lundi 7 décembre 2009

Grand-père


C'est un de mes amis qui est devenu grand-père. Ce n'est pas un grand expansif, il vit ça sobrement, sans grandes déclarations. Mais ça lui plaît.
Lors des vacances de Toussaint, nous avons passé quelques jours ensemble dans une grande maison de vacances où il y avait tout plein de monde, dont sa fille et sa petite-fille. Un après-midi où la maison était calme, alors que presque tout le monde était parti en ballade, lui et moi étions restés. Moi pour bouquiner et lui pour s'occuper de sa petite-fille. J'étais à un bout de la grande pièce et lui à l'autre. Il m'avait complètement oublié.
Et à un moment, plongé dans mon livre, je l'entends qui fait des bruits bizarres, des petits grognements tendres. Je lève la tête discrètement : c'était mon pote, qui poussait ces petits cris primitifs en donnant le biberon, pour causer avec le bébé, les yeux plissés de bonheur, un petit sourire au coin des lèvres.
Comment dire ? Ce tout petit instant m'a bouleversé plus que tous les grands discours possibles sur le bonheur d'être grand-père. Cet amour paléolithique qui sortait du fond de sa gorge et de la nuit des temps m'a ému jusqu'aux larmes.

Illustration : Jean-Étienne Liotard, Fillette à la poupée.

vendredi 4 décembre 2009

Marcher sous la pluie


En thérapie comportementale - mais c’est aussi comme ça dans la vie - il faut essayer de faire personnellement ce que l’on recommande aux autres de faire. Donner des conseils qu’on n’appliquerait pas soi-même, quelle drôle d’idée !
L’autre jour, je discutais avec un de mes patients, en période doucement dépressive. Il me racontait qu’il avait tendance à beaucoup rester chez lui, à tourner en rond, à peu s’activer, à peu sortir, à peu bouger. Comme il exerce déjà son travail à domicile, ça fait vraiment peu de mouvement dans sa vie ! Et ce qui nourrit la dépression, entre autres choses, c’est l’immobilité.
Alors nous commençons à réfléchir à tout ce qu’il pourrait essayer de recommencer à faire, pour se bouger.
Et tout à coup, je réalise que la situation a quelque chose d’un peu absurde : nous parlons de nous bouger, tout en gardant les fesses bien calées dans nos fauteuils ! Du coup, je lui annonce : « allez hop ! on prend nos manteaux, et on va continuer cette réflexion dehors, on sort se balader ! » Il est un peu surpris, mais il accepte en souriant.
Dehors, il fait moche : gris, froid, un peu de crachin, un vrai temps de novembre, tout triste. Pas grave : nous marchons, d’abord dans Sainte-Anne, puis dans le parc Montsouris voisin. Nous marchons et nous parlons. Et à la fin, nous rentrons, tout tranquilles et contents d’avoir marché et parlé. Mon patient me dit que ça lui a fait du bien. Que ça lui rappelle les ballades qu’il fait parfois le dimanche lorsque des amis viennent les visiter. Qu’il aime beaucoup ces marches. Moi aussi, je suis content d’avoir marché avec lui sous ce ciel gris, qui du coup a cessé d’être hostile ou contrariant, mais qui a trouvé sa place dans notre journée, qui a accompagné notre balade, comme un brave chien.
Je demande à mon patient de marcher, comme nous l’avons fait, une heure chaque jour. Je lui rappelle qu’un des moyens de ne pas ruminer, plutôt que vouloir mentalement s’empêcher de ruminer, c’est de sortir et d’aller marcher. Il me tarde de le revoir, pour savoir si… ça aura marché !

Photo de Pierre Assouline.

jeudi 3 décembre 2009

Et maintenant, on passe aux choses sérieuses


Le mois dernier, je donnais une conférence aux anciens d’une Grande École renommée. Une conférence sur le bonheur. Conscient qu’il s’agissait d’un public avec un bon niveau scientifique, j’avais pas mal insisté sur les travaux de recherche en psychologie positive et tout ça. D’après leurs têtes et leurs réactions, ça leur avait convenu…
Après la séquence des questions-réponses (ou tentatives...), j’étais en train de quitter l’estrade lorsque le président de séance, qui m’avait poliment écouté, en commençant à présenter l’orateur suivant, membre de cette Grande École, laissa échapper : « Bien, merci encore au Docteur André ! Et maintenant, nous allons passer aux choses sérieuses… »
Énorme éclat de rire dans l’assemblée ! Au moins, c’était clair : j’avais joué le rôle de la danseuse ou du bouffon ; allez, disons : du distracteur. Il y a quelques années, ça m’aurait vexé sans doute. Mais plus maintenant. J’ai même trouvé ça très drôle : c’est toujours mieux de savoir exactement quelle place nous tenons dans le grand spectacle de la vie !

