vendredi 15 janvier 2010

Smiling in the rain



L'autre jour, à la fin d'un atelier de formation à la psychologie positive que j'animais pour des collègues, l'un d'entre eux me demande : "mais toi, qu'est-ce qui t'a personnellement le plus aidé dans toutes ces techniques ?"
Après quelques secondes de réflexion (en général, ce n'est pas le genre de question qu'on se pose entre pros, du moins en public), je lui réponds que je ne sais pas ce qui m'a le plus aidé. Mais que ce qui m'a aidé ces derniers temps et que je n'ai appris à faire que récemment, c'est de sourire dans l'adversité, dans la tristesse, dans l'inquiétude.
C'est le sourire le matin, à l'aube, alors qu'on sent le souci de vivre qui pointe le bout de son nez, qui vient roder, comme ça, pour voir. Et qu'on sourit quand même. Juste parce qu'on est vivant. Et que sourire alors peut donner la force, peut ramener des fantômes de bonheurs passés ou à venir, des promesses de bonheurs possibles, un jour, quand même : on ne les voit pas clairement, mais on sent leur présence, là, à nos côtés.
Bizarre comme il m'aura fallu du temps non pour le comprendre, mais pour le faire, vraiment : songer à sourire dans l'adversité, avant de songer à pleurer.

jeudi 14 janvier 2010

Le sourire de la boulangère


Je suis en train d’acheter du pain dans une boulangerie loin de mon quartier. C’est 19h25, la fermeture approche. Plus beaucoup de choix de pains. Devant moi, une jeune femme demande si elle peut prendre une demie baguette d’un pain complet restant. Elle précise : « c’est juste pour me faire un sandwich ».
Et la boulangère lui dit non. Alors qu’elle ferme dans 5 minutes et que sa baguette va peut-être lui rester sur les bras. Mais ce qui me frappe, c’est qu’elle dit ça avec un sourire très gentil, ni factice, ni provoquant, ni embarrassé. Un vrai sourire, où il y a tout : qu’elle comprend bien, mais que c’est non. Pas de justifications, pas de mauvaise humeur : juste un « non » calme et souriant. Franchement, à sa place, il me semble que je l’aurais donnée, la demie baguette de pain complet. Mais ce n’est pas ça qui m’intéresse le plus.
Ce qui m’intéresse, c’est que son sourire marche fantastiquement : la cliente, qui n’a pas l’air commode pourtant, semble un peu décontenancée et par le refus et par le sourire, puis dit, en souriant elle aussi : « bon, je la prends en entier », et se met à bavarder de je ne sais plus quoi avec la boulangère.
Je repense alors à la boulangère de mon quartier, souvent revêche et peu souriante (mais son pain est très bon !). Confrontée à ce genre de situation, elle dit non, mais avec un air tellement plein de mauvaise humeur, que ce non devient une agression. Alors que le non auquel je viens d’assister, qui pose les mêmes problèmes matériels (prendre le pain entier ou pas de pain du tout) se passe tellement mieux au plan relationnel !
Certains diront : oui, mais l’essentiel, c’est le pain. Pas si sûr: le lien, ça compte aussi. Pain et lien, deux nourritures de l’humain…

mercredi 13 janvier 2010

"À très vite !"

Je n'aime pas du tout du tout quand, au téléphone, à la fin d'un message laissé sur mon répondeur, on me dit : "à très vite !"
Ça m'incommode qu'on me colle la pression, qu'on me dise en sourdine : "rappelle-moi tout de suite, et que ça saute". Ça me pousserait presque à devenir passif-agressif, tiens ! À rappeler un peu plus tard que je ne l'aurais fait spontanément. Je sais, c'est nul, mais il faut bien freiner l'épidémie d'accélérite qui frappe notre société...

mardi 12 janvier 2010

Hymnes nationaux


L’expression de l’estime de soi collective passe-t-elle par les hymnes nationaux ?
Pour mieux le savoir, je me suis procuré un livre qui recense tous ces hymnes (Le Concert des nations, par Jean-Marc Cara). J’ai été rassuré : alors que je pensais y trouver une majorité de chants guerriers et orgueilleux, la plupart d’entre eux s’avèrent plutôt pacifiques.
Bien sûr, aux côtés de notre Marseillaise nationale (« Qu'un sang impur abreuve nos sillons... »), on retrouve quelques incitations à aller se bagarrer pour défendre sa gloire et son honneur. C’est le cas pour l’Allemagne (et son célèbre « Deutschland über alles », L’Allemagne au-dessus de tout). Ou pour Cuba : « Au combat, courez, gens de Bayamo / La patrie vous contemple avec fierté / Ne craignez pas une mort glorieuse / Car mourir pour la patrie c’est vivre. » (Bayamo est une ville cubaine où a été écrit le texte de cet hymne, nommé « La Bayamaise », un peu par le même mécanisme que « La Marseillaise »).
Plus pacifique, l’hymne portugais est aussi tourné vers l’estime de soi, avec un zeste de nostalgie de la grandeur historique passée : « Héros de la mer, peuple noble / Nation vaillante, immortelle / Relevez à nouveau aujourd’hui / La splendeur du Portugal / Entre les brumes de la mémoire. »
Mais globalement, c’est plutôt l’affection et l’attachement à sa terre natale que chantent les hymnes. Par exemple au Chili : « Pur, Chili, est ton ciel bleu azur / Des brises pures te balayent aussi / Et tes champs bordés de fleurs / Sont l’heureuse copie de l’Eden. » Ou en Estonie : « Mon pays natal, ma joie enchantée / Comme tu es beau et éclatant ! / Nulle part dans le monde / Un tel lieu ne peut être trouvé / Autant aimé que je t’aime / Mon cher pays natal. »
Si ces chants nationaux traduisent les aspirations profondes de leurs peuples, alors il y a de quoi être rassuré : la plupart des humains rêvent davantage de vivre en paix plutôt que de dominer leurs voisins. Ils ont raison : la paix est plus belle encore que la victoire. Encore faut-il ne pas suivre, régulièrement, les quelques énervés qui poussent à la bagarre...

