qui lui est arrivé ; à voir son visage et sa manière de me parler, je suppose qu’il s’agit plutôt de bonnes choses. Mais en tout cas, je suis ravi de cette manière de bousculer nos habitudes, et de l’occasion de savourer l’instant présent avant de nous mettre à réfléchir et travailler ensemble.

Nous sommes donc là, tous deux face-à-face et silencieux, les yeux clos, à nous centrer sur notre souffle, notre corps, à accueillir les sons, à observer ce qui va et vient en nous. Intéressant et troublant, comme toujours.

Après quelques minutes, elle interrompt notre petite séquence, et m’annonce : « Voilà, je suis heureuse. Et amoureuse. »

Et la séance se passe autour de cela. La rencontre avec son nouvel ami, comment elle l’a vécu, ses craintes (ne pas être à la hauteur, se révéler, commencer à s’engager, mais jusqu’où, etc.).
Double saveur : travailler avec elle sur un moment de vie heureux (mais déstabilisant chez elle, pour des tas de raisons propres à son histoire, car elle revient de très loin) et le faire après ce petit amorçage de pleine conscience, qui a affuté et intensifié mon écoute.

Et après son départ, je remets ça, puisque je suis lancé : avant le patient suivant, je prends quelques minutes à savourer et me réjouir pour elle.

Il y a des jours où notre boulot de psychothérapeute est ainsi, simple et agréable…

Illustration : une photo d'Henri Zerdoun, qui parle à la fois de l'état amoureux et de la pleine conscience.

vendredi 2 décembre 2011

Une pause, une vraie



C’est important de faire des pauses lorsqu’on travaille. Notre esprit a besoin de repos, tout comme notre corps.

Donc, après avoir rédigé un rapport, participé à une réunion, fait un exposé, vu un patient, il est important de s’accorder quelques minutes de pause avant de passer à la tâche suivante.

Mais il y a pause et pause.

Si dans ces instants de respiration de notre esprit, nous sautons sur notre téléphone, nous surfons sur Internet, nous regardons notre page Facebook, nous envoyons un SMS ou même nous lisons quelques pages d’une revue, nous n’avons pas fait de pause.

Nous sommes juste passés d’une activité à une autre.
D’une activité obligatoire, qu’on nomme « travailler », à une activité choisie, qu’on nomme « se détendre ».
Mais on ne se détend pas, en surfant sur Internet ou en téléphonant. On fatigue juste son cerveau autrement.

Faire une pause, une vraie pause, pour récupérer, savourer, ne plus «faire» mais «être», ce n’est pas du tout ça.

C’est s’étirer doucement, sentir son corps. C’est prendre quelques minutes pour aller marcher, dehors ou dans un couloir, en respirant doucement, en sentant sa marche se dérouler d’elle-même. C’est regarder le ciel et les nuages sans parler.

Cela, c’est vraiment se reposer, et se faire du bien.

Tout le reste, c’est juste une autre façon de s’activer…

Illustration : rapace prenant une pause, par Frédéric Richet.

mercredi 30 novembre 2011

L'instant d'après


C'est un monsieur qui médite sur le tapis du salon.
Sa femme, l'air pas du tout contente, s'approche de lui et lui dit, ou plutôt lui crie : "L'instant présent, l'instant présent..! Tu ne pourrais pas passer un peu à l'instant d'après, maintenant !?!"
(traduction libre)

Illustration extraite de la revue New Yorker.

lundi 28 novembre 2011

Une belle jeune femme de vingt-deux ans


« Il s’agit d’être une belle jeune femme de vingt-deux ans. Tout concourt en ce monde à faire de cet état un idéal. Notre bonheur varie en fonction de la distance qui nous en sépare. Pour moi, homme âgé de quarante-six ans, j’en suis fort éloigné, certes, mais je vis avec une femme de trente-six ans qui en est plus proche que bien d’autres, je suis père de deux fillettes qui auront un jour vingt-deux ans et ma vie sera réchauffée par leur présence alors même que, vieilli encore, je serai pour mon compte apparemment plus distant que jamais de l’objectif. Paramètres fluctuants, donc, autour de cette vérité intangible : il s’agit d’être une belle jeune femme de vingt-deux ans en ce monde pour jouir pleinement de celui-ci, sans arrangements, aménagements ni accommodements – ou, à défaut, de graviter autour de l’une de ces trop rares élues.

La belle jeune femme de vingt-deux ans n’a besoin de rien d’autre. Elle suffit. Elle se suffit. Elle peut se passer des soins, des crèmes, des traitements, des pilules nécessaires à tous les autres humains pour créer l’illusion qu’ils n’en sont pas si loin.

