lundi 10 octobre 2011

Narcisssisme : 1 ou 2 ?


Un jour, une discussion avec un copain qui s’aime bien. Nous nous voyons de temps en temps, quand et seulement quand il a un service à me demander. Ça pourrait m'agacer, mais il est drôle et me fait rire, alors je le vois tout de même avec plaisir.

Lorsque nous nous quittons, comme il a changé de fournisseur d'accès Internet, il me donne son nouveau mail.
C’est (j’ai modifié, évidemment, inutile de lui écrire) : 1pierredupont@xyz.fr
Je lui demande «Pourquoi le 1 ?»

Et lui, étonné de ma réponse : «Ben, il y avait déjà un pierredupont chez ce fournisseur d’accès. Je n’allais pas mettre pierredupont2, quand même ! Tu me connais ! Alors j’ai mis le 1. Et devant en plus !»

Nous éclatons de rire. Puis, après son départ, je repense à son histoire, et je suis rétrospectivement bluffé par son aplomb : les narcissiques m'étonneront toujours..

Illustration de "1 Muzo", le plus grand le plus fort (mais pas du tout narcissique).

jeudi 6 octobre 2011

Le monde de Christina


« Si l’on ne fait que jeter un coup d’œil en passant, ce tableau dépeint une scène douce et champêtre : une jeune fille allongée dans l’herbe regarde tranquillement un groupe de bâtisses juchées en haut d’une colline.
Mais si l’on s’arrête un instant, on voit, on sent que quelque chose ne va pas : l’herbe est trop roussie, comme une steppe infernale. Quelque chose ne va pas, vraiment : la maison est trop loin, trop sombre. Les critiques d’art nous expliquent que ce malaise, dans l’esprit du spectateur, vient de la perspective quasi-impossible, puisqu’on voit la jeune fille d’en haut, et qu’on voit d’en bas les maisons sur la butte. Dans ce cas, où sommes-nous donc placés ? Et puis, la jeune fille dégage quelque chose de bizarre, elle aussi.
Alors, on la regarde de plus près, on cherche d’où vient notre sentiment de malaise… »

J’ai toujours été fasciné par ce tableau de Wyeth, que je présente, au travers des lignes qui précèdent, dans mon dernier livre. Je me souviens très bien de ce jour où je l'ai vu pour la première fois, au MOMA, lors d’un voyage à New-York alors que j’étais étudiant.

Son histoire est passionnante, et l'une des meilleures introductions à cette œuvre figure au bout de ce lien. Je ne vous en dis pas plus ici, mais je vous invite à prendre le temps de vous y rendre, pour comprendre comment tout un univers est en général dissimulé derrière une peinture.

Et il en est de même de nos vies : un regard rapide sur elles ne permet jamais de deviner tout ce que cachent les coulisses, de souffrances et d'efforts. Certains jours nous aimerions que les autres se rendent davantage compte de ce monde que nous hébergeons. Et à d'autres, nous réalisons que c'est sans doute bien mieux ainsi, que chacun de nous garde ses secrets...

mercredi 5 octobre 2011

Y a-t-il des questions dans la salle ?


L’autre jour, à un colloque, la personne qu’on nomme le « modérateur » propose au public de poser des questions aux orateurs.

Et comme c’est un modérateur expérimenté, il sait que souvent, il y a des personnes qui demandent la parole non pour poser des questions mais se lancer dans de longs monologues durant lesquels elles exposent leur propre vision de ce que viennent d’aborder les conférenciers. Et souvent la salle rouspète, car du coup, même si c’est intéressant, il ne reste plus de temps pour les autres questions. Aussi, la loi est dure, mais c’est la loi : il faut s’efforcer d’être bref.

