vendredi 29 janvier 2010

La crampe


Ça m'est arrivé en méditant, un matin alors que je traversais une période un peu compliquée, rien de méchant, que de la petite adversité ordinaire, mais de la fatigue et du stress.
Je m’installe sur mon banc, et en dix secondes, crampe sous le pied gauche. Fulgurante. Première réaction : bouger pour me soulager, rouvrir les yeux, changer de position ; ou même arrêter ma séance, après tout, j’ai plein d’autres trucs à faire, ce n’est pas le jour pour en plus en baver...
Heureusement, mes patients me sauvent : on en a parlé la veille sur le groupe, de ces histoires. Je m’efforce alors de considérer la pensée « bouge, et puis même, arrête et va bosser » et de voir que ce n’est qu’une pensée, pas une nécessité. Je m’efforce de l'accueillir, et de la prendre avec recul, comme un phénomène produit par mon esprit. Je fais le choix de ne pas mordre à l’hameçon, et de ne pas bouger comme un toutou obéissant à mes automatismes ("tu ressent un truc pénible ? écarte-toi !").
Alors je décide, avant de bouger (l’envie est très forte) de prendre le temps d’examiner la douleur de la crampe. Elle est où, exactement ? Elle est stable ou variable ? Elle me pousse à faire quoi ? Et évidemment, en une minute, elle a disparu. Dissoute. J’ai beau savoir que ça existe, je suis un peu étonné, presque émerveillé, que ça ait marché, là, ici et maintenant. L’incroyable différence de nature entre savoir et expérimenter. Deux univers bien plus éloignés qu’il n’y paraît…
D’accord, ça ne marche pas tout le temps. Parfois, il faut vraiment réajuster sa position. Ou arrêter sa séance. Si les tourments sont trop puissants. Méditer ce n’est pas du masochisme.
Mais quand on peut traverser une souffrance rien qu’en acceptant qu’elle soit là, sans réagir par de l’agitation mais juste par de la conscience, c’est toujours tellement réconfortant, cette rencontre entre la théorie, les intentions, le discours, et la réalité. Même pour un professionnel ; on ne se lasse jamais de découvrir et redécouvrir le réel !
On se sent en règle, en sécurité et en cohérence : ça marche, je le sais, je l’ai fait…

jeudi 28 janvier 2010

La neige la nuit


Lorsqu'il y avait beaucoup de neige, cet hiver, je me suis balladé dans les bois à la nuit tombée. Quelle drôle de sensation ! Le ciel sombre, et la neige qui éclairait tout par en bas ; le crissement de mes souliers, cet espèce de bruit inimitable de la neige qu'on écrase sous ses pas. Sentiment d'existence animale, sensorielle, intense et simple. Bouffée de conscience sans attente particulière. Gravé pour longtemps dans ma mémoire.

Illustration : Edvard Munch, Avenue sous la neige à Koesen (1906).

mercredi 27 janvier 2010

Drôle et triste

Lors d'un colloque sur le stress, un des orateurs arrive à plaisanter sur un sujet pas très drôle. C'est à propos des suicides sur les lieux de travail : "Attention, on vous demande juste de vous tuer au travail. Pas de vous y suicider !" Triste et drôle en même temps.
Comme le bonhomme est sympathique, et que son travail consiste justement à défendre les salariés en difficulté avec leurs employeurs, ça me fait quand même sourire. Je me souviens alors, pour me déculpabiliser, de la phrase de Desproges : "on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui"...

mardi 26 janvier 2010

Kongo Rikishi n’est pas content





Lors d’un voyage au Japon, je me promène dans le musée d’un temple, à Nara, ancienne capitale (autrefois, ça changeait beaucoup : chaque fois qu’un empereur mourait, le nouveau choisissait une autre ville de résidence).
Je tombe sur plein de merveilles, et notamment sur ces deux statues, assez terrifiantes : elles représentent Kongo Rikishi, un des gardiens traditionnels du Bouddha placés à l’entrée de nombreux temples orientaux pour faire reculer les démons. Sorte d’Hercule, toujours très musclé et manifestant une colère destinée à intimider, il est souvent figuré deux fois : bouche ouverte et bouche fermée.
Je ne peux pas m’empêcher de penser aux deux formes de visages de colère repérées par les psychologues évolutionnistes : colère à bouche fermée (que nous essayons de contenir, mais non de cacher) et colère à bouche ouverte (c’est parti…).
Et de fait devant ces grandes statues, dans ce recoin désert du petit musée, je ressens comme un petit enfant la fonction relationnelle de la colère : intimider, susciter de la peur, et faire reculer l’adversaire, l’intrus ou le contradicteur. Moi qui n’aime pas affronter des personnes en colère, je reste un moment à méditer devant ces Dupont et Dupond du Bouddha, histoire de me désensibiliser un peu…

Illustration : les deux Kongo-Rikishi du temple de Kohfuku-ji, à Nara, Japon (12 ou 13ème siècle après JC).