Illustration : un psychiatre donnant une conférence sur le bonheur.

mercredi 2 décembre 2009

Donald Trump

Une blague que Matthieu Ricard, que les excès d’ego exaspèrent, m’a racontée sur le milliardaire américain.
C’est Donald Trump qui parle de lui, de lui, de lui, encore de lui… Au bout d’une heure, voyant que son interlocuteur commence à fatiguer un peu, il lui propose majestueusement : « Bien ! Assez parlé. Je vous donne la parole : que pensez-vous de moi ? »

mardi 1 décembre 2009

La dame qui procrastine


Un jour en consultation, je reçois une dame qui stagne dans sa vie : « Je n’arrive pas à prendre de décisions, tout est compliqué, tout me pèse. Que ce soit des décisions importantes, comme celle de chercher un nouvel emploi, car je n’aime pas le mien. Ou des décisions mineures, comme de changer ma cafetière, qui ne marche plus. Je repousse toujours à plus tard… »
Et elle se sent toujours fatiguée.
Mais elle ne se rend pas clairement compte qu’elle est fatiguée surtout par les choses qu’elle n’a pas faites : tout le poids des « choses à faire » qui pèse sur ses épaules, depuis un repli de son subconscient. Elle a l’air étonnée quand je lui en parle. Mais elle comprend vite. Tout comme elle comprend que sa thérapie va consister non pas seulement à savoir pourquoi elle est comme ça (elle a déjà passé quelques années à chercher à comprendre, sans résultats probants). Mais à aller changer sa cafetière, à ranger ses placards, à répondre à son courrier, à contacter ses amis… Elle devrait se sentir beaucoup moins fatiguée ensuite.
C’est drôle comme nous, thérapeutes et patients, avons parfois tendance à négliger ces stratégies toutes simples de relance comportementale dans les problèmes de dépressivité…

Illustration extraite de notre livre, à Muzo et moi : Petits complexes et grosses déprimes, paru aux éditions du Seuil.

lundi 30 novembre 2009

Perdu les élections


Après une conférence sur l’estime de soi, une dame vient me parler.
L’air assez sûre d’elle-même, mais avec quelque chose de triste. Elle me raconte qu’elle a bien aimé mon intervention, et surtout mes mises en garde contre les compétitions sociales et l’anxiété insécurisée des personnes à estime de soi haute et fragile. Puis elle continue en m’expliquant qu’elle vient de perdre des élections municipales récemment, et que cela l’a profondément blessée. Qu’elle s’en est sentie abaissée, humiliée, rejetée. Et qu’elle a du coup décidé d’abandonner la politique.
Je repense effectivement à cette nécessité des véritables bêtes politiques d’avoir un ego en acier, pour survivre aux « rejets » que sont les défaites électorales. Il leur faut tout un ensemble de mécanismes psychologiques de défense pour ne pas déprimer à chaque fois. Du coup, normal que beaucoup d’entre eux dérapent du côté du narcissisme (quand ils ne baignent pas dedans depuis qu’ils sont petits). Et pratiquent volontiers le déni en cas de problèmes (« c’est la faute des autres, pas la mienne »).