Mais je n’avais jamais entendu dire les choses comme le fit le modérateur ce jour-là, avec humour, malice et fermeté :

« Bien, nous allons donc commencer à prendre les questions de la salle. Alors je vous rappelle ce qu’est une question : c’est bref, et ça se termine par un point d’interrogation. »

Et ce jour-là, si je me souviens bien, nous eûmes droit à de vraies (et fort intéressantes) questions…

lundi 3 octobre 2011

Drôle de dédicace…


Ça s’est passé l’autre jour, alors que je dédicaçais mon dernier livre après une conférence. Il se passe presque toujours des choses lors des dédicaces : ce sont des moments de relative intimité entre lecteur et auteur, sous la contrainte du temps, donc souvent plus intenses qu’on ne pourrait l’imaginer…
Une dame sympathique mais avec quelque chose de spécial dans le regard et la parole s’approche, et me demande de remettre mes lunettes, que j’avais enlevées pour signer : « vous les aviez pendant toute la conférence, je ne vous reconnais plus, ça me trouble ! » Ça me fait rire, alors je les remets pour lui faire plaisir. Elle est ravie, et me demande alors sa dédicace :

- "C’est pour mon fils.
- Ah, très bien. Il apprécie la psychologie ?
- Non, non, pas du tout. Mais il a plein de problèmes.
- Je vois. Il va le lire sur vos conseils ?
- Sûrement pas ! Il déteste ça. C’est pour quand je serai morte.
- Pour quand vous serez morte ?
- Oui, chez moi il y a tout un rayon de livres de psychologie que j’aime bien et que je lui léguerai. Après ma mort, il viendra chez moi récupérer mes affaires, il tombera sur ce rayon, et quand il ouvrira les livres, il verra qu’il y en beaucoup qui sont dédicacés à son prénom. Ça devrait le motiver pour qu’il se mette à travailler sur lui ; il en a besoin, mais il lui faut un choc, il fonctionne comme ça.
- Ah… Euh… Bon… C’est quoi son prénom ? »

Elle était tellement bizarre, l’histoire de cette dame, que je ne savais plus que dire ; et puis la file derrière elle était encore conséquente, ce qui est une autre motivation à ne pas faire trop long. Mais c’était la première fois qu’on me racontait quelque chose comme ça.
J’espère que la dame ne va pas mourir trop vite, et surtout que son fils n’attendra pas sa disparition pour ouvrir son premier livre de psychologie…

Illustration : tout pleins de livres dédicacés dans une belle bibliothèque...

jeudi 29 septembre 2011

Le philosophe en méditation


J'aime beaucoup ce tableau de Rembrandt. Je suis retourné le voir au Louvre, dimanche dernier ; la prochaine fois que vous y serez, cherchez-le bien, il est tout petit, oublié dans un coin, ce qui ajoute à la saveur du face-à-face avec lui.

Je l'ai choisi pour illustrer le chapitre d'introduction de mon dernier livre, car il incarne pour moi l'essence de la méditation de Pleine Conscience : cet instant où le vieil homme cesse de travailler - de réfléchir ou d'écrire - et laisse son esprit se poser dans l'instant présent. Dans la lumière incroyable d'un grand soleil d'hiver qui illumine la haute fenêtre, dans les crépitements du feu attisé par la servante, dans les sensations de son corps fatigué.
Il s'arrête, respire et prend le temps de ressentir.
Pure présence : c'est comme ça que tout commence, en matière de Pleine Conscience...

PS : pour les non-parisiens, il y a toujours la visite virtuelle et le jeu "Trouvez le philosophe en méditation" : c'est ici.

mercredi 28 septembre 2011

Mort de Louis XIII


« Le 14 mai 1643, jour de l’Ascension, passé midi, le roi Louis XIII se trouvant à l’agonie dans son lit de parade, étant entouré de sa cour, ayant perdu l’usage de la langue de son royaume, désigne avec son doigt, au père Dinet qui se tient auprès de lui et qui vient de le faire communier, l’étoffe que retient le bois qui est au pied de son lit.
Le confesseur porte son regard où le roi a fait signe.
Louis XIII penche la tête sur la gauche et regarde doucement le père Dinet avec un sourire.
Le père Dinet sourit à son tour au roi, ou au sourire du roi.
Le père Dinet est seul à comprendre, ou à feindre de comprendre, au milieu de la stupeur de tous.
Louis XIII avec une sorte d’effort lève le bras et pose le doigt sur sa bouche en signe de faire silence.
C’est le dernier geste que fit Louis XIII. Puis il râle. Puis il meurt. »