Illustration : Vive le Québec libre !

lundi 11 janvier 2010

La vraie maturité


Paroles du chien Snoopy, dans la bande dessinée de Charles Schultz, "The Peanuts", 1959 :
"Certains jours, je me sens d'une humeur bizarre. C'est comme si je ne pouvais m'empêcher de mordre un chat. Parfois, il me semble que si je ne parviens pas à mordre un chat avant le coucher du soleil, je pourrais devenir fou. Alors, je prends une grande respiration, et puis je n'y pense plus. Voilà ce que j'appelle la vraie maturité."
Moi aussi. Je suis d'accord avec Snoopy : il y a quelque chose de l'ordre de la maturité dans cette capacité, et cet effort, de renoncement. Et du coup, j'ai réfléchi à ce que serait mon équivalent psychologique du "besoin de mordre un chat". Sans doute m'abandonner à mes ruminations... Et vous ?

Merci à Jacques Fradin qui m’a passé cette citation drolatique.

vendredi 8 janvier 2010

Le bonheur dans 20 ans


C'était une journée d'avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures...
Winston Smith quitta son bureau du Ministère du Bien-Être. 2023 était une année historique : pour la première fois, l'humanité n'était pas en guerre. Nulle part. La plupart des dirigeants politiques étaient désormais des femmes. Et le bonheur était devenu un enjeu majeur pour toutes les nations. En Franceurope, le gouvernement était tombé l'an dernier à cause des mauvais indices SWB (Subjective Well Being). Les cours du SWB rythmaient désormais le quotidien des entreprises et des gouvernements, comme jadis le Dow Jones, Nikkei et autres CAC 40… Différentes expériences étaient conduites à grande échelle depuis quelques mois dans le cadre d'un programme mondial de l'OMS, dont le nom de code était EB : Ère du Bonheur. Dans toute la Russie, une supplémentation en antidépresseurs était systématique dans l'eau du robinet. En Amérinord, les cours de dessin avaient été supprimés dès l'école primaire pour être remplacés par des ateliers de relaxation et de méditation transcendantale. L'Université de la ville franche de Londres venait de créer une spécialité médicale d'eudémonologie (du grec eudémonia : bonheur). De nombreux candidats avaient afflué du monde entier.
Âgé de 29 ans, Smith se souvenait avec amusement des débats qui avaient agité le siècle précédent, celui de ses parents, sur le bonheur, qu'on accusait de rendre mou et égoïste. Depuis ces grands programmes, le pire n'était pas arrivé : ce n'était pas encore le "cauchemar climatisé" qu'avait prédit un écrivain américain dont on avait perdu le nom. L'humanité comptait toujours son lot d'énervés et de malpolis, de poètes et de musiciens. Arrivé au restovite, Smith pianota sa commande (un miniwok d'algues australasiennes AOC, comme d'habitude), puis il se plongea dans le journal : une équipe chinoise venait de mettre au point la fameuse stabilisation cellulaire après laquelle courraient tous les laboratoires de biologie moléculaire. Selon le journaliste, cela signifiait que d'ici 20 à 30 ans, on pourrait immortaliser des humains tout entiers, et plus seulement des cellules. Le robogroom apporta les algues. Smith posa distraitement son index sur le printicode pour payer, et commença à rêvasser. Tout le monde savait que le bonheur n'avait qu'une fonction : faire supporter à l'homo sapiens sa condition de mortel. Les humains étaient les seuls êtres vivants à savoir qu'ils allaient mourir, d'où leur besoin effréné de bonheur. Mais là… Le problème d'une humanité immortelle, ce ne serait plus le malheur, mais l'ennui.
Winston Smith saisit son dictapalm et énonça lentement : "Rédiger une note interministérielle pour la mise en place d'un groupe d'étude sur la prévention de l'ennui". Puis il mâchonna lentement ses algues en regardant, sur les télécrans du plafond, les filles qui passaient dans la rue. L'Ère du Bonheur n'aurait pas duré bien longtemps…

