vendredi 14 mai 2010

Champions de bonheur


L’association « Champions de bonheur » organise son grand concours 2010.

La première fois qu’ils m’ont contacté, il y a quelques années pour me parler de leur projet, j’étais perplexe et réservé. Déjà ce nom : Champions de bonheur.
Pire qu’un oxymore, une incompatibilité complète ! Le cheminement vers le bonheur ne peut être que tranquille, apaisé. Il suppose d’avoir surmonté cette « inquiétude du bonheur » dont parle le poète Maurice Maeterlinck ; de se réjouir du parcours, avant même de savoir si on atteindra le but ; de refuser les comparaisons inquiètes et crispées (« pourquoi sont-ils plus heureux que moi ? ») ; de fuir vigoureusement toutes formes de compétitions vers le « plus » (plus de réussite, d’argent, de bonheur). Alors, devenir champions de bonheur, pff… Quelle idée bizarre !

Finalement, après les avoir rencontrés, je les ai trouvés plutôt sympas. Même si je continue de penser que leur appellation Champions de bonheur est bancale. Mais après tout, il y a dans la vie plein de choses bancales qui fonctionnent, plein de personnalités bancales qui sont intéressantes et attachantes. Au moins, cette formule attire l’attention. Et puis, le projet tient la route : faire témoigner le plus de personnes possible sur leurs stratégies concrètes pour se rapprocher du bonheur, c’est une bonne idée. Pas de théories, pas de discours généraux : juste des témoignages, juste « ce qui a marché pour moi, dans mon cas ». Au cas où cela pourrait intéresser, aider, inspirer les autres.

Du coup, j’ai participé à une de leurs réunions : j’ai rencontré des gens tranquilles, intelligents, qui prenaient plaisir à réfléchir et discuter sur le bonheur. Pas des compétiteurs excités et soucieux de « défis », de « challenges » et autres absurdités stressantes fatigantes et vaines.

Et aujourd’hui, les connaissant, je les apprécie, ces Champions de bonheur. Malgré leur appellation, puisqu’ils y tiennent. Et puis (comme quoi quand on aime bien, on justifie tout) je me dis que Champions de bonheur, on peut aussi le comprendre d’une autre façon. Les dictionnaires (allez voir…) nous expliquent que le mot champion a plusieurs usages : le compétitif (être devant ses concurrents) et l’altruiste (défendre une cause).
Voilà, on va voir les choses comme ça : les Champions de bonheur vont défendre la cause du bonheur, en faire parler, inspirer les autres humains, faciliter sa contagion tout autour d’eux.

Alors, si ces histoires de bonheur vous intéressent, allez faire un tour sur leur site et - pourquoi pas ? - participez à la cuvée 2010 de leur championnat !

mercredi 12 mai 2010

Le problème avec les citations

Le problème avec les citations, c'est qu'on les sort de leur contexte.
Par exemple, qui a écrit : "Le droit des hommes prime le droit des états" ?

Un militant altermondialiste, un anarchiste, un défenseur des Droits de l'Homme ?
Thoreau, Martin Luther King, Jean-Jacques Rousseau ?

La citation est, comme ça, plutôt sympathique. Malheureusement, c'est Adolf Hitler qui en est l'auteur. Dans un passage de Mein Kampf où il affirme que la "race" aryenne, risquant d'être éliminée, n'a pas à respecter le droit pour s'imposer et survivre...

Ça n'enlève rien à l'intérêt de l'idée de désobéissance civile, chère à Thoreau, et parfois nécessaire. Mais ça doit nous pousser à référencer et sourcer mieux nos citations.

