jeudi 29 septembre 2011

Le philosophe en méditation


J'aime beaucoup ce tableau de Rembrandt. Je suis retourné le voir au Louvre, dimanche dernier ; la prochaine fois que vous y serez, cherchez-le bien, il est tout petit, oublié dans un coin, ce qui ajoute à la saveur du face-à-face avec lui.

Je l'ai choisi pour illustrer le chapitre d'introduction de mon dernier livre, car il incarne pour moi l'essence de la méditation de Pleine Conscience : cet instant où le vieil homme cesse de travailler - de réfléchir ou d'écrire - et laisse son esprit se poser dans l'instant présent. Dans la lumière incroyable d'un grand soleil d'hiver qui illumine la haute fenêtre, dans les crépitements du feu attisé par la servante, dans les sensations de son corps fatigué.
Il s'arrête, respire et prend le temps de ressentir.
Pure présence : c'est comme ça que tout commence, en matière de Pleine Conscience...

PS : pour les non-parisiens, il y a toujours la visite virtuelle et le jeu "Trouvez le philosophe en méditation" : c'est ici.

mercredi 28 septembre 2011

Mort de Louis XIII


« Le 14 mai 1643, jour de l’Ascension, passé midi, le roi Louis XIII se trouvant à l’agonie dans son lit de parade, étant entouré de sa cour, ayant perdu l’usage de la langue de son royaume, désigne avec son doigt, au père Dinet qui se tient auprès de lui et qui vient de le faire communier, l’étoffe que retient le bois qui est au pied de son lit.
Le confesseur porte son regard où le roi a fait signe.
Louis XIII penche la tête sur la gauche et regarde doucement le père Dinet avec un sourire.
Le père Dinet sourit à son tour au roi, ou au sourire du roi.
Le père Dinet est seul à comprendre, ou à feindre de comprendre, au milieu de la stupeur de tous.
Louis XIII avec une sorte d’effort lève le bras et pose le doigt sur sa bouche en signe de faire silence.
C’est le dernier geste que fit Louis XIII. Puis il râle. Puis il meurt. »

C’est dans le livre de Pascal Quignard, « Sur le jadis ». Je place Quignard tout en haut de mon panthéon d’écrivains pour tout ce qu’il y a dans ce récit. La puissance du style, l’art de restituer une ambiance dans sa vérité et son mystère. J’aime que cela semble ne servir à rien, que cela ressemble à du détail et de l’inutile. Et que cela soit tout le contraire. Sans des auteurs comme Quignard, que serait la littérature ?

lundi 26 septembre 2011

Toucher ses limites


C'était après un colloque qui avait duré toute une journée et une soirée, un beau colloque où nous avions appris plein de choses et vécu beaucoup de moments touchants. J’avais mon train pour rentrer à Paris le lendemain matin tôt, à 7h35.

L’ami qui avait organisé tout ça (avec quelques autres, tout de même) souhaitait absolument passer me prendre pour me conduire à la gare. J’avais beau refuser, lui disant qu’il était déjà assez fatigué comme ça et que je pouvais très bien prendre un taxi, il insistait tant que j’acceptais. Et puis me disait-il, comme ça on pourra bavarder encore un peu. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain matin 7h10 devant mon hôtel.

Le lendemain, à 7h15 il n’était toujours pas là. Je lui téléphone, et tombe sur son répondeur. À 7h20, le stress monte et je commence à arpenter la rue pour essayer d’attraper au vol un taxi (trop tard pour en faire appeler un par l’hôtel). Mon ami arrive alors, très embarrassé, m’expliquant qu’il n’a pas entendu le réveil, que c’est la première fois que ça lui arrive, etc.

Je suis à la fois soulagé de son arrivée, mais aussi assez tendu car je commence à voir que c’est raté pour le train. Nous fonçons à travers la ville, et j’assiste à ce spectacle étonnant de quelqu’un qui brûle tous les feux rouges avec prudence (je sais, ça fait bizarre de le dire comme ça…) : c’est-à-dire qu’à chaque fois, il s’avance doucement, vérifie que la voie est libre, et passe. Nous ne nous parlons pas. Lui par concentration et par embarras. Moi pour ne pas le déconcentrer, vu ce qu’il est en train de faire, et aussi parce que toute mon énergie est absorbée ailleurs.

Absorbée, car durant tout le trajet, je travaille comme un fou à me calmer : repousser les vagues d’agacement contre lui (l’envie absurde et inutile de lui faire des reproches : « je t’avais bien dit que tu étais fatigué et que je pouvais prendre un taxi ! »), celles du stress (« je vais manquer mon train… ») et celles de la culpabilité (« ne te mets pas dans un état pareil pour un simple train ; et puis, il ne l’a pas fait exprès… »). Bref, silence tendu dans la voiture. Pour la conversation amicale, ce sera pour une autre fois.