À la demande de la revue de la FNAC, Epok, j’avais rédigé ce petit texte en 2003, en hommage à George Orwell (dont on célébrait le centenaire de la naissance, en 1903) et à son plus célèbre roman, 1984. Six ans ont passé et quelques unes de mes prédictions se sont déjà réalisées (ce n'était pas très difficile...) : les cours d’eudémonologie à l’université de Londres, l'intérêt des politiques pour le SWB, les recherches sur l'immortalisation des cellules. La tonalité générale de ces lignes est un peu inquiétante ? Elle ne correspond pas complètement à ma pensée personnelle, ni à mes convictions. Mais il s’agissait de rendre hommage à celles d’Orwell, qui n’avait pas une vision optimiste de notre avenir…

Illustration : The waiting girl, photo de Loretta Lux, 2006.

jeudi 7 janvier 2010

Téléchargement


L'autre jour, je devais télécharger des documents sur Internet. Un peu bousculé, plein de choses à faire, et ce téléchargement qui n'en finit pas... Pfff ! C'est long ! Je m'agace, sans m'en rendre compte.
Et tout à coup, l'évidence : comment ça, c'est long ?! Non, ce n'est pas long, quelques minutes pour récupérer tant de données. C'est toi qui es impatient. Et tes grands discours sur l'instant présent ? Et tes patients avec qui qui tu travailles sur ça ? Tu n'es pas un peu à côté de la plaque, là ?
Respire, vieux, relâche ces épaules crispées.
Ferme un peu tes yeux.
Et souris, patate !
Là... C'est pas mieux comme ça ?

Illustration : quelques super-héros et super-normaux toujours cool et de bonne humeur.

mercredi 6 janvier 2010

Le trop

"Le trop de quelque chose est un manque de quelque chose" dit un proverbe de sagesse arabe.
J'aurais volontiers écrit : "est un manque d'autre chose".

mardi 5 janvier 2010

Le rameur d’Ellis


Nous nous servons parfois de récits et de métaphores en psychothérapie. Voici l’une d’entre elles, que m’a apprise un collègue et copain, Bruno Koeltz (auteur d’un très bon livre sur la procrastination). Il en attribue la paternité à Albert Ellis, un des pères de la thérapie cognitive.
C’est un rameur, pas très expérimenté, qui descend une rivière dans un canot. Il sait qu’au bout, tout au bout, il y a des rapides, et que ce passage sera dangereux. Il a le temps, mais il sait que ça viendra.
Certains rameurs vont alors commencer à se faire du souci : « est-ce que je vais y arriver ? » et durant toute l’approche des rapides, être plus présents à leurs inquiétudes qu’à leur façon de ramer. D’autres vont se centrer sur le présent : « en attendant les rapides, je vais déjà apprendre à mieux ramer ! »
Les uns et les autres arriveront aux rapides sans doute plus expérimentés qu’au début de leur voyage : nous anticipons les dangers à venir en fonction de ce que nous sommes maintenant, mais souvent la « marche d’approche » comme on dit en langage montagnard, nous a tellement changés que nos anticipations sont alors devenues invalides.
Mais on peut évidemment imaginer que les rameurs centrés aussi sur le présent et non seulement sur le futur (comme nous le sommes lorsque nous sommes inquiets) auront davantage changé. Et davantage appris durant leur approche. La vie ne nous aide à changer que si nous l'habitons pleinement, et non si nous la désertons (par l'anticipation ou la rumination).
Je sais, c’est plus facile à dire qu’à pratiquer. Mais le dire et y penser, puis l’essayer dans la vraie vie, face à des tout petits rapides, c’est une bonne première étape, non ?

Illustration : barque sur le canal du Midi, par Frédéric Richet.

lundi 4 janvier 2010

Vœux


Un peu casse-pieds, le rituel des vœux ?
Oui, un peu, car attendu, banal, stéréotypé. Mais après tout, ce qui est attendu et banal n’est pas forcément à fuir : pourquoi toujours réclamer, ou s’imposer, de l’imprévu et de l’original ? Que l’on nous dise bonjour en souriant tous les matins, c’est banal et attendu, mais c’est agréable aussi.
Et puis, comme tous les rituels, ce rituel des voeux peut aussi avoir du bon, cacher du bon. Nous aider à nous questionner sur le bien que nous voulons pour les autres. Pourquoi alors ne pas leur dire ?
Ou au moins le penser. S’asseoir en silence, et réfléchir tranquillement aux personnes que l’on aime, ou que l’on connaît, et leur souhaiter du bien, en prenant son temps : « j’espère pour un tel telle chose dans sa vie ; et pour une telle, telle autre. » Même si nos souhaits ne se réalisent pas, cela nous aura rapproché de ces personnes ; et nous aura fait du bien (c’est le principe de la méditation bouddhiste basée sur l'amour altruiste). Mais c'est encore mieux si ces mouvements intérieurs sont suivis de mouvements extérieurs...
Je vous souhaite donc beaucoup de bons moments pour 2010. J’en souhaite à tout le monde. Et je m’en souhaite aussi. Je nous en souhaite à tous. Et que beaucoup de ces bons moments nous viennent des autres ; que nous en soyons conscients ; et que cela en double la douceur et la valeur.

Illustration : pavés du Capitole de Toulouse, après un mariage, par Frédéric Richet.