PS : en réalité, bouche fermée et bouche ouverte expriment aussi deux phonèmes (« A » pour l’ouverte, et « MMM » pour la fermée) associés au commencement et à la fin de toutes choses (un peu comme nos Alpha et Omega chrétiens).

lundi 25 janvier 2010

Acclamer Chevillard


« Si le Christ revenait sur Terre et que la presse l’apprenait, il y aurait tout de même les résultats du tiercé dans les journaux du lendemain. Si Rimbaud revenait sur Terre, il serait invité au journal télévisé et une incrustation sur l’écran nous préciserait ses noms et qualités : Arthur Rimbaud, poète. Les paparazzi campent devant l’immeuble de Mozart revenu sur Terre. Grand reportage dans Paris Match sur Léonard revenu sur Terre. Une prestigieuse marque de parfum demande à Cléopâtre revenue sur Terre d’être sa nouvelle égérie. »

C’est pas super fortiche, ça ? C'est extrait du blog de l’écrivain Éric Chevillard, le mardi 19 Janvier 2010, billet 784. Fonçons toutes et tous sur son blog et chez notre libraire pour acheter ses deux derniers livres (Choir, et L'Autofictif voit une loutre) : soutenons les poètes et les créateurs !

Illustration : Christ aux outrages, fresque de Fra Angelico, dans une cellule du monastère San Marco à Florence.

vendredi 22 janvier 2010

Le combat de l'Urgent et de l'Important


Ce qui est urgent s'oppose souvent dans nos vies à ce qui est important.
Urgent : faire ce que la vie nous demande de faire : travail, courses, bricolage, temps à donner aux autres...
Important : marcher dans la nature, contempler les belles choses, prendre le temps de parler à de vieux amis...
L'urgent prend vite la place de l'important, qui peut toujours attendre et n'est presque jamais urgent. Nous le savons en théorie, comme toujours. Et en pratique, que faisons-nous ?

Personnellement, je vis ce combat de l'urgent et de l'important, chaque matin : après m'être levé tôt, que faire de ces moments durant laquelle la maison dort encore ?

En profiter pour abattre de l'urgent ? Rattraper mon travail en retard, rédiger mes mails, mes écrits en attente ? Tentant, car ça me soulage du fardeau des "choses à faire mais pas faites". Je me sentirai un peu mieux après, et ce sera palpable tout de suite.

Ou bien me dire : "Non, fais d'abord ce qui est important. Assieds-toi sur ton banc, et pratique au moins un quart d'heure de méditation en Pleine Conscience. Le reste viendra ensuite. Et si tu ne fais pas ce qui est important maintenant, tout ce qui est urgent t'aura pris à la gorge tout à l'heure, et la nuit arrivera que tu n'en auras toujours pas fini. Alors, assied-toi et tourne-toi vers l'instant présent, tu sais à quel point c'est important."

À certaines périodes, j'y arrive et je m'en trouve toujours bien. À d'autres, c'est plus difficile ; alors je me rattrape en m'accordant des tas de petits moments de pleine conscience au long de la journée, des parenthèses bénéfiques. Mais tout au fond de moi, je sens parfaitement que ce n'est pas tout à fait aussi bien. Que je suis en train de me carencer doucement...

Je n'ai toujours pas trouvé la solution. Mais tout de même, le plus grand progrès que j'ai fait ces dernières années en matière de méditation, c'est de comprendre ça : que le combat de l'urgent ou l'important, ça commence dès le matin au lever. Et que ce combat aura lieu tant que j'existerai. Que parfois je serai du côté de l'important. Mais parfois esclave de l'urgent. Et que c'est très bien comme ça : c'est le signe que je suis vivant...

Illustration : Détail du Combat de Jacob avec l'Ange, d'Eugène Delacroix. Visible à l'église Saint-Sulpice, à Paris.

jeudi 21 janvier 2010

Papa, sors ta chemise !