Nous arrivons devant la gare à 7h33 : galopade dans les couloirs, recherche du bon quai (toujours plus dur si on est pressé et stressé), et saut dans le TGV (qui avait en fait 5 minutes de retard). Nous nous remettons enfin à parler à ce moment, avant la fermeture des portes, lui pour s’excuser, moi pour le déculpabiliser : « pas de souci, ça nous fera un bon souvenir, dont on en reparlera dans quelques années comme d’une histoire à mourir de rire : “tu te souviens quand on a traversé la ville en moins de 10 minutes“ ?! »

Dans le train, je repense à ce que je viens de vivre. J’ai beau régulièrement méditer, savoir comment on gère son stress, etc., tout ça ne m’a pas empêché de stresser et de m’agacer. Ni de ressentir de la colère contre mon copain, et de le lui montrer par ma tête et mon silence. Le mieux que j’ai pu faire c’est tenir cette colère et ce stress à distance relative, les empêcher de prendre un ascendant complet sur moi (et de lui faire des reproches inutiles).

Mais du coup, il ne me restait plus d’énergie pour tout le reste : j’aurais pu par exemple remercier mon ami des risques qu’il prenait pour son permis de conduire et le remercier durant le trajet, pour ses efforts, et non après, pour le résultat. Mais c’était trop dur. Est-ce que j’y arriverai un jour ? Je n’en ai aucune idée ; je sais juste que j’ai encore un sacré boulot avant cette étape. Inutile de faire des efforts pour rester humbles (au cas où nous serions tentés de nous voir plus forts que nous ne sommes) : la vie se charge de nous rappeler nos limites...

Illustration : même s'ils nous font parfois des drôles de coups, c'est sympa d'avoir des amis.

jeudi 22 septembre 2011

Heureux événement


Aujourd'hui, sortie de mon livre sur la méditation.

J'ai réécrit dix fois mon billet, en cherchant à dire à quel point j'étais content, et impatient d'avoir l'avis des lecteurs.
Puis j'ai cherché à moduler le truc, pour ne pas trop en faire non plus dans la jubilation et l'autocélébration.
Et à la fin, je me suis dit : "Zut, c'est comme demander à un papa d'annoncer la naissance d'un de ses enfants sans avoir l'air absolument content. Trop difficile !"

Alors je laisse tomber l'idée d'un billet de faire-part mesuré et équilibré.
Il est sorti, j'en suis ravi.
Et zou !

PS : pour une petite vidéo de présentation, ainsi qu'une session de pleine conscience sur le site de mon éditeur, cliquez ici.

mercredi 21 septembre 2011

Coup de vieux


Je me souviens, la première fois où on m'a dit "monsieur", ça m'a fait drôle. J'étais cependant préparé et entraîné, car on m'avait dit "docteur" très souvent auparavant, lorsque j'étais étudiant en médecine puis interne, et ça fait un peu le même effet.

Mais ce week-end, pour la première fois, on m'a demandé si j'avais des petits-enfants (j'achetais une Carte Famille au Louvre). Eh bien ça m'a fait encore plus drôle.

Puis je me suis dit que tout était bien : je pourrais effectivement avoir des petits-enfants. Et qu'alors, c'est normal d'accepter l'âge qui va avec. La vie est bien faite : elle nous rappelle tranquillement ce que nous oublierions volontiers.

Illustration : le bout de carton qui m'a fait prendre un coup de vieux.

lundi 19 septembre 2011

Mort de la rue


Près de chez nous, il y avait un clochard qui avait élu domicile. Un clochard à l'ancienne, enraciné dans un quartier, pas tout à fait comme les demi-anonymes qu'on appelle aujourd'hui les SDF (mais leur anonymat n'est que le symptôme de l'indifférence croissante qui règne dans la rue). Il était copain avec pas mal de commerçants, de passants, les enfants qui se rendaient à l'école le connaissaient, et le savaient inoffensif et même gentil. Je le voyais souvent en grande conversation, je connaissais des petits bouts de lui (voir le billet du 8 juin 2009). C'était un artiste à sa manière : il exposait parfois ses tableaux sur le trottoir, ou dessinait à la craie des oeuvres sur le sol. Il buvait beaucoup de bière, et titubait dès la fin de matinée, puis disparaissait dans son pauvre refuge, quelque part, je n'ai jamais su où.

Il est mort cet été, juste avant que les non-clochards ne reviennent de vacances : nous avons découvert soudain son coin de rue couvert de fleurs et d'hommages anonymes. C'était il y a trois semaines et ça dure encore : il y a toujours de petites offrandes, des petits mots, des petits bouquets ; et même, de temps en temps, une canette de sa bière préférée.

Ça se passe pour lui comme ça se passera pour nous, et pour la plupart des humains : le moment de notre vie où nous recevrons le plus de déclarations d'estime ou d'affection, c'est à notre mort.

Le collectif des Morts de la Rue a organisé ses obsèques. Double culpabilité : ne pas avoir pu y aller, ajouté à celle de ne jamais avoir pris le temps de lui parler. Juste des sourires et des petits saluts de la main...

Illustration : le petit mémorial de Jean-Yves, dit Gyl.

vendredi 16 septembre 2011

Premier baiser


Une discussion l’autre jour avec un couple de vieux amis.

