vendredi 5 février 2010

Bright Star


C'est une scène magique dans le film de Jane Campion, Bright Star (qui raconte la vie du plus grand poète anglais, John Keats ; courrez-y vite, si vous ne l'avez pas encore vu !).

Sa fiancée, Fanny Brawne, vient d'apprendre que Keats est mort, à Rome, où il s'était rendu pour tenter de freiner l'évolution de sa tuberculose. Elle fond en larmes, puis s'effondre à genoux, et commence à s'asphyxier : elle ne peut plus respirer. Elle appelle sa mère au secours ; celle-ci accourt, et voit tout de suite que sa fille va peut-être mourir ainsi. Alors, elle ne dit rien, mais s'agenouille face à elle, front contre front, la prend par les épaules, et se met à respirer très fort, pour la ramener à la vie. Peu à peu, Fanny synchronyse son souffle sur celui de sa mère, et remonte lentement à la surface de son chagrin.

Pas de paroles pour sauver, juste le souffle, la respiration.

Cela me rappelle, en moins tragique évidemment, tout ce que nous faisons avec le souffle en psychothérapie, tout ce que nous essayons de transmettre à nos patients. Et évidemment aussi, tout ce que j'utilise pour moi-même : dans les moments de dérapage émotionnel, se recentrer vite sur son souffle, jusqu'à retrouver son discernement....

jeudi 4 février 2010

Ah ! Les parents...


Ma fille Louise qui me raconte l'autre jour à quel point une de ses amies n'a pas de chance : ses deux parents sont avocats !
"Tu comprends, quand il faut discuter les horaires d'ordinateur, ou négocier les sorties, elle est toujours à court d'arguments avec eux..."
J'approuve ; en effet, ça ne doit pas être commode. Mais tout à coup, je suis pris d'un doute, et je lui demande : "Euh... Et avec un père psy, c'est pas trop dur ?"
Et Louise, magnanime : "Mmm, c'est tout de même moins pire."

Illustration : une sympathique famille.

mercredi 3 février 2010

Abstinence

"Abstinent : personne faible qui cède à la tentation de se refuser un plaisir."
Ambrose Bierce, Dictionnaire du Diable.

C'est vrai que je n'avais jamais vu les choses comme ça...

mardi 2 février 2010

Simples mots


Ils n’y sont pour rien, et c’est notre problème davantage que le leur. Mais c’est comme ça : ils y a des mots qu’on aime et d’autres qui nous irritent. C’est bien sûr lié à ce qu’ils veulent dire ; mais aussi à leur usage abusif, et à l’idéologie qui nous semble se cacher derrière eux.
Pour moi par exemple, depuis des années, ce sont des mots tels que : challenge, ou défi. Dès que quelqu’un utilise ces mots dans une phrase, même anodine (« pour moi, c’était un challenge de reprendre le ski après des années sans en faire », « je me suis lancé un défi : arrêter la cigarette ») mon poil se hérisse instinctivement, à l'approche des valeurs de compétitions inutiles qu'ils sous-entendent.
Je sais que pour certaines personnes, notamment chez les thérapeutes, le mot évaluation produit le même effet. Alors que pour moi, il est neutre, voire légèrement positif (un univers psychothérapique sans évaluation représenterait à mes yeux un grand bazar du flou).
Et puis, il y a des mots que j’aime bien, surtout les mots mystérieux et poétiques : j’adore par exemple morganatique ou hypostase. J’oublie régulièrement ce qu’ils veulent dire. Alors je vais fouiner dans le dictionnaire, et je tombe sur d’autres mots poétiques. Le langage est vraiment quelque chose de magique : savoir que des humains ont éprouvé le besoin de mettre des noms sur des objets ou des phénomènes, et que ces noms sont à notre disposition, endormis quelque part dans un dictionnaire, c’est drôle comme ça m’émeut. Quelle chance nous avons d’appartenir à cette espèce !

lundi 1 février 2010

Nelson Mandela


« J’ai toujours su qu’au plus profond du cœur de l’homme résidaient la miséricorde et la générosité. Personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de son passé, ou de sa religion. Les gens doivent apprendre à haïr, et s’ils peuvent apprendre à haïr, on peut leur enseigner aussi à aimer, car l’amour naît plus naturellement dans le cœur de l’homme que son contraire. Même aux pires moments de la prison, quand mes camarades et moi étions à bout, j’ai toujours aperçu une lueur d’humanité chez un des gardiens, pendant une seconde peut-être, mais cela suffisait à me rassurer et à me permettre de continuer. La bonté de l’homme est une flamme qu’on peut cacher mais qu’on ne peut jamais éteindre. »

Voici ce qu'écrivait Nelson Mandela dans son livre Un long chemin vers la liberté, paru en 2002. C'est bon, non, de savoir que des humains semblables existent ? Ça ne console pas dans l'immédiat, si on n'est pas dans une bonne période, mais ça redonne envie d'agir. Vitamines pour l'optimisme...

