mercredi 30 juin 2010

Le bel été qui vient



Qu'est-ce que c'est passé vite ! Qu'est-ce que c'était bien ! Un peu fatigant d'avoir cette pression fructueuse de produire un billet par jour ? Oui, oui. Un peu soulagé que ça s'arrête pour deux mois ? Oui, oui aussi.
Mais je ne regrette vraiment pas de m'être donné du mal : je suis content de toutes les réflexions et discussions que cela aura permis entre les internautes psychoactifs.
On se retrouve, normalement, en septembre.
Passez un bel été...

Illustration : Le tapis volant, de Viktor Vasnetsov, 1880.

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mardi 29 juin 2010

Palper les textiles


Il y a quelques semaines, j'étais invité à un colloque sur le toucher, le sens du toucher. Très intéressant, j'ai appris plein de choses. Et il y avait un atelier pratique étonnant : nous étions conduits par des guides aveugles dans une pièce, spécialement aménagée, où régnait le noir absolu : c'est-à-dire que même les deux yeux grand ouverts, il n'y avait absolument rien à voir (nous avions dû enlever nos montres et éteindre nos portables). Assez impressionnant de marcher comme ça, sans rien à se mettre dans les yeux...
À un moment, notre guide nous arrête autour d'une table, et nous fait toucher des objets pour expérimenter l'exploration par le toucher. Il s'agissait de tissus divers : doux ou rugueux, minces ou épais, tendres ou raides, etc. Nous devions les décrire. Et irrésistiblement, nous avions envie de les nommer.
Au lieu de simplement raconter ce que nous palpions ("c'est épais, un peu rugueux d'un côté, assez souple, etc.") tout le monde essayait de nommer et de deviner : "c'est du cuir ! c'est du velours ! de la dentelle !" Manque d'habitude, certes ; et aussi mauvaise habitude : celle de cataloguer et de nommer au lieu de décrire.
Exactement comme lorsque nous sommes stressés ou abattus : au lieu de décrire ce qui se passe ("j'ai échoué à faire telle chose") on saute directement à l'étiquetage ("je suis nul", "c'est une catastrophe"). Au lieu d'en rester à ce qui est ("j'ai des pensées tristes, je me sens fatigué et abattu, je vois l'avenir de manière sombre") on bondit vers ce que ça pourrait être ("je ne m'en sortirai pas, c'est une rechute de ma dépression"). Et on s'aggrave, et on solidifie ses ressentis éventuellement passagers en ruminations chroniques et toxiques.
C'est ce biais que la pleine conscience nous encourage à désamorcer, en nous entraînant régulièrement à rester dans la réalité, agréable ou désagréable, à la ressentir, la décrire. Avant de vouloir la juger ou la changer.
Qu'est-ce que c'est difficile ! Qu'est-ce que c'est à l'opposé de nos automatismes ! Et qu'est-ce que c'est intéressant quand on arrive, de temps en temps, à s'en libérer...

Illustration : tout plein de beaux textiles à palper sur ces gentes demoiselles peintes par Lucas Cranach.

lundi 28 juin 2010

Hémiconversations


L'autre jour, je bavardais des pollutions sociales avec un copain. Et il me racontait cette grande pollution des voyages en train (notamment) : la conversation à voix haute sur un portable, dont tout le wagon profite. Je me demandais pourquoi c'est si agaçant, après tout ?! Finalement, lorsque deux personnes bavardent en vrai dans le compartiment, cela va faire 2 fois plus de bruit (elles sont deux) et donc 2 fois plus de gêne. Ben non, me répondit-il.

Non, parce que d'abord, lorsqu'on parle dans un portable, on a tendance à parler plus fort qu'en face-à-face : c'est un classique de la psychologie du contrôle. Vous savez, le fait que quand on veut faire des gros chiffres en jouant aux dés, on les jette plus fort que quand on veut faire des 1 ou des 2 (là, on les jette doucement). Et au téléphone, c'est pareil : on a montré que plus les gens téléphonaient à des personnes se trouvant géographiquement loin, plus ils avaient tendance à parler fort dans le combiné. Ça ne sert à rien, mais c'est comme ça : de notre mieux, sans nous en rendre toujours compte, nous tentons d'exercer un contrôle sur les petits détails de notre vie. Et du coup, on parle inutilement fort dans nos portables, parfois.

"Et non aussi, me dit-il, parce que ce sont des hémiconversations. Ton cerveau peut faire abstraction des vraies conversations, si elles ne se déroulent pas trop fort. Mais pas de ces conversations téléphoniques bancales, où tu n'entends que la moitié des répliques : trop anormal, trop artificiel, nos neurones ne savent pas se mettre en position off..."

Ça m'a bien plu, ces explications. Bon, ce n'est pas sûr que ça m'aide beaucoup à mieux supporter les prochaines hémiconversations. Mais si, peut-être ; ce sera une petite consolation mesquine : je me dirai qu'elles ne procureront qu'un hémiplaisir à leurs émetteurs, au lieu du plaisir d'une vraie conversation. Ou de celui, encore plus savoureux, d'un moment prolongé de silence...