C’est dans le livre de Pascal Quignard, « Sur le jadis ». Je place Quignard tout en haut de mon panthéon d’écrivains pour tout ce qu’il y a dans ce récit. La puissance du style, l’art de restituer une ambiance dans sa vérité et son mystère. J’aime que cela semble ne servir à rien, que cela ressemble à du détail et de l’inutile. Et que cela soit tout le contraire. Sans des auteurs comme Quignard, que serait la littérature ?

lundi 26 septembre 2011

Toucher ses limites


C'était après un colloque qui avait duré toute une journée et une soirée, un beau colloque où nous avions appris plein de choses et vécu beaucoup de moments touchants. J’avais mon train pour rentrer à Paris le lendemain matin tôt, à 7h35.

L’ami qui avait organisé tout ça (avec quelques autres, tout de même) souhaitait absolument passer me prendre pour me conduire à la gare. J’avais beau refuser, lui disant qu’il était déjà assez fatigué comme ça et que je pouvais très bien prendre un taxi, il insistait tant que j’acceptais. Et puis me disait-il, comme ça on pourra bavarder encore un peu. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain matin 7h10 devant mon hôtel.

Le lendemain, à 7h15 il n’était toujours pas là. Je lui téléphone, et tombe sur son répondeur. À 7h20, le stress monte et je commence à arpenter la rue pour essayer d’attraper au vol un taxi (trop tard pour en faire appeler un par l’hôtel). Mon ami arrive alors, très embarrassé, m’expliquant qu’il n’a pas entendu le réveil, que c’est la première fois que ça lui arrive, etc.

Je suis à la fois soulagé de son arrivée, mais aussi assez tendu car je commence à voir que c’est raté pour le train. Nous fonçons à travers la ville, et j’assiste à ce spectacle étonnant de quelqu’un qui brûle tous les feux rouges avec prudence (je sais, ça fait bizarre de le dire comme ça…) : c’est-à-dire qu’à chaque fois, il s’avance doucement, vérifie que la voie est libre, et passe. Nous ne nous parlons pas. Lui par concentration et par embarras. Moi pour ne pas le déconcentrer, vu ce qu’il est en train de faire, et aussi parce que toute mon énergie est absorbée ailleurs.

Absorbée, car durant tout le trajet, je travaille comme un fou à me calmer : repousser les vagues d’agacement contre lui (l’envie absurde et inutile de lui faire des reproches : « je t’avais bien dit que tu étais fatigué et que je pouvais prendre un taxi ! »), celles du stress (« je vais manquer mon train… ») et celles de la culpabilité (« ne te mets pas dans un état pareil pour un simple train ; et puis, il ne l’a pas fait exprès… »). Bref, silence tendu dans la voiture. Pour la conversation amicale, ce sera pour une autre fois.

Nous arrivons devant la gare à 7h33 : galopade dans les couloirs, recherche du bon quai (toujours plus dur si on est pressé et stressé), et saut dans le TGV (qui avait en fait 5 minutes de retard). Nous nous remettons enfin à parler à ce moment, avant la fermeture des portes, lui pour s’excuser, moi pour le déculpabiliser : « pas de souci, ça nous fera un bon souvenir, dont on en reparlera dans quelques années comme d’une histoire à mourir de rire : “tu te souviens quand on a traversé la ville en moins de 10 minutes“ ?! »

Dans le train, je repense à ce que je viens de vivre. J’ai beau régulièrement méditer, savoir comment on gère son stress, etc., tout ça ne m’a pas empêché de stresser et de m’agacer. Ni de ressentir de la colère contre mon copain, et de le lui montrer par ma tête et mon silence. Le mieux que j’ai pu faire c’est tenir cette colère et ce stress à distance relative, les empêcher de prendre un ascendant complet sur moi (et de lui faire des reproches inutiles).

