vendredi 8 janvier 2010

Le bonheur dans 20 ans


C'était une journée d'avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures...
Winston Smith quitta son bureau du Ministère du Bien-Être. 2023 était une année historique : pour la première fois, l'humanité n'était pas en guerre. Nulle part. La plupart des dirigeants politiques étaient désormais des femmes. Et le bonheur était devenu un enjeu majeur pour toutes les nations. En Franceurope, le gouvernement était tombé l'an dernier à cause des mauvais indices SWB (Subjective Well Being). Les cours du SWB rythmaient désormais le quotidien des entreprises et des gouvernements, comme jadis le Dow Jones, Nikkei et autres CAC 40… Différentes expériences étaient conduites à grande échelle depuis quelques mois dans le cadre d'un programme mondial de l'OMS, dont le nom de code était EB : Ère du Bonheur. Dans toute la Russie, une supplémentation en antidépresseurs était systématique dans l'eau du robinet. En Amérinord, les cours de dessin avaient été supprimés dès l'école primaire pour être remplacés par des ateliers de relaxation et de méditation transcendantale. L'Université de la ville franche de Londres venait de créer une spécialité médicale d'eudémonologie (du grec eudémonia : bonheur). De nombreux candidats avaient afflué du monde entier.
Âgé de 29 ans, Smith se souvenait avec amusement des débats qui avaient agité le siècle précédent, celui de ses parents, sur le bonheur, qu'on accusait de rendre mou et égoïste. Depuis ces grands programmes, le pire n'était pas arrivé : ce n'était pas encore le "cauchemar climatisé" qu'avait prédit un écrivain américain dont on avait perdu le nom. L'humanité comptait toujours son lot d'énervés et de malpolis, de poètes et de musiciens. Arrivé au restovite, Smith pianota sa commande (un miniwok d'algues australasiennes AOC, comme d'habitude), puis il se plongea dans le journal : une équipe chinoise venait de mettre au point la fameuse stabilisation cellulaire après laquelle courraient tous les laboratoires de biologie moléculaire. Selon le journaliste, cela signifiait que d'ici 20 à 30 ans, on pourrait immortaliser des humains tout entiers, et plus seulement des cellules. Le robogroom apporta les algues. Smith posa distraitement son index sur le printicode pour payer, et commença à rêvasser. Tout le monde savait que le bonheur n'avait qu'une fonction : faire supporter à l'homo sapiens sa condition de mortel. Les humains étaient les seuls êtres vivants à savoir qu'ils allaient mourir, d'où leur besoin effréné de bonheur. Mais là… Le problème d'une humanité immortelle, ce ne serait plus le malheur, mais l'ennui.
Winston Smith saisit son dictapalm et énonça lentement : "Rédiger une note interministérielle pour la mise en place d'un groupe d'étude sur la prévention de l'ennui". Puis il mâchonna lentement ses algues en regardant, sur les télécrans du plafond, les filles qui passaient dans la rue. L'Ère du Bonheur n'aurait pas duré bien longtemps…

À la demande de la revue de la FNAC, Epok, j’avais rédigé ce petit texte en 2003, en hommage à George Orwell (dont on célébrait le centenaire de la naissance, en 1903) et à son plus célèbre roman, 1984. Six ans ont passé et quelques unes de mes prédictions se sont déjà réalisées (ce n'était pas très difficile...) : les cours d’eudémonologie à l’université de Londres, l'intérêt des politiques pour le SWB, les recherches sur l'immortalisation des cellules. La tonalité générale de ces lignes est un peu inquiétante ? Elle ne correspond pas complètement à ma pensée personnelle, ni à mes convictions. Mais il s’agissait de rendre hommage à celles d’Orwell, qui n’avait pas une vision optimiste de notre avenir…

Illustration : The waiting girl, photo de Loretta Lux, 2006.

jeudi 7 janvier 2010

Téléchargement


L'autre jour, je devais télécharger des documents sur Internet. Un peu bousculé, plein de choses à faire, et ce téléchargement qui n'en finit pas... Pfff ! C'est long ! Je m'agace, sans m'en rendre compte.
Et tout à coup, l'évidence : comment ça, c'est long ?! Non, ce n'est pas long, quelques minutes pour récupérer tant de données. C'est toi qui es impatient. Et tes grands discours sur l'instant présent ? Et tes patients avec qui qui tu travailles sur ça ? Tu n'es pas un peu à côté de la plaque, là ?
Respire, vieux, relâche ces épaules crispées.
Ferme un peu tes yeux.
Et souris, patate !
Là... C'est pas mieux comme ça ?