PS : merci à Jacques Lecomte, qui aborde dans son dernier livre, Élixir de bonheur, cette importante question des citations, et raconte l'anecdote de la citation d'AH.

mardi 11 mai 2010

Tout simplement bon


L’autre jour, en prenant mon petit déjeuner, je lisais machinalement (j'essaye de ne pas le faire en général, mais ce jour-là, j'avais craqué...) sur le paquet d’emballage de pain de mie de mes filles : « Cette brioche tranchée est bonne, tout simplement. »
Cette humilité publicitaire accrocha mon esprit. La déclaration de sobriété était suivie tout de même d’un bon blabla sur les vertus diverses du dit pain… Mais tout de même, l’accroche avait marché puisque mon attention avait été captée, et que je m’en souviens encore (de la phrase, plus de la marque du pain...).
C'est drôle comment, après avoir épuisé les superlatifs – « délicieux, savoureux, merveilleux » -, on en revient au simple, à l’essentiel, à l’élémentaire – « bon ». Enfin, presque élémentaire : comme c'est dur de s'en tenir au minimum, on lui rajoute quand même du superlatif, au "bon" : « bon, tout simplement »…
Je ne sais pas si notre époque est merveilleuse, comme on le disait autrefois avec ironie, mais elle est en tout cas bien intéressante à observer, non ?

Illustration : une briohe peinte par Chardin, ça donne envie, non ?

lundi 10 mai 2010

Vertige de la date


L'autre jour, en écrivant une lettre sur mon ordinateur, un de mes doigts dérape et au lieu d'écrire 2010, je tape 3010.
Je m'apprête à corriger, et tout à coup, je sens qu'un petit truc se passe en moi : 3010 ! Ce n'est pas dans 10 ans ou même dans 100 ans, ce n'est plus un futur proche et à peu près imaginable. C'est dans 1000 ans ! Comment sera la Terre dans 1000 ans ? Je suis perplexe et un peu effrayé de côtoyer cet abîme.
Du coup, pour retrouver un repère, je me tourne vers ce que je connais mieux : le passé. Il y a 1000 ans, en 1010, comment un humain du Moyen-Âge aurait-il pu imaginer un instant la vie que nous avons aujourd'hui, le monde tel qu'il va ?
Je repense à mes rêves d'enfant de machine à explorer le temps : bip-bip, allons voir comment sera la Terre en 3010...
Vertige ! Du coup, troublé, je me réfugie dans le réel d'aujourd'hui : "bon allez, au boulot, efface le 3, met un 2, et travaille, paresseux !"

Illustration : la belle affiche des Utopiales de Nantes en 2009.

vendredi 7 mai 2010

Dors en paix, pépé


Bon allez, je ne peux pas résister, après mon billet d’hier, au plaisir de vous raconter un souvenir de mon enfance, un grand petit moment !
En face du Café Riche, où mon grand-père m’amenait souvent boire une grenadine, il y avait un de ces magasins qu’on appelait à l’époque un « bazar », c’est-à-dire qu’en gros on y trouvait tout ce qui n’était ni alimentation ni vêtements. Il y avait des balais, des cartouches, des casseroles, de la lessive, des peignes… et des jouets ! Plein de jouets, une vraie caverne d’Ali Baba.
À l’époque, on avait moins de jouets que les enfants d’aujourd’hui, alors on était encore plus fascinés par eux.
Un jour que nous nous baladions avec mon grand-père, nous tombons devant la vitrine du magasin, qui venait d’être refaite : fabuleux ! Une scène du Far-West, avec plein de « petits soldats » : un village indien avec une tente et des guerriers à pied et à cheval ; plus loin, des cow-boys qui s’approchaient, avec une diligence ; plus loin encore, un fort de soldats, genre Fort-Alamo.
Avec mon grand-père, nous nous arrêtons, et nous commentons la scène pendant un bon moment. Puis au moment où nous allons repartir, il me regarde avec un sourire bizarre, et il me dit : « viens, on va rentrer dans le magasin ». Comme il connaissait tout le monde à Ganges, je me dit qu’il va bavarder avec le patron. Mais une fois rentrés, je l’entends dire : « on prend toute la vitrine, pour le petit ! » Et nous repartons avec un grand carton où tout a été soigneusement déposé par la vendeuse…
C’est drôle comme la bouffée de bonheur intense qui m’a alors imprégné a fixé pour toujours ce souvenir dans ma mémoire. J’en ai évidemment plein d’autres de mon grand-père, mais avec le recul, c’est toujours celui-là qui m’impressionne et m’émeut le plus. Parce qu’il n’était pas riche du tout. Et que ce jour-là, il avait sûrement cassé sa tirelire, juste pour prolonger cet instant d’émerveillement enfantin que nous venions de partager tous les deux…
Merci pour tout Papi, c’était fantastique de t’avoir connu !