C’est aussi pourquoi nous écrivons, pourquoi nous bâtissons des empires, pourquoi nous battons des records, pourquoi nous touchons du clavecin : pour être aussi désirables et aussi suffisants que les belles jeunes femmes de vingt-deux ans. Peine perdue. Il eût été juste pourtant que chacun soit pourvu en naissant des mêmes chances de se parfaire en travaillant son art jusqu’à cet accomplissement : devenir une belle jeune femme de vingt-deux ans, et le rester, plutôt que de décrocher de vaines médailles, des prix Nobel et autres distinctions qui ne font que confirmer le pronostic affligeant de notre rhumatologue : c’est la fin. »


En quelques lignes de son blog, l’écrivain Éric Chevillard décrit comment notre société de consommation a manipulé et instrumentalisé les idéaux de jeunesse et de beauté, les a amplifiés, déformés, implantés et greffés dans nos esprits au point que nous ne sommes plus conscients des pressions qu'ils exercent sur nous. À moins d’un effort (ou d’une aide extérieure) de dévoilement. Tout en étant constamment hantés et influencés par eux.

Leçon de psychologie et de sociologie indirecte, ironique et déstabilisante.

Voilà pourquoi et comment Chevillard est grand. Et pourquoi il faut le lire et le soutenir en achetant ses livres (pas seulement en parcourant son blog). Si on aime, bien sûr. Pour ma part, j’adore…

Illustration : un troublant tableau de François Clouet, La Lettre d'amour, à voir à Madrid.

jeudi 24 novembre 2011

Intelligence


"Intelligence : faculté de reconnaître sa sottise."
Paul Valéry

Illustration : vu dans une vitrine à Paris (merci à Pauline).

mercredi 23 novembre 2011

Forêt et panneaux indicateurs (suite)


Pour compléter notre discussion de lundi sur le besoin de panneaux indicateurs même dans les bois...
À la fin, c'est toujours la nature qui l'emporte sur les panneaux, toujours les brins d'herbe qui arrivent à repousser au milieu du béton.
C'et étrange comme ça me fait du bien de penser ça, moi qui ne suis ni un arbre ni un brin d'herbe.
Du moins pas encore.

Illustration : photo envoyée par mon ami Frédéric, à consulter sur son blog à la rubrique "Insolites".

lundi 21 novembre 2011

Visite guidée


Ça s'est passé un dimanche d'automne, dans une forêt près de Paris (je ne m'imaginais pas, en venant habiter à Paris, qu'il y en avait autant en Ile-de-France).

Une famille avec un papa très en colère passe non loin de moi. Il rouspète : "Ils font chier ! Non, mais ils font chier ! Ils n'ont même pas mis de panneaux indicateurs !"
Il est scandalisé de ne pas trouver à chaque bifurcation un panneau pour l'aider à retrouver son chemin. Derrière lui, femme et enfants suivent, avec l'air agacé et résigné de ceux qui ont l'habitude de telles crises.

Le temps que je réalise que je peux peut-être les aider à retrouver leur direction, ils se sont engagés sur un sentier, même sans panneau. Je ne leur cours pas après, en me disant qu'ils ne risquent pas de se perdre, qu'ils vont bientôt retrouver un gros chemin ; et un peu agacé aussi par les rouspétances du papa.

Davantage de panneaux indicateurs dans la forêt ?
Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Mais je vois bien que nous avons tous de plus en plus souvent ce genre d'attentes. Nous détestons nous perdre. C'est vrai que c'est casse-pied parfois : je me souviens de quelques randonnées dans les Pyrénées où je pestais comme le monsieur, complètement perdu entre deux vallées ; à ce moment, j'en aurais bien voulu, des panneaux de direction, ou au moins un petit marquage de GR !

Mais la vie sera devenue très étrange le jour où ne nous perdrons plus du tout, nulle part, parce que tout sera balisé, sur le terrain ou sur nos GPS de poche.
Nos existences se dérouleront sur le rythme des visites guidées : pas de surprises et pas de lenteurs.
Il ne me tarde pas...

Illustration : Pyrénées (le col du Chioula) par Frédéric Richet.

vendredi 18 novembre 2011

Pleine conscience spontanée


C’est drôle la vie.

Beaucoup d’entre nous aspirons à mettre notre esprit un peu plus au repos, notre cerveau un peu plus au calme. Ceux qui méditent s’efforcent par exemple de préserver ou de créer dans leurs journées des espaces de pleine conscience. Beaucoup d’autres aiment se consacrer à un sport ou un loisir dans ce but.

Et puis certaines personnes n’aiment pas ça, voire en ont peur.

