vendredi 8 octobre 2010

Des hommes et des Dieux


J’ai beaucoup aimé ce film, et beaucoup de personnes l’ont aimé, si on en juge par les chiffres de fréquentation des salles où il est projeté.

J’ai beaucoup aimé le fond bien sûr (c’est un film sur la spiritualité et la fraternité) mais aussi la forme : pas de dialogues percutants et léchés, dont on sent qu’ils sont pensés pour frapper, mais des paroles simples, avec des silences, des hésitations, des répétitions, comme dans la vraie vie.
Pas de mouvements incessants de caméra, mais des plans fixes.
Pas de musique, sauf à un moment précis.
Ce moment qui m’a frappé...

Les moines sentent qu’ils sont condamnés et que s’ils restent, ils seront assassinés par les islamistes. Mais ils vont prendre la décision de rester, décision pas du tout héroïque dans son cheminement : ils ont peur, ils hésitent, ils se disputent même. Mais héroïque dans son aboutissement : ils restent, et dans sa motivation : ils restent parce qu’ils se sentent proches du destin des villageois qu’ils côtoient et qu’ils aiment et qu’ils ne veulent pas abandonner.

Alors, à un moment, alors qu’ils ont compris et admis cela, ils prennent un repas durant lequel un des moines de la communauté apporte deux bouteilles de bon vin, et un vieux magnétophone à cassette, et passe un extrait du ballet de Tchaïkowski, Le Lac des cygnes.
En général, je ne suis pas fan de la musique romantique : trop de pathos et trop d’emphase, fatigante et larmoyante. Mais là, ça marche totalement.
Pendant le repas, le cinéaste filme en gros plan les visages des moines, sur lesquels défilent tous leurs états d’âme : surprise au début, amusement, gravité, angoisse, apaisement, inquiétude, incertitude... Le tout en raccord parfait avec les oscillations de la musique, dont les débordements puis les apaisements sont ici parfaitement appropriés pour refléter et accompagner la violence et l’intensité de ce que ressentent les moines. Qui ont parfaitement compris que le geste de leur frère - vivre ensemble un moment de plaisir - était en rapport avec le destin tragique qui se profile pour eux...

Ils sont impuissants à empêcher le drame d’arriver, pour eux et l’Algérie, mais ils font le choix de la présence. Impuissants mais présents. Comme nous le sommes souvent dans nos vies, lorsqu’il s’agit d’aider autrui face à une adversité qui nous dépasse totalement...

PS : plusieurs internautes (lire les commentaires ci-dessous) m'ont à juste titre signalé (merci !) que les moines avaient peut-être été tués par l'armée, et non par les islamistes ; il y a effectivement dans le film une scène suggestive où un hélicoptère militaire survole sans raison apparente le monastère, très longuement, très près, et dans un vacarme menaçant, obligeant les moines, inquiets, à interrompre un office.

jeudi 7 octobre 2010

Vous voulez bien me gratter la tête ?


C’est un chien sur le divan d’un psychanalyste, qui, peut-être après des années et des années de cure, lui demande tout à coup : «Vous voudriez bien me gratter la tête ?»

J’adore évidemment le côté absurde du dessin, mais aussi tous les messages qui en découlent. J’adore cet humour qui parle de notre besoin inné de tendresse et de contact physique, qui finit toujours par déborder à un moment nos efforts pour les canaliser par des mots. Et j’aime qu’on me rappelle ce côté animal en nous, toujours déconcertant et parfois désopilant lorsqu’il resurgit aux moments où on ne l’attendait plus...

Illustration : Leo Cullum, The New Yorker.

mercredi 6 octobre 2010

Malheur puis bonheur

«Quand les conditions du bonheur sont enfin réunies, nous nous sommes trop bien adaptés à celles de l’infortune : trop de corne pour les voluptés promises à nos tendres muqueuses.»

Éric Chevillard, L’Autofictif du 24 septembre 2010.

Pas facile de se laisser aller au bonheur, quand on passé beaucoup de temps à se battre pour sa survie. C’est Alexandre Jollien qui en parle parfaitement dans ses livres : il appelle ça «l’après-guerre». Se battre contre le malheur ne prépare pas à savourer le bonheur. On pourrait parler de reconstruction de soi...

mardi 5 octobre 2010

Artiste ou banquier ?


Il y a 2 ou 3 ans, j’avais rencontré une une patiente étonnante, avec une drôle de vie et pas mal d’humour. Elle me racontait sa vie amoureuse (compliquée). Et notamment cela :

« Je n’ai jamais été vraiment raccord avec les hommes que je croisais. Par exemple, j’ai passé des années avec un artiste, un peintre fauché : quand j’étais avec lui, on on parlait tout le temps d’argent, jamais de peinture. J'ai fini par le plaquer, il était trop galère. Puis, je me suis mise en ménage avec un banquier, et avec lui, c’était l’inverse : on ne parlait jamais d’argent, mais tout le temps de peinture, on allait voir des expositions sans arrêt, on ne discutait que d’art...»

Ça ressemble à une histoire à la fois drôle et triste. Mais c’est c’est juste la vie qui est comme ça...