Illustration : quelques super-héros et super-normaux toujours cool et de bonne humeur.

mercredi 6 janvier 2010

Le trop

"Le trop de quelque chose est un manque de quelque chose" dit un proverbe de sagesse arabe.
J'aurais volontiers écrit : "est un manque d'autre chose".

mardi 5 janvier 2010

Le rameur d’Ellis


Nous nous servons parfois de récits et de métaphores en psychothérapie. Voici l’une d’entre elles, que m’a apprise un collègue et copain, Bruno Koeltz (auteur d’un très bon livre sur la procrastination). Il en attribue la paternité à Albert Ellis, un des pères de la thérapie cognitive.
C’est un rameur, pas très expérimenté, qui descend une rivière dans un canot. Il sait qu’au bout, tout au bout, il y a des rapides, et que ce passage sera dangereux. Il a le temps, mais il sait que ça viendra.
Certains rameurs vont alors commencer à se faire du souci : « est-ce que je vais y arriver ? » et durant toute l’approche des rapides, être plus présents à leurs inquiétudes qu’à leur façon de ramer. D’autres vont se centrer sur le présent : « en attendant les rapides, je vais déjà apprendre à mieux ramer ! »
Les uns et les autres arriveront aux rapides sans doute plus expérimentés qu’au début de leur voyage : nous anticipons les dangers à venir en fonction de ce que nous sommes maintenant, mais souvent la « marche d’approche » comme on dit en langage montagnard, nous a tellement changés que nos anticipations sont alors devenues invalides.
Mais on peut évidemment imaginer que les rameurs centrés aussi sur le présent et non seulement sur le futur (comme nous le sommes lorsque nous sommes inquiets) auront davantage changé. Et davantage appris durant leur approche. La vie ne nous aide à changer que si nous l'habitons pleinement, et non si nous la désertons (par l'anticipation ou la rumination).
Je sais, c’est plus facile à dire qu’à pratiquer. Mais le dire et y penser, puis l’essayer dans la vraie vie, face à des tout petits rapides, c’est une bonne première étape, non ?

Illustration : barque sur le canal du Midi, par Frédéric Richet.

lundi 4 janvier 2010

Vœux


Un peu casse-pieds, le rituel des vœux ?
Oui, un peu, car attendu, banal, stéréotypé. Mais après tout, ce qui est attendu et banal n’est pas forcément à fuir : pourquoi toujours réclamer, ou s’imposer, de l’imprévu et de l’original ? Que l’on nous dise bonjour en souriant tous les matins, c’est banal et attendu, mais c’est agréable aussi.
Et puis, comme tous les rituels, ce rituel des voeux peut aussi avoir du bon, cacher du bon. Nous aider à nous questionner sur le bien que nous voulons pour les autres. Pourquoi alors ne pas leur dire ?
Ou au moins le penser. S’asseoir en silence, et réfléchir tranquillement aux personnes que l’on aime, ou que l’on connaît, et leur souhaiter du bien, en prenant son temps : « j’espère pour un tel telle chose dans sa vie ; et pour une telle, telle autre. » Même si nos souhaits ne se réalisent pas, cela nous aura rapproché de ces personnes ; et nous aura fait du bien (c’est le principe de la méditation bouddhiste basée sur l'amour altruiste). Mais c'est encore mieux si ces mouvements intérieurs sont suivis de mouvements extérieurs...
Je vous souhaite donc beaucoup de bons moments pour 2010. J’en souhaite à tout le monde. Et je m’en souhaite aussi. Je nous en souhaite à tous. Et que beaucoup de ces bons moments nous viennent des autres ; que nous en soyons conscients ; et que cela en double la douceur et la valeur.

Illustration : pavés du Capitole de Toulouse, après un mariage, par Frédéric Richet.

vendredi 18 décembre 2009

J'écoute le chant de l'oiseau



"J'écoute le chant de l'oiseau non pour sa voix, mais pour le silence qui suit."
Noguchi Yonejiro

Je vous souhaite de belles fêtes. On se retrouve à la rentrée, le lundi 4 janvier. Merci encore une fois, sincèrement, pour votre participation active à ce blog, qui est devenu en neuf mois, grâce à vous, un lieu de discussion qui me passionne, me réjouit, me secoue, m'émeut, bref : me nourrit et me transforme.

