vendredi 28 janvier 2011

Une tendance dont je ne me suis jamais débarrassé


Tout petit déjà, j’avais ça : la peur de faire de la peine aux gens.

Attention, pas la peur normale, pas le souci de ne surtout pas blesser en étant méchant, malpoli, agressif.

Non, la crainte excessive, envahissante, inappropriée : par exemple, l’embarras de ne rien acheter au marchand qui me regarde passer, solitaire et sans clients derrière son étal. Ou celle de ne pas avoir donné tout mon argent au mendiant.

L’autre jour ça m’a repris. Dans le train, un obscur embarras est monté en moi parce que je n’achetais rien au monsieur qui passait avec son chariot de sandwichs et de boissons dans le compartiment ; et avant de monter dans le TGV, embarras encore de ne rien acheter au vieux vendeur de journaux posté en bout de quai.

C’est bizarre comment ça me remonte par moments, cette hypersensibilité à la détresse éventuelle d’autrui. Je n’ai jamais clairement compris pourquoi à certains moments j’arrive à m’en déconnecter et pourquoi à d’autres elle me déborde. En vérité, je crois que n’ai jamais cherché à m’en débarrasser vraiment. Il me semble que j’y perdrai un peu en humanité.

Illustration : Famille de mendiants, par Rembrandt.

jeudi 27 janvier 2011

Ne m'oubliez pas !


C'est un rêve que j'ai fait il y a quelques semaines à propos de mon père, mort il y a 3 ans.

Il revient lors d’une réunion de famille, avec l’air pas content, comme si on ne pensait pas assez à lui.
Tout le monde est très embarrassé, évidemment, et par son retour et par la culpabilité.
Tout le monde se demande : c'est vrai, il a raison, est-ce qu’on pense assez à lui ? Est-ce qu'on n'est pas souvent en train de penser à autre chose, de l'oublier tout doucement ?
Et tout le monde est un peu mal (surtout moi) : il a raison de venir nous remonter les bretelles, nous sommes bien en train de commencer à l'oublier.

J'ai encore la sensation de mon embarras au fond de la poitrine.

Je comprends pourquoi les anciens voyaient les rêves comme des signes à respecter : les images sont virtuelles mais les émotions ressenties, elles, sont bien réelles. Vérité du corps, d'autant plus mystérieuse qu'indicible...

Illustration : Squelettes se disputant un hareng saur, un tableau magnifique et dérangeant de James Ensor.

mercredi 26 janvier 2011

Sagesse amère

«Souviens-toi qu’il existe deux types de fous : ceux qui ne savent pas qu’ils vont mourir, ceux qui oublient qu’ils sont en vie.»
Patrick Declerck

mardi 25 janvier 2011

Désamour


"Elle ne l’écoute plus que quand il ronfle."
(Éric Chevillard)

C’est sur le blog du génial écrivain Chevillard.
Et ça décrit en peu de mots l’enfer du conflit conjugal chronique, quand le dialogue n'est plus fait que de reproches, de conflits, de silences. Quand il n'y a plus de tristesse, que du ressentiment.

Illustration : le balcon dit de Juliette, à Vérone.

lundi 24 janvier 2011

On ne peut pas mettre le vent en cage


Tout au long de notre vie, nous sommes confrontés à des phénomènes qui nous dépassent. Ils peuvent nous aider, nous nourrir, nous grandir. Mais aussi nous gêner, nous détruire ou nous faire souffrir.

Certains de ces phénomènes sont extérieurs à nous : il peut s’agir des forces de la nature, comme le vent, ou de ces enchaînements d’événements de vie que certains appellent le destin. Mais il arrive aussi que cela se passe en nous : toute notre vie émotionnelle - l’amour, la peur, la tristesse, la colère - comporte ainsi une large part qu’il est illusoire de vouloir totalement contrôler.

Comme le vent, nos émotions sont puissantes, comme des forces qui vont. Et que l’on ne peut, évidemment, mettre en cage. Faut-il alors se résigner et subir ? Pas forcément.

Accepter, ce n’est pas renoncer. Ce même vent qui détruit et balaye tout ce qui s’oppose frontalement à lui, c’est aussi lui qui fait tourner les moulins, ou avancer les bateaux. Si l’on accepte qu’il soit le plus fort, et si l’on réfléchit à ce qu’il peut nous apporter, alors on comprend vite que ce n’est pas de vouloir le mettre en cage, ou de le contrôler, qui est la bonne démarche. Mais de savoir en tirer le meilleur.

Nos émotions aussi peuvent nous balayer et nous bousculer. Elles aussi, parfois, nous aimerions bien les contrôler et les mettre en cage. Ce serait aussi illusoire qu’avec le vent. Voire encore plus risqué. Nos émotions ne peuvent nous servir que libres : acceptées, comprises et canalisées, et non pas supprimées, refoulées, encagées.