L’autre jour, une de mes patientes, grande anxieuse, me racontait qu’elle avait eu plusieurs moments d’inquiétude parce qu’elle n’avait plus eu de pensées pendant de longues minutes :

« Par exemple dans les trajets en métro, je me suis aperçue que je pouvais passer plusieurs stations sans penser à rien du tout ! Alors que ça ne m’arrivait jamais avant ! Ça m’a fait drôlement peur ! Est-ce que ce n’est pas mon cerveau qui vieillit ? Ça ne peut pas être un signe d’Alzheimer ? »

Effectivement, son état psychique de base est plutôt le tumulte habituel des cerveaux anxieux : anticipations, ruminations, planifications, observation et lecture mentale de tous les panneaux publicitaires rencontrés, etc…

Je lui ai expliqué que ça me paraissait plutôt une bonne chose, cette survenue d’espaces de simple présence au monde, dégagés de toute mentalisation. Que ça n'avait rien à voir avec un Alzheimer, au contraire, et c’était un bon signe chez elle, qui a toujours eu du mal à accepter de se poser, de ne rien faire. Par peur évidemment de passer à côté de sa vie.

Alors que c’est tout le contraire : la vie c’est aussi – et peut-être surtout - intensément ressentir et habiter l’instant présent…

Illustration : "Le pont sous la pluie", une photo d'Henri Zerdoun. S'arrêter pour observer et ressentir le temps qui passe...

mercredi 16 novembre 2011

Anonymat



La semaine dernière, j’ai été confronté à deux reprises à des gestes de gentillesse anonymes.

Le premier était une grande carte postale, reproduisant le Jardin de Vétheuil de Claude Monet ; une lectrice qui signait Georgette, suivi de son nom et du nom de sa ville (en Suisse) me remerciait avec beaucoup de gentillesse de l’aide que lui avait apporté mon livre sur Les États d’âme. Mais elle ne me laissait pas son adresse.

Le second était une enveloppe posée sur la table où je venais de dédicacer mes livres, lors de la soirée de discussion avec Matthieu Ricard, le 8 novembre dernier. Je ne me suis aperçu de sa présence qu’une fois tout le monde reparti : elle était là, avec mon nom, toute prête à être oubliée. Elle contenait un CD et deux cartes postales de remerciements pour mes livres ; le CD était une compilation des morceaux de musique qui avaient accompagné depuis des années les états d’âme de cette lectrice discrète jusqu’à l’invisibilité. Là aussi, pas d’adresse, juste un prénom, Sandrine.

J’ai été à chaque fois touché par ces mots et ces gestes. Et ému par leur anonymat. Jusqu’à me sentir un peu mal à l’aise de ne pouvoir les remercier.

Je me suis demandé quelles étaient les sources de cet effacement : était-ce une sorte d’habitude de l’anonymat, un renoncement douloureux, un réflexe pris de ne pas déranger autrui ? Anonymes pour ne pas m’obliger à répondre et remercier ?

Ou une démarche de pleine humilité : juste remercier, sans attendre de retour. Une démarche de sagesse, dans la logique de l’oubli et de l’allègement de soi ? J’ai toujours été fasciné par cette démarche d’effacement de soi (dont je suis encore bien loin).

Alors je suis allé relire dans Imparfaits, libres et heureux le passage que j’avais consacré à ce vertige de l’abolition de soi (chapitre 44) :

“Lors d’une retraite que j’effectuais chez les bénédictins, je tombai un jour, dans la bibliothèque du monastère sur un drôle de livre. J’ai oublié son titre, cela devait être quelque chose comme « Cheminer vers Dieu » mais je n’en suis pas tout à fait sûr. Par contre, je n’ai pas oublié son auteur : « Un moine chartreux ».
Pas de nom d’auteur ? Je tourne le livre dans tous les sens en me disant que je finirai bien par trouver quelques informations sur cet auteur si discret. Mais non, rien de plus. Alors, un petit vertige me saisit. Tout le monde se dit modeste, mais finalement personne ne l’est véritablement, ni jusqu’au bout. Même être et se montrer modeste peut nous flatter, comme le note avec ironie Jules Renard dans son Journal : « Je m’enorgueillis de ma modestie… » Personne, ou pas grand monde, n’est véritablement prêt à renoncer à toutes ces petites miettes d’estime de soi. Le moine qui avait écrit ce livre avait réussi, lui, à mettre à distance cette gratification sociale : avoir son nom sur une couverture de livre. Moi qui ais le sentiment peut-être erroné d’être plutôt modeste, j’avoue qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit de publier un livre portant sur la couverture la seule mention : « un psychiatre », en lieu et place de nom d’auteur.
Je me suis alors assis dans la bibliothèque déserte et silencieuse, avec le livre entre les mains, et je me suis mis à rêver sur le geste du moine chartreux (sans doute l’ordre religieux chrétien qui a poussé le plus loin les règles de solitude et de silence). À imaginer qu’il n’y avait derrière ce geste aucun souci de mortification ou de punition d’un acte d’orgueil passé, mais plutôt une intention joyeuse. Un acte facile et simple, sans doute, pour quelqu’un qui avait atteint un stade inhabituel de sagesse et de renoncement. Et derrière cet acte, j’en étais sûr, l’attente malicieuse que le petit trouble provoqué sur le lecteur serait utile à ce dernier. Les meilleures leçons sont celles de l’exemple...“

Merci à Georgette et Sandrine pour la leçon.