Mais du coup, il ne me restait plus d’énergie pour tout le reste : j’aurais pu par exemple remercier mon ami des risques qu’il prenait pour son permis de conduire et le remercier durant le trajet, pour ses efforts, et non après, pour le résultat. Mais c’était trop dur. Est-ce que j’y arriverai un jour ? Je n’en ai aucune idée ; je sais juste que j’ai encore un sacré boulot avant cette étape. Inutile de faire des efforts pour rester humbles (au cas où nous serions tentés de nous voir plus forts que nous ne sommes) : la vie se charge de nous rappeler nos limites...

Illustration : même s'ils nous font parfois des drôles de coups, c'est sympa d'avoir des amis.

jeudi 22 septembre 2011

Heureux événement


Aujourd'hui, sortie de mon livre sur la méditation.

J'ai réécrit dix fois mon billet, en cherchant à dire à quel point j'étais content, et impatient d'avoir l'avis des lecteurs.
Puis j'ai cherché à moduler le truc, pour ne pas trop en faire non plus dans la jubilation et l'autocélébration.
Et à la fin, je me suis dit : "Zut, c'est comme demander à un papa d'annoncer la naissance d'un de ses enfants sans avoir l'air absolument content. Trop difficile !"

Alors je laisse tomber l'idée d'un billet de faire-part mesuré et équilibré.
Il est sorti, j'en suis ravi.
Et zou !

PS : pour une petite vidéo de présentation, ainsi qu'une session de pleine conscience sur le site de mon éditeur, cliquez ici.

mercredi 21 septembre 2011

Coup de vieux


Je me souviens, la première fois où on m'a dit "monsieur", ça m'a fait drôle. J'étais cependant préparé et entraîné, car on m'avait dit "docteur" très souvent auparavant, lorsque j'étais étudiant en médecine puis interne, et ça fait un peu le même effet.

Mais ce week-end, pour la première fois, on m'a demandé si j'avais des petits-enfants (j'achetais une Carte Famille au Louvre). Eh bien ça m'a fait encore plus drôle.

Puis je me suis dit que tout était bien : je pourrais effectivement avoir des petits-enfants. Et qu'alors, c'est normal d'accepter l'âge qui va avec. La vie est bien faite : elle nous rappelle tranquillement ce que nous oublierions volontiers.

Illustration : le bout de carton qui m'a fait prendre un coup de vieux.

lundi 19 septembre 2011

Mort de la rue


Près de chez nous, il y avait un clochard qui avait élu domicile. Un clochard à l'ancienne, enraciné dans un quartier, pas tout à fait comme les demi-anonymes qu'on appelle aujourd'hui les SDF (mais leur anonymat n'est que le symptôme de l'indifférence croissante qui règne dans la rue). Il était copain avec pas mal de commerçants, de passants, les enfants qui se rendaient à l'école le connaissaient, et le savaient inoffensif et même gentil. Je le voyais souvent en grande conversation, je connaissais des petits bouts de lui (voir le billet du 8 juin 2009). C'était un artiste à sa manière : il exposait parfois ses tableaux sur le trottoir, ou dessinait à la craie des oeuvres sur le sol. Il buvait beaucoup de bière, et titubait dès la fin de matinée, puis disparaissait dans son pauvre refuge, quelque part, je n'ai jamais su où.

Il est mort cet été, juste avant que les non-clochards ne reviennent de vacances : nous avons découvert soudain son coin de rue couvert de fleurs et d'hommages anonymes. C'était il y a trois semaines et ça dure encore : il y a toujours de petites offrandes, des petits mots, des petits bouquets ; et même, de temps en temps, une canette de sa bière préférée.

Ça se passe pour lui comme ça se passera pour nous, et pour la plupart des humains : le moment de notre vie où nous recevrons le plus de déclarations d'estime ou d'affection, c'est à notre mort.

Le collectif des Morts de la Rue a organisé ses obsèques. Double culpabilité : ne pas avoir pu y aller, ajouté à celle de ne jamais avoir pris le temps de lui parler. Juste des sourires et des petits saluts de la main...

Illustration : le petit mémorial de Jean-Yves, dit Gyl.