Lui nous raconte comment il s’est trouvé récemment très embarrassé : rentrant chez lui un soir beaucoup plus tôt que d’habitude, il aperçoit tout à coup, dans une porte cochère de leur quartier, leur fille (15 ans) dans les bras d’un garçon.

Il décrit ce qu’il a ressenti à ce moment : «Je me suis trouvé dans un état de grand embarras, très compliqué à décrire. J’étais d’abord incroyablement gêné de la voir embrasser un garçon pour la première fois, et plus gêné encore qu’elle puisse me voir en train de la voir. J’ai donc détourné le regard, baissé la tête, et marché droit devant moi pendant dix minutes sans me retourner. Puis je me suis arrêté pour récupérer. Je ressentais un indescriptible mélange d’états d’âme : surprise, bien sûr ; gêne et inconfort d’avoir regardé la scène, même de manière fugitive ; nostalgie sans doute de réaliser à quel point tout à coup le temps avait passé ; tristesse aussi de voir que j’étais finalement détrôné et qu’il y aurait désormais d’autres hommes très importants dans sa vie… »
Bref, un très grand et très intéressant trouble : des états d’âme comme je les aime, complexes, subtils, aspirant des souvenirs de tous les coins de notre histoire.
Et son épouse rajoute alors : «Moi, ce qui m’a frappée quand tu me l’a racontée, c’est que sur le moment, ça ne t’as pas fait plaisir. Alors que pour ma part, je pense qu’à côté de tous ces états d’âme de gêne et de nostalgie, j’aurais aussi ressenti du bonheur de voir que ma fille allait découvrir l’Amour !»

Ça ne m’est pas encore arrivé d’avoir à affronter ce genre de situation. Cela aura lieu, et c'est très bien. Mais, si je pense comme la maman, je réagirai sans doute comme le papa : et finalement, je préfère savoir que voir ! Les états d’âme de parent sont ainsi plus faciles à gérer et digérer...

Image : L'Amour, de Gustav Klimt (détail).

mercredi 14 septembre 2011

Ombre et lumière

J'avais lu un jour dans un entretien accordé par la fille de Françoise Dolto au journal Le Monde, cette anecdote qui m'avait ravi : à une femme qui lui demande un jour : "Mais vous n'en avez pas assez, d'être toujours dans l'ombre de votre mère ?", elle répond : "C'est drôle, je me suis toujours vécue comme étant dans sa lumière."
Au lieu de nous sentir parfois écrasés par ce que nous devons, réjouissions-nous en. C'est ce qu'on appelle la gratitude.

Illustration : automne du Sud-Ouest, par l'excellent Frédéric Richet.

lundi 12 septembre 2011

Appelez-moi le patron !


C’est un monsieur, au restaurant avec des amis.
Tout semble bien se passer, il est souriant, termine chaque plat, ne laisse pas une miette dans son assiette. Mais à la fin du repas, il fait signe au serveur et lui dit : «appelez-moi le patron, s’il vous plaît !».
Le serveur inquiet revient avec son patron, qui se demande ce qui a bien pu mécontenter ce client. Alors le monsieur reprend son air ravi et lui dit : «Patron, je voulais vous féliciter ! Le repas était délicieux et le service parfait !»

Pourquoi ne faisons-nous pas ça plus souvent ?

En général lorsqu’un client réclame de parler au patron, c’est plus souvent pour rouspéter que pour le féliciter. Tout comme quand un supérieur hiérarchique convoque un collaborateur pour un entretien imprévu : c’est rarement pour lui dire qu’il est content de lui et que tout va bien. Ou quand des parents organisent une « mise au point » avec un de leurs enfants ados...

Des « mises au point positives », c’est sacrément marquant ; motivant et efficace, non ?

PS : toute ma gratitude à mon ami Patrick Légeron, le monsieur de l'histoire...

vendredi 9 septembre 2011

Épitaphe


Quand le poète Jean Passerat (1534-1602), enseignant titulaire de la chaire d'éloquence au collège des Lecteurs royaux, sentit venir la mort, il composa son épitaphe, pleine d’une confiance tranquille et touchante sur l’attente de la résurrection :

« Jean Passerat ici sommeille,
Attendant que l’Ange l’éveille :
Et croit qu’il se réveillera
Quand la trompette sonnera. »


J’aimerai avoir confiance, aussi fort que Jean Passerat, quand je m’endormirai pour le Grand Sommeil. On appelle ça la foi du charbonnier ; allez savoir pourquoi...
Souvent on la moque comme un manque d’intelligence ou de discernement, comme le fit Georges Brassens dans sa chanson "Le mécréant" :

« J'voudrais avoir la foi, la foi d'mon charbonnier,
Qu'est heureux comme un pape et con comme un panier. »


Mais (malgré mon affection et mon admiration pour le bon Georges) ces moqueries ne m’impressionnent pas. Je n’arrive pas à voir les personnes dont la foi est inébranblable comme des personnes à qui il manquerait quelque chose (de l’intelligence). Je les vois plutôt comme des personnes qui ont quelque chose de plus que les autres...

Illustration : La Résurrection de Luca Signorelli, à Orvieto.