"On ne mûrit pas ; on pourrit par endroits, on durcit à d'autres, mais on ne mûrit pas..."
Sainte-Beuve
mercredi 16 juin 2010
mardi 15 juin 2010
Clochard et cigare
L'autre jour, en me baladant, je passe à côté d'un clochard assis sur un banc, qui fumait un cigare, l'air plutôt de bonne humeur, observant les passants. Comme en général, sauf quand je ne suis pas en forme, j'aime bien regarder les gens et plutôt leur sourire, ça lui plaît, et il m'apostrophe gentiment : "vous voulez un petit cigare ?" en sortant de sa poche une belle boîte qui en est garnie.
Je n'aime pas fumer. Même le cigare. Même avec un clochard sympa. Alors je dis "non merci" en souriant, et je m'éloigne.
Eh bien, vous savez quoi ? Je regrette de ne pas m'être arrêté, au moins pour bavarder un instant. Peut-être aurais-je été déçu. Mais peut-être aussi j'aurais passé un moment agréable. Et au moins, inhabituel. J'espère que je vais le recroiser un de ces jours...
Illustration : ce n'est pas parce qu'on n'aime pas les mêmes choses qu'on ne peut pas être copains (mais c'est plus difficile).
lundi 14 juin 2010
Ne pas faire le malin avec la science

La dépression a toujours existé. On en retrouve des descriptions (on parlait autrefois de mélancolie ou de neurasthénie) à toutes les époques. Ainsi, le célèbre psychiatre français, Jean Étienne Dominique Esquirol, un toulousain qui devint médecin en chef de la maison royale des aliénés de Charenton, publiait en 1838, dans son traité "Des maladies mentales", des portraits très précis de patients atteints de ces "passions tristes". Pour qualifier ces états que nous nommons "dépressifs", Esquirol parlait lui de "lypémanie". Et en dressait, sur un total de 482 cas étudiés pour son ouvrage, la liste des causes présumées, dont la lecture devrait nous inciter à la modestie : les hypothèses scientifiques naissent et meurent souvent avec leur époque…
Causes de lypémanie (dépression) chez 482 patients du Docteur Esquirol en 1838
Hérédité : 110
Suppression des règles : 25
Temps critique : 40
Suite de couches : 35
Chute sur la tête : 10
Masturbation : 6
Libertinage : 30
Abus de vin : 19
Chagrins domestiques : 60
Revers de fortune, misère : 48
Amour contrarié : 42
Jalousie : 8
Frayeur : 19
Amour-propre blessé : 12
Colère : 18
vendredi 11 juin 2010
Vieux rosier
Je ne sais pas si, avec le temps, je deviens de plus en plus émerveillable ?
Je me demande si, en vieillissant, des choses ou des situations qui ne me touchaient pas avant m’émeuvent maintenant ?
Mais en tout cas, il me semble que le grand rosier de mon jardin, celui qui est juste devant la fenêtre de la cuisine, est de plus en plus beau à chaque printemps, qu’il nous offre de plus en plus de roses. Et je me demande si cela va toujours durer ainsi, ces efflorescences de plus en plus incroyables.
Je repense à l’amandier que le peintre Pierre Bonnard adorait et pouvait voir tous les matins sous sa fenêtre : l’année où Bonnard est mort, l’amandier avait connu une floraison extraordinaire, nous raconte son biographe. Comme s’il avait voulu honorer le peintre une dernière fois. C’est d’ailleurs l'ultime tableau auquel il travaillait, celui qui était sur son chevalet lorsque la mort vint le prendre.
Du coup, ça me fait presque peur, toutes ces fleurs...
Doucement, vieux rosier, ne force pas ! On a le temps, nous deux... Bon, en tout cas, quoi qu'il nous arrive, à toi ou à moi, merci pour toute cette joyeuse beauté que tu auras offerte au monde.
Illustration : ce n'est pas mon rosier, mais le tableau inachevé d'amandier en fleur que Bonnard peignait au moment de sa mort.
jeudi 10 juin 2010
Soigner
Je bavarde l’autre jour avec mon cousin Philippe. Nous discutons boulot. Il me parle de certains de ses patients, qui reviennent du CHU voisin pas toujours ravis, parfois perturbés. Ils ont bénéficié d’une médecine de pointe, mais ont été traités comme des corps malades, rien de plus. À la chaîne, comme des numéros de dossiers.
Bien sûr, ce n'est pas toujours vrai : certains services ultra-techniques sont aussi ultra-humains. Bien sûr, quand ça dérape ainsi, le personnel a des excuses : à l'hôpital, comme partout, c'est de moins en moins de moyens, de plus en plus de boulot et de pression. Mais c’est moche que nous n'arrivions pas à faire mieux avec les malades.
En tout cas, pour résumer la situation, mon cousin (un littéraire contrarié joyeusement embarqué en médecine, comme moi) a cette formule royale : « on les soigne bien, mais on les maltraite. »
C’est exactement ça...
Illustration : un médecin prenant le pouls de son patient.
mercredi 9 juin 2010
Égotisme
"Égotiste : personne de goût médiocre, plus intéressée par elle-même que par moi."
Ambrose Bierce, Dictionnaire du Diable.
Ambrose Bierce, Dictionnaire du Diable.
mardi 8 juin 2010
La dernière dent