PS : merci à Jacques Lecomte, qui m'a appris les sources de ce passage.

vendredi 29 janvier 2010

La crampe


Ça m'est arrivé en méditant, un matin alors que je traversais une période un peu compliquée, rien de méchant, que de la petite adversité ordinaire, mais de la fatigue et du stress.
Je m’installe sur mon banc, et en dix secondes, crampe sous le pied gauche. Fulgurante. Première réaction : bouger pour me soulager, rouvrir les yeux, changer de position ; ou même arrêter ma séance, après tout, j’ai plein d’autres trucs à faire, ce n’est pas le jour pour en plus en baver...
Heureusement, mes patients me sauvent : on en a parlé la veille sur le groupe, de ces histoires. Je m’efforce alors de considérer la pensée « bouge, et puis même, arrête et va bosser » et de voir que ce n’est qu’une pensée, pas une nécessité. Je m’efforce de l'accueillir, et de la prendre avec recul, comme un phénomène produit par mon esprit. Je fais le choix de ne pas mordre à l’hameçon, et de ne pas bouger comme un toutou obéissant à mes automatismes ("tu ressent un truc pénible ? écarte-toi !").
Alors je décide, avant de bouger (l’envie est très forte) de prendre le temps d’examiner la douleur de la crampe. Elle est où, exactement ? Elle est stable ou variable ? Elle me pousse à faire quoi ? Et évidemment, en une minute, elle a disparu. Dissoute. J’ai beau savoir que ça existe, je suis un peu étonné, presque émerveillé, que ça ait marché, là, ici et maintenant. L’incroyable différence de nature entre savoir et expérimenter. Deux univers bien plus éloignés qu’il n’y paraît…
D’accord, ça ne marche pas tout le temps. Parfois, il faut vraiment réajuster sa position. Ou arrêter sa séance. Si les tourments sont trop puissants. Méditer ce n’est pas du masochisme.
Mais quand on peut traverser une souffrance rien qu’en acceptant qu’elle soit là, sans réagir par de l’agitation mais juste par de la conscience, c’est toujours tellement réconfortant, cette rencontre entre la théorie, les intentions, le discours, et la réalité. Même pour un professionnel ; on ne se lasse jamais de découvrir et redécouvrir le réel !
On se sent en règle, en sécurité et en cohérence : ça marche, je le sais, je l’ai fait…

jeudi 28 janvier 2010

La neige la nuit


Lorsqu'il y avait beaucoup de neige, cet hiver, je me suis balladé dans les bois à la nuit tombée. Quelle drôle de sensation ! Le ciel sombre, et la neige qui éclairait tout par en bas ; le crissement de mes souliers, cet espèce de bruit inimitable de la neige qu'on écrase sous ses pas. Sentiment d'existence animale, sensorielle, intense et simple. Bouffée de conscience sans attente particulière. Gravé pour longtemps dans ma mémoire.

Illustration : Edvard Munch, Avenue sous la neige à Koesen (1906).

mercredi 27 janvier 2010

Drôle et triste

Lors d'un colloque sur le stress, un des orateurs arrive à plaisanter sur un sujet pas très drôle. C'est à propos des suicides sur les lieux de travail : "Attention, on vous demande juste de vous tuer au travail. Pas de vous y suicider !" Triste et drôle en même temps.
Comme le bonhomme est sympathique, et que son travail consiste justement à défendre les salariés en difficulté avec leurs employeurs, ça me fait quand même sourire. Je me souviens alors, pour me déculpabiliser, de la phrase de Desproges : "on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui"...

mardi 26 janvier 2010

Kongo Rikishi n’est pas content





Lors d’un voyage au Japon, je me promène dans le musée d’un temple, à Nara, ancienne capitale (autrefois, ça changeait beaucoup : chaque fois qu’un empereur mourait, le nouveau choisissait une autre ville de résidence).
Je tombe sur plein de merveilles, et notamment sur ces deux statues, assez terrifiantes : elles représentent Kongo Rikishi, un des gardiens traditionnels du Bouddha placés à l’entrée de nombreux temples orientaux pour faire reculer les démons. Sorte d’Hercule, toujours très musclé et manifestant une colère destinée à intimider, il est souvent figuré deux fois : bouche ouverte et bouche fermée.
Je ne peux pas m’empêcher de penser aux deux formes de visages de colère repérées par les psychologues évolutionnistes : colère à bouche fermée (que nous essayons de contenir, mais non de cacher) et colère à bouche ouverte (c’est parti…).
Et de fait devant ces grandes statues, dans ce recoin désert du petit musée, je ressens comme un petit enfant la fonction relationnelle de la colère : intimider, susciter de la peur, et faire reculer l’adversaire, l’intrus ou le contradicteur. Moi qui n’aime pas affronter des personnes en colère, je reste un moment à méditer devant ces Dupont et Dupond du Bouddha, histoire de me désensibiliser un peu…

Illustration : les deux Kongo-Rikishi du temple de Kohfuku-ji, à Nara, Japon (12 ou 13ème siècle après JC).

PS : en réalité, bouche fermée et bouche ouverte expriment aussi deux phonèmes (« A » pour l’ouverte, et « MMM » pour la fermée) associés au commencement et à la fin de toutes choses (un peu comme nos Alpha et Omega chrétiens).

lundi 25 janvier 2010

Acclamer Chevillard


« Si le Christ revenait sur Terre et que la presse l’apprenait, il y aurait tout de même les résultats du tiercé dans les journaux du lendemain. Si Rimbaud revenait sur Terre, il serait invité au journal télévisé et une incrustation sur l’écran nous préciserait ses noms et qualités : Arthur Rimbaud, poète. Les paparazzi campent devant l’immeuble de Mozart revenu sur Terre. Grand reportage dans Paris Match sur Léonard revenu sur Terre. Une prestigieuse marque de parfum demande à Cléopâtre revenue sur Terre d’être sa nouvelle égérie. »

C’est pas super fortiche, ça ? C'est extrait du blog de l’écrivain Éric Chevillard, le mardi 19 Janvier 2010, billet 784. Fonçons toutes et tous sur son blog et chez notre libraire pour acheter ses deux derniers livres (Choir, et L'Autofictif voit une loutre) : soutenons les poètes et les créateurs !

Illustration : Christ aux outrages, fresque de Fra Angelico, dans une cellule du monastère San Marco à Florence.