vendredi 2 avril 2010

Faire pipi


C’est lors d’un débat public (avec Pascal Bruckner, lors d’un Forum Libération à Rennes, sur le bonheur). Une jeune femme me pose la question de la différence entre plaisir et bonheur. Je ne sais pas pourquoi (c’est bizarre ces idées qui viennent à l’esprit en réflexe, sous la pression des regards, de l’urgence, de l’excitation) je parle de faire pipi :
« Lorsqu’on a très envie de faire pipi, c’est incontestablement un plaisir de pouvoir le faire. Mais pas forcément un bonheur. Le plaisir est ainsi plus nécessaire, plus organique, plus bref. Mais il n’empêche pas le bonheur. Par contre, ce dernier nécessitera un acte de conscience : réaliser qu’on a de la chance d’avoir un corps qui marche bien et nous permette de faire pipi. Alors, cela commencera à prendre un petit goût de bonheur… »
Puis, je continue mes explications sur la lancée, rassuré de voir que ma comparaison urinaire ne choque pas le public (au contraire).
Après la conférence, il y a une séance de dédicaces, et parmi tous les petits bavardages qu’elle permet avec mes lectrices et lecteurs, il y a - comme presque toujours – un grand moment : une dame me reparle de l’histoire du pipi.
« J’ai été très interpellée par votre histoire du petit pipi, vous savez pourquoi ? À la suite d’une insuffisance rénale, j’ai été en dialyse pendant des années. Vous êtes médecin, vous savez ce que c’est. Et le jour où j’ai pu bénéficier d’une greffe de rein, j’ai recommencé à faire pipi normalement. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’en étais heureuse ! Moi, j’ai adoré votre exemple ! »
Et moi j’ai adoré qu’elle vienne me raconter cette petite histoire. Je l’ai un peu questionnée : plus de 10 ans qu’elle vit sans problèmes avec ses nouveaux reins. Je lui souhaité tout plein de pipis heureux pour les années à venir…

Illustration : un livre drôle et bien documenté sur toutes les sortes de toilettes qui existent de par ce vaste monde...

jeudi 1 avril 2010

Poisson d’avril


C’est un papa poisson qui flotte sur le dos, dans son bocal, avec un petit sourire en coin.
Au fond du bocal, à côté de deux enfants poissons à l'air inquiet, la maman le gronde : « Arrête tes blagues idiotes ! Tu sais bien que les enfants ont très peur du dos crawlé ! »

mercredi 31 mars 2010

Jules et son papa

Jules Renard, parlant de son père, dans son Journal :
« Mon père et moi, nous ne nous aimions pas par le dehors, nous ne tenions pas à l’autre par nos branches : nous nous aimions par nos racines souterraines. »
Elle est belle et touchante, cette description d’un attachement entre père et fils : sobre en parole et en gestes, mais profondément ressenti…

mardi 30 mars 2010

Banalité du bien, encore


La question de la banalité du bien et de la banalité du mal, encore...
Nous en avons parlé hier, mais ça a continué de cheminer dans ma tête.
Face aux horreurs produites par l’humanité (guerres, massacres, génocides…), face à l'émergence effrayante de la banalité du mal, la banalité du bien résiste, persiste, et resurgira toujours. Ce micro-bien quotidien qui répare les éclats du Mal, et souvent aussi, qui aide à y résister, discrètement, dans l’ombre. Ces petits bouts de bien, comme les brins d’herbe qui arrivent à pousser sur les bordures d’autoroutes, ou entre les deux voies : toujours plus forts à la fin que la monstruosité de la ferraille, du bitume, de la vitesse. C'est eux qui, un jour, finiront par tout recouvrir.
Enfin, c’est ainsi que je préfère voir le monde, et tenter de l’aider à changer. C’est peut-être une de ces illusions chaleureuses dont j’aime me réconforter. Mais quand même, je préfère continuer comme ça…

lundi 29 mars 2010

Banalité du bien


En discutant l’autre soir avec des amis sur l’altruisme, l’un d’eux a utilisé à un moment cette formule magnifique : « la banalité du bien ».
On parle souvent de la « banalité du mal », selon la phrase de la philosophe Hannah Arendt, pour rappeler à quel point des comportements inhumains (comme ceux qu’engendra le nazisme) peuvent être adoptés par chacun d’entre nous, dans certaines circonstances. Mais cela ne doit pas nous faire oublier une autre banalité : celle du bien, des comportements d’aide, d’altruisme, de soutien, émis en toute discrétion et en tout anonymat. C’est aussi cela l’humanité.
Pour en apprendre plus sur ces comportements, lire le fantastique bouquin de Tzvetan Todorov : Face à l’extrême.

Illustration : Tzvetan Todorov.

vendredi 26 mars 2010

Trois capacités négatives


Le poète John Keats nous incite à cultiver ce qu’il nomme des « capacités négatives », et dans lesquelles il voit une forme de maturité et d’achèvement psychologique.
Il s’agit de la capacité à tolérer en soi l’incertitude, le mystère et le doute, sans vouloir aussitôt se raccrocher à du concret et du rationnel (pas si négatif que ça, finalement).
Ce sont évidemment des paroles de poète (Keats estimait que ces capacités négatives étaient indispensables au travail littéraire).
Mais ce qui est vrai pour la littérature ne l’est-il pas aussi, assez souvent, pour la vie de tous les jours ?