Alors, comment devenir meuniers ou marins de nous-mêmes ?

vendredi 21 janvier 2011

Souviens-toi que je t’ai aimée


Ce sont des voisins à nous, invités l’autre soir à dîner avec d’autres amis, et qui, à la fin du repas racontent un petit rituel de leur vie de couple.

Souvent, quand il part le matin sur son scooter dans la circulation parisienne, et quand il a un peu le cafard,le mari embrasse sa femme en lui disant : «S’il m’arrive quelque chose, souviens-toi que je t’ai aimée.»

Elle, ça la touche et ça la stresse en même temps. D’un autre côté, autant se dire les choses comme ça, puisque c’est vrai qu’on ne sait jamais. Mais bon, ça fait toujours drôle...

L’histoire intéresse ou amuse tous les convives. On voit qu’elle plaît beaucoup aux femmes de l’assistance. Alors notre ami rajoute, peut-être pour les hommes : «Et je lui dis souvent aussi : si je meurs, tu peux refaire ta vie, pas de souci.»

C’est une autre preuve d’amour, peut-être plus forte encore, même si elle est évidemment moins romantique. Mais elle ne convainc pas davantage les hommes.

Les mâles n’aiment pas trop qu’on parle d’amour comme ça, devant tout le monde...

Illustration : "Chéri, tu feras bien attention sur ton scooter, n'est-ce-pas ?" (en vrai, c'est bien sûr le très beau tableau "Jupiter et Thétis", par Ingres, que vous pouvez admirer au Musée Granet à Aix-en-Provence). Pour savoir pourquoi Thétis se prosterne ainsi : cliquez ici.

jeudi 20 janvier 2011

Douleur


C’est un ami qui vient de perdre un enfant.

Je prends de ses nouvelles, lui demandant comment il va, et il me répond :

«Je vais comme je peux aller, nous allons comme nous pouvons aller. Je travaille comme jamais, c'est une manière de faire. Il faut toujours, disait ma grand-mère, que le bonheur s'arrête. C'est ainsi Je t'embrasse.
G.»

Il faut toujours que le bonheur s’arrête.

Bien sûr, nous le savons, évidence...

Mais lorsque c’est lui qui me le dit, dans ces circonstances, la phrase prend soudain un drôle de poids, et une drôle de portée. Plus question d’en sourire, de parler de platitude ou de banalité. Il ne s’agit plus que d’une vérité tragique, à laquelle nous ne pouvons rien faire d’autre que nous rallier...

En ce moment, je pense chaque jour à cet ami lors de ma méditation du matin. Je ne sais si ça l’aide, mais il me semble que je dois le faire, me joindre à lui en silence et en secret.

Illustration : une tombe celtique.

mercredi 19 janvier 2011

Art et intelligence

«Quand on écoute du Bach ou une mélodie grégorienne, toutes les facultés de l’âme se tendent et se taisent, pour appréhender cette chose parfaitement belle, chacune à sa façon. L’intelligence, entre autres : elle n’y trouve rien à affirmer et à nier, mais elle s’en nourrit.»

Simone Weil, dans La Pesanteur et la grâce.

mardi 18 janvier 2011

Corps et thérapie


C'est un chien sur le divan d'un analyste, et qui demande à ce dernier : "Vous voulez bien me gratter la tête ?"
(en quelque sorte, la suite de notre réflexion de vendredi...)

Illustration : The New Yorker.

PS : toutes mes excuses, j'avais déjà utilisé ce dessin pour un billet le 17 octobre dernier ; merci aux internautes de me l'avoir signalé.

lundi 17 janvier 2011

Faiblesses et fragilités


On cite souvent la formule de Nietzsche : "Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort".

L'autre jour, une dame que je voyais en consultation à Sainte-Anne m'a appris que l'inverse était parfois vrai.

Après m'avoir raconté comment beaucoup d'épreuves dans sa vie l'avaient peu à peu usée et fragilisée, elle conclut : "Dans mon cas, ce qui ne m'a pas tuée m'a rendue plus faible."

J'étais un peu ennuyé pour lui répondre, je n'aimais pas qu'elle puisse repartir avec cette idée dans la tête si je ne la discutais pas avec elle. Nous en avons bavardé un bon moment, et notre échange a porté sur la différence entre faiblesse et fragilité : je ne la trouvais pas du tout faible mais extrêmement fragile. Il y a dans l'idée de faiblesse un jugement moral, qui me semble moins peser dans la fragilité. Personnellement, quand je me sens faible, cela me décourage et me détourne de l'action. Quand je me sens fragile, cela ne me détourne pas d'agir, mais me pousse plutôt à la prudence et la conscience que je vais avoir besoin des autres.

J'espère que le message est bien passé pour elle...