Illustration : Gallerie Sollertis, Toulouse.

lundi 4 octobre 2010

Festina lente


C’est un élève qui parle à son maître en méditation :

«- Maître, combien de temps me faudra-t-il pour atteindre la sérénité ?»
Long silence, puis le maître répond :
« - 30 ans.»
L’élève accuse le coup :
« - Euh... C’est un peu long. Et si je mets les bouchées doubles, si je travaille dur, jour et nuit, si je ne fais plus que ça ?»
Le maître garde le silence un long moment et finit par lâcher :
« - 50 ans...»

vendredi 1 octobre 2010

Plume d’ange


Si je vénère Claude Nougaro, ce n’est pas seulement parce qu’il est toulousain, comme je le suis. Pas seulement parce que je l’ai vu dévaler du toit du Capitole, le long d’une improbable tyrolienne, pour arriver sur un grand chariot de Carnaval, ivre mort et tombant à la renverse à chaque fois que le chariot redémarrait, entouré par une foule d’étudiants en liesse et eux aussi avinés, dont j’étais. Pas seulement parce qu’il fut peut-être le seul français à savoir chanter le jazz.

Je le vénère parce que c’est un de nos plus grands poètes. Jongleur de mots, cracheur de swing. Et son chef d’oeuvre poétique reste méconnu. Son chef d’oeuvre, c’est sa chanson Plume d’Ange.

C’est un texte sur la foi.
La foi, qui est plus belle que Dieu...

Voici les paroles.

Voici la musique.

Écoutez et jubilez.

jeudi 30 septembre 2010

L’électricité quand il pleut


C’est une petite scène à laquelle j’ai assisté l’autre jour.

Une dame âgée, alors que la pluie commence à tomber, passe avec son petit chariot de marché devant un immeuble, où elle ne semble pas résider elle-même. Elle s’adresse gentiment à deux ouvriers électriciens qui font une réparation devant la porte : «Attention, messieurs, vous savez, c’est dangereux l’électricité quand il pleut, soyez prudents !»
Les deux messieurs sourient poliment : «Merci madame, on a l’habitude...»
À quelques mètres se trouve leur camionnette, avec tous les logos attestant que leur entreprise est effectivement spécialisée en installations électriques.

Comment dire ? Cette gentillesse gratuite - et un peu naïve - de la vieille dame pour les deux inconnus m’a touché et réconforté. Et j’aime bien être touché et réconforté...

Illustration : est-ce quelqu'un a prévenu les électriciens qu'il y avait un petit souci ?

mercredi 29 septembre 2010

Travailler tout seul

"Dieu a créé le monde en sept jours. Mais il a eu la chance de pouvoir travailler seul."
(Kofi Annan)

PS : la citation prend toute sa saveur lorsqu’on se rappelle que Kofi Annan fut secrétaire général des Nations Unies pendant 10 ans...

mardi 28 septembre 2010

Arrêtez le massacre


L'autre jour, je suis tombé sur une carte postale très drôle : c'était une pile de vrais livres, dont les vrais titres s'enchaînaient et se répondaient, en construisant une énumération significative.

Celle de l'image que vous pouvez voir, par exemple, c'était :

L'éducation de l'oubli
La conquête du courage
La connaissance de la douleur
L'invention de la solitude
et le dernier :
Arrêtez le massacre


Je dois être de bonne humeur en ce moment : ça m'a fait mourir de rire, ce détournement cocasse...
Ces séquences se trouvent réunies dans un petit livre peu connu mais très malin : Au diable les écrivains heureux, par Laurent Dursel. Un bon investissement pour sa bonne humeur...

lundi 27 septembre 2010

Regarde les voitures rouler...


Quand on est sur l’autoroute, et qu’on passe sous un pont, dans la campagne, on voit souvent un monsieur arrêté (je n’ai jamais vu de dames faisant ça, ou alors j’ai mal regardé) qui observe le flot des voitures.
Je me suis souvent demandé pourquoi ces gens se mettaient là à voir défiler les bagnoles : il y a tellement de choses plus intéressantes et plus belles à regarder.

Et puis l’autre jour, en faisant une ballade en vélo autour de Paris, je suis passé sur un pont qui enjambait une grosse autoroute (8 voies). J’ai repensé à mes interrogations métaphysiques sur les car-spotters *, et je me suis arrêté moi aussi, pour essayer de comprendre.

Eh bien, j’avoue que j’ai un peu compris ! Malgré le bruit et l’odeur, pas terribles, j’ai découvert que c’était un spectacle tout de même fascinant, ce flot lent (grâce à la perspective en surplomb, qui aplatit et ralentit) de voitures de toutes couleurs, qui circule avec fluidité et une certaine grâce, comme un grand troupeau en fuite.

Cela fait une bonne cible mouvante pour l’attention, comme on dit en méditation.
Bon, d’accord, il y a mieux dans la nature : les nuages, les vagues, la flamme du feu. Mais cet énorme flot de ferrailles qui se suivent, se dépassent, s’évitent (en principe), ça a quelque chose d’une fascinante harmonie inhumaine.

* Le carspotting, c’est comme le trainspotting, mais avec des voitures. Ce que c’est que le trainspotting ? Une ferrovipathie...

Illustration : quand il y a beaucoup beaucoup de voitures, on peut carspotter avec des potes...