PS : En hommage à vos grand-pères, écoutez la fabuleuse chanson du fabuleux Claude Nougaro : Berceuse à Pépé. Et lisez ses paroles belles et sobres.

jeudi 6 mai 2010

Ganges et le Gange


Alors que je parlais l’autre jour de mon enfance et de ma vie, une interlocutrice à l’esprit vif me fit remarquer une curieuse coïncidence – au moins sur le plan phonétique – entre la petite ville de Ganges, dans les Cévennes (dont mon grand-père était natif, et que j’aime beaucoup) et le fleuve Gange, en Inde (que j’aime beaucoup aussi, et dont j’avais observé le cours il y a quelques années, lors d’un passage à Rishikesh avec Matthieu Ricard).
Je n’avais jamais fait attention à ça. Je continue de penser que c’est un hasard absolu. Mais ça me fait sourire d’imaginer que quelque obscure quête ait pu me pousser de la petite ville cévenole où j’ai tant de souvenirs d’enfance vers le plus majestueux des fleuves et l’Inde immense…

Illustration : le grand pont sur le Gange à Rishikesh.

mercredi 5 mai 2010

Dire du mal sans en faire

Jules Renard, dans son Journal : "Chez moi, un besoin presque incessant de dire du mal des autres, et une grande indifférence à leur en faire."
Confession lucide d'un brave gars tourmenté par ses ambitions déçues (à la célébrité) et ses limitations (à être heureux). Jules n'a jamais réussi à s'apaiser des démangeaisons du présent (il fréquentait trop le petit milieu littéraire parisien) et à se remettre de son passé (son enfance où on ne lui avait pas appris à être heureux). Il ne voulait de mal à personne ; malheureusement, dire du mal, n'est-ce pas déjà, d'une certaine façon, en faire ?

mardi 4 mai 2010

Les oreilles qui sifflent


Vous connaissez cette expression qu’on utilise quand on dit (ou qu’on entend dire) du mal de quelqu’un : « il doit avoir les oreilles qui sifflent. »
Mais alors, si on a les oreilles qui sifflent quand on dit du mal de nous, que se passe-t-il lorsqu’on dit du bien de nous ? On a les oreilles qui chantent ? On se souvient tout à coup d'une chanson qu'on aime et on se met à la fredonner ? Ou tout simplement, c’est dans ces moments qu’on se sent heureux sans raison ?
J'aime bien cette dernière idée : quand on se sent heureux sans raison, comme ça, d'un bonheur tombé du ciel, c'est que quelqu'un est en train de dire du bien de nous. Une façon comme une autre de travailler la gratitude, en nous rappelant de relier nos moments de bonheur à d'autres humains…

lundi 3 mai 2010

Dessins d’enfants


C’est pendant les vacances de Pâques. Nous sommes deux familles, avec 6 enfants.
Un après-midi, une de mes filles commence à dessiner dans la grande cuisine de la maison que nous occupons des objets posés sur la table, et peu à peu tous les autres arrivent, regardent, commentent et se mettent à vouloir dessiner eux aussi. Choix des sujets (une nature morte composée d’une bouteille et de fruits), quelques conseils d’une maman artiste, puis c’est parti.