L’autre jour, j’anime un atelier de psychologie pour des collègues chirurgiens dentistes.
À un moment, nous parlons de situations délicates avec les patients, et l’un d’entre eux me raconte cette histoire : une dame âgée, environ 75 à 80 ans, qui vient pour se faire extraire sa dernière dent.
Lui ne se méfie pas, ne sent pas venir le coup. Il arrache la dent, sans trop d’états d'âme, surtout centré sur la qualité technique de son geste pour qu’elle n’ait pas de complications ensuite.
Et au moment où il dit, ravi, à la patiente : « Eh bien, voilà, tout s’est bien passé, ce n’était pas un gros souci, finalement ! », elle s’effondre en larmes.
Un peu étonné, il pense d’abord lui avoir fait plus mal que prévu. Puis, la voyant inconsolable, il réalise tout à coup ce qui vient de se passer : la douleur n’est pas physique, mais psychique. Pire, même : morale, existentielle.
Elle n’a plus de dents, plus une seule dent. Et mon collègue comprend, soudain : la symbolique de la dernière dent lui bondit à l’esprit. Alors il commence à vraiment parler à sa patiente, à vraiment la comprendre et essayer de la consoler.
Jamais anodin de toucher à notre corps, surtout lorsque nous avons amorcé la pente du vieillissement ; ou du moins lorsque nous sommes devenus conscients de cette pente, qui en fait commence le jour de notre conception.
Illustration : une tentative pour que les jeunes patients aient moins peur du dentiste ; personnellement, je trouve ça encore pire, mais bon, ce n'est que mon avis ; au moins, c'est méritant de la part de la dentiste d'avoir essayé.....
lundi 7 juin 2010
Décider d’habiter l’instant présent
Se tourner vers l’instant présent est un acte de conscience volontaire. C’est un acte de libération : de nos pensées sur le futur ou le passé ; de nos jugements de valeurs, de nos tensions comparatives ; et de bien d’autres chaînes.
Notre esprit est souvent encombré de plein de choses, parfois importantes, parfois intéressantes. Parfois complètement vaines et inutiles. Elles peuvent être des obstacles à la vision du monde qui nous entoure, à sa perception, sa compréhension. Des obstacles à notre lien au monde.
Nous ne pouvons toujours vivre dans le présent. Le passé importe, le futur importe. Mais la philosophie de l’instant présent, ce n’est pas dire qu’il est supérieur au passé ou au futur, juste qu’il est plus fragile, que c’est lui qu’il faut protéger, c’est lui qui disparaît de notre conscience dès que nous sommes bousculés, affairés. C’est à lui qu’il faut donner de l’espace pour exister.
Au moins de temps en temps. Et mieux encore : régulièrement, quotidiennement. Même par bribes, même par instants.
Illustration : l'instant présent.
vendredi 4 juin 2010
Sagesse et contradicteurs

"Un bon endroit où chercher la sagesse est, par conséquent, là où vous vous attendez le moins à la trouver : dans l'esprit de vos opposants."
Dans la conclusion de son très intelligent livre qui vient d'être traduit en français, L'hypothèse du bonheur, le psychologue Jonathan Haidt rappelle l'absolue nécessité de ne pas penser avec des oeillères, et les grands avantages qu'il y a (ou qu'il y aurait) à s'efforcer d'écouter vraiment les arguments des personnes avec qui l'on n'est pas du tout d'accord. Bien sûr, cette attitude suppose d'avoir au préalable travaillé ses capacités de régulation émotionnelle (ne pas s'énerver) et de pleine conscience (vraiment écouter).
Mais en tout cas, la sagesse, c'est clairement une affaire de Yin et de Yang : elle naît souvent de la confrontation et de la synthèse des contraires. Et de notre capacité à observer et accueillir au fond de nous tous les remous de cette confrontation...
jeudi 3 juin 2010
Le mail d'un copain

L'autre jour, il faisait très beau, et un copain psychologue m'envoie un mail, pour parler de divers soucis de boulot, que nous avons à régler ensemble.
Puis, à la fin de son message, il décale légèrement le ton et élargit la focale au-delà de nos soucis :
"Et de toute façon, le plus important pour le moment est que le soleil est enfin là. Je vais aller désherber par-ci par là, pendant que Claudine plantera ses premiers bulbes. Une tourterelle tentera encore vainement de se reproduire avec la girouette de l’église, on entendra au loin le moteur d’un petit avion de tourisme, et tout sera parfait."
Incroyable comment ces quelques lignes ont eu sur moi un impact apaisant. Je souris, je me lève pour regarder moi aussi par la fenêtre. Tout est bien, finalement, ces soucis ne sont que des soucis. En un instant, mon pote a ramené l'essentiel au-devant de notre échange : l'instant présent.
PS : le copain, c'est Jean-Louis Monestes, psychologue inventif.
Illustration : un souvenir de jeunesse, Le Café de la plage, de Régis Franc. Une BD qui parlait souvent de l'instant présent...
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