Illustration : statue de Kûya-Syônin, prêtre du Bouddha Amida, qui se trouve à Kyoto dans le temple Rokuharamitsu-Ji. Merci à Claire.
Pour plus de précisions, voir son message du 28 décembre, dans la liste des commentaires ci-dessous.

jeudi 17 décembre 2009

Papa médite


Une histoire racontée par mon copain Florent, infirmier du service qui anime avec moi les groupes de méditation à Sainte-Anne.
Un jour qu’il méditait chez lui, dans une pièce à l’écart, assis sur son coussin, sa fille de 6 ans entre dans la pièce. Voyant son papa les yeux fermés, elle s’approche à pas de loup, et s’installe doucement à côté de lui.
Il a toujours les yeux fermés, mais il l’a évidemment entendue arriver : dans la méditation de pleine conscience, tous nos sens sont en éveil, tranquilles mais parfaitement affûtés. S’il y a bien un moment où nous entendons tout, c’est lorsque nous méditons !
Bref, il a simplement intégré l’arrivée de sa petite fille dans son exercice de pleine conscience. Il l’entend qui respire, il devine qu’elle l’observe, ou qu’elle l’imite. Puis au bout d’un moment, une petite voix :
« - Papa ? Tu dors ?
- Non, je médite.
- Ah… (déçue peut-être, et étonnée) Et… tu m’as entendue arriver ?
- Oui, oui, je t’ai entendue arriver.
- Ah… »
Elle est surprise, et admirative sans doute, de ce papa qui voit tout et sait tout même les yeux fermés, même l’air de dormir.
Mais lorsqu’on médite en pleine conscience, on est intensément présent : la méditation n’a rien (normalement) à voir avec la somnolence…

Illustration : Route 66, gallerie Sollertis.

mercredi 16 décembre 2009

Cauchemars

Cauchemar du claustrophobe : être enfermé dedans.
Et cauchemar du dépendant : être enfermé dehors.

mardi 15 décembre 2009

Se sentir de trop


« Plus profondément je rentre en moi-même, plus attentivement j'examine toute ma vie passée, et plus je me convaincs de la rigoureuse vérité de cette expression. De trop : c'est bien cela... De moi, il n'y a pas moyen de dire autre chose : homme de trop, c'est tout. » Pour en savoir davantage sur le triste héros qui parle ainsi, lisez la célèbre nouvelle de Tourgueniev, Le Journal d’un homme de trop. Vous y découvrirez une petite merveille d’introspection, parsemée de nombreuses perles psychologiques. Comme ce passage sur le masochisme moral : « Il est plaisant et douloureux de retourner le fer dans la plaie des vieilles blessures. » Ou cet autre sur la rumination : « Voilà le genre de pensées mi-avortées, mi-exprimées qui me revenaient interminablement, et roulaient dans ma tête en un tourbillon monotone. »

lundi 14 décembre 2009

Injustice


Je me souviens : en classe de 5ème, cours de Sciences Naturelles. Je suis assis à côté d'un élève de ma classe qui n'est pas un vrai copain (la prof nous a placé d'office pour séparer les vrais copains, justement), mais nous coexistons sans heurts.
Ce jour-là, le cours porte sur la main. Nous devons dessiner nos mains, les doigts, les ongles et tout ça. Quand nous avons fini, la prof passe dans les rangs pour regarder le résultat : "il manque quelque chose, il manque quelque chose" répète-t-elle à tout le monde. "Regardez mieux". Je regarde mieux, mais j'ai beau regarder mieux, je ne vois rien que je n'ai pas dessiné.
Elle a fait le tour de la classe, personne n'a trouvé ce qu'il fallait voir. Elle nous aide : "regardez mieux vos ongles". Et elle repasse dans les rangs. Tout à coup, je vois ce que nous avons oublié : la lunule. Je la rajoute, et j'attends tout fier que la prof repasse.
Mais manque de bol, elle commence par mon voisin : "ah ! enfin ! bravo, très bien !" Le fourbe a vu mon dessin et l'a recopié à toute allure ! Puis elle passe au mien, et laisse tomber : "évidemment, si le premier trouve, l'autre aussi..." Et elle repart au tableau nous faire le dessin complet. Il ne se dénonce même pas, il ne me demande pas pardon, il est juste sacrément embarrassé, il n'ose plus me regarder ni me parler.
Je m'en souviens encore aujourd'hui ! De la scène, de son prénom et de son nom (je ne cafterai pas...), de sa tête. Je ne lui en veux plus, évidemment. Je crois que je ne lui en ai même pas voulu à l'époque. J'en voulais plutôt à la prof. J'étais en colère contre l'injustice, pas contre les humains qui en avaient été les vecteurs. D'ailleurs, en y repensant, je me souviens de la majorité des injustices dont j'ai été l'objet. Sans colère, mais avec intensité. Même si elles n'étaient absolument pas graves, comme l'histoire de la lunule. C'est drôle comme nous sommes psychologiquement équipés pour ne pas tolérer l'injustice. C'est drôle et c'est bien ; sans cette allergie à l'injustice, nos sociétés ne seraient pas bien agréables à vivre...

Illustration : "regardez mieux !"