Quand j'étais petit, on rentrait sa chemise dans son pantalon.
Alors, j'ai tendance à continuer. Mais depuis plusieurs années, ça ne se fait plus : on ne rentre plus sa chemise dans son pantalon ; surtout en été ou quand il fait bon. Donc, lorsque je suis avec mes filles, je dois sortir ma chemise, mon T-shirt, mon polo, de mon pantalon. Pour ne pas donner l'impression d'être un "papi", moi qui pour le moment ne suis qu'un "papa". La chemise dans le pantalon, cela semble désormais un marqueur ostensible d'âge avancé.
C'est pour ça qu'un détail m'a ému lorsque le film de Clint Eastwood, Gran Torino, est sorti, il y a quelques mois. Un des signes que le personnage qu'il y incarne est un vieux grincheux, plus dans son époque, c'est son T-shirt soigneusement rentré dans son pantalon taille haute ; avec une ceinture, en plus ! Par solidarité envers lui, pendant quelques jours, j'ai rentré ma chemise dans mon pantalon...

Illustration : Clint n'a pas rentré sa chemise, mais on l'aime quand même...

mercredi 20 janvier 2010

Notre époque

Lu récemment cette citation, attribuée à Einstein : "Notre époque se caractérise par une profusion de moyens, mais une confusion des intentions".
Essayer de clarifier ses intentions, prendre le temps de réfléchir : combien de minutes y consacrons-nous chaque jour ? Essayons-nous vraiment de sortir de notre confusion ?

mardi 19 janvier 2010

Rien sur le Japon


Un ami me demandait récemment pourquoi je n'écrivais rien sur le Japon dans ce blog : je viens d'y faire un fantastique voyage, dont je suis revenu plein de souvenirs et d'expériences qui vont sans doute me changer de l'intérieur dans les temps qui viennent. Mais je n'en parle pas ici : je ne me sens pas prêt pour le faire ; je ne vois pas encore clairement en quoi cela pourra aider les internautes qui me lisent à réfléchir sur eux.
De même, rien sur Haïti, alors que je suis, comme tout le monde, hanté par ce qui s'y déroule. Certains matins, je me dis que mes états d'âme, à côté de ce qui s'y passe, c'est vraiment du luxe. Mais d'un autre côté, en parler sur ce blog, je n'y arrive pas : je suis trop dedans, pas de recul. Alors, rien sur Haïti. Ce n'est pas de l'indifférence, mais de la prudence : il y a déjà tant de réactions à chaud, un peu partout, je ne vois pas bien ce que la mienne apporterait.
C'est comme ça, parfois, dans nos vies : on a l'air indifférents ou distants ou ailleurs, et en fait, c'est juste qu'on ne sait pas quoi faire, quoi dire ; et qu'on préfère alors se taire...

lundi 18 janvier 2010

Lumière dans la nuit


De la fenêtre de notre salle de bains, j’aperçois des maisons et des immeubles. J’y jette souvent un coup d’œil aux différentes heures du jour ou de la nuit. Avant d’aller me coucher ou en me réveillant le matin.
Eh bien, il y a là-bas, au dernier étage d’un immeuble d’habitation, une lumière qui ne s’éteint jamais ! Le jour, je ne sais pas, je ne peux pas voir, mais la nuit, elle est toujours là. Je la vois lorsque je me brosse les dents avant d’aller au lit. Je la vois lorsque je me couche tard ; à 2 ou 3 heures du matin, elle est allumée. Je la vois lorsque je me lève tôt ; à 5 heures du matin, elle est allumée. En hiver, en été, quelle que soit la saison, elle brille, solitaire, quand toutes les fenêtres du quartier sont sombres autour d’elle.
J’adore ce détail, et j’adore imaginer pourquoi : quelle histoire là-derrière ? Un enfant qui a peur du noir ? Ça brille quand même bien fort pour une petite veilleuse ; et depuis plusieurs années que j’habite ici, la lumière nocturne est là, ce serait donc une sacrée bonne phobie du noir, plus qu’une simple peur enfantine…
Alors, un adulte ? J’en ai déjà rencontré pas mal, qui avaient cette peur profonde de l’obscurité, et qui dormaient avec une lumière allumée en permanence. Sinon, attaque de panique lors des éveils nocturnes. Les patients que j’ai croisé ne venaient jamais consulter pour cela, mais pour autre chose. Pour la peur du noir, cela leur paraissait plus simple de laisser l’ampoule allumée…
Ou alors, une histoire plus compliquée ? Chapelle funéraire en souvenir d’un défunt ? Ou plus simple ? Interrupteur bloqué chez une personne souffrant de procrastination ? Laboratoire où un savant fou teste de nouveaux modèles d’ampoules ?
En tout cas, une chose est sûre : le jour où la lumière ne sera plus là, j’en ai pour des années à me poser à nouveau des questions : pourquoi la lumière n’est-elle plus là ? Que s’est-il donc passé ?

Illustration : "Coucou, voisin !" (coffret à épices égyptien du temps de Toutankhamon)