Illustration : deux passagers du TGV Paris-Lyon qui en viennent aux mains à cause d'une hémiconversation. Non, je rigole : c'est le combat de Jacob et l'ange, fresque imposante (là, c'est juste un bout) d'Eugène Delacroix, à l'église Saint-Sulpice de Paris.

vendredi 25 juin 2010

Instant de grâce


"J'épluchais une pomme rouge du jardin quand j'ai soudain compris que la vie ne m'offrirait jamais qu'une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée, est entré dans mon coeur l'océan d'une paix profonde."

C'est de Christian Bobin, le poète, dans une de ses chroniques (Le prophète au souffle d'or, dans le numéro de mai-juin 2010) pour Le Monde des Religions.

Pour ce genre d'illuminations, je vénère Bobin. Parce que, chaque fois que je le lis, il me remet d'aplomb, il me rattache à la douceur et à la profondeur infinie qu'il peut y avoir dans une vie tranquille et ordinaire. Et souvent, comme dans le cas de cette citation, il m'apaise absolument. Accepter que je vais continuer de rencontrer des problèmes merveilleusement insolubles ne m'angoisse pas encore plus, mais m'apaise. Comment expliquer ce truc bizarre ?

Illustration : un petit tableau plein de grâce de Chardin (une sorte de Bobin peintre ?), "Trois pommes d’api, deux châtaignes, une écuelle et un gobelet d’argent". On peut le voir à Paris, au musée du Louvre.

jeudi 24 juin 2010

Mépriser les subalternes (ou supposés tels)


J'animais l'autre jour un atelier pour des collègues sur le thème des troubles de la personnalité. Nous étions en train de parler des personnalités narcissiques, et des petits détails qui les trahissent.

Parmi ceux-ci, il y a le comportement méprisant avec les subalternes (ou supposés tels) : les narcissiques sont capables de se montrer respectueux voire obséquieux avec les personnages puissants ou impressionnants, ou avec ceux dont ils attendent quelque chose. Mais ils sont souvent désagréables et hautains avec les autres : secrétaires, assistants, vulgaires collaborateurs obscurs et de bas rang. Je déteste les voir faire, rudoyer les serveurs, hôtesses d'accueil, ce qu'on appelait autrefois - quant la société tolérait l'inégalitarisme verbal - le "petit personnel".

À Sainte-Anne, par exemple, les narcissiques venant consulter peuvent se montrer désagréable avec les infirmières qui les accueillent, et très gentils avec moi. Elles me le racontent ensuite, et évidemment, je n'aime pas du tout ça, qu'on ne soit pas gentil avec mes chères infirmières. D'ailleurs, elles font assez souvent, et très vite, les bons diagnostics à propos des profils de personnalité : rien n'échappe à leur oeil observateur et habitué de ces petits détails qui font notre signature, pour le meilleur et pour le pire. Elles n'ont pas besoin d'être psychiatres...

Illustration : c'est de Muzo, bien sûr, et c'est tiré de notre livre Petits pénibles et gros casse-pieds.

mercredi 23 juin 2010

Nostalgie : définition

"C'est le manque du passé, en tant qu'il fut. Se distingue par là du regret (le manque de ce qui ne fut pas) ; s'oppose à la gratitude (le souvenir reconnaissant de ce qui a eu lieu : la joie présente de ce qui fut) et à l'espérance (le manque de l'avenir : de ce qui sera peut-être)."
C'est d'André Comte-Sponville, évidemment.
En quatre définitions incroyables de clarté et d'intelligence, il nous permet de nous sentir un peu plus clairs et un peu plus intelligents.
C'est pas la classe intellectuelle absolue, ça ?

Lisez par exemple son dernier opus, Le goût de vivre, recueil de chroniques écrites sur le quotidien, elles aussi éclairantes et intelligentes.

mardi 22 juin 2010

Sirène ou baleine ?


J’ai reçu l’autre jour ce mail d’une collègue. J’ai bien aimé. Alors, je partage…

Au printemps dernier, dans une ville en France, une affiche, avec une jeune fille à la plastique spectaculaire, sur la vitrine d'un gymnase, disait : « Cet été, veux-tu être sirène ou baleine ? »
Et on raconte qu'une femme aurait répondu ainsi à la question :
« Chers Messieurs,
Les baleines sont toujours entourées d'amis (dauphins, lions marins, humains curieux). Elles ont une vie sexuelle très active, elles ont des baleineaux câlins, qu'elles allaitent tendrement. Elles s'amusent comme des folles et s'empiffrent de crevettes grises. Elles sillonnent les mers, en découvrant des lieux aussi admirables que le Groenland, la Patagonie ou les récifs de corail de Polynésie. Les baleines chantent très bien, et enregistrent même des disques. Elles sont aimées, défendues et admirées par presque tout le monde.
Quant aux sirènes, elles n'existent pas. Et si elles existaient, elles se bousculeraient dans les consultations des psychanalystes, parce qu'elles auraient un grave problème de personnalité : « suis-je femme ou poisson ? » Elles n'auraient pas de vie sexuelle, parce qu'elles tuent les hommes qui s'approchent d'elles. En outre, qui voudrait s'approcher d'une fille qui sent le poisson ?
Moi, c'est clair, je préfère être une baleine ! »