Illustration : une vision pessimiste de la politique, par Loup

vendredi 27 novembre 2009

Le cahier de classe


Il y a quelques années, ma plus jeune fille, alors au cours préparatoire, me raconte que la maîtresse a montré son cahier en exemple aux autres enfants de sa classe. Elle est bonne élève pour tout un tas de raisons : par anxiété (elle n’a pas envie d’être réprimandée), par empathie (elle ne veut pas faire de peine à sa maîtresse et ses parents), par plaisir d’apprendre (elle est curieuse). Bref, c’est comme ça, et elle estime n’avoir aucun mérite dans l’histoire.
D’où sa réaction au geste de la maîtresse : elle est à la fois flattée et embarrassée. « Tu comprends, ça va faire de la peine aux autres, ceux qui n’arrivent pas à bien tenir leur cahier. »
Elle m’a fait alors penser à ces lignes du poète Christian Bobin (dans son ouvrage avec le photographe Édouard Boubat : Donne-moi quelque chose qui ne meure pas) : « Je suis incapable de penser à une chose sans aussitôt faire venir son ombre à côté d’elle. Je ne peux, par exemple, réfléchir à la lecture sans penser à ceux qui n’y auront jamais accès… Les livres me font penser aux analphabètes. Et les photographies aux aveugles. » Et ses succès devaient le faire penser à ceux qui toujours échouent (ou croient échouer...).
C’est la richesse et la fragilité des mouvements de l’estime de soi chez les sensibles empathiques : dès que le bonheur ou la satisfaction pointent le bout de leur nez, alors surviennent aussitôt les ombres du malheur et des douleurs des autres. Chez eux, pas de risque d’emballement vers le narcissisme ou la béatitude…

Illustration : le magnifique livre de Bobin et Boubat, "Donne-moi quelque chose qui ne meure pas".

jeudi 26 novembre 2009

Égoïsme


Il y a évidemment toutes sortes d’égoïsme.
Certaines personnes, lorsque je leur parle de l’altruisme, me disent qu’il est important, aussi, d’être égoïste parfois, de penser à soi. Bien sûr…
Car l’égoïsme ce n’est pas tant le « moi aussi », qui est normal ; ou le « moi d’abord », que l’on peut comprendre…
C’est plutôt le « tout pour moi », quand même plus problématique !

Illustration : Giotto, allégorie de l'Envie

mercredi 25 novembre 2009

Allo, c’est toi ?

Un jour, je téléphone à mon ami Étienne. Quand il est de bonne humeur (c’est-à-dire souvent) il fait volontiers des blagues. C’est le cas ce jour-là. Et à mon « Allo, c’est toi Étienne ? », il répond majestueusement et lentement, sûr de son effet : « Absolument ! ». Puis il se tait, attendant la suite. J’éclate de rire. Tout est dit en matière de tranquille affirmation de soi…

mardi 24 novembre 2009

Le garagiste qui n’aimait pas le rugby


J’aime le rugby et j’aime le Stade Toulousain, l’équipe qui propose le plus beau et le plus intelligent rugby de France. Alors j’ai des chemises, des maillots, des T-shirts aux armes de mon équipe favorite. Je sais c’est un peu bête, mais c’est comme ça.
Un dimanche, j’étais à la station service pour prendre de l’essence, avec un beau T-shirt du Stade (c’est à ça que vous pouvez reconnaître un toulousain : il ne dit pas « le Stade Toulousain » mais simplement « le Stade » ; pour lui, il n’y en a qu’un d’assez grand et beau et fort pour qu’on n’ait même plus à le nommer).
Le garagiste à la caisse regarde mon T-shirt, qui porte la mention « Toulouse Rugby » et s’écrie : « Moi, j’aime pas du tout le rugby ! Je préfère le foot ! »
Houmpf… Je suis à deux doigts de lui rendre son essence. Il doit le voir à mon visage, et il rajoute : « Sauf l’Afrique du Sud, là, quand ils font le Gnaka ! » Et il m’ébauche un début de Haka (qui n’est pas exécuté par les Sud-Africains mais par les All-Blacks de Nouvelle-Zélande). J’éclate de rire, et lui aussi. Du coup, je suis décoincé, et je lui lance : « Je ne vous crois pas, c’est impossible de ne pas aimer le rugby ! » et finalement, j’accepte de le payer. On se quitte bon copains, il ébauche même un dernier mouvement de Haka pour moi quand je quitte sa boutique.
C’est drôle comment je me souviens, des mois après, de ce petit dialogue improbable et sans grande importance, et comment après-coup, je comprends que mon T-shirt a alors parfaitement joué son rôle d’outil de communication, là où il y aurait pu ne pas y avoir de communication. Le garagiste n’a fait que répondre à ma déclaration pectorale d’amour pour le rugby toulousain. Et ça nous a fait (au moins à moi en tout cas) un petit souvenir drolatique.

Illustration : un fan du Stade Toulousain qui devient fou au rayon fruits et légumes du supermarché...