Illustration : le masque mortuaire de Keats.
Et pour les lecteurs anglophones, le passage original : "I mean Negative Capability, that is when a man is capable of being in uncertainties, mysteries, doubts without any irritable reaching after fact and reason."

jeudi 25 mars 2010

Inquiétudes préhistoriques


Il m’est parfois arrivé de me demander si les hommes (et les femmes) préhistoriques étaient anxieux ? Ou s’ils avaient seulement des gros coups de peur ?

Est-ce qu’ils s’inquiétaient à l’avance, en se demandant s’ils trouveraient des fruits ou du gibier pour manger aujourd’hui, si le soleil se lèverait demain matin ou si le printemps finirait par revenir ? Ou est-ce que c’était seulement quand un ours s’approchait en grognant, ou des ennemis d’une autre tribu ?
Probablement qu’ils étaient déjà anxieux (inquiets que l’ours ne revienne, ou les ennemis). Ou du moins que certains d’entre eux l’étaient plus que les autres, et alertaient leurs copains quand des bruits inhabituels s’approchaient de leurs campements.

Mais finalement, on peut constater un recul (relatif) des occasions d’avoir peur (devant un danger actuel et présent) dans nos sociétés modernes : la peur du noir diminué par la lumière électrique dans les rues et les maisons ; la peur de l’eau diminuée par le fait que presque tout le monde sait nager ; etc.
Ce recul a laissé toute la place à l’anxiété, dont le starter est le sentiment d’incertitude (que va-t-il se passer ?) et de non-contrôle (pourrais-je faire face ?) sur les situations. Comme celle qui nous saisit quand on regarde des infos alarmantes à la télé, ou qu’on n’arrive plus à rétablir la connexion Internet sur son ordinateur.

Alors, ils faisaient comment, nos ancêtres ? Ils se rassuraient sans doute en se serrant les uns contre les autres, s’immergeaient dans l’instant présent en contemplant les flammes du foyer, imploraient leurs dieux, ou machouillaient du millepertuis…

Illustration du primitif Muzo, extraite de notre livre « Je dépasse mes peurs et mes angoisses », paru aux éditions Points.

mercredi 24 mars 2010

Pierre Guyotat

J'ai lu récemment ceci dans une interview de Pierre Guyotat, un drôle d'écrivain : "Les idéologues, ce sont ceux qui ne font pas de phrases interrogatives."
Bien sûr, on peut tricher, et faire semblant de s'interroger (vous savez, ces hommes politiques, ou ces orateurs, qui posent une question pour aussitôt y répondre eux-mêmes). Mais avoir en permanence un petit point d'interrogation dans la tête représente sans doute un bon rempart aux dérives idéologiques (faire passer les idées et idéaux avant les humains). Mentalement plus fatigant, certes, que le point d'exclamation...

mardi 23 mars 2010

Grands-parents


On a souvent parlé et écrit sur la nostalgie des parents lorsque leurs enfants, devenus grands, quittent la maison familiale. Je me souviens que lorsque j'étais jeune psychiatre on parlait de "Syndrome du nid vide" ou de "Nostalgie maternelle pathologique" pour décrire les formes de dépression qui pouvaient alors atteindre certaines mères à ce moment si particulier.
Mais il y a aussi la nostalgie qui peut toucher les grands-parents, lorsque leurs petits enfants deviennent adolescents, et commencent à avoir moins envie de venir passer du temps chez eux pour les vacances. Ils ont vu grandir et s'éloigner leurs enfants ; ils voient grandir et s'éloigner leurs petits-enfants. Et ils savent qu'il n'y aura le plus souvent pas de troisième occasion de pouponner et se réjouir sur ce registre.
À ce moment, tous sont un peu tristes. Ceux qui ont pensé et travaillé à cela en amont arriveront à se réjouir malgré tout (d'avoir eu la chance de vivre ces moments, d'avoir des nouvelles de ces enfants et petits-enfants, d'avoir encore d'autres choses à vivre). Et ceux qui ne l'ont pas fait, vont devoir se mettre au travail...

Illustration : le bouleversant tableau de Rembrandt, figurant le vieux Siméon, aveugle, prenant Jésus bébé dans ses bras, avant de mourir.

lundi 22 mars 2010

J’espère que tu vas bien


Je commence souvent mes mails ou mes courriers par cette formule, « J’espère que tu vas bien ».
Une formule toute faite ? Oui, c’est vrai, puisqu’elle est presque un réflexe, avant d’aborder le sujet qui motive mon envoi. Mais pas si anodine que ça.
Car de temps en temps, je fais un petit pas de côté, et je me dis que oui, je le souhaite vraiment, que cette personne aille bien, à l’instant où je l’écris. Et que je souhaite le bien de tous les gens que j’apprécie, que je connais, et même de tous les humains.
Ces bouffées automatiques de bienveillance universelle me semblent facilitées par l’existence de cette formule de politesse, qui de temps en temps sort de sa torpeur, s’éveille et me secoue en me criant : « Eh ! Ho ! Ce que tu écris, éprouve-le vraiment, au lieu de seulement l'écrire ou le penser, ce sera encore mieux ! »

Illustration : une publicité pour les postes anglaises ("If you really want to touch someone, send them a letter").