Je suis d’accord ! Et moi, un cachalot…

Illustration : La Sirène, de John Waterhouse.

lundi 21 juin 2010

Fermer un œil


Mon copain Étienne, qui aime le vélo, me racontait un jour un truc utilisé selon lui par les coureurs cyclistes. En été, dans la montagne, lorsqu’on arrive à toute allure (en descente, donc) dans un tunnel alors qu’il fait grand soleil dehors, on risque de ne plus rien voir pendant quelques secondes, en passant trop vite de la lumière à l’ombre. Le truc, c’est de fermer un œil (un seul !) quelques instants avant. Du coup, cet oeil s’est habitué à l’obscurité, et il suffit de le rouvrir dès qu’on est dans le tunnel : lui, il verra, le temps que l’autre s’habitue. Pas mal, non ?

Alors, ça m’a rappelé la méditation : lorsqu’on s’immerge (ou du moins qu’on essaye) dans la Pleine Conscience, on se prépare peut-être aussi à quelque chose comme un tunnel, qui viendra un jour. On ferme un œil de notre esprit, un seul, pour voir ce que ça fait de ne pas agir, de ne pas réagir, d’être immobile, de se dissoudre peu à peu dans la simple présence au monde. Et le moment venu, lors de la dernière dissolution, peut-être qu’on y verra plus clair.
Peut-être aussi qu'on comprendra ce qu'on n'avait pas encore compris.
Peut-être enfin qu'on ne verra rien, qu'on ne comprendra rien.
Et peut-être que ce sera très bien ainsi.

Comme dans le poème de Guillaume Apollinaire, Cortège :

"Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l’air
À la limite où brille déjà ma mémoire
Baisse ta deuxième paupière
Ni à cause du soleil ni à cause de la terre
Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant
Au point qu’il deviendra un jour l’unique lumière"


Illustration : le génial Guillaume, en 1914.

vendredi 18 juin 2010

Les habits de mon père


Mon père est mort, il y a trois ans. Lorsque nous avons vidé l’armoire de ses vêtements, ma mère était très émue ; moi aussi. Ce qui m’a consolé, un peu, c’est de prendre certains de ses vêtements pour continuer de les porter.
En écrivant ce petit billet, par exemple, je suis vêtu d’un pantalon écossais, comme il y en avait à la mode des années 80, je crois. Mes filles hurlent lorsque je le mets, ma femme soupire et sourit. Sûr que je ne suis pas à la pointe de la mode avec les habits de mon père. Mais ça satisfait deux tendances fondamentales chez moi : ne pas jeter des vêtements «encore bons» ; penser souvent à «mes» morts, jusqu'à les côtoyer physiquement.
Chacun ses névroses…

Illustration : j'ai également récupéré tous ses mouchoirs, eux aussi en tissu écossais.

jeudi 17 juin 2010

Traductions à la chaîne


Au mois de mai, je suis allé passer quelques jours à Barcelone, à l’occasion de la sortie de mon livre sur Les États d'âme en espagnol, aux éditions Kairos.
C’était très sympathique et gratifiant, comme toujours. Et l’occasion aussi de vivre des drôles de moments : par exemple les interviews à la chaîne. Comme le temps est concentré, on passe une ou deux demi-journées à voir un journaliste différent se succéder toutes les heures.
Je ne parle pas assez bien l’espagnol : j’avais donc une traductrice, douée et vive. Et au bout d’un moment, comme c’était toujours à peu près les mêmes questions qu’on me posait (ce qui est normal), je faisais à peu près toujours les mêmes réponses (normal aussi). Un peu ennuyé pour elle, tout de même, de lui imposer cette monotonie.
Mais il y avait aussi un avantage : au bout d’un moment, elle pouvait quasiment répondre à ma place ! Et du coup, nous avions compris le truc : je n’amorçais que la première phrase de la réponse, et elle traduisait d’elle-même tout le reste sans que j’ai eu besoin de le dire. Gain d’énergie pour moi (ne prononcer qu’une phrase au lieu de trois) et aussi pour elle (c’est moins fatigant de parler que d’écouter, comme chacun sait).
Nous étions ravis de notre petit truc.
Puis, en y réfléchissant le soir, je me suis aperçu d’autre chose : le sentiment, un peu bizarre au début, d’être dépossédé de mon propre discours, prononcé par une autre personne, s’était très vite estompé.
Pour une raison simple : ce que je dis ne m’appartient pas vraiment, car, en tant que psy, je ne fais que décrire (et non créer, comme un romancier). J’observe, je clarifie (du moins j'essaie), et j’en cause. Je ne fais que transmettre.
Alors, l’important, ce n’est pas que ça vienne de moi, mais que le message passe. Même dans la bouche de ma traductrice.
L’important, ce n’est pas « qui parle ? » mais « que dit-on ? ».
Enfin, il me semble…