Évidemment, au bout d’un moment, l’enthousiasme fait place à quelques doutes (« C’est comme ça qu’il faut faire ? C’est pas trop grand, ce truc ? »). Puis à des certitudes négatives (« Non, c’est trop moche, j’arrête »).
Viens alors le temps du coaching des parents, qui pendant ce temps-là préparent le repas du soir en bavardant entre eux : « - Mais non, n’arrête pas, c’est très bien ! - Non, c’est pas bien, c’est moche.
- Mais si c’est bien ! Allez, continue… »
Le fait que cela se fasse en groupe ne simplifie pas les choses : on compare et on se désole encore plus fort !
Je m’approche doucement, et je commence à remonter le moral du plus abattu, sentant qu’il risque de démissionner : « - J’aime bien ton dessin. – Non, il me plaît pas, il n’est pas ressemblant. Regarde, ma bouteille n’est pas du tout comme la vraie. »

Ah zut, ça c’est exact : son dessin ne ressemble pas du tout à ce qu’on voit. Comment le remotiver sans lui mentir ? Je cherche un peu, puis ça me vient : « C’est juste, ta bouteille est différente. Mais elle est bien, quand même. Et puis c’est la tienne. Elle n’est pas obligée de ressembler exactement au modèle. »
Ça le rassure un peu, mais sans plus. Alors je continue : « Et puis tu sais, les pommes et la bouteille vont disparaître : on va les manger, la boire. Et ils ne seront plus là. Mais ton dessin, lui, on va le garder en souvenir, il restera pour toujours. »
Cette idée a l’air de l’intéresser plus que les autres. Il arrête de gémir, et se remet à dessiner. Et il termine son oeuvre. Puis il repart jouer. C’est oublié.

En y repensant un peu plus tard, je me demande encore pourquoi cet argument-là sur son dessin l’avait touché et remotivé, et pas les autres.
Peut-être que nous avions alors effleuré l'idée d’éternité de l’œuvre d’art face à l’éphémère des choses de la vie ?
Ou peut-être qu’il en avait marre de mes raisonnements, et qu’il s’est dit que terminer vite fait le dessin lui permettrait d’échapper au débat…

Illustration : une des oeuvres d'art (j'ai effacé le nom du signataire pour ne pas contrarier sa modestie).

vendredi 16 avril 2010

Au revoir, les fleurs


À l’automne, les feuilles mortes tombent des arbres, et cela nous rend un peu tristes et mélancoliques : leur mort annonce la venue du froid de l’hiver, et le raccourcissement des jours.
Mais au printemps, il y a aussi la mort des fleurs de ces mêmes arbres. Elle est plus discrète à nos esprits, car elle ne sera pas suivie du froid et du gris hivernal, mais annonce les beaux jours. Alors les fleurs mortes nous touchent moins que les feuilles mortes, nous les oublions plus vite.

L’autre matin, en partant de chez moi, une bourrasque de vent à emporté une nuée de petites fleurs du Prunus sous lequel je passais. C’était beau comme tout, mais aussi doucement émouvant, ces centaines de petits pétales roses me tombant dessus et s’éparpillant alentour, détachés de leurs branches, séparés les uns des autres.

Ça me faisait penser à la fin de l’enfance : on ne s’attriste pas (enfin, moi un peu, quand même…) de ce moment où l’enfant devient adolescent. Ce n’est pas une fin, mais une transformation, on ne va pas vers du déclin mais vers de la croissance (bizarre comme ce mot a été annexé par l’économie, dur de l’utiliser dans autre un contexte…).
De même, les fleurs qui laissent la place aux fruits, ça devrait être joyeux. Et ça l’est, finalement. Mais il y a eu tout de même un petit passage sous l’aile du deuil, de la tristesse, une bouffée de spleen doux et tolérable. Discret, parfois inaperçu.

Il y a une perte de grâce, dans ce passage de la fleur au fruit. Et tout en nous réjouissant des beaux jours à venir, nous continuons d’en héberger la nostalgie.

Bon, je dis ça, mais un de ces prochains matins, dès qu’il y va faire beau et doux, je sais exactement ce qui va se passer : je vais sourire, respirer bien fort et me dire : « quelle chance d’être là ! »

PS : PsychoActif s'interrompt deux semaines à l'occasion des vacances scolaires parisiennes. On se retrouve le lundi 3 mai. Prenez bien soin de vous. Et chérissez les fleurs